Met., V, V
On reconnaît facilement dans ces quelques vers des Métamorphoses une contaminatio de mythologie égyptienne et de traditions grecques sur les anivaàwiL consacrés aux diverses divinités. Le corbeau est l'oiseau d'Apollon, et l'on offre le bouc en sacrifice à Dionysos. D'autre part, on assimile Zeus au dieu local de ïhèbes en Egypte, Ammon, représenté avec des cornes de bélier ; Héra, à la déesse égyptienne Isis, honorée sous la forme d'une vache ; Artémis et Hermès, à deux divinités d'Egypte, Bastit et Thoth, auxquelles le chat et l'ibis étaient consacrés. L'Aphrodite syrienne — il ne s'agit plus de divinités d']^]gypte — Dercéto-Astarté est représentée par les monuments sous l'aspects de la figure monstrueuse dont parle Horace : Desinit in piscem inulier formosa superne. Enfin, le mauvais génie des Egyptiens, Typhon ou Sit, a été identifié avec le Géant de la mythologie grecque, Typhoeus ou Typhaon.
Ovide, il faut le remarquer, ne suit pas absolument le récit de Nicandre. D'après l'auteur grec, Zeus et Athéné n'avaient pas pris part à la fuite des Dieux en Egypte; et, dans les MétamorpJioses^ Minerve ne peut pas avoir été au nombre des divinités ridiculement déguisées, puisque c'est à elle-môme que les Muses font le résumé du chant des Piérides. Mais l'introduction du maitre des dieux travesti en bélier dans la « poésie moqueuse » des filles de Piéros est une nouvelle preuve de l'irrévérence impie avec laquelle elles traitent les Olympiens. Les 'KT£ps'.cj;j.Eva faisaient d'Apollon un faucon ('.'spa) ; d'Hermès, un ibis ; d'Ares, un Xe-icwts; '.'/Ojr, un
poisson couvert d'écaillés^ ; d'Artémis, une chatte, de Dionysos, un bouc; d'Héraclès, un faon (saXoç) ; d'Hépliaistos, un bœuf; de Létô, une musaraigne {l}.'j-[aX%) . 11 n'y était pas questioîi d'Héra et d'Aphrodite : « Chacune des autres divinités — dit le résumé d'Antoninus Liberalis — se métamorphosa suivant l'occasion. » Le poète latin indique les métamorphoses de Junon et de Vénus en vache et en poisson, parce que la diffusion des cultes orientaux a rendu populaire chez ses contemporains lassimilation de ces deux déesses avec Isis et Astarté. Par contre, il ne parle pas des métamorphoses de Mars, d'Hercule, de Vulcain et de Latone, qui semblent ne correspondre à aucune tradition romaine ; et il admet qu'Apollon se déguise sous la forme du corbeau, l'oiseau prophétique consacré dans la mythologie gréco-romaine au dieu des oracles. On reconnaît, en somme, dans l'adaptation du récit grec, l'ingénieuse habileté d'un poète mondain du siècle d'Auguste qui tient à se mettre à la portée de son public ordinaire.
Le chant des Muses venge, comme il convient, la gloire des Olympiens que les Piérides s'étaient évertuées à rabaisser, en même temps qu'elles exaltaient les exploits des Géants et de Typhoeus ; Galliope célèbre la victoire définitive de Jupiter et la défaite honteuse de Typhoeus, qui se débat sous la masse énorme de l'île de Trinacrie, dont les souterrains le retiennent prisonnier; il ne peut, dans sa vaine colère, que vomir des torrents de flammes par le
1. Hérodote (II, lxxii) donne le nom de XeTriSwxd; à un gros poisson du Nil considéré par les Egyptiens comme un animal sacré.
cratère de l'Etna, montagne qui pèse sur sa tête^ Au livre X des Métamorphoses^ avant de célébrer la passion de Jupiter pour Ganymède, Orphée commence son chant en ces termes :
Souvent autrefois j'ai dit la puissance de Jupiter. Sur un ton plus grave J'ai chanté les Géants et la foudre victorieuse qui s'abattait par toute la plaine de Phlégra. Il faut maintenant que je chante sur une lyre plus légère^.
Il y a grande apparence qu'Ovide, contraint de renoncer à sa (xlgantomachie et de revenir à la poésie erotique, se désigne lui-même dans ces vers sous le nom d'Orphée.
A côté des divers passages des poèmes antérieurs au temps de l'exil où l'auteur des Métamorphoses et des Fastes donne sur la guerre des Géants et des Olympiens quelques indications conformes à la légende traditionnelle, il semble que ce qu'il raconte de la lutte poétique des Muses et des Piérides mérite une attention particulière. Je ne serais pas éloigné de voir dans le sommaire du chant des lilles de Piéros un souvenir précis de la Gigantomachie inachevée ou détruite par ordre, le résumé d'un développement qui avait été applaudi dans quelque recitatio, et que le poète n'a pas eu le courage de sacrifier tout h fait. Souvent érudite, la Muse d'Ovide n'est jamais sérieuse; la même inspiration d'où procèdent les Amours et VArt d'aimer se retrouve dans les Métamorphoses e^ dans les Fastes. C'est partout la même incli-