INTRODUCTION
(sur la biographie)
Le souci de Vexactûude conduit le littérateur à se faire bio' graphe. — Le roman, Vhistoire, la critique tendent à être biographiques. — Sainte-Beuve aurait été biographe, s* il V avait pu. — Tentatives plus récentes; demi-succès des biographes-philosophes : habitués à abstraire, ils conçoivent trop hors du temps. — V inévitable armature d'une biographie est un calendrier. — La biographie et « Vart social ». — Le cas Berlioz, excellent sujet de biographie.
Depuis quelques années, on commence d^ écrire, enfin, de bons livres — documentés, clairs et sans trop de parti pris, — sur les romantiques français. Jusqu'alors, à part quelques essais, à part quelques fort belles pages, quel pathos/ On donnait dans les idées générales :■ cela porte à plus d^éloquence et dispense des recherches. Dans de tels discours, par exemple, où Von voulait trouver des formules brillantes et définir par des traits éclatants, on s^écriait, croyant juger par une belle phrase toute la génération romantique : « En somme, c'est le plébéien de race neuve, Fichera a
ment doué de facultés et de désirs, qui, pour la première fois, arrivé aux sommets du monde, étale avec fracas le trouble de son esprit et de son cœur. »
Cette belle phrase est de M. Taine.
On peut la lire, parmi beaucoup (T autres qui lui ressemblent, dans un ouvrage intitulé Philosophie do l'Art. — Titre délicieux : il indique que fart, pour V auteur, (^a être un prétexte à faire de la philosophie...
Qu^on essaye de comprendre la belle phrase de M» Taine, la définition admirable, imposante, émouvante où le « philosophe » veut faire la « sorrime des sentiments et des idées d^une génération entière »; qu^on essaye de trouver à quel homme pourrait convenir cette formule générale... Tout y est faux. Qui donc est « un plébéien de race neuve? » Est-ce le vicomte, de Chateaubriand, Alphonse de Lamartine, Alfred de Musset, Honoré de Balzac, le comte Alfred de Vigny et le baron Victor Hugo?... Certes, ces particules et titres, pour to plupart; peuvent être suspectés ou commentés : néanmoins, les hommes de génie qui les portèrent^ ne fût-ce que de temps en temps, n^ étaient tout de même pas des « plébéiens ». Et Delacroix, mondain, élégant, fashionable, était fils d'un préfet; Théophile Gautier, Gérard (dit de Nerval) étaient fils de bons bourgeois ayant pignon sur rue. Quant à Berlioz, qui va are le sujet de cette Histoire d'un Romantique, peut-on dire qu'il fit partie de la « plèbe y^? Ses ascendants comptaient depuis longtemps parmi les notables les plus riches du pays; ils faisaient valoir leurs biens; ils exerçaient des professions libérales, et le père même de notre romantique, le docteur Louis Berlioz, fut nommé maire par un des préfets les plus ultras de la Terreur Blanche...
Le reste de la définition de M. Taine est aussi faux; om sont ces « sommets du monde » sur lesquels les prétendus plébéiens sont « arrivés »? Et les prétendus plébéiens
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ont-ils attendu d'y être « arrives » pour « étaler ai^ec fracas (?) le trouble de leur esprit et de leur cœur))? Est-ce que Chateaubriand attendit d'être ambassadeur pour écrire René? Le Lac est-il postérieur à 48? Peut-on dire que ce sont les « sommets du monde » qui ont étourdi « pour la première fois ces plébéiens richement doués », si bien que ceux-ci, incontinent, ont « étalé avec fracas le trouble de leur cœur?,,. »
Alors, que reste-t-il de V admirable, imposante, émouvante définition?
Il n'en reste qu'une preuve de ceci : M, Taine écrivait avec verve, et même avec un certain brillant, mais trop souvent au hasard; la phrase Ventraînait; il était moins curieux de se prêter aux choses que de leur imposer ses idées toutes faites et fort agressives; trop pressé pour être historien, il fonçait sur la subtile féerie des relativités, avec la superbe furia d'un sanglier des Ardennes, Et, en effet, il était des Ardennes,
Ces défauts de M, Taine (et nous parlons de lui parce qu'il est l'exemple le plus illustre et parce que nous sommes plein de respect et d'admiration pour son œuvre), ces défauts de M. Taine sont de très précieuses qualités pour écrire essais, portraits, discours et autres morceaux di bravura. Ce sont de telles qualités (ou de tels défauts) qu'on s'efforce assez souvent d'imiter : on aime les styles qui ont, comme l'on dit, du « trait et de la précision », ces styles qui auraient plu à Sénèque le rhéteur.
Hélas/ ce qu'on appelle une phrases fortement pensée » suppose beaucoup trop d'aveuglement : parlerait-on aussi fort, si l'on voulait voir les nuances et si l'on avait cure de les noter avec exactitude? — Quiconque, épris d^ exactitude, essaiera de mettre des faits particuliers, vérifiés, précis, sous les belles phrases flottantes d'un essayiste orateur, constatera qu'elles ne peuvent guère
S* appliquer à ces faits. Or, si une formule, si une idée générale ne contient presque aucun fait d^ expérience, aucun fait proui^é, il faut bien convenir qu'elle est vide, ou peu s'en faut. — Constater cela, c^est comprendre pourquoi le genre littéraire appelé Vessai, et pourquoi la critique ou les portraits de conception oratoire, sont arrivés, même parmi les Français qui aiment le bien dire, à être des genres moribonds.
Dans une lettre, Gustave Flaubert, écrivait :
Quand on aura, pendant quelque temps, traité Vâme humaine avec la même impartialité que Von m^t, dans les sciences physiques, à étudier la matière, on aura fait un pas immense.
Renonçant à briller par les élégances et les gentillesses du discours, qui ne sont pour la pensée que des à peu près, nous avons voulu écrire l'histoire d'un homme, /'Histoire d'un RoHigin tique : proposer des faits, rien que des faits, et dans l'ordre rigoureux où ils se sont produits, à leur, date précise, à leur jour, et en indiquant leur degré de certitude. — Le désir de la précision nous a imposé le plan biographique.
Si l'on veut bien y réfléchir, sans doute conviendrat-on que le roman appelé « psychologique » et le roman naguère appelé « expérimental » doivent tendre à n'être que l'auto- biographie ou mieux encore la biographie.
Sans souvenirs personnels, sans documents exacts, le romancier « psychologue » ou le romancier « expérimental )) ne peut donner, avec plus ou moins d'adresse, que des fantaisies décevantes. Benjamin Constant a écrit un chef-d'œuvre, Adolphe; Fromentin a écrit Dominique : comment auraient-ils écrit, sur le vif, c'està-dire d'après une expérience vécue, un roman d'ana-
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lyse à chaque saison?,,. Que çoit-on, depuis qvùe Stendhal étant à la mode a suscité d^ innombrables imitateurs? Les romanciers « psychologues » ou « expérimentaux », d^ ailleurs pleins de talent y ne se pr lisent pas d^entasser des dissertations sans sujet, mais dans lesquelles ils font papilloter les mondanités ou V hypothèse médico-sociologique du dernier hii^er, — S^ils aidaient vraiment le sens et le souci de la réalité, ils seraient amenés à n'écrirCy durant toute leur ^le, que de rares mais copieuses biographies.
Il en i^a de même pour Vhistorien, Renan, formé pourtant par des théologiens, fut amené, pour ses Origines du Christianisme, à prendre surtout la forme biographique, « rai compris, écrii^ait-il, que Vhistoire n'est pas un simple feu d'abstractions, et que les hommes y sont plus que les doctrines, » La souplesse de Renan, si alerte, si prompte à se modeler sur les choses changeantes, et s' amusant à rester sans cesse en coquetterie avec la vérité, le forçait à devenir biographe,
La critique, si on Vaime vivante, exacte, soucieuse de rhomme même, comment ne pas lui donner pour forme la biographie? Si nous sommes curieux, nous chercherons volontiers comment une œuvre que nous uimons est arrivée à la vie, c'est-à-dire comment elle est née dans Vâme de son auteur et comment elle s'est détachée de lui pour vivre par elle-même.
Les enfants, dira-t-on, se plaisent à casser leurs fouets pour voir ce qu'il y a dedans : les hommes aussi ont des curiosités où ils risquent de se gâter leurs plaisirs,,,
A la vérité, lorsque notre amour pour une œuvre d^art est devenu très intime, et comme familier; lorsque notre faculté 4e plaisir, trop avide et trop prompte, commence de se lasser, nous regardonSy après Vheure enchantée du rêve, vers le critique : dans Faffaissement
VI LA JKUNESSB D'UW ROMANTIQOK
du désir, une certaine tristesse suit les voluptés, mérjie les plus pures; pour tromper cette tristesse, on peut encore analyser le souvenir de sa joie. Ce crépuscule de Vâme appartient au critique.
Alors, si le critique ne veut pas user de son meilleur droit qui est « le droit de se taire », comme le pensait Victor Hugo, — alors, il vHa plus qvHà se faire biographe. En effet, pour dire quelque chose d^à peu près certain, de probable (de prouvable et peutêtre d^ intéressant), le critique doit être biographe : seul, le spectacle de la vie peut être vivant; tout le reste des commentaires, et notamment Vesihétique, risque trop de n'être que verbiage et vaine inquiétude ^esprit.
Seule la biographie semble répondre à certaines exigences de V esprit contemporain, Aussi^ quoi qu'elle voisine avec r histoire, la critique, le roman et même la poésie d'analyse, elle est, ou elle va être bientôt, un genre littéraire absolument nouveau et qui aura son domaine propre,
Sainte-Beuve, dont les essais critiques ont si profondément renouvelé la matière littéraire, se serait fait biographe, s'il Pavait pu. Telle était la tendance de son esprit et de sa manière de travailler. Son premier livre original, Joseph Delorme, ressemble à une biographie. Et que dire de sa ^esbordes -Valmore, d£ son Proiidhon, de son Port -Royal?... Le plus souvent, sous couleur de critique littéraire, sa vaste enquête sur la nature des esprits était comme un travail d'approche, de déblayement, avant d'arriver à la biographie même. Par malheur pour lui (et pour nous tous), l'heure n'était pas venue encore : les recher-
^9 de détail, les travaux préliminaires (documents
"rtorier ou à publier, études de manuscrits, eri-
'""xtes et de leurs variantes.,,) étaient trop peu
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avancés; la méthode pouvait être encore incertaine. Et puis, Sainte-Beuve était entravé par ses habitudes de professeur-conférencier et de journaliste-essayiste. Il y a plus : la matière même lui manquait. Par exemple, sur quel homme aurait-il pu avoir, comme nous Pavons eu pour notre héros romantique, plus de deux mille pièces originales, sans compter toutes celles qui font connaître les entours, les amis de notre héros même?.,.
... (Test chose évidente : si le travail littéraire a pour objet la connaissance de Vhomme (humaniores litterae), ce travail ne peut tendre à Vexactitude qu^à la condition d^étre biographique.
Récemment, quelques philosophes (et parmi les plus distingués nous signalerons V auteur d'an Léonard de Vinci et d^un RenanJ, quelques philosophes se sont proposé âH écrire des Essais de biographie psychologique.
Etait-ce « psychologique.^ »
Pour moi, je ne puis le dire. Dans de tels livres, il y a un si grand nombre de mots abstraits que je ne suis jamais bien sûr de comprendre fauteur : je suis donc porté à me demander sHl se comprend bien lui-même. Cest de ma faute, sans doute; ou plutôt c'est V effet d^une habitude de penser qu'on pourrait appeler, pendant que le mot est en faveur, positiviste : si l'on veut, c'est le souci de ne pas en dire plus qu'on n'en sait, le désir de ne pas prendre une donnée d'expérience pour un tremplin qui rejette l'esprit, dans r hypothèse et le chimérique... Hélas, peut-on demander à un homme de changer ses habitudes?... Pour moi, un auteur dont la pensée et le vocabulaire, trop loin des choses, trop loin des faits d'expérience, sont orientés vers r abstrait au lieu de l'être vers le concret, me demeure presque aussi étranger qu'un scolastique du
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moyen âge. Ce qu'un tel auteur s*e§orce de faire est sans doute fort intéressant, mais cela relèi^e d^une mentalité qui n^est plus la nôtre. Aussi, réserverais-] e plutôt le mot « psychologie » pour désigner des études où je verrais moins Vahstracteur (logicien, moraliste, métaphysicien ou théologien...), et où je verrais de plus près et plus à plein le sujet même, le sujet vivant.
Mais voici qui n'est plus affaire de goût et qui semble bien avoir les apparences de la certitude : les essais des biographes- philosophes n^ont presque rien de Pexactitude ni de la défiante subtilité qui conviennent à une étude vraiment biographique. Ce qui fut la vie, ce qui fut minute à minute une vie à jamais morte, est si souple à glisser, à échapper, sous notre étreinte imaginaire/... Parler un peu de la jeunesse d^un homme dans le premier chapitre, parler un peu de sa vieillesse dans le dernier, et remplir tout le volume avec des fantaisies esthétiques, métaphysiques, chimériques et autres, est-ce faire le méticuleux tableau d^une vie humaine.^...
Qu'on me permette une image; en peu de mots, elle pourra montrer ce que j'' aimerais trouver dans une biographie, mais je demande au lecteur de nuancer à son gré cette formule trop brève : une bonne biographie, ce serait comme une suite de tableaux hollandais; rien n'y serait fait de pratique (de chic), et chacun d'eux porterait une date (1).
D'ailleurs, je suis prêt à reconnaître que tous les grands hommes ne se prêtent pas aussi bien à cette suite ininterrompue de petits portraits détaillés, portraits d'hommes et portraits d'intérieurs {de milieux), tableaux qui sont la traduction sensible des états d'âme correspondants; — non, la vie de tous les grands
(1) On le voit : la vraie biographie pourrait souvent voisiner avec la poésie intimiste, avec ce que Sainte-Beuve, dès Joseph Delorme, appelait Vélégie d'analyse.
