‹ La jeunesse d'OvideChapitre 1 sur 203 · PARIS ALBERT FONTEMOING, ÉDITEUR · texte numérisé non relu

PARIS ALBERT FONTEMOING, ÉDITEUR

4, RUK LE GOFF (v«)

" Collection MINERVA "

Ovide, issu d'une vieille et obscure famille de petite noblesse provinciale, naquit à Sulmone, dans le pays des Péligniens, entre les monts Apennins et la mer Adriatique, le 20 mars 711 de Rome (43 av. J.-C). De Tannée 736 à Fannée 162 (9 ap. J.-C), pendant plus d'un quart de siècle, il est le grand poète de cette seconde période du principal d'Auguste, où les divers genres de poésie ne sont plus représentés par Virgile, ïibulle. Properce et Horace, que la mort a fait successivement disparaître. Pendant plus d'un quart de siècle, la cour et la ville, les lettrés et les gens du monde comblent d'égards et entourent d'admiration l'auteur mondain des Amours et de VArt d'aimer^ le savant versillcateur des Métamorphoses et des Fastes, l'béri-

lier de Properce et de TibuUe, le successeur de Virgile et d'Horace. Puis, brusquement, pour des causes qui sont restées obscures, Ovide est relégué aux confins de l'Empire, à Tomes, ville deMésie, sur les bords du Pont-Euxin. a L'Empereur tout-puissant, qui voit d'en haut les choses, » a jugé bon, par un ukase sans appel, d'éloigner le poète de cette ville de Rome qu'il aimait et qui l'aimait. Le proscrit s'humilie en longues et vaines prières : Auguste, « toujours affable et clément souverain», refuse de faire grâce. Le successeur d'Auguste, Tibère, est indifférent aux supplications et aux flatteries. En 770 (17 ap. J.-C), Ovide meurt dans cette ville de Tomes, où, depuis près de huit ans, l'ennui et l'angoisse le consumaient.

On s'étonne que la vie d'un simple poète, qui aurait dû être calme comme celle de ses prédécesseurs immédiats, Virgile et Horace, présente « un de ces exemples redoutables qui étalent aux yeux du monde sa vanité tout entière », qu'on y puisse voir « toutes les extrémités des choses humaines, la félicité sans bornes, aussi bien que les misères ».

Mais Ovide n'est pas un simple poêle à la

manière de Virgile et d'Horace. Ce descendant d'une vieille famille provinciale, de notoriété médiocre et de richesse moyenne, est ce que le vocabulaire moderne appelle un «arriviste» et un «déraciné» . Pour n'emprunter de terme de comparaison qu'à une littérature qui a aujourd'hui le droit d'être considérée comme classique, le poète qui, dans les Amours et dans VAy^t (Faimer, en particulier, a écrit quelques chapitres de la Comédie Humaine de son temps, nous apparaît, en quelque sorte, comme un de ces héros que Balzac se plaisait à créer et à faire vivre d'une vie intense.

On se représente volontiers ce petit hobereau, qui est venu du pays des Péligniens pour conquérir Rome, prenant d'assaut, à la sortie d'une séance triomphale des recitationes publicae^ quelqu'une des collines qui dominent la ville, et lançant ce mot suprême : « A nous deux, maintenant! »

Ce n'est pas à titre d'homme politique, se poussant dans les honneurs, que le jeune poète veut maîtriser cette ville qui est devenue sa patrie d'élection, qui, par son charme souverain, a déraciné en lui tous les souvenirs pieux qui le rat-

tachaient h Sulmone, son pays d'origine, à la maison de famille, berceau de sa race.

Ovide est le premier en date des a hommes de lettres )>. Il ne recherche d'autres honneurs que les honneurs qui peuvent lui être conférés par le collegium poetaru7n^ d'autres applaudissements que ceux qui lui seront prodigués par l'auditoire fidèle des y^ecitatiojtes publicae. Peu lui importent les suffrages du peuple réuni en ses comices, la gloire bruyante du Forum où Ton plaide, la haute et sévère distinction des membres du Sénat, les avancements successifs dans la carrière des magistratures. Avant Ovide, sous la République, Cicéron, fils comme lui d'un obscur chevalier de province, était venu d'Arpinum, en pays samnite, pour faire la conquête de Rome. Mais c'est par une active intervention dans la politique, par un cursus honorum admirablement accompli depuis la questure jusqu'au consulat, que cet homo novus avait réussi à devenir le premier citoyen de la République.

