Lettres du Séminaire, p
La perte du registre de la classe nous priverait de toute appréciation professorale pour cette seconde année, si nous n’avions dans les inédits une lettre adressée le 4 aotit 1840 par M. Bessiére 4 « Messieurs les anciens de Seconde, a Gentilly », c’est-a-dire a la maison de campagne du séminaire, ot les éléves qui ne retournaient pas. chez leurs parents passaient les vacances. M. Bessiére, en voyage, visite l’Auvergne avec quelques compagnons, Comme un musicien cherche partout des inspirations musicales, ce maitre diligent se préoccupe de rapporter de beaux sujets de devoirs, et, devant chaque aspect de ce qu’il voit et observe, il pense 4 celui de ses éléves qui eit pu, par son talent particulier, le rendre et le « développer » avec le plus de bonheur, Un tel eit peint les monuments ; un tel, les spectacles de la nature, « Vous, Ernest Renan, vous auriez retracé les caractéres et les émotions... » Voila qui est significatif. N’est-ce pas déja ce don d* « imagination. morale » que plus tard l’écrivain nous signalera comme sa faculté la plus personnelle ?
Son année de rhétorique offre un genre d’intérét qui dépasse l’horizon scolaire et éclipse la petite curiosité des résultats. Que dis-je ? ce sont ces résultats mémes qui donnent a réfléchir. Comment se fait-il qu’un éléve dont la supériorité d’esprit n’est douteuse pour personne, qui est le premier en latin et en grec, qui remet des devoirs historiques déja remar-
quables, qui frappe son professeur par la solidité, la pénétration et l’ampleur de ses explications de textes, comment se fait-il que, dans la matiére ow il semble que toutes ses qualités dussent donner leur fleur, et le succés flatter le plus l’amour-propre, en discours francais, il n’ait guére que de mauvaises places : septiéme, treiziéme, seiziéme ? Sa classe contient un futur grand écrivain, et ce serait l’éléve qui écrit le plus mal! Ceci est toute une histoire et assez complexe. Ernest Renan ne néglige pas le discours francais. Il est brouillé avec lui, brouillé avec la rhétorique. Pour quels motifs ? Nous le lui demanderons plus loin, en étudiant les jugements qu'il a portés par la suite sur les humanités a Saint- Nicolas et les humanités en général. Tout un travail se fait dans son esprit en cette troisiéme et derniére année de petit séminaire. Il avait commencé par se lancer dans le train de l’émulation, des succés, des prouesses littéraires, comme un poisson qui se jette dans le courant. Le voici qui fait un bond latéral hors du courant, et, de la rive, le regarde passer en faisant ses réflexions. C’est la phase de esprit critique succédant 4 la phase de la ferveur. Son bon maitre, l’abbé Duchesne, entrevoit bien que ce qui se passe dans sa téte sort de Vordinaire. Il lui conseille « de prendre garde 4 un certain gout pour le paradoxe qui rétrécirait son esprit et ses facultés », de se défier « des choses bizarres et extraordinaires qui ont
beaucoup nui a ses progrés » ; il l’invite 4 « se souvenir que la philosophie devra rectifier encore quelquesunes de ses idées » et « que son esprit qui a de la pénétration devra se méfier de la subtilité ». Hélas ! Monsieur l’abbé, la philosophie dont votre éléve va tout 4 l’heure commencer l'étude a Saint-Sulpice, ne rectifiera rien selon vos voeux, au contraire ! Cette premiére crise intellectuelle qui a laissé intacte la foi religieuse, non sans en ronger quelque peu les abords, est la préparation et comme l’annonce de la grande crise oti la foi s’abimera ?.
Continuons de le suivre, au milieu de tout le mouvement de vie qui Ventoure et qui, d’une autre maniére, plus active que les études mémes, excite son intelligence et l’emporte sur de hauts plateaux d’ou s’ouvrent de vastes et passionnants horizons :
‘Autant le sérieux de ma foi religieuse avait été atteint en trouvant sous le méme nom des choses si différentes, autant mon esprit but avidement le breuvage nouveau qui lui était offert. Le monde s’ouvrit pour moi. Malgré sa prétention d’étre un asile fermé aux bruits du dehors,
1. Il faut ici tout noter. L’expression de cette espérance en la philosophie est précédée de ces mots : « C’est surtout dans la seconde moitié de année qu'il s’est montré plein de zéle et de docilité. » Renan avait fait des efforts pour se rendre aux remontrances de son maitre, soit que celui-ci efit passagérement ébranlé ses idées réfractaires, soit par déférence affectueuse. Certaine lettre A Liart du 5 février 1841 ot la rhétorique est mise sur la sellette, et dont nous
-aurons plus loin a faire usage, nous ferait préférer cette hypothése.
Saint-Nicolas était & cette époque la maison la plus bril-
~ Jante et la plus mondaine. Paris y entrait a pleins bords
par les portes et les fenétres, Paris tout entier, moins la corruption, je me hate de le dire, Paris avec ses petitesses et ses grandeurs, ses hardiesses et ses chiffons, sa force révolutionnaire et ses mollesses flasques. Mes vieux prétres de Bretagne savaient bien mieux les mathematiques et le latin que mes nouveaux maitres; mais ils vivaient dans des catacombes sans lumiére et sans air. Ici, ’atmosphére du siécle circulait librement. Dans nos» promenades a Gentilly, aux récréations du soir, nos discussions étaient sans fin. Les nuits, aprés cela, je ne dormais pas : Hugo et Lamartine me remplissaient la téte. Je compris la gloire que j’avais cherchee si vaguement 4 la votite de la chapelle de Tréguier. Au bout de quelque temps, une chose tout a fait inconnue m’était révélée. Les mots talent, éclat, réputation eurent un sens pour moi, j’étais perdu pour l’idéal modeste que mes anciens maitres m’avaient inculqué; j’étais engage sur une mer ou toutes les tempétes, tous les courants du siécle avaient leur contre-coup. Il était écrit que ces courants et ces tempétes emporteraient ma barque vers des rivages ot mes anciens amis me verraient aborder avec terreur A.
On se demandera comment Paris pouvait entrer dans une maison ot Victor Hugo n’était pas admis au, parloir. Mais ces murailles de Chine ne sont efficaces que pour ceux-la qui n’ont pas envie de regarder au dehors. Pas plus qu’il n’y a de cloture pour empécher un amour passionné de rejoindre Vobjet