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hommes ne fournit pas^ avec la même complaisance^ cette gamme chronologique de notations précises, essence même (Tune biographie. Au biographe, de choisir son sujet. La première condition, c^est qu'une vie ait laissé une grande abondance de documents pouvant recevoir une date...
Parcourez les « tables des matières » que les biographes philosophes placent à la fin de leurs prétendus essais biographiques : vous n'y trouverez pas une date; et, parmi les titres des chapitres, vous n'en verrez guère qui tende à caractériser une période ni qui contienne une idée de temps. Ce sont des titres de dissertations. Or, supprimer le temps, ou même n'en pas tenir le plus grand compte, c'est supprimer la condition sans laquelle rien ne peut vivre, c'est-à-dire se transformer, — c'est supprimer la condition essentielle de toute biographie.
Et je n'ajoute pas « psychologique ». Que serait une biographie qui ne serait pas psychologique?...
Rien ne résiste à une date. L'homme le plus spirituel du monde (remarquait Stendhal, si peu dupe), Vhomme qui fait les plus beaux discours, soudain, reste bouche bée devant un lourdaud qui sait une date.
L'inévitable armature d'une biographie est un jeu de fiches datées jour par jour, et avec lequel on fait une table qui doit se présenter comme un calendrier. Cest peut-être d'un aspect peu flatteur (ainsi qu'on le voit page 529 à 543). Mais cette sorte de graphique de laboratoire est V indispensable guide-âne qui peut conduire la faible raison humaine dans la poursuite de la vérité changeante, vivante, — dans la recherche de rhomme même.
Aujourd'hui, Certains auteurs proclament qu'ils se soucient peu de connaître Vhomme individuel : ils ne .^'^ occupent que de « l'être social ».
X LA JlîlUNESSE D'UN ROMANTIQUE
Que certains auteurs fassent de la littérature sociale, rien de mieux, surtout si d^autres auteurs font de la littérature individuelle, La vie est un équilibre instable, une hésitante harmonie de forces diverses et peutêtre contraires. V individu, fêtât social, voilà deux forces qui s^opposent assez souvent. Herbert Spencer, pour Vun de ses titres, a pu prendre cette formule : rindiyidu contre l'Etat. Pour que chacune de ces deux forces continue à vivre, il faut qu^elle s^harmonise à Vautre, En littérature, ou mieux parmi les réflexions de Vhomme sur lui-même, il est naturel que ce qui est social et ce qui est individuel aient chacun sa place, chacun son expression.
On parlait beaucoup, ces temps-ci, d'art social. Après quelques années, on commence déjà dUen parler un peu moins,,. Le public lettré va peut-être ramener sa fragile attention sur Vart individuel, sur Var expression vraie de V individu dans ce qu'il a de passager et d'éternel, — et sur une forme, sans doute nouvelle, de cet art : sur la biographie.
D'ailleurs, la biographie, art en apparence individuel, est en réalité un art social, S^ efforcer de faire connaître un homme, c'est avant tout rendre présent le milieu où il a vécu. Uhomme même, on ne le connaîtra jamais; mais on pourra le voir agir, réagir sous V influence de telles ou telles choses : par le spectacle de ces réactions multiples, on pourra donner Vintuition (Vintégrale intuition) de l'âme insaisissable.
Pour être individuelle, la biographie doit donc commencer par être sociale, — à moins qu'on ne réserve le nom d'art social à la seule reproduction des syndicats politiques, des magasins de nouveautés ou des usines ayant une raison sociale,
Berlioz nous a semblé un personnage excellent pour
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animer une biographie : il fut le héros romantique le plus accompli. Musset, Vigny n'eurent qu'une crise de passion; Delacroix, Hugo furent des producteurs méthodiques, aussi ponctuels que des bureaucrates. Seul Berlioz eut vraiment « un cratère dans le cœur »/ seul il fut « volcanique ». Et il le fut même un peu exprès.
D'autre part, son ingénieuse, son inlassable activité, son entregent, sa constance à s'attacher à chaque régime nouveau, le mêlèrent à tout son siècle. Et, comme les héros de cette génération « d'artistes », il mourut martyr (ou il le crut), martyr des « bourgeois et des philistins » ; il avait eu des succès de jeunesse, par surprise, par r effet d'heureux coups de main; mais, abandonné de tout, il s'éteignit dans le désespoir le plus douloureux : il en venait à douter de son œuvre où survivait une âme qu'il n'avait déjà plus. L'aube de la gloire ne se leva que sur son tombeau.
Rien de ce qui peut faire une destinée romantique ne lui fut étranger. Ne pas connaître Berlioz, et par le menu, c'est se condamner à n'avoir que de bien vagues idées à mettre sous ces mots a un romantique français »; c'est ignorer le cas le plus net, où Von peut le mieux étudier comment, sur une âme bien française (latine même et méridionale), le romantisme, quelques années avant 1830, fut soudain greffé, et comment là sève native fit pointer des bourgeons ou épanouir des fleurs à travers cette greffe. Vraiment, il me semble impossible d'avoir des clartés non trompeuses sur le romantisme français si Von ignore le plus beau cas, qui fut le cas Berlioz.
Berlioz est un des rares hommes que Von peut voir, au jour le jour, vivre sa vie. Pour ses années les plus actives, pour presque un demi-siècle (1822 à 1865), j'ai, en moyenne, disposé d'un document par semaine. Voilà, certes, une bonne condition pour essayer de faire de la psychologie expérimentale.
xil LA JEUNESSE D'UN ROMANTIQUE
Et la musique de Berlioz, reflet mélodique de son âme, est aussi un document; elle donne ce que ne donneraient ni lettres, ni mémoires', ni livres de comptes ou autres petits papiers. Elle donne Vâme même de ce compositeur pittoresque et lyrique : ses symphonies sont de véritables confidences pour orchestre. Comme t aurait dit Wagner, une telle musique donne Ten-soi musical de Berlioz, son purement humain, — et tout ensemble son purement individuel. — Cest pourquoi Von ne peut comprendre ni la musique ni la vie de Berlioz si on les sépare Vune de Vautre, Expressive et pittoresque, sa musique, au moment où elle chante en lui comme un écho (un réflexe) de son âme la plus profonde, ouvre sur cette âme d'indéfinies perspectives. Dans ces voyages introspectifs, on pourrait s'égarer : mais Berlioz, par ses écrits sur la musique, peut être le guide le plus sur, puisquHl revient de ses régions intérieures.
Pour une biographie romantique, quel merveilleux héros; pour une minutieuse enquête sur Vhomme même, quel admirable sujet d'étude, quel incomparable cas, est Berlioz (1)!
Qu'on me pardonne, pour clore l'Introduction, un aveu : j'ai travaillé à cette Histoire d'un Romantique avec amour, en toute simplicité, et dans le seul désir d'approcher autant que possible de la vérité, — delà vie.
Mon labeur fut assez long, assez fervent, pour que j'indique quels lecteurs je souhaiterais d'avoir : je choisis les lecteurs qui relisent.
Janvier 1906.
(1) Pour la méthode suivie, pour les sources (grand nombre de documents inédits), pour les confrères et amis qui m'ont aidé, voir p. 513 à 520.
HECTOR BERLIOZ
(Avant 1803)
Le Rhône, dès qu'il a traversé Lyon et Vienne, se précipite vers Valence, dominé, sur une rive, par l'escarpement des Cévennes. Sur l'autre rive, des vallées, par des pentes douces, descendent des Alpes jusqu'au
(1) On trouvera dans ce volume bon nombre de faits et de dates encore ignorés. On y trouvera aussi, çà et là, les références qui permettent de contrôler mon récit.
Donc je ne m'arrêterai pas à réfuter ce qui semble contraire aux faits vérifiés et datés. D'ailleurs, voir page 513 à page 520.
SorrBGBS PABTicunàEBS DU CHAPITRE 1^. — Séjour de l'auteur au pays de Berlioz pendant cinq mois (été, automne 1904). — Cartes d'état-major. — Cadastre. — Abbé Clerc Jacquieb, La Côte- Saint- André ancienne et moderne, 2® édition. — Musée Berlioz, arbre généalogique dressé par M. Desplagnes. — Stendhal, Mémoires d'un touriste. — Félix Faure, La Révolution de 88 en Dauphiné, — Nombreux entretiens, sur les lieux mêmes, avec M. Jean Celle.
fleuve, entre des coteaux sinueux. L'une d'elles abouti! au Rhône vers Saint- Rambert et s'appelle la Valloire. Large, fertile, riante, elle étend mollement, sous une lumière vraiment méridionale, des vignes, des blés, des maïs, des trèfles, des colzas. Çà et là, la verdure d'un noyer, d'un châtaignier s'avive de transparences blondes. Ainsi, la vallée mérite bien son nom : la Valloire, ou vallée d'or (i^allis aurea). Etymologie douteuse, peut-être; fertilité, richesse certaines.
On quitte le Rhône; on marche vers l'est, vers les Alpes. Peu à peu, la vallée est moins large; peu à peu, son niveau s'élève : à la Valloire, insensiblement, succède la plaine de Bièvre. Dans l'axe de cette plaine, au lointain, par delà Voiron, Rives et le Grand-Lemps, un massif rocheux et boisé fait bomber son dos immense : c'est le massif de la Chartreuse.
A mi-longueur de cette plaine de Bièvre toute luxuriante, un gros village, couvert de tuiles, se blottit au pied du coteau. Il se blottit au pied du coteau nord, bien à l'abri des coups de mistral. C'est la Côte- Saint-André. Là, quand « le siècle avait trois ans », naquit Hector Berlioz.
De nos jours, pour aller de Lyon à la Côte Saint- André, il y a plusieurs itinéraires. Mais, pour quiconque veut bien voir le pays de Berlioz et, tout d'abord, le voir d'ensemble, il n'y en a qu'un : on gagne le coteau opposé à la Côte-Saint-André (il est longé par la ligne Rives-Saint- Rambert); on quitte le train à Brézins, car, de Brézins à la Côte, la route n'a pas d'arbres : ainsi, d'ensemble, se découvre le pays de Berlioz.
Suivons cette route, à pied, lentement. Oublions toute idée préconçue. Regardons, écoutons. Abandonnons notre âme au paysage. Tâchons d'entrer, peu à peu, dans l'intimité du sol.
La route, assez plane, coupe la plaine de Bièvre.
En face de soi, quand on regarde vers le nord, la longue ligne du coteau, à une lieue environ, se profile sous le ciel. Au bas du coteau, les maisons de la Côte-Saint-André, groupées, tassées, ne laissent encore apercevoir que leurs toits de tuiles : on dirait une longue, une mince banderole rougeâtre, qui glisse sous le coteau et remonte un peu vers la droite où détonne une église neuve, trop blanche, l'église du Chuzeau.
On avance. Et, si l'on marche par quelque belle journée de juin, on suffoque de chaleur au milieu de cette plaine de Bièvre, sablonneuse, poussiéreuse, écrasée par un soleil torride. C'était un lac, dans les temps préhistoriques, disent les géologues. De fait, on voit, dans les champs de pommes de terre récemment binés, un grand nombre de cailloux ovales, polis comme des galets, et que les paysans appellent cailloux roulés ou cailloux du Rhône. La tradition locale prétend que dans cette plaine Hannibal arrêta son armée avant de s'engager dans les Alpes. Les historiens disent aussi que François I®' chassa dans cette plaine de Bièvre, où verdoyait alors une forêt de chênes, de hêtres et de châtaigniers : en effet, le mot Bièvre pourrait signifier forêt, à moins que Bièvre ne signifie loutre (en italien beçero), ou encore deux chemins qui se croisent (du latin biçius), ou encore double cime (du latin bivertex ou biçertius),
A ces ingénieuses étymologies, les savants qui ne manqueront pas de venir, ni d'inventer de nouvelles méthodes, ajouteront une étymologie plus ingénieuse encore. Et celle-ci, du moins, aura tous les caractères de la certitude, tant qu'elle sera la plus récente.
Quoi qu'il en soit, au mois de juin, dans cette plaine sablonneuse, on a grand mal à respirer : la plaine,
de faible altitude (cotes autour de 350), n'a qu'une lieue de largeur entre ces deux coteaux (cotes autour de 600); et le sol est si sec, si pierreux, qu'on effraie parfois un petit lézard, et le voici qui se sauve, zigzaguant, tout gris sur la route toute blanche. Que l'on consulte une carte géographique : entre le pays de Berlioz et la Provence, ou la Gascogne, il n'y a guère qu'un degré.
Cependant, à travers la plaine, on continue de marcher. Déjà, on distingue, par dessus le rouge embrouillamini des toits, les cultures du coteau : des lignes vert pâle, sur le terrain rougeâtre, lignes serrées et régulières (ce sont des vignes), dessinent les divers mouvements du coteau avec une rigueur vraiment géométrique; toutes ces Hgnes de vignes, bien équidistantes sur leurs fils de fer, descendent selon les diverses hgnes de plus grande pente et dessinent le relief ainsi que les hachures d'un topographe. Mais, çà et là, un losange de foin, le grand ruban d'un champ de blé, le velours sombre d'un bois taillis, le satin gris-bleu d'une avoine, mettent un peu de fantaisie entre ces vignes trop géométriques ; et le regard se surprend à suivre avec plaisir l'onduleux liséré d'une haie qui longe sans doute un chemin, une sente, à flanc de coteau.
Ce n'est guère la forme, l'eurythmie des hgnes ou l'harmonieuse disposition des masses, qui peut séduire l'œil parmi ce vaste panorama. Dans le pays de Berlioz, la nature ne fait pas venir aux lèvres le mot de beauté, ni celui de mystère. Pas de groupements, d'arrangements ingénieux, pas de beauté déjà humaine, comme en Touraine ou en Grèce, comme à Salzbourg, patrie de Mozart : dans ces pays, la nature même est artiste; les lignes, les couleurs ont une harmonie mélodieuse. Pas de mystère, non plus,
comme en Bretagne ou dans les pays de lumière voilée; pas de ces tournants vaporeux et vagues, de ces vallons sinueux que la brume dérobe au regard, paysages fantômes où une âme mélancolique laisse longuement errer ses incertitudes et sa nostalgie de rinconnu.