Et c'est seulement quand les affaires de la politique lui laissaient des loisirs qu'il en profitait pour écrire des poèmes, pour rédiger des traités de rhétorique, pour composer des ouvrages de

philosophie. Ses discours politiques sont la meilleure et la plus célèbre partie de son œuvre. Après Ovide, sous l'Empire, un autre fils de chevalier, Tacite, ne commence à se faire historien qu'après avoir été questeur sous Vespasien, édile ou tribun de la plèbe sous Titus, préteur sous Domitien. C'est seulement après avoir consacré plus de vingt ans aux afTaires de l'État que le vir py^aetorius inaugure par la Germanie et VAgricola cette série de chefs-d'œuvre historiques auxquels il doit une immortalité que le cuy^sus honorum le plus brillant n'aurait pu lui conférer. Ovide méprise cette gloire politique, effective et souvent dangereuse sous la République, inoffensive et simplement décorative sous l'Empire.

Le descendant des chevaliers de Sulmone ignore l'ambition des honneurs politiques qui dirige Eugène de Rastignac; il ne connaît que tro|) la convoitise de gloire littéraire qui asservit Lucien de Rubempré. La pacification du Forum imposée par Auguste, qui réduit au silence la tribune aux harangues, est pour la génération d'Ovide ce que l'auteur des Illusions perdues appelle « l'ilotisme auquel la Restauration avait condamné la jeunesse ».

Ovide sait transformer par la poésie cet ilotisme en liberté et en puissance de domination. Les cénacles littéraires, les corporations de poètes, les séances des recitationes publicae sont pour lui ce que sera le journal pour les littérateurs de la Restauration : le moyen de s'imposer à l'opinion, de la diriger et de devenir par l'opinion une force dans l'Jiltat. Le rêve le plus ambitieux du poète d'Angoulême était d'épouser la fille d'un pair de France, Clotilde de Grandlieu. Le poète de Sulmone réussit à épouser une femme apparentée à l'Empereur. Quand, aux jours de bonheur et de gloire, succède le moment de la disgrâce, le poète, qui ne s'est jamais occupé des affaires de l'Etat, est proscrit, comme l'étaient, sous la République, les grands citoyens dont le peuple redoutait l'ambition tyrannique, relégué, comme léseront, sous l'Empire, les personnages de la famille des Césars en qui le maître du monde redoute des compétiteurs.

Simple distraction d'une élite de lettrés au temps de Lucrèce et de Catulle, la poésie était devenue avec Ovide une force qui remplaçait l'ancienne éloquence du Forum, une puissance popu-

laire et dangereuse, qui excitait l'admiration de la foule oisive et privée de toute action politique, qui provoquait les craintes jalouses de FEmpereur.

En étudiant les années de jeunesse du poète, on discerne avec quelle habileté et quelle persévérance cet « arriviste » s'est préparé à un rôle auquel les qualités et les défauts de son esprit brillant et léger semblaient, d'ailleurs, le prédestiner.

11 quitte tout enfant, pour ne plus y revenir que rarement en visiteur, presque en étranger, la maison paternelle dont les traditions n'auront sur lui aucune influence. A Rome, il est un admirable élève des écoles de grammaire et de rhétorique. Il se pénètre des procédés, alors dans toute leur nouveauté, de l'art des déclamateurs : il saura renouveler d'une manière factice la poésie de Virgile et d'Horace, en y introduisant ces procédés dont l'habileté ingénieuse et artificielle séduira un public de goûts mondains et d'instruction superficielle. 11 complète les enseignements de l'école par des voyages où il prend contact avec l'art et la civilisation d'Athènes, de l'Asie Mineure et de la Sicile, où il étudie les

traditions mythologiques, où il recueille les matériaux d'une érudition amusante dont la mise en œuvre dissimulera le manque d'idées de ses poésies composées suivant la formule des déclamations scolaires. Pendant les années où il doit, en sa qualité de chevalier, commencer par rexercice de quelques fonctions des magi stratus minores^ le cursus /io;^ori^m obligatoire auquel il mettra fin avant d'être entré au Sénat, il fait son éducation d'homme du monde et d'homme de lettres en fréquentant le cénacle de Messalla et les coteries de poètes professionnels. Il cherche sa voie du côté de la tragédie et de l'épopée ; il la trouve en renouvelant l'élégie amoureuse. C'est vers l'an 18 qu'il débute avec un succès éclatant dans les recitationes louhlicae . Tibulle est mort en 19 ; Properce mourra en 15. Dès lors, grâce à la longue préparation de ses années d'apprentissage, Ovide va devenir et rester pendant plus d'un quart de siècle le maître incontesté de la poésie romaine.

H. DE LA Ville de Mihmoxt.

Bordeaux, lo avril 1004.

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