‹ La jeunesse d'Ernest RenanChapitre 43 sur 64 · Souvenirs, p · texte numérisé non relu

Souvenirs, p

qui l’appelle, pas plus il n’y a de murs assez épais pour aveugler une jeune imagination avide de se représenter le vaste monde qui entoure de toutes parts sa retraite. Des bribes lui en arrivent, avec —lesquelles elle reconstitue image de ce qui peut l’y intéresser : la corruption, si c’est la corruption ; la « gloire », si, comme pour le chaste et sage Ernest Renan, c’est la gloire. Au surplus, M. Dupanloup avait beau étre un pieux prétre et un Supérieur sévére, il avait trop de célébrité pour ne pas porter avec lui une part de l’atmosphére extérieure. Outre Véclat, tout récent encore, de son passé ecclésiastique, on le vit, en mai 1841, nommé professeur d’éloquence sacrée A la Sorbonne, sans qu’il quittat ses fonctions de Supérieur. La maison était passionnément occupée de son succés. Et, A Paris, le succés religieux est, par un cété, chose profane et littéraire. M. Dupanloup réprouvait, il est vrai, la littérature du jour. Il condamnait le romantisme et voulait en bannir tout vestige de son séminaire. Mais, pour cela, il fallait bien qu’il en parlat quelquefois 4 la. «lecture spirituelle ». Et parmi ses jeunes auditeurs, il enest au moins un que l’on devine avoir été, malgré sa docilité morale, plus sensible 4 la chaude température de la matiére traitée qu’a la lecon réfrigérante du maitre.

Au point de vue matériel, le petit séminaire de. Saint-Nicolas n’avait rien d’un couvent. M. Dupan-

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loup voulait que les petits plébéiens, les petits

-paysans que lui envoyait la province sortissent frée-

quemment pour voir les belles choses et les belles cérémonies de la capitale. Parmi les plus jolies lettres d’Ernest A sa mére sont celles ou il raconte les promenades qu’il a faites avec Académie. I] a vu la Madeleine, « cette nouvelle église qui n’est pas encore livrée au public. L’extérieur est d’une grande sim-

-plicité et par la méme d’une beauté ravissante...

mais Vintérieur ne répond pas 4 l’extérieur... les ornements y sont beaucoup trop prodigués... il faut avouer que ce n’est pas 1a une église. » Ila été « au Diorama ou l’on a représenté la messe de minuit en l’église Saint-Etienne-du-Mont, si bien, et avec des effets si merveilleux de lumiére, qu’on y croirait assister réellement ». Les enfants qui, faute d’ argent, ou faute d’un intérieur de famille assez commode, passaient leurs vacances a Gentilly, étaient l’objet d’une sollicitude charmante. Notre séminariste y a passé celles de 1840. On l’a conduit avec ses camarades au bois de Boulogne, ou, « a chaque porte,

‘il y a un grand nombre de chevaux pour la commo-

dité des personnes qui veulent. y faire des cavalcades » ; on lui a procuré le plaisir de galoper a travers la forét. Il a eu la bonne chance de voir passer le roi Louis-Philippe, accompagné d’une escorte dont la médiocrité l’a attristé. « Aussi, Alfred Foulon et moi, nous indignions-nous de voir la majeste

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royale ainsi avilie et méconnue parmi la nation francaise, autrefois si fidéle 4 son roi. » Renan était alors . pour la légitimité. Le 27 juillet, il est « sorti dans Paris avec Alfred pour voir le. fameux char funébre qui doit servir 4 la comédie de demain (la commémoration des trois glorieuses), car on ne saurait lui donner d’autre nom ». On le suit agréablement A la manufacture de Sévres ou il admire « des ouvrages — d'une délicatesse et d’un fini incroyable », au chateau de Versailles, a Saint-Cloud, Montmorency, Saint-Germain. Le 2 mai 1841, il assiste au baptéme du, comte de Paris et en décrit longuement les splen- - deurs officielles.

Le but le plus intéressant de ses sorties, c’était d’aller entendre les grands orateurs sacrés. Il dépeint la cérémonie de Notre-Dame, ou l’oraison funébre de l’archevéque M. de Quelen a été prononcée par M. de Ravignan (un jésuite étant alors censé ne pas Vétre, on disait Monsieur). Il a admiré « son éloquence pathétique, son action vive, ses gestes énergiques, la force et la concision de sa parole. Quelques

passages ont éte sublimes et ont rappelé le grand ,

Bossuet. Encore, M. de Ravignan n’était-il pas la dans son fort, car c’est surtout quand il faut raisonner qu il est d’une éloquence écrasante... M. de Ravignan a moins de mouvement et de brillant que M. Lacordaire, mais il a plus de poe CUIeNy et de gout, »

Lacordaire et Ravignan étaient les deux étoiles de la chaire catholique ; Lacordaire, astre fulgurant ; Ravignan, lumiére plus douce et plus pure. Il ne me semble pas, quoi qu’il ait paru 4 Renan, que la théologie du jésuite fut réellement. plus forte que celle. de son émule; elle n’était que plus prudente et plus « sobre. Ou on le trouve plus serré, plus habile ; 4 suivre les plis et replis du sujet, c'est dans les analyses psychologiques et les déductions morales. Il a moins de génie et plus de délicatesse. Je dirais qu’il a plus de naturel, si je ne me souvenais que le plus beau chef-d’ceuvre de naturel et de simplicité dont s’honore l’éloquence religieuse, au xIx® siécle, c’est Lacordaire qui la produit, le jour. ow, dépouillant miraculeusement son opulence coutumiére, son pathétique excessif, son romantisme, il a composé lVoraison funébre du général Drouot, pure colonne attique qui est loin de craindre la comparaison avec les portiques somptueux de Bossuet. Il était dans la nature de Renan de preferer Ravi- ‘gnan. Mais je le crois d’ailleurs incliné 4 cette preférence par les sentiments de son maitre qu’unissait a celui-ci la plus étroite amiti¢, alors quil avait avec Lacordaire des relations difficiles. Au printemps de 1840, M. de Ravignan précha une retraite 4 Saint-Nicolas, « la plus belle retraite que j'aie entendue et que j’entendrai jamais », écrit Renan a sa meére. « Des personnages de la plus haute distinction

sont venus prendre part 4 ces exercices sous les auspices. de M. Dupanloup, qui est lié d’amitié avec tout ce que notre siécle peut avoir de plus distingué 1. »

Le charme des lettres d’adolescent ot nous prenons ces récits est fait d’un double et gracieux reflet. L’ame qui les écrit et l’Ame a qui elles sont destinées s'y mirent 4 la fois. On sent chez ce fils un souci tendrement passionné de mettre les choses au point pour une vieille femme illettrée, fort intelligente d’ailleurs, mais 4 qui les merveilles qu il décrit ou qu’il conte sont bien nouvelles et comme inouies. Avec quelle grace il y parvient! On dirait . qu’il epouse tout le naturel de sa mére et le fond, pour s’en inspirer, dans son naturel propre. Les réflexions quil fait la dépassent et semblent pourtant étre celles qu’elle ferait elle-méme. Il y a la un don d’accommodation exquise et subtile qu’il faut observer comme une veine déja formée du génie futur. A une autre, peut-étre présenterait-il les mémes choses sous des couleurs, je né dirai pas contraires, mais bien différentes. Quand Henriette sera loin de son frére et que les deux correspondances avec Sa meére et avec elle se développeront parallélement, il sera curieux de mettre en regard les deux tableaux des mémes faits, les deux accents de la

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