Ici, au pays de Berlioz, tout est net.
A voir ce coteau, on croirait que le sol a été relevé, ainsi qu'on incline un tableau, pour qu'il soit en bonne vue : d'un seul coup, depuis le premier plan jusqu'à la ligne ondulant au bas du ciel, on découvre tout ce que porte le sol. Chaque détail se découpe, net, par des arêtes vives. Tout est précis, tout est écrity en quelque sorte. Cette infinité de détails juxtaposés, étalés, calligraphiés sur le coteau comme dans le paysage d'un primitif flamand, a vraiment quelque chose de narratif : l'œil va de l'un à l'autre; on est amusé, séduit, par cette variété piquante; et l'on se livre à chaque détail comme l'on écouterait les gens d'une foule, si chacun d'eux parlait à son tour. D'ordonnance, d'eurythmie, de musique des lignes, il n'y en a pas. C'est un immense panorama où toutes les touches sont jolies... Parmi cette verdure, quelles adorables touches, pique, au lointain, le blanc et rouge d'une bicoque isolée : le blanc, éclatant, doux, solide et gras; caresse, volupté pour l'œil; on dirait la chair d'un Titien. Et le rouge des tuiles, ces rouges multiples, cette gamme du vermillon au brun lie de vin, ces rouges rouilles, recuits, hâlés et lavés par la pluie, ou le soleil, ces rouges qui chantent passionnément parmi la symphonie fantaisiste des verdures... Au hasard, des nuages errants laissent traîner des zébrures de lumière ou de pénombre... Disposition flottante; rehauts incertains, mouvants, parmi toute cette étendue qui s'étale sous l'œil. Voici le vert pâle
des foins, voici l'ocre d'une jachère, voici le bleu laiteux, le losange d'une avoine; voici la moire changeante, verte et violette, des trèfles; voici des colzas, jaunes comme des boutons d'or; tout près, un champ pelé, rugueux, n'est ni du ton de l'herbe ni du ton de la terre : c'est une luzerne, déjà fauchée, qui commence à repousser pour le regain d'octobre; et voici un seigle presque mûr, couché en tous sens par le vent tourbillonnant d'un orage...
Le regard rêve dans l'espace : de ci, de là, des châtaigniers arrondissent leur bel éventail, frangé d'or dans les transparences du haut, et presque bleu dans les dessous; quelques peupliers, élagués de leurs scions, dressent tristement un panache trop grêle; des saules, au tronc pansu, abandonnent dans le vent leur chevelure argentée; et des noyers, au bord des chemins, font une ombre froide, une fraîcheur qui embaume lorsqu'on passe : admirables noyers, aux branches fortes et minces, d'un joli dessin élégant et viril, souple;... sur le tronc, l'écorce, d'un gris perle si fm, si lisae, est çà et là fantasquement chagrinée par une efflorescence de mousses d'or;... dans le haut, les feuilles en transparence sont si près d'être jaunes, que le bleu du ciel, le cobalt épais de ce ciel méridional, tourne, derrière cette dentelure ambrée, au violet sombre.
Tout à coup, l'on se trouve à côté d'une grande bâtisse trop blanche, trop rouge, sorte de caserne, ou de prison, ou d'usine. C'est le nouveau séminaire. Pour lui faire pendant, il y a, au-dessus du village, un autre grand bâtiment, un peu moins neuf, mais très imposant, massif, ennuyeux, fastueusement banal, et ressemblant assez à quelque palace-hotel de station balnéaire. C'est l'établissement des Maristes. Sur la hauteur, il est seul, dominant tout le
pays; superbement, il se dresse sur les contreforts du château disparu.
On quitte enfin la brûlante plaine de Bièvre.
On monte quelques mètres : on croise la grande rue qui traverse toute la Gôte-Saint-André, 4a rue de la République. Ici, cette rue est plutôt une grande route bordée de maisons : nous ne sommes qu'au Chuzeau, nouveau faubourg de la Côte (où le père de Berlioz avait une campagne), et voici l'église neuve, toute blanche, que nous avions vue de loin. Suivons cette route, dépassons l'ancien séminaire, et la vieille fontaine : les maisons se resserrent; à droite et à gauche, de l'une à l'autre, aucun jour; la rue n'a qu'une étroite chaussée et presque pas de trottoirs. Et voici la maison des Berlioz.
N'entrons pas; nous entrerons plus tard, et nous croirons y vivre avec Berlioz enfant. Pour l'instant, prenons contact encore avec le pays.
De nos jours, la rue de la République, avec ses boutiques, ses cafés, son réparateur de bicyclettes, ressemble à toutes les Grande Rue de la République qui sont dans tous les grands villages de France. Ce sont les mêmes devantures, les mêmes enseignes, et nous dirions volontiers les mêmes visages. A la Côte- Saint- André, le Dauphinois d'aujourd'hui n'a plus de caractère propre; il n'est pas un paysan fait à l'image de sa terre ; sa terre, il habite près d'elle, il la cultive, il vit de ce qu'elle rapporte, mais il ne vit plus avec elle. Que de boutiques, que de taudis où s'étale superbement le mot Café/,,, Dans la rue oii croise des boutiquiers, des usiniers, des ouvriers, des employés, des retraités et des rentiers. La race, plutôt petite et sans beauté particulière, est agile, nerveuse, forte.
Les maisons, presque toutes anciennes, ont du caractère. Bien qu'on éventre les rez-de-chaussée familiaux
pour installer des boutiques, elles ont encore, ces vieilles maisons, une physionomie. Vraiment ce sont elles qui peuvent parler des gens d'autrefois. Voilà ce qui reste d'eux, ce qui leur survit. Ce sont les maisons qui ont un visage et une âme.
Elles respirent la force. Elles sont peu hautes, massives, sans ornements. Elles se serrent, elles se tiennent les unes les autres; elles sont faites pour la résistance à un rude climat. Les toits font saillie et abritent la façade de pisé, très peu percée de fenêtres; souvent, sous la saillie du toit, le second étage ne prend jour que par des fenêtres d'une demi-hauteur, des demi-fenêtres, ou par des œils-de-bœuf. Et la façade toute nue, sans une sculpture, sans le moindre agrément des pierres autour des ouvertures; ce carré, avec des trous en carré, a quelque chose de triste, d'obstiné, de volontaire, de têtu. Le seul ornement, ce sont les clous de la porte : ici habite une race de légistes et de propriétaires... D'autres fois, la façade est faite avec des cailloux du Rhône ou cailloux roulés. Ils sont apparents : disposés par lits horizontaux, tous ces gros cailloux ovales, réguliers comme des noyaux d'olives, sont inclinés un rang à droite, un rang à gauche; et, tous les trois ou quatre rangs, le maçon, afin de caler le mortier, a fiché, par le champ, des débris de tuiles : cela fait de minces lignes rouges, qui égayent un peu cette lourde mosaïque maussade.
De la rue de la République partent d'étroites ruelles, obscurcies par les saillies des toits. Fait-il jour dans ces ruelles où les murailles sont si proches, si rembrunies, si lépreuses, avec des trous si noirs? On cherche le ciel, et l'on ne voit qu'une mince bande moins obscure, encadrée de noir, décolorée par les saillies noires des toits. Mais, qu'un rais de soleil
tombe sur un de ces vieux murs de pisé : aussitôt toute la pénombre s'éclaire et vibre sous les reflets de cette éblouissante nappe de lumière, et voici que la vieille venelle vermineuse devient une féerie de demi-ombres chantantes, ambrées, blond rose, rousses, safranées : on va pouvoir marcher dans la féerie réelle d'un Rembrandt.
On prend une de ces ruelles, une de celles qui montent. On respire comme dans une cave. On s'empale les pieds sur la marqueterie des cailloux du Rhône, parfaitement pointus; la pluie, qui doit, ici, dévaler en torrent, les a déchaussés, aiguisés.
Tout à coup s'ouvre une vaste place.
Les maisons, toujours serrées, soHdès, maussades, sont alignées au cordeau. Et presque toute la place est couverte (sauf sur son pourtour) par un véritable toit de tuiles, un toit immense, à quatre pentes, porté par d'énormes piliers de bois qui posent sur de gros dés de pierre. On entre. Admirable travail. Les lourds piliers de bois, d'un bout de la place à l'autre, alignent leurs rangées parallèles. Jadis, chaque rangée de piliers était engagée, sans doute jusqu'à mi-hauteiu* d'homme, dans un mur. Ainsi étaient délimités des rangs affectés chacun à un corps d'état : le premier aux tisserands; le second, aux merciers; le troisième, aux marchands; le quatrième, aux cordonniers ou cuiratiers; le cinquième, aux bouchers; « la dite halle ayant aussi sept passières ou passages traversant lesdits rangs. » Et cette maison, que l'on voit encore, enclavée dans un coin de la halle, était à la fois « l'auditoire » et la « grenette ».
Sous le toit de cette halle, sous cette pyramide dont on voit les quatre faces de l'intérieur, quel jour étrange! Un jour obscur, rembranesque, tant les clartés, ou plutôt les demi-clartés, sont frémis-
santés parmi les ombres;... un jour diffus (une ombre lumineuse) qui vient de partout à la fois. Sous ce vaste toit, comme sous un colossal manteau de cheminée, tout est baigné de pénombre; mais, de partout alentour, jusqu'à hauteur d'homme, les rues à découvert reflètent un peu de jour : il ricoche du pavé dans l'énorme nef, emplie d'une obscurité fluide; il s'enroule, au passage, sur les dés de pierre, sur les piliers et les traverses de bois, sur les chevrons aigus qui s'entrecoupent comme des nervures d'arcs gothiques. — Les gens de la Côte, autrefois (ainsi que des Flamands associés pour le commerce), ont donné tout leur art, tous leurs soins, à cette construction d'utilité publique. C'est ici, surtout, c'est dans leur halle, qu'ils se survivent. Leurs églises sont plus que médiocres : ils n'y ont rien laissé d'eux-mêmes, ils les ont faites, ils y ont passé en songeant à autre chose, peut-être par ordre ou par intérêt tout terrestre... Mais la halle, quel admirable travail! '
Que reste-t-il encore à voir? Faut-il visiter la mairie, la gendarmerie, l'hospice? Faut-il descendre vers « l'esplanade », assez grande place, aimée des joueurs de boules, où un Hector Berlioz en bronze (réplique du Berlioz du square Vintimille à Paris) est bien isolé, bien dépaysé^ sorte d'accessoire périmé, oublié là par une fête officielle?... Gomme on l'aurait étonné, le petit Hector, si on lui avait dit, lorsqu'il faisait la partie de boules avec ses camarades, qu'un jour, au milieu de cette même place, il se dresserait, en bronze, sous la redingote flasque d'un chef d'orchestre migraineux!...
Que voir encore?... Faut-il chercher ce qui reste des nombreux couvents, ordres, ou maisons religieuses : Cordeliers, R^çoUets, Pénitents, Bernardines, Ursuhnes, Visitandines, sans oublier l'ancien séminaire?
Ces immeubles en témoignent : le village (quatre
mille âmes sous l'ancien régime) qui comptait. alors tant d'établissements catholiques et qui servait de bonnes prébendes à un chapitre régulier de dix chanoines, avait vraiment cessé d'être un centre protestant : après sièges, sacs, démantèlement des murs d'enceinte (les Gévennes, meurtries par les dragons de Villars, ne sont pas loin), la Gôte-Saint-André était devenue un véritable séjour d'élection. Certes, au seizième siècle, Michel Servet avait tranquillement prêché le protestantisme à la Côte; quelque temps, il put croire à la liberté de la foi, car c'étaient les siens qui opprimaient les autres : les protestants, maîtres du pays, interdisaient aux catholiques de dire la messe. Soudain, Servet dut s'enfuir... A Genève, il fut brûlé par les soins de Calvin, son confrère en réformation.
Parmi les familles protestantes qui durent aussi quitter la Côte-Saint-André, l'une est devenue célèbre, celle qui produisit les Sismondi, les savants genevois.
Deux siècles après Michel Servet, voici ce qui restait du centre protestant : sur quatre mille Côtois, plus de cent étaient en religion, et un ancêtre de notre Berlioz, sur treize enfants, comptait neuf religieuses ou prêtres...
Du moins les guerres de religion; du moins la lente succion des âmes protestantes, absorbées peu à peu ou assimilées au catholicisme par toutes ces maisons monastiques et par ce riche chapitre; du moins ces combats, ces froissements d'influence, ces marchandages, ces haines de prêtres qui, d'un ordre à l'autre, soutenaient d'interminablos procès pour la deuxième herbe d'un petit pré (le pré de la Chèvre); cette nécessité d'être toujours sur le qui-vive (sans avoir l'air de rien), d'évaluer non pas ce qu'on voit, mais ce qu'on
devine, et de toujours chercher ce que des paroles avenantes et une bonne figure peuvent dissimuler, — tout cela, du moins, devait donner aux Gôtois, pour se conduire dans la vie, finesse et ténacité. Forcément, dans ce tout petit pays cauteleux et papelard, où tout se voit, le bon bourgeois qui ne savait pas finasser, était éliminé. La vie était une lutte de chats, de chattemites...
Or, regardons ce qui environne la rue des Moulins : ici, pendant des siècles, ont vécu, — prospéré, — les ascendants de Berlioz.
D'ordinaire, au seul nom de « Moulin », on inxagine quelque frais ruisseau traversant une prairie, à l'ombre des saules et des peupliers, avec quelque laveuse agenouillée au ras de l'eau et qui fait claquer son battoir. Ici, il faut oublier cette fraîcheur idyllique; même il faut ne chercher ruisseau ni moulin : l'un et l'autre ont disparu, et la rue des Moulins ne traverse guère une prairie. Elle est une sorte de long escalier fantasque, coupé par des paliers en pente, avec des suites irrégulières de marches en zigzags. Les maisons, toutes serrées, ont l'air de monter à l'escalade les unes des autres; la rue est si à pic que le toit d'une maison est presque de plain-pied avec le rez-de-chaussée de la suivante; sur les façades de pisé, les poutres massives dépassent, supportent des balcons, et la saillie des toits plats fait tomber son ombre longue. Autrefois, un ruisseau dévalait près d'ici. Il s'appelait le Biel. Le Biel avait été capté. Il glissait dans des gouttières de bois, dans des chenaux, ou bien il courait sur des glacis de ciment et de cailloux du Rhône. De maison en maison, on se repassait ce maigre filet d'eau. Et la pente était si roide que presque à chaque maison l'eau avait assez de force pour faire tourner une roue. Ainsi pouvaient tra-
vailler tous ces moulins. C'était un véritable escalier de cascades. ^
Là, sur le Biel, pendant de longs siècles, les ancêtres de Berlioz eurent leurs moulins à tan et leurs tanneries. Situé entre la halle et le château, ce n'était pas un quartier pauvre, mais un quartier bourgeois; et l'on peut voir encore une fîère demeure à pignons qui dresse, élégante, svelte, ses trois étages de fenêtres à meneaux et à colonnettes engagées.
Mais quel régal pour l'œil, dans cette rue des Moulins : murs affaissés, maisons en ruine, toitures effondrées dont il ne reste qu'un branlant squelette de chevrons, balcons où sèchent des linges de toutes les couleurs, volets dégondés qui pendent de guingois, parterres d'orties et de bardanes flem*issant sur les décombres d'une bicoque écroulée, fenêtre à tabatière par où regarde une bonne vieille femme, la tête serrée dans un mouchoir à carreaux... Hélas, cette rue, d'un pittoresque agréable (et un peu facile), aboutit à l'étabUssement des Maristes, à cet imposant palace-hotel que nous avons vu de la plaine de Bièvre. L'ennuyeuse bâtisse se guindé, solennelle, banale, sur les murs de soutènement de l'ancien château. Du château, où les Dauphins de France aimaient à venir, quand ils chassaient, hem*eux et libres loin de l'évêque de Grenoble toujours menaçant, — du château, rien ne reste, sinon ces murs découronnés, mais fleuris, çàet à, dans une lézarde ou une barbacane, par une touffe de blanches gueuks-de-loup.
Si l'on se retourne, quel admirable panorama!
On revoit, d'ensemble, toute la plaine de Bièvre que l'on a traversée pour venir; on revoit la route toute droite, blanche de soleil entre les verdures poussiéreuses; derrière la plaine, un coteau boisé, sans vignes (car nous voyons le versant nord), étale
comme de petits carrés de velours, plus ou moins verts, plus ou moins bleus, selon l'âge des coupes dans les bois taillis; vers l'orient, les Alpes lointaines ne font qu'une longue bande bleutée, frangée d'argent, au ras du ciel, par les neiges étincelantes; vers l'occident, au-dessus de l'ondulation violâtre des Cévennes, de légers brouillards, de minces nuages rosés, montent de la vallée du Rhône et s'évanouissent dans la lumière. Au premier plan, sous le coteau même, la Côte-Saint- André serre les unes contre les autres toutes ses maisons. Les voilà, toutes, blotties à l'abri du coteau, blotties encore sous la protection du château disparu; encore aujourd'hui, le village est compacte, et l'on devine la place des remparts qui l'ont empêché, jadis, de s'étendre. D'ici, l'on domine le damier des toits plats, rouges de tous les rouges, et vibrants sous le choc de la lumière. On voit les gros « cailloux roulés » que les Gôtois mettent sur les tuiles pour les maintenir contre le vent, contre le furieux mistral de la vallée du Rhône : ces gros cailloux blancs, sur les toits de toutes pentes, de toutes couleurs, de tous reflets et lustrés çà et là par une lueur liquide, étincellent, flocons d'écume sur une mer écarlate.
Telle est, de nos jours, la Gôte-Saint-André.
Ai- je dit que c'était un chef-lieu de canton?... A part quelques maisons et quelques ruelles, à part la rue des Moulins et l'admirable Halle, ce pays n'aurait guère d'intérêt que pour ceux qui l'habitent.
Mais c'est là qu'est né le plus étonnant, le plus curieux des romantiques français, Hector Berlioz.
Quand il naquit, sa famille était fixée à la Côte- Saint- André depuis plusieurs siècles déjà.
Si l'on voulait remonter jusqu'aux Croisades, on pourrait citer le nobiliaire du Dauphiné qui mentionne
un certain nombre de Berlioz. Mais comment notre musicien leur est-il apparenté? Ne regardons que la filiation, telle du moins qu'elle est «constatée par les actes.
Dès 1662, un Claude Berlioz, dans son testament reçu par notaire, demande à être enterré à la Côte dans « le tombeau de ses ancêtres ». Cet aïeul de notre romantique et les parents de cet aïeul étaient donc à la Côte -Saint -André depuis l'an 1600, si . ce n'est plus.
Sans doute, ils étaient d'origine savoyarde : les savants croient pouvoir affirmer que la syllabe finale oz le prouve d'une manière pertinente. Les noms en oz, déclarent-ils, très fréquents dans le Dauphiné, noms d'hommes ou de pays, ont une origine savoyarde. A dire vrai, nous avons constaté ,que cette fameuse syllabe oz, qui serait savoyarde tout en étant dauphinoise, n'existe guère. Personne, en Dauphiné, ne la prononce. On ne dit pas Berlioz, mais BerV, en mouillant 1'/. — Et ce radical ^er/', voici d'autres savants qui s'en emparent : le radical prouve, déclarent-ils, une origine germanique (??).
Le certain, c'est qu'il y eut à la Côte-Saint-André, dès 1600, des nommés Berlioz; ceux-ci, d'après les actes, sont les ancêtres du compositeur. Qu'ils soient d'origine germanique (ce qui est bien aventureux); qu'ils soient d'origine savoyarde (ce qui, après tout, est assez probable), ils ont deux siècles, de 1600 à la naissance de Berlioz, pour devenir de parfaits Dauphinois. Et rien ne prouve qu'ils ne le soient pas, dès 1600.
Sous Louis XIV, un BerHoz était fermier du prieuré de la Côte. A lire les prébendes qu'il payait à huit chanoines, on peut supposer que ce fermier avait une large aisance : il donnait à chacun d'eux cent vingt
livres en argent, huit setiers de froment et neuf charges de vin.
A partir du testateur de 1662, on connaît toute la descendance des Berlioz. Ce sont des tanneurs, des propriétaires de tanneries; ils naissent et meurent à la Côte-Saint-André; ils habitent dans leurs moulins, près du Biel. Leur race est prodigieusement vivace : celui qui teste en 1662 a sept enfants; son frère cadet en a six; le fils aîné du testateur en a treize; de ces treize, l'aîné en a onze, et le quatrième né en a treize; et de ces treize-ci nmt un fils encore appelé Claude (mort en 1766), qu'un acte qualifie de « bourgeois » et qui a treize enfants à son tour, dont neuf entrent en religion.
Parmi ces treize enfants, nous en citerons deux : l'un qui fut notaire pendant vingt-cinq ans et qui moiu*ut, sans héritier direct, noyé dans le marais de Faramans (1812); et l'autre qui fut curé de la Côte- Saint-André, et qui mourut en 1809, après avoir désigné comme héritier son cousin germain, le grandpère de notre Hector.
Ce grand-père, Louis-Joseph (né en 1747, mort en 1815), est le premier des Berlioz que la longue et patiente opiniâtreté de ses ascendants pousse à une situation sociale un peu en vue. Rien n'est plus instructif, rien ne montre mieux le travail des forces naturelles de l'homme, que cet arbre généalogique. Quelle merveilleuse poussée de sève fait éclore ces nombreux rejetons! A peine détachés de l'arbre, les voilà, vigoureux et cherchant leur place au soleil, les voilà prisonniers de leurs tanneries. Que d'années, que de jours, pendant deux siècles, tous ces Berlioz passent à travailler dans ces étroites et sombres bicoques en pisé qui s'échelonnent le long du Biel et qui se repassent, d'une roue de moulin à l'autre, ce
maigre filet d'eau tombant en cascades depuis le château seigneurial jusqu'au pré de la Chèvre. A leur aise, bien nourris dans ce pays fertile où les pâturages du coteau fournissent de belle viande, et où les vins du cru, vifs et durs, fouettent le sang; — que de fois ces gens d'une forte race, comprimés, étouffés dans leurs hicoques, mais se reproduisant avec une abondance et une vigueur sans pareilles, que de fois ils ont remué les cuirs dans les fosses à tanin... Tout à coup, en deux générations, une sélection s'opère. D'une branche, sur treize enfants, neuf entrent en religion, c'est-à-dire reportent leur part de fortune sur les autres; parmi ces autres, l'un, longtemps homme d'affaires (et pendant les secousses, pendant les partages agraires de la Révolution), meurt sans enfant. Aussi, porté par sa race et par les qualités qu'il tient d'elle, par l'argent, c'est-à-dire par la force qu'elle a lentement accumulée, le grand-père de notre Hector n'est plus un simple tanneur de la Côte-Saint-André : avocat à Grenoble, il fait un bon mariage et achète une charge; par son argent, il attire d'autre argent : il hérite ; il fait construire; il laisse une assez grosse fortune terrienne : vraiment cet homme du Tiers, ce robin contemporain de 89, — ce futur grand-père d'un romantique, — est le fondateur d'une race, d'une dynastie bourgeoise.
Il naquit à la Côte (1747). Reçu bachelier en droit, puis licencié en droit, par l'Université d'Orange (1766-67), il était « avocat en Parlement de Dauphiné », lorsqu'il épousa, à vingt-cinq ans, une de ses cousines.
Celle-ci, cousine si proche que l'archevêque de Vienne avait dû donner une dispense, était fille d'un médecin de Grenoble. Mais le mariage fut célébré en l'église paroissiale du curé Claude Berlioz, l'oncle à héritage. Cinq autres Berlioz signèrent sur l'acte.
Tous les signataires, au nombre de seize, étaient de robe, magistrats ou ecclésiastiques. Messire Claude Berlioz, l'oncle à héritage, avait écrit l'acte de sa propre main. — Et ce fut « à une heure après minuit que la bénédiction nuptiale fut impartie aux jeunes époux par un chanoine de Grenoble, oncle de l'épouse. »
L'avocat, peu après ce mariage ingénieusement combiné, achetait une charge de conseiller auditeur en la Chambre des Comptes du Dauphiné.
Bien que magistrat dans une si auguste compagnie, l'auditeur ne négligeait pas ses tanneries de la Côte. Il était un propriétaire plus irritable encore, plus vindicatif, que tous les autres Berlioz. Ceux-ci, et surtout l'homme de loi, intentaient à leurs voisins, locataires, fournisseurs, ou à leurs co-héritiers, procès sur procès. Contre la commune, pendant fort longtemps, l'auditeur Louis- Joseph soutint une action judiciaire au sujet d'une conduite d'eau : au travers d'une rue de la Côte, il y avait un cheneau suspendu qui faisait tomber l'eau du Biel sur une roue de moulin. Un jour, une voiture accroche le cheneau et le brise : la commune demande que le sieur Berlioz surélève ou supprime son cheneau; mais le sieur Berlioz, pour sa roue, ne peut faire l'un ni l'autre et proteste d'un long usage qui équivaut à un droit acquis. Bravement, obstinément, il soutient son procès contre la commune, bien qu'on soit alors en pleine Révolution.
Cet homme actif, tenace, eut dix enfants : sa femme mourut à trente-six ans, comme elle était en couches pour le onzième (1791). — A Murianette, près de Grenoble et dans la merveilleuse vallée du Graisivaudan, il acheta un vaste domaine, appelé les Jacques, Près de la Côte-Saint-André, il possédait un autre domaine, qui commençait au Chuzeau et remontait le coteau jusqu'au lieu dit le Nam, à un bon kilomètre.
Il habitait tantôt Grenoble, tantôt la Côte. A la Côte il avait fait construire (ou réparer de fond en comble) la maison que Ton voit encore, et il était propriétaire de plusieurs tanneries. Après un long veuvage, il mourut à soixante-huit ans (1815).
Ce fondateur de la fortune des Berlioz se fit peindre, ainsi que son épouse, un peu avant 89. Longtemps (jusqu'en 48, mort de leur fils), leurs deux portraits se firent pendant dans le salon de la maison de la Côte. Ces portraits existent encore (1).
Le magistrat, fort en couleur, porte la perruque poudrée, un habit sombre d'où s'échappe la blancheur bouillonnante du jabot. Le visage exprime la volonté, la finesse. En le voyant, il est impossible de ne pas songer au visage d'Hector Berlioz : nez busqué et tombant sur la bouche; l'aile de la narine bien ouverte pour aspirer la vie, d'un galbe ferme et accentué encore par le coup de sabre sous la pommette; bouche assez large, avec des lèvres fines et d'une jolie ligne narquoise nettement arrêtée aux commissures; quant aux yeux, ils dardent leur regard avec force, avec persistance; on y sent une âme qui a de l'impulsion, du perçant, une âme d'assaut. Et pourtanf, autour des yeux, toutes les hgnes sont prêtes à rire : ironie, sarcasme, rouerie de Dauphinois ou gaieté naturelle d'un bon vivant qui a réussi?... N'importe, c'est un regard en face duquel on n'est pas tranquille.
Pour sa femme, née Espérance Robert, un peu guindée (maladresse du peintre, raideur de la mode, ou orgueil provincial?), elle porte une robe bleue, décolletée en carré; de l'hermine et de la dentelle font valoir sa belle chair de blonde; de larges nœuds de
(1) Je les ai vus, ainsi que bien d'autres documents, grâce à l'obligeance de Mme Chapot, nièce de Berlioz. Je la prie d'agréer •toute ma respectueuse reconnaissance.
tulle enveloppent le pli du coude; et un bouquet de bleuets et de chèvrefeuilles, piqué d'une rose, s'accroche sur la poitrine au milieu d'un large nœud de ruban. Le visage, malgré l'éclat du teint et la douceur des cheveux cendrés, est d'une régularité un peu moutonnière. Les yeux sont bleus, sans rien de plus. Vraiment, cette longue figure de femme douceâtre et obstinée (et enceinte une année sur deux) serait presque antipathique... Mais le cou, éclatant, a du moins quelque chose de féminin, de voluptueux, dans son gracieux renflement; et l'énorme coiffure, pièce montée où la grenobloise du Tiers renchérit sur Marie- Antoinette, peut faire sourire les plus moroses.
Trois ans après le mariage de Louis- Joseph Berlioz avec sa cousine Espérance Robert naquit un fils, un second fils : c'était Louis Berlioz (1776). Il devait être, vingt-sept ans plus tard, le père de notre rpmantique.
Le petit Louis était tout l'opposé de son père, l'auditeur. Il était maladif, timide, replié sur luimême; son visage avait la même régularité moutonnière que celui de sa mère. Son frère aîné était mort à deux ans; son frère cadet devait mourir jeune encore; cinq autres frères devaient mourir en naissant : non, les enfants de l'auditeur, s'ils vivaient, ne pouvaient plus être des hommes d'assaut, comme leur père. — Et le petit Louis, fragile, sérieux, subit les contrecoups de la lutte sociale où l'auditeur, comme tous les gens de robe, était mêlé.
Regardons, avec soin, quelques faits locaux qui se produisirent pendant la Révolution. Les faits euxmêmes, et non de vides généralités, voilà ce qui peut faire sentir quelle est l'âme d'une race.
Souvent on cite les proverbes et dictons du cru.
Mais, en tous pays, ils sont d'une vérité beaucoup trop malicieuse :
Le Dauphinois, Fin, faux, courtois;
ou encore : « Foi de Dauphinois, si je l'ai dit, je me dédis »; ou encore : « En Dauphiné, si vous voulez boire une bonne bouteille avec un honnête homme, il faut apporter la bonne bouteille et l'honnête homme. » — Plus tard, Berlioz, dans un feuilleton musical, citera ce dicton du Dauphiné : il le prêtera, gracieusement, à un autre pays.
La Révolution, période de crise où les faits et gestes de chaque homme souvent sont amplifiés, peut nous montrer, au vif, en accusant les traits, le caractère dauphinois. Par une heureuse rencontre, elle nous le montre au moment même où Hector Berlioz va sortir de sa race, bourgeon qui pointe sous l'écorce.
Même avant 89, les parlementaires du Dauphiné, luttant contre le pouvoir royal pour sauvegarder leurs privilèges, faisaient (sans le prévoir) le jeu de la Révolution prochaine. Dans les familles de magistrats, émotions, craintes, discussions, paniques, enthousiasmes... Certes, Louis- Joseph Berlioz, auditeur en la Chambre des Comptes, était moins directement engagé que les membres du Parlement. Mais tout se tient : dès 1787, en Dauphiné, le Tiers commence la Révolution. Le Parlement de Grenoble s'insurge contre le pouvoir royal. Le ministre Brienne vient d'instituer une cour plénière pour enregistrer les nouveaux impôts; le Parlement de Grenoble ne reconnaît pas cette cour. Alors Brienne ordonne aux parlementaires dauphinois de résider dans leurs terres, en exil. Mais le peuple veut garder ses magistrats, et il sait les
défendre. Les troupes qui s'efforcent de faire exécuter l'ordre du ministre sont repoussées, dans Grenoble même, à coups de tuiles et de pierres; Bernadotte, alors dans le rang, faillit- être écharpé, dit-on. — C'est la fameuse journée des tuiles. Avant la prise de la Bastille, voilà déjà, en Dauphiné, la Révolution. Tel est, du moins, le récit qui a fait fortune, le récit accrédité, en quelque sorte officiel. — Si l'on veut être exact, et prendre sur le vif un aspect du caractère dauphinois, il faut introduire les intérêts humains dans ce récit d'école primaire.
La vérité, c'est que le Paiement de Grenoble, tout puissant dans une ville où son premier magistrat commandait en l'absence du Gouverneur, a résisté au pouvoir royal pour défendre ses propres privilèges. D'une liberté abstraite, des futurs droits de l'homme et du citoyen, il se souciait beaucoup moins que de ses propres prérogatives. Et l'échauffourée, le prétendu soulèvement du populaire, ne fut qu'une comédie. Il y eut une simple bousculade, suscitée par les gens et les fournisseurs des magistrats. Les troupes, commandées par des parents ou amis de ces magistrats mêmes, donnèrent le moins possible. Mais tout cela, défiguré par les rapports des intéressés, puis par les historiens hâtifs ou de parti pris, est devenu une journée révolutionnaire. Il ne lui manque même pas le héros jeune, aimé des âmes sensibles, et qui suscite des pensées philosophiques : Bernadotte, remarquet-on avec profondeur, aurait pu recevoir une tuile sur la tête, au lieu de recevoir, plus tard, la couronne de Suède. — Par malheur, on ne sait pas si Bernadotte était à Grenoble ce jour-là.
Six semaines après, à Vizille, dans le château du terrible Lesdiguières (ce « fin renard »), les notables dauphinois, parmi lesquels bon nombre de parle-
mentaires, réunis d'eux-mêmes c'est-à-dire factieux, votèrent, en douze heures, les principes qui feront la gloire des Etats Généraux (21 juillet 1788). — Dans cette journée encore, les notables dauphinois prouvaient leur sens de la réalité, leur goût pour les solutions pratiques, immédiates, leur initiative toujours en éveil, leur audace ingénieuse et mesurée. A vrai dire, l'assemblée de Vizille fut encore un acte tout personnel, tout égoïste, des notables provinciaux. Ils défendaient leurs privilèges et libertés contre le pouvoir royal. Contre le roi, ils luttaient pour eux-mêmes, privilégiés, et non pour une république égalitaire. En 91, le Parlement de Grenoble, sans nulle résistance, se laissera fermer, estimant que ce parti, quand la tempête approche, est le plus opportun. — Mais les historiens parlent peu de cette fermeture, car elle est sans gloire, et sans anecdote.
A la Côte -Saint- André, pendant l'enfance de Louis Berlioz, la Révolution ne fut pas sanglante. En Dauphiné, le fanatisme des partis extrêmes ne poussa pas trop les événements au dramatique : race de légistes et de propriétaires, quand les plus aisés et les plus actifs des Dauphinois eurent pris les biens des nobles et du clergé, ils comprirent que leur intérêt était de clore la Révolution, et, comme ils avaient peu de sentimentalité, ils négligèrent les bagatelles de la guillotine. Dans cet heureux pays, la Révolution ne fut, en quelque sorte, que la reconnaissance officielle, mais un peu mouvementée, d'un état de choses plus conforme au bien-être général. Les Dauphinois, dans l'ensemble, avisés, prévoyants, comprenaient qu'il s'agissait surtout d'un partage agraire. Le reste viendrait de soi, si l'on était assez brave, assez rusé, pour garder les biens nationaux. Le propre du Dauphinois, c'est d'être brave, « mais jamais dupe ».
Bayard, le chevalier sans peur et sans reproche, et Stendhal, l'analyste presque sans phrases creuses ou du moins sans système, sont dauphinois.
A la Côte-Saint- André, depuis longtemps déjà, quand le héraut du châtelain, par les rues du village, proclamait le bambin, il était poursuivi de quolibets (et même de pierres) par les manants et leurs enfants. — En 1788, un avocat de la Côte soulève les communes voisines contre ce qui reste du régime féodal : on ne paye plus les redevances personnelles.
Quatre-vingt-neuf éclate. Bientôt la Côte Saint- André change de nom. Mais elle ne prend pas un nom à la grecque. Au lieu d'imiter certains pays voisins qui répudient les noms de Saint- Etienne- Saint-Geoirs ou de Saint-Marcellin, pour s'appeler désormais Marathon ou les Thermopyles, — les gens de la Côte Saint-André se souviennent qu'ils fabriquent liqueurs et eaux-de-vie; ils choisissent un nom commercial, un nom réclame, et ils baptisent leur pays la Côte-Bonne- Eau. — D'autres Dauphinois avaient fait de même : ceux de Saint- Jean-de-Bournay, tisserands, avaient appelé leur pays Toile-à-voile.
Cependant, dans son église paroissiale, le curé Claude Berlioz se conformait aux lois révolutionnaires. Dans la chaire de vérité, entre l'évangile et le prône, le bon curé lisait les décrets de l'Assemblée et les affiches administratives (1); avec les offices de la semaine, il annonçait les assemblées primaires, qui se réunissaient dans l'église des Pénitents ou au couvent des Récollets, devenus l'un et l'autre propriétés nationales.
Après l'an III, dans l'église des Pénitents, on célébra les fêtes décadaires : la garde nationale de la Côte- Bonne-Eau y assistait en grande tenue. U autel de
(1) Abbé Clerc Jacquieb, loc. cit.
la Concorde était couvert d'inscriptions civiques. Sur la base :
Paix à Vhomme juste, à Vobservateur fidèle des lois.
Sur un des côtés :
Le peuple debout est armé contre ses ennemis extérieurs et intérieurs, pour V intégrité de son territoire et le maintien de la Constitution de Van III.
Bien entendu, la musique avait sa part dans ces cérémonies. Pendant qu'on brûlait devant une statue de la Liberté un mannequin qui représentait l'Athéisme, le futur père de notre musicien devait chanter, avec les enfants de son âge, des hymnes idylliques et martiaux; car, comme tout adolescent de la cité côtoise, il devait être enrôlé parmi les pupilles de la légion VEspérance.
Les Côtois restaient assez paisibles. Certes, le curé Claude Berlioz et son vicaire, un jour que le populaire les serrait d'un peu trop près, avaient dû s'enfuir. Le bon curé se cachait en Suisse. Pourtant, à la Côte- Bonne-Eau, une société révolutionnaire, au lieu de prendre pour devise liberté, égalité ou la mort, s'était mise sous l'invocation de trois vertus qui peuvent être inoffensives : humanité, justice et impartialité. Et, quand le numéraire avait manqué; quand, pour défendre le territoire envahi et trouver du numéraire, on avait dû convertir les cloches des églises en ces gros sous qui font encore la joie des numismates et qui sonnent si bien, les Côtois n'avaient pris que le bronze indispensable : dans le clocher, restaient deux cloches.
Mais on proclama le culte de la déesse Raison; la statue de la divinité du jour fut installée dans l'une des chapelles, sur un autel consacré. Vraiment, malgré l'appui de tous les Berlioz, et même du vindicatif auditeur, l'abbé Claude Berlioz ne pouvait pas rester à la
Côle-Bonne-Eau. La palme du martyre n'aurait été d'aucune utilité.
Toutefois, jamais la guillotine ne fut amenée à la Côte. En effet, dans ce petit groupe d'environ cent cinquante foyers, on avait eu à répartir les biens meubles et immeubles des Cordeliers et Récollets, des Bernardines, des Ursulines, des Visitandines, des dix chanoines du chapitre de Saint- Ruf; et l'on n'avait plus à payer dîme, prébende, bans, redevances et autres droits dus à ces religieux. Cela pouvait endormir pour l'instant, chez une race pratique, les vertus les plus égalitaires. Au lieu de « raccourcir », les Côtois préféraient donc s'occuper des biens nationaux à portée de leur main. Ils les acquirent très vite, avec audace; puis, pour défendre leur fortune toute neuve, avec d'autres Dauphinois, sur l'initiative d'un Dauphinois, ci-devant marquis et ancien président en la Chambre des Comptes de Grenoble, — ils formèrent une sorte de syndicat des propriétaires (1).
Ainsi, sans grand excès pendant cette période de fièvre chaude, presque « vierges de sang », les Dauphinois, les Côtois atteignirent les années galantes et guerrières du Directoire. Le curé de la Côte, Claude Berlioz, restait encore en Suisse, à Sion; le notaire de la Côte, François Berlioz, n'avait toujours pas d'en-
(1) Rapprochons d'autres traits de caractère, tout contemporains (1904) : en Dauphiné, plus tôt que dans tout autre province française, on a organisé un comité d'initiatwe afin de rendre, dans cette belle contrée, les voyages pratiques. Amener l'étranger chez soi, c'est l'inviter à ne pas dépenser son argent ailleurs. L'Université de Grenoble, la première, a organisé des cours de vacances* pour les étudiants étrangers. A tous égards, c'est une mesure excellente.
Mais on constate comment le Dauphinois combine et exécute. Avoir l'initiative de fonder tel comité, d'entreprendre telle action en commun (action toute pratique); bien plus, une fois l'associa-
fants. Quant à l'ancien auditeur, veuf depuis 1791, il s'occupait de ses tanneries, de ses terres, et de ses cinq fils survivants.
L'ainé, Louis Berlioz, le futur père du musicien, dépassait déjà la vingtaine. Il poursuivait ses études médicales comme les temps le lui permettaient. Si bien qu'il n'était encore qu'officier de santé lorsqu'il se maria, à vingt-six ans, le 6 février 1802, avec Mlle Marmion.
Mlle Marmion avait alors vingt et un ans; elle était grande, svelte, blonde et fort dévote. Elle portait les prénoms de la ci-devant reine et de la presque impératrice : Marie- Antoinette- Joséphine. Son père, avocat au Parlement de Grenoble, était un ancien collègue du père du marié; autre rapprochement, il possédait une campagne dans la vallée de Graisivaudan, à la hauteur de Murianette, mais de l'autre côté de l'Isère. Mlle Marmion aimait les réunions mondaines, où elle brillait par sa distinction et sa beauté. Son jeune frère, fort élégant, fort galant, ne rêvait que charges de cavalerie et victoires auprès des belles. Pour elle, elle ne manquait pas d'une certaine exaltation à la Delphine; alors, on lisait Ossian, l'Homère gaélique, on lisait le Jeune Anacharsis, Sophie ou les Sentiments secrets, Adélaïde et Théodore, Atala ou les Amours de deux Sauvages dans le Désert... Mlle Marmion, sans effort, prenait atti-
tion faite, garder encore de l'initiative, et même une énergie agissante, ingénieuse et mesurée, voilà des traits bien dauphinois et que nous verrons au vif chez Berlioz.
La fameuse assemblée de Vizille (1788), c'était déjà un comité éC initiative pour la grande révolution agraire. Ce syndicat des propriétaires (que nous venons de voir), autre comité d'initiative... Un autre encore, pour faire venir à la Côte-Saint- André, Berlioz étant tout jeune, des maîtres de musique... Et, dans la vie de Berlioz, bien des épisodes pourraient recevoir comme soustitre : Comité d* initiative pour conquérir la gloire.
tudes et paroles théâtrales; ses nerfs étaient irritables, sa piété combative; et souvent elle souffrait du foie.
Elle était mariée depuis vingt-deux mois quand elle accoucha d'un garçon : à cinq heures du soir, un dimanche, le 19 de frimaire an XII, c'est-à-dire le 11 décembre 1803, dans la maison de la Côte-Saint- André, naquit l'enfant qui devait être plus tard un homme de génie, Hector Berlioz.
Ce nom est devenu si grand, celui qui l'a porté eut une vie si extraordinaire, et fut un tel créateur, qu'on ne peut se défendre contre l'émotion : un génie vient de naître (1).
Mais, au mois de frimaire an XII de la République, près de l'alcôve encadrée de trumeaux où sont sculptés de sveltes rinceaux Louis XVI, Hector Berlioz n'était qu'un nouveau-né semblable à tous les autres.
Du moins, telles étaient alors les apparences.
(1) Voir p. 520, Af. Taine et le berceau de Berlioz.
FAMILLE d'ultras. RENÉ FLORIANESQUE (1).
(1803 à octobre 1821)
Le nouveau-né — le futur romantique — fut baptisé en l'église paroissiale de la Côte-Saint-André. Il avait trois jours. Autour de l'église, dans le cimetière, les gens du baptême, sans doute, allèrent prier sur les tombes des Berlioz, sur celles qu'on voyait encore, car d'autres avaient dû disparaître, vieilles de plus de deux siècles.
Le nouveau-né reçut les noms de Louis- Hector.
Deux mois plus tard, son père partit pour Paris et soutint la thèse du doctorat en médecine (14 ventôse an XII).
A la Côte Saint-André, vie tranquille, provinciale, monotone. On oublie l'orage déjà lointain, la Révolution. Dans ce petit pays, qui fut peu troublé, on est heureux
(1) Pour ce chapitre, voir p. 523 : Ou retrouver Vâme enfari' tine et adolescente du futur Berlioz?
SouBCBS PARTICULIÈRES DU CHAPITRE II. — Archivcs de la Côte-Saint- André. — Archives de l'Isère. — Dossier Marmion, au ministère de la guerre. — Henri Houssayb, i8i4y i8i5. — Le Temps (1903; M. Maurice Dumoulin, sur Estelle Duhœuf). — Passeports et souches de passeports (collection Maignien, à Grenoble). — Hector Berlioz (?), Manuscrit des romances pour guitare. — Flobian, Estelle et Némorin. — Quinet, Histoire de mes idées. — Berlioz, Gazette musicale (1834). — Relevé de la vente Berlioz (La Côte, 1854).
de sentir que par toute la France l'ordre renaît; les haines s'éteignent; les émigrés, les prêtres rentrent : le grand-oncle Claude Berlioz, l'ancien curé de la Côte, vient de revenir de Suisse... Les victoires du jeune Empereur ont peu d'écho dans la famille royaliste du docteur Berlioz. Seul, le frère de Mme Berlioz, le jeune Marmion, était épris de gloire militaire : reçu à l'Ecole polytechnique, impatient d'en sortir et de voler au canon, il voulait être lancier, et se battre sous les yeux de l'Empereur...
Cependant, le grand-père Berlioz, l'auditeur d'avant 89, surveillait ses domaines : les Jacques, à Murianette, près de Grenoble, ou le Chuzeau et le Nam, près de la Côte. Actif, intrépide vieillard. Ce robin de l'ancien régime, — jadis formé parmi cette ingénieuse magistrature dauphinoise où l'on pressentit tout de suite que le Tiers et la petite noblesse avaient tout à gagner dans une monarchie constitutionnelle, — l'auditeur, à coup sûr, détestait le despotisme napoléonien où sombraient les privilèges des anciens parlementaires et les libertés provinciales.
Le docteur Louis faisait peu de clientèle; sa fortune lui assurait une honnête aisance; il n'était pas ambitieux, mais affable, obligeant, charitable. Il soignait les pauvres. Il se souciait peu d'accumuler les visites, bien qu'on les lui payât deux francs, prix honorable pour l'époque et pour la province. Volontiers, il notait ses observations thérapeutiques. Il tenait journal de sa vie, lisait, méditait, généralisait : c'était une âme bien née, mais un peu molle, une âme sensible et philosophique. Peu ac'tif, il songeait. Parfois, de brusques colères. Puis, l'apathie, une réserve ennuyée le reprenaient. Il souffrait de l'estomac et endormait sa douleur avec des grains d'opium.
Quant à la femme du docteur, décidément elle
n'était pas, pour son mari, un des charmes de l'existence. Les mille petits riens de la vie, qui peuvent être si doux quand on sait en jouir, elle les transformait sans cesse en événements dramatiques. Chaque jour, des complications, des histoires, des cris. Elle s'obstinait, s'emportait, vindicative, orgueilleuse ; et on ne pouvait plus lui parler... La maison devenait pénible poiu* le tranquille' docteur. Bien plus, une influence, invisible, invincible, plus tenace, plus souple, plus enveloppante qu'une influence de femme, était toute vivante dans la maison : le prêtre... Excessive en tout, combien Mme Berlioz devait irriter, par sa frénétique dévotion, le docteur qui se reposait dans un très confiant athéisme!
Les jours passaient.
Hector venait d'avoir deux ans.
Maintenant, chez le docteur, on attendait un autre enfant : ce fut une fille. Elle reçut pour noms Marguerite-Anne-Louise (février 1806). Mais, dans la famille, toujours on l'appellera Nanci.
L'année suivante vint un troisième enfant, une fille, Louise-Yirginie.
Une année passa; puis une autre...
Et l'on mit Hector au séminaire. Il avait six ans (1).
Le séminaire de la Côte était à cent pas de la maison du docteur; mais l'usage, alors, voulait qu'on enfermât les enfants dans des séminaires-casernes : le petit Hector, comme, plus tard, son frère et ses sœurs, dut quitter la maison paternefle. Il importait, d'ailleurs, au triomphe des principes chrétiens, que le fils du docteur entrât au séminaire de la Côte. C'était un bon exemple. L'évêque de Grenoble, en
(1) « J'avais dix ans... » portent les Mémoires de Berlioz. Diverses pièces, conservées à la Côte, prouvent que « dix ans » est une faute d'impression ou une erreur de souvenir.
effet, venait d'avoir la pieuse pensée de racheter l'immeuble à la commime; l'ancien couvent des Récollets, naguère converti en bien national et utilisé comme mairie, allait servir de nouveau à un office sacré. La dévote, l'exaltée Mme Berlioz, sut obtenir du pacifique docteur que son fils entrerait au séminaire. Sans doute, le docteur, disciple de YEmile, aurait préféré garder son fils. Mais, en murs clos, dans le silence d'une maison provinciale, comment résister à Mme Berlioz?
Hector, avec les bambins des environs, fut donc militairement dressé dans le séminaire napoléonien. On y apprenait peu de chose. Les élégances de la langue française, le rudiment de la latine, les quatre règles, calculer la surface d'un champ et croire que la terre tourne autour du soleil, voilà ce qu'on enseignait « en troisième » (1). Aux plus petits, que pouvait-on apprendre?... De tout l'enseignement, le principal était l'exercice, l'histoire sainte et le catéchisme : Dieu lui-même, comme il convient dans une religion d'Etat, était adroitement confondu avec l'Empereur. Les enfants, — et plus tard on verra de tels germes se développer chez Berlioz, — les enfants récitaient que l'Empereur est, sur la terre, l'image de Dieu; « honorer et servir notre Empereur, c'est honorer et servir Dieu lui-même »; à l'Empereur, nous devons l'amour, le respect, l'obéissance, la fidélité, sans oublier le service militaire ni les contributions; faute de quoi, « l'on se rendrait digne de la damnation éternelle ».
Dans le séminaire, tout se faisait au tambour : tambour pour le réveil, tambour pour les repas, tambour pour les offices. Et, quand on allait en prome-
(1) Abbé Clerc Jacquier, loc. cit.
nade, quand on sortait pour parader sur l'esplanade chère aux joueurs de boules, les enfants marchaient au pas derrière leurs tapins.
L'un des tapins, c'était Hector, le fils du docteur, le petit-fils du plus gros propriétaire de la Côte, le petit-neveu de l'ancien curé Claude. Il fallait voir notre Hector tapant sur son tambour! Sans doute, comme ses camarades du séminaire, il portait un uniforme scolaire et martial : ce devait être quelque pantalon collant, à taille trop haute, à pont et à sous-pieds, un habit sombre, à basques longues et minces, un habit dont le devant trop court laisse dépasser le gilet de couleur; sur la tête blonde du petit Hector, dont les oreilles étaient cisaillées par les triangles du col, quelque monumental shako, quelque shapska à la hongroise posait sa masse pyriforme, à moins que ce ne fût un haut chapeau de feutre à longs poils hérissés, ou un tricorne, à l'image du tricorne de l'Empereur... L'enfant, ravi, tapait sur son tambour.
... Bientôt, dans la famille, ce furent des deuils. L'abbé Claude Berlioz mourut (1809); il laissait son héritage à son cousin germain, l'ancien auditeur, grand-père d'Hector. L'année suivante, mourut Mme Marmion, l'aïeule maternelle. — Puis le notaire, frère de l'abbé Claude, mourut noyé dans le marais de Faramans (1812); il n'avait pas d'enfant : sa fortune dut encore ajouter quelque chose à celle de l'ancien auditeur.
Cependant (1811), l'oncle Marmion était revenu d'Espagne. Bien qu'il eût fait les campagnes de Prusse et de Pologne, bien qu'il eût été quatre ans à combattre les irréductibles Espagnols, il n'était toujours que sous-lieutenant. En vain avait-il accompli de brillants faits d'armes et reçu deux coups de sabre dans le bras droit. Sa famille était tenue pour roya-
liste. D'ailleurs l'armée d'Espagne faisait une besogne ingrate et sans gloire : trop loin du maître, les faveurs ne venaient pas jusqu'à elle.
Un jour, subitement, en exécution d'un décret impérial, le séminaire de la Côte fut fermé : Napoléon, restaurateur du culte, poursuivait sa lutte contre l'inlBuence romaine et tenait le Pape prisonnier à Fontainebleau.
Hector (novembre 1811, ou peu après) fut donc rendu à sa famille.
Années charmantes. L'enfant, entouré d'amour, travaille à son heure, selon les caprices de sa petite âme indécise. Latin, histoire, géographie, éléments de la mathématique, — le docteur, patiemment, à doses faibles, propose ces diverses connaissances à l'enfant. Il lui montre, avec de petites boules que fait tourner un mouvement d'horlogerie, comment les astres font leur révolution dans le ciel; car, comme l'on disait alors, les connaissances naturelles sont pleines d'attraits pour le jeune âge. En philosophe, nourri de Rousseau et de Gondillac, il ne veut pas charger la mémoire, ni rendre l'inteUigence paresseuse; il sait que rien ne pénètre dans le cerveau sans émouvoir d'abord les sens. Et surtout, il laisse faire à la nature. A voir la vivacité d'Hector, sa curiosité, son impatience et sa colère quand une chose le contrarie, sans doute le docteur pressent-il que cet enfant, de lui-même, voudra se donner le plaisir du travail lorsque l'intelligence, sollicitée mais non brusquée, sera devenue avide de savoir. Toutefois, chaque jour, par goût de lettré ancien régime et aussi par une inconsciente obéissance à la méthode des prêtres que lui-même jadis a suivie, le docteur exige que son fils lui récite quelques vers d'Horace ou de Virgile.
Tout cela, qu'était-ce au prix de l'affection pater-
nelle? Une petite âme, fragile, tendre, s'épanouissait doucement sous la secrète influence d'une âme aimante et qui a fait de la vie une expérience mélancolique. Que d'entretiens, que de promenades, que de lectures délicieusement achevées dans une causerie grave et caressante...
Un jour, Hector furète dans un tiroir; il trouve un flageolet, il souffle : son père lui indique le doigté, et commence d'apprendre les notes à ce gamin, — qui va être Berlioz...
A la Gôte-Saint-André, pas un seul piano.
Néanmoins, on n'ignorait pas tout à fait la musique. Naguère, dans toute la France, pour les fêtes révolutionnaires, conçues à l'antique comme dans la capitale, on avait dû apprendre les hymnes nouveaux. Les enfants chantaient, pour pénétrer leurs âmes du plus pur civisme : le jeune Louis Berlioz, pupille à la légion V Espérance, avait ainsi, peut-être, appris à solfier.
D'ailleurs, depuis quelques années, la municipalité côtoise mettait à honneur de cultiver l'art d'Euterpe (style du temps). A grands frais, on acheta des instruments pour une sorte d'orphéon qui, semble-t-il, se confondait avec la fanfare de la garde nationale : un luthier de Lyon vendit à M. le Maire, clarinettes, bassons, serpents, cors, et même un chapeau chinois, sans oublier « une bonne paire de cymbales de Constantinople ou de Smyrne, mais vraiment turques, et qui valent quinze louis ». Enfin, pour cent francs par mois, on fit venir un chef de musique : un nommé Bouchmann, « homme d'honneur et de probité, connaissant parfaitement son état, donnant du cor, jouant de la flûte, clarinette, basson et violon... »
Ainsi, la cité côtoise n'avait pas négligé le culte d'Euterpe. Et voici que la bonne déesse la récom-
pense : le docteur Louis, qui a pu apprendre quelques éléments de musique, les transmet, si peu que cela soit, à son jeune fils.
Hector sut bientôt jouer quelques airs sur le flageolet. Puis, il s'amusa avec une flûte, travailla dans la méthode de Devienne : très vite il acquit, pour un enfant, un agréable talent de société.
Pour ce jeune être, aspirant la vie parmi les siens, quelle compagne vivante, quelle mystérieuse éducatrice, — la maison!
C'était la vieille maison, rebâtie plus qu'à moitié par l'auditeur, avant la Révolution. Dans le salon, régnaient, tels que ces figures d'ancêtres qui protégeaient le foyer d'une famille romaine, les deux portraits de l'auditeur et de sa femme, l'un avec le jabot, l'autre avec la haute coiffure de Marie-Antoinette. — Le docteur était né dans cette maison. Il devait y passer toute sa vie, et y mourir. Là, vraiment, l'âme de la race avait, mystérieusement, son habitacle réel; et, sans le savoir, le futur romantique la respirait à toute heure et la faisait passer dans son sang.
Maison bourgeoise, faite à l'image de gens honorables, et qui ont su se bien poser dans le monde. Elle est empreinte de respectabilité; ses lignes sont tout italiennes, mais ce mot anglais vient aux lèvres, tant l'on sent ici le gentilhomme fermier : économie, prudence, vie saine et mêlée à la nature même, réunions hebdomadaires où l'on convoque de fidèles amis :du voisinage, bibliothèque où les anciens livres de famille accueillent les « livres de fond », dictionnaires, ou répertoires qui paraissent, — tout cela est sous les yeux, révélé par la maison même.
De la rue, en entrant dans cette maison, on descend • quelques marches : voici le corridor. A droite et à
gauche, vastes dégagements. Du corridor, en continuant tout droit, on peut descendre dans la cour; mais si l'on monte quelques marches on arrive au palier du premier. Il est spacieux. A droite, l'escalier des étages, large et en pierre, s'y amorce; de face, une porte vitrée donne accès sur un balcon de bois. Ce balcon reHe toutes les pièces du premier : la maison ayant deux ailes en retour, ce gracieux balcon domine la cour de sa saillie circulaire. La cour n'est guère grande, mais il y murmure une fontaine, où luit l'eau du Biel, et un jardinet (avec un cognassier, au fond, dans un angle du mur) prolonge la cour. Du balcon, quelle admirable vue : toits plats aux tuiles écarlates, éblouissantes, écrasées de soleil, et, au lointain, l'ondulation des Alpes, toutes bleues, vaporeuses!...
Au premier, la bibliothèque : classiques français et latins, peut-être grecs, livres de droit acquis par l'auditeur, livres de médecine acquis par le docteur Louis; œuvres de Voltaire, de Rousseau; le Télemaque en deux volumes; sept volumes de Gondillac; les Etudes de la Nature, par Bernardin de Saint-Pierre; Paul et Virginie, suivi de la Chaumière Indienne; un Plutarque; des œuvres de Florian, RoUin, Chateaubriand, Marmontel, La Harpe; des relations de voyages et d'explorations, des récits de navigateurs, tels que Bougainville, encore dans toute sa gloire.
Mais aussi, que de choses inconnues, qui ne laissent guère de trace, vieilles choses oubliées de tous, dormant dans des armoires ou dans le galetas, et qui deviennent de véritables amis pour les enfants qui les découvrent : ce flageolet, cette flûte, cette méthode de Devienne, elles commencèrent d'attacher le petit Berlioz à la musique...
Plus tard, durant toute sa vie, le goût du rêveur romantique pour Vailkurs, son impatience de voir
le non- VU, — en art, son hasardeux tentenda {>ia est, — ce désir d'échapper à soi-même ou plutôt de s'unir à des choses nouvelles qui donnent de nouvelles exaltations, n'ont-ils pas eu, entre autres germes, ces récits de voyages, ces mappemondes, ces vieilles cartes, sur qui l'enfant explorait dans son imagination toute vierge?... Et le goût de Berlioz pour la mort ou du moins pour les décors macabres; son hamlétisme empanaché, hoffmannesque, mais où il se donnait le bonheur de trouver des émotions si terribles, ne doit-il rien aux émotions de l'enfant devant les atlas anatomiques du docteur, ou devant un squelette mal enseveli sous une lustrine flasque?...
Vieilles choses oubliées!... On les croit mortes à jamais, enfouies dans les recoins poussiéreux de la maison familiale... En se jouant, ces fureteurs d'enfants les ramènent au jour, ils en ont peur et se sauvent, ou ils vivent avec elles, — et voici que ces vieilles choses mortes mettent des germes, à jamais vivants, dans ces petites âmes toutes neuves.
Soudain, au début d6 1814, on apprit que l'ennemi passait la frontière. Dans toute la France, ce fut un immense soupir de soulagement : le César moderne allait donc cesser enfin ses moissons d'hommes. La France était épuisée : on voyait des champs en friche, des fabriques fermées; plus d'affaires, plus de travaux; les pensions et traitements réduits d'un quart, les impôts doublés, la rente tombée à cinquante et un francs. Depuis quelque temps déjà, dans les toasts, on buvait « à la dernière victoire de l'Empereur! »
La Gôte-Saint-André, la plaine de Bièvre, le Dauphiné furent occupés par les Autrichiens.
En avril, entre la Côte et les Gèvennes, Napoléon déchu passait, gagnant l'île d'Elbe, et déjà inâulté
par les populations royalistes de la vallée du Rhône; en Provence, il dut se déguiser pour échapper à la fureur populaire.
- Bientôt la vie reprit son cours tranquille. Le docteur, à son fils, continuait d'enseigner le latin. Souvent il lui faisait réciter le catéchisme : ce n'était plus celui de Napoléon. La première communion d'Hector approchait. Mais pourquoi ne la retarderait-on pas d'un an? Hector et sa sœur Nanci pourraient la faire ensemble. D'ailleurs, à ce printemps, Mme Berlioz attendait un enfant : ce fut une fille, Adèle (mai 1814).
Cependant Louis XVUI, se méfiant des soldats de l'empereur déchu, et n'osant pas les renvoyer en masse, choisissait un grand nombre d'officiers parmi les anciens chouans ou émigrés; il favorisait aussi les officiers impériaux dont pouvait répondre une famille bien pensante. L'oncle Marmion, pour toutes ses campagnes, ses blessures et ses exploits, n'avait reçu de l'Empereur qu'un galon. Louis XVIII le nomma tout de suite capitaine.
Par ailleurs, le nouveau roi, mené par les ultras, faisait ou laissait faire bien des maladresses. Tout le monde s'inquiétait; c'était vraiment une contre- Révolution; on revenait à la guerre civile. Les nobles et les prêtres parlaient de faire rétablir la dîme. En chaire, les curés prêchaient la restitution des biens nationaux; la Cour humiliait les maréchaux encore tout puissants; les casernes fêtaient la saint Napoléon; la bourgeoisie, le peuple, s'exaltaient au récit des crimes, des incendies, des viols et des pillages : les Cosaques, voilà les barbares qui avaient ramené ce roi podagre dans leurs fourgons!... Les ministres supprimaient la liberté de la presse; et Paris protestait contre ces « chevaliers de l'éteignoir ». On conspirait; on tâchait d'en-
traîner la troupe; Rennes se soulevait contre les commissaires du roi; pour le 21 janvier, anniversaire de l'exécution de Louis XVI, le roi et ses ministres, disait -on, préparaient une nouvelle Saint -Barthélémy : cela paraissait si probable que certains hommes de la Révolution, tel Garnot, restaient, toute la nuit du 21 au 22, debout et armés...
— L'Empereur est à Grenoble! — C'est impossible. — On l'a vu. — Mais il est prisonnier à l'île d'Elbe, en pleine mer, sous la garde des frégates anglaises. — Non, à Grenoble, à Grenoble! Hier, toute la journée (8 mars 1815), à YHôtel des Trois Dauphins, les autorités, les fonctionnaires, les. créatures du roi comme les autres, l'ont assuré de leur inaltérable dévouement. La garnison, la ville sont fanatisées. Pour tous, c'est toujours l'Empereur avec son cortège de victoires. On l'acclame aussi par haine de Louis XVIII, par haine du clergé qui « voudrait ramener la France deux siècles en arrière » : on l'acclame comme « le soldat de la Révolution. » Lui-même, il s'est présenté comme tel dans son manifeste.
Le lendemain, le 9, au petit jour. Napoléon quitte Grenoble. En calèche ouverte, malgré la saison, il veut être vu de tous, pour qu'on croie à sa présence réelle. Les paysans font la haie, ou l'accompagnent, si nombreux qu'ils l'entravent; malgré ses cavaliers, malgré la nécessité de surprendre, de fanatiser Lyon et Paris par son apparition soudaine, l'Empereur ne peut pas aller vers son trône aussi vite que l'aigle impériale : « de clocher en clocher, avait-il proclamé, l'aigle vole vers les tours de Notre-Dame! »' Sauf de légers retards, c'était vrai.
Le 9, parti de Grenoble, l'Empereur passe à Voiron, à Rives, à la Frette : la Gôte-Saint-André est toute proche. De la Côte on pouvait entendre, sinon^ les
acclamations et les cris, du moins les coups de feu : l'Empereur traversait la plaine de Bièvre, approchait du coteau, le gravissait... Le soir, il était à Bourgoin.
A coup sûr, aucun Berlioz n'alla voir le retour de l'Empereur. — Hector avait onze ans passés : un tel spectacle eût frappé l'enfant; plus tard, dans son culte pour Napoléon, ou alors qu'il avait besoin de Napoléon III pour ses Troyens, il n'eût pas manqué de rapporter une telle scène... Mais, au retour de l'Empereur, les ultras et leurs enfants restèrent chez eux.
Quant à l'oncle Marmion, nommé capitaine par Louis XVIII, il suivit l'irrésistible révolution militaire. Il fit la campagne de 1815; avec le 1®^ lanciers, il chargea à Waterloo...
Et puis, ce fut l'écroulement. L'Empereur à Sainte- Hélène.
La Côte-Saint-André de nouveau fut occupée, comme tous les environs, par les Autrichiens. Le 6 juillet, c'est-à-dire vingt jours après Waterloo, Grenoble avait résisté aux troupes piémontaises. Résistance bien courte. Puis, quatre longs mois, le Dauphiné fut occupé par des troupes de la Sain te- Alliance. Elles traitaient le pays en pays conquis. Et, en effet, par ces troupes étrangères, Louis XVIII conquérait son trône sur les Français vaincus. Devant ces étrangers, le roi faisait fusiller, à Grenoble, le colonel Labédoyère; et, à Avignon, en toute tranquillité, les royalistes écharpaient le maréchal Brune et jetaient son cadavre dans le Rhône.
Durant l'occupation, il y eut dans la famille Ber- Uoz deux morts en deux jours : le 16 août, à la Côte, la seconde sœur d'Hector, Louise- Virginie, mourut; elle avait huit ans. Le 17, à Grenoble, mourut le grand-père Berlioz, l'ancien auditeur. Il était dans sa soixante-neuvième année.
Alors, pendant l'automne de 1815, l'oncle Marmion fut très inquiet (1). Son grade, il le tenait du roi : la commission chargée d'examiner la conduite des officiers pendant les Cent-Jours allait-elle lui laisser ce grade? Marmion ne quitta pas son régiment. Il sollicita, de la commission royale, d'être employé, avec son grade, dans un des régiments en formation ; « Je suis, par ma famille, naturellement attaché à la cause de S. M. Royale : mon père, ancien avocat de Grenoble, n'a jamais exercé ni sollicité aucun emploi sous le gouvernement de Bonaparte... Dans ma famille, on ne trouvera aucun. motif d'exclusion... »
Le régiment où servait Marmion fut licencié (Noël 1815); Marmion reçut la demi-solde. Il se retira chez son père, près de Grenoble, à Meylan,
Le printemps revint. Alors, sans doute (1816), Hector fit sa première communion. Il avait douze ans et demi; sa sœur Nanci venait d'avoir dix ans : les deux enfants, pour la première fois, s'approchèrent de la sainte table. « C'est au printemps de l'année que l'adolescent s'unit à son Créateur... Des jeunes filles, vêtues de lin, et des garçons parés de feuillages marchent sur une route semée de fleurs;... ils s'avancent vers le temple, leurs parents les suivent; bientôt le Christ descend sur l'autel pour ces âmes délicates. » — Ainsi s'exprimait un livre alors dans toutes les mains, et que le jeune Hector lisait (ou lira bientôt) avec avidité; ce livre est le Génie du Christianisme.
Le docteur, athée souriant et mélancolique, ne savait pas résister à Mme Berlioz, dévote et agres-
(1) Nous insistons à cause d'un chapitre bien fantaisiste des Mémoires de Berlioz, ch. ni. — Gomme tant d'autres chapitres, il se lézarde au contrôle des dates.
sive. En bon royaliste, en bourgeois humanitaire et sensible, vaguement disciple de Rousseau le libertaire, il devait être fort satisfait que son fils eût déjà cessé d'apprendre le cathéchisme de Napoléon où l'Usurpateur devenait la personne la plus active de la Sainte Trinité; et, peut-être, quand il voyait Hector lire l'éloquent, le magique plaidoyer de Chateaubriand en faveur du culte, le docteur se rappelait-il que le même Chateaubriand, plus artiste que croyant, s'était demandé dans les derniers chapitres de son Essai quelle sera la religion qui remplacera le christianisme?... Le docteur, sceptique et faible, laissait faire.
L'auguste cérémonie, comme l'on disait alors, présenta une pompe charmante. C'était aux Ursulines, à quelque cent pas de la maison des Berlioz, dans le couvent où Nanci était pensionnaire. Un prêtre, le matin, était venu chercher le premier communiant : pour ne pas froisser le docteur, peut-être tâchait-il de répondre à la célèbre formule de Fontanes,
Le prêtre ami des lois et zélé sans abus.
Mais cela datait du Concordat; et l'on était alors en pleine Terreur Blanche.
0 délices! Dans la chapelle des Ursulines, autour d'Hector, toutes ces jeunes filles qui chantent... Leur voix est pâle comme la lumière printanière, leur douce voix déjà féminine.
O, ces jeunes beautés, qui sous l'oeil maternel Adoucissent encor par leur voix innocente De la reli^on la pompe attendrissante!
Elles chantent, et l'âme d'Hector est toute à Dieu. Ravissement mystique et passionné. Ces voix légères, claires,, ondulent comme des moussehnes de Mois-de-
Marie, et l'adolescent voit s'ouvrir un ciel d'amour et de chastes délices.
— « Ce fut, écrira Berlioz bien plus tard, ma première impression musicale. »
Musicale, — mais encore sentimentale, mystique, amoureuse... Que de pensées, de rêveries, et quel riant tableau, s'unissaient en ce jour à la musique pour émouvoir l'âme d'Hector... Et cette émotion, déjà, ressemble aux émotions que donnera la musique du compositeur romantique : émotions musicales, certes, mais encore poétiques, littéraires, sentimentales, pittoresques... Sa musique portera les divers reflets de son âme multiple...
Ce jour-là, dans la chapelle des Ursulines, le motet au Saint Sacrement qui donnait à Hector ces visions célestes était une romance de Dalayrac, prise dans Nina ou la Folle par Amour, Mais, ce jour-là, au premier communiant, qu'importait la profane provenance de la musique?... Hector était tout à Dieu.
L'oncle Marmion, à Meylan, restait encore en demi-solde. En vain avait-il fait affirmer l'excellence de son royalisme par des parents fort catholiques et ultras : dans tous les ministères, et surtout dans l'armée, le pouvoir royal épurait. Des comités Ipcaux, par toute la France, étaient de véritables syndicats de délation. Dans l'Isère, le préfet venait de révoquer deux cent soixante- quatre maires. A Paris, sévissait la fameuse Congrégation : vulgairement, on appelait ses membres « les jésuites de robe courte ». Cette Congrégation dominait par son influence occulte la Chambre des députés et la Pairie même; elle venait d'obtenir que l'on votât, pour améliorer le sort du clergé, un supplément d'allocation de cinq millions, et le rétablissement des biens de mainmorte. D'ail-
leurs, pendant cette Terreur Blanche, par simple mesure administrative, on pouvait être mis en surveillance, emprisonné, exilé. Les préfets, par des arrêtés, ordonnaient « à tous les fidèles sujets du roi » de « dénoncer » les individus qui répandraient « des bruits injurieux ou des nouvelles absurdes ». Les cours prévôtales ne chômaient guère. M. de Donald allait bientôt trouver cette phrase, qui pirouette sur le sang de l'éehafaud avec élégance : « Qu'on envoie le sacrilège devant son juge naturel. » — A Grenoble, le préfet entretenait « une correspondance très active avec les curés et autres vrais Français » (1).
Soudain, autour de Grenoble, éclata la conjuration de Didier.
Didier, mécontent, déclassé, et surtout agité, avait eu ridée de s'emparer de Grenoble, du préfet et du gouverneur, en faisant marcher contre la ville, place forte, quelques paysans qu'entraîneraient des officiers en demi-solde.
Aux premiers coups de feu, les conjurés s'enfuirent.
Les autorités, dans leurs dépêches au roi, se glorifièrent d'une grande victoire. On déclara l'état de siège dans le département; à Grenoble, place Grenette, on guillotina deux conjurés; deux jours après, dans un fossé près de l'Isère, on en fusilla quatorze; et quelques jours après, huit autres. Ce jour-là, le docteur Berlioz était à Grenoble, délégué peut-être par les ultras de la Côte-Saint-André (2). La tête de Didier fut mise à prix. Didier, livré, fut guillotiné.
Ainsi, outre les cadavres de la répression immédiate, pour une conspiration avortée, morte en une nuit et qui n'avait fait aucune victime, la Terreur Blanche,
(1) Mémoire au roi, par M. de Montlivault, préfet.
(2) 15 mai 1816. Passeport du docteur pour Grenoble, signé le 14. (Collection Maignien).
en toute sécurité, accumulait vingt et une exécutions. Quatre-vingt-treize et la Révolution entière avaient laissé le Dauphiné « vierge de sang ».
La conjuration de Didier fut fort utile à l'oncle Marmion. Le capitaine en demi-solde put faire attester qu'il avait entraîné quelques paysans à marcher contre ces terribles conjurés : le mois suivant (juin), il était réintégré avec son grade dans les nouveaux régiments du roi.
A l'automne, en congé régulier, il revint chez son père, à Meylan.
A Meylan, presque chaque année au moment des vendanges, Mme Berlioz allait avec ses enfants passer quelques semaines chez son père, M. Marmion. Là, au pied de la masse rocheuse du Saint- Aynard, le grand-père Marmion avait une campagne. C'était à deux lieues de Grenoble, vers le duché de Savoie, dans la belle vallée du Graisivaudan. De Meylan, on voyait les peupliers bordant l'Isère sinueuse profiler leur dentelure de feuillage sous Belledonne, massif couronné de glaciers. Au bas de ce massif, vers Grenoble, s'étendait le domaine de Murianette : le grand-père Berlioz, par son décès, venait de le laisser en héritage au docteur Louis.
A Meylan, un peu plus haut que la campagne du grand-père Marmion et contre l'escarpement même du Saint- Aynard, habitait une certaine Mme Gautier. Elle avait deux nièces en âge d'être mariées, et riches; leur père dirigeait un établissement industriel dans la vallée même. Ces demoiselles s'appelaient Estelle et Ninon Dubœuf.
Le capitaine Marmion allait avoir trente ans.
Chez le grand-père Marmion, chez Mme Gautier, ce fut donc des goûters, des visites, de petits bals im-
provisés : le capitaine épouserait-il une des demoiselles Dubœuf?
A ces réunions, Hector, encore bien jeunet, était admis un peu comme un comparse.
Le capitaine brillait par une élégance parfaite. Gai, empressé, plein de délicates prévenances pour le sexe qui orne la vie, charmant causeur, sanglé dans son uniforme écarlate, le cou très galamment étranglé par un collet qui montait jusqu'aux oreilles et que prolongeaient encore les deux triangles d'un col blanc, vraiment, le capitaine de lanciers, héros par sa bravoure et ses bons principes, était irrésistible. Il jouait même du violon; bien plus, il chantait joliment la romancp, voire l'air d'opéra comique.
A tant d'attraits, Estelle et Ninon Dubœuf purentelles rester insensibles? Pour être doucement sollicitées, il y avait, outre les mérites du capitaine, une raison bien puissante : le capitaine était seul, et ces demoiselles Dubœuf étaient deux.
Estelle avait dix-neuf ans. Grande, svelte, distinguée, le regard tranquille et froid, le visage d'une expression volontaire, le menton accusé... Si elle souriait, son sourire restait un peu grave, raisonnable. On eût dit le sourire d'une vertueuse héroïne de Mme de Genlis.
Le capitaine, quatre ans, avait vécu en Espagne : Estelle Dubœuf ne l'émut guère.
Mais le jeune Hector, quand la famille Berlioz revint à la Côte, rapportait dans son cœur l'image d'une femme et un nom : Estelle !
Dans la bibliothèque du docteur, il y avait la pastorale de Florian, Estelle et Némorin. Hector découvre cette pastorale, il la lit, la relit : il est le Némorin d'une Estelle de rêve... « Estelle, — lisait-il en songeant à Mlle Estelle Dubœuf, — Estelle vous ressem-
blait; Estelle avait votre visage si doux, où la candeur s'unit à la grâce... »I1 lisait encore :« Il est un vallon où la nature semble avoir rassemblé tous ses trésors;... un cercle de collines ferme de tous côtés la vallée, et des rochers couverts de neige bornent au loin l'horizon... »
Alors, s'il levait les yeux, il voyait, au loin, les Alpes neigeuses, ces mêmes glaciers de Belledonne qu'il avait vus de plus près à Meylan. Le décor de la pastorale, où maintenant rêvait son cœur avide d'émotions, c'était encore une vallée, des montagnes, un fleuve sinueux, comme là-bas, comme à Meylan, où il avait vu Estelle Dubœuf!... Estelle!... Quelle douceur, quelle suave tristessci quelle dolente délice à rêver sur un livre où le nom d'Estelle glisse dans des phrases qui coulent comme du lait!... Estelle, de toutes les bergères la plus accomplie, l'honneur et l'ornement du bocage où règne sa houlette!... « Toutes ses pensées étaient pures comme les sources; tous ses désirs avaient pour objet la félicité des autres. Simple, douce, franche, sensible, elle ne distinguait pas le bonheur de la vertu. »
Voilà ce que le petit Berlioz pouvait lire dans la pastorale de Florian. — Il y trouvait encore :
Celui que vous adorez tous.
Celui dont l'empire est si doux Qu'un sourire fait sa puissance...
Etait-ce l'amour, le dieu enfant? Etait-ce un autre enfant, dieu d'amour et de douceur?... Les chants de Némorin, c'était comme d'autres cantiques, comme d'autres chants de l'antiphonier... Ame adolescente, qui venait de s'ouvrir, dans le printemps, parmi les voix virginales des premières communiantes, et qui, chaque dimanche, tremblante, ravie, s'unissait à la chair réelle du Divin Fiancé, — l'âme d'Hector, dodelinée chaque jour par la mélopée des
psaumes en l'église paroissiale, prenait goût à se caresser, délicieusement, indéfiniment, aux mysticités de la rêverie amoureuse et de la prière.
Mme Berlioz, après seize ans de mariage, venait d'avoir un cinquième enfant : Louis- Jules- Félix (15 décembre 1816).
Le docteur continuait à s'occuper de l'éducation de son fils. Le bon Rollin, La Harpe, Marmontel, noms chers aux amis du goût et des grâces décentes, devaient être les guides de cette éducation. L'adolescent continuait d'apprendre du latin par cœur, chaque jour : à Virgile, à Horace, sans doute le docteur joignait-il les Partitions Oratoires de Gicéron, car, avait écrit Rollin en son joli latin style Régence, il faut faire cueillir, aux mains de l'enfance toute tendre, ^ les fraîches fleurs de l'élégance cicéronienne : Tullianœ elegantiœ flosculos,
Hector, maintenant, pouvait-il commencer de comprendre, ou tout au moins de sentir, quel providentiel éducateur la nature lui donnait? Faible, fantasque, maladif, le docteur avait tout ce qu'il fallait pour ne pas gêner le développement d'une petite âme. Peu partisan d'une éducation autoritaire ou en quelque sorte dogmatique, ni d'une ferme discipline qui impose à l'enfance les principes (les habitudes) des âmes déjà fatiguées par la vie, ce père, ce précepteur d'un futur romantique, vraiment ressemblait à ce que l'anarchique Jean -Jacques appela V éducateur négatif,.. Toutefois, par sa bonté, par sa douceur, il ouvrait discrètement les sources de la profonde et mâle tendresse; par ses bizarreries, par ses audaces d'idées, il sollicitait une curiosité active; et, pour avoir beaucoup lu, beaucoup médité, et beaucoup écrit pour luimême, il avait un fond de sagesse personnelle dont
quelque chose, chaque jour, se trouvait transmis à l'enfant. '^,
Etrange docteur, esprit d'élite; — par timidité, ou par détachement philosophique, il serait demeuré parfaitement inconnu s'il n'avait eu un fils plus hardi et dont le génie sut violenter la gloire. Le docteur, un des premiers, dit-on, songea aux traitements par l'hydrothérapie; un des premiers, il pratiqua l'acupuncture. Mais il ne fit rien pour le succès mondain de. ses découvertes. D'autres médecins, plus remuants, pillèrent ses idées pour s'en faire de la renommée, et de l'argent. On ne le citait même pas. Quant à lui, résigné (mais qui le remarquait tout de même et le faisait remarquer), il disait à Hector :
— « Qu'importe, pourvu que la vérité triomphe!... »
Ses découvertes, il est vrai, se présentèrent au monde d'une manière bizarre : cet autodidacte, ce novateur solitaire, cet irrégulier, n'avait pas pris l'air de l'école. Aussi le professeur Trousseau, dans sa Thérapeutique, l'enterra sous cette phrase : « Les faits rapportés par ce médecin, son style, et les singularités dont son livre fourmille, étaient peu propres à encourager les praticiens à tenter l'acupuncture. »
Et cet étrange, ce bon docteur Louis Berlioz, ce philosophe, continuait aussi d'apprendre à son fils la flûte et le solfège.
Or, à la Côte-Saint- André, on venait de se procurer un nouveau maître de musique. En effet, les officiers de la garde nationale côtoise avaient signé une pétition : sans musique, écrivaient-ils, la garde nationale mourra, « étant privée de cette âme de son organisation. »
Le maire, soutenu par quelques notables, passa contrat (mai 1817) avec un second violon du théâtre
FAMILLE DULTRAS 54
de Lyon : on lui assurait le logement, et on lui compléterait une somme de cent francs par mois si les leçons données aux musiciens de la garde nationale et autres amateurs côtois ne produisaient pas cette somme. Ce maître de musique s'appelait Imbert.
Aussitôt, Hector prit des leçons. Il se lia même d'amitié avec le fils d' Imbert, bizarre et fantasque jeune homme, mais qui jouait assez bien des instruments à vent.
Fixer à la Côte-Saint- André un maître de musique, ou plutôt un musicien d'orchestre qui connaissait un peu tous les instruments, voilà, sans aucun doute, un fait important dans la jeunesse de Berlioz. Mais alors, en 1817, le maire et les notables avaient surtout un dessein politique. Il fallait organiser le parti royaliste, et fournir des passe- temps aux sujets de Louis XYIIL En France, on s'ennuyait, on conspirait, on s'affiliait à des sociétés secrètes : vraiment, il valait mieux essayer de faire de la musique, et donner à une garde nationale bien pensante « l'âme de son organisation. »
Malgré cela, la Côte-Saint-André fut bientôt « le triste théâtre des discordes civiles » (1).
Le maire de la Côte-Saint- André venait de mourir.
(1) Si l'on veut prendre les choses au plus strict, dira-t-on, ces affaires municipales n'intéressent pas directement le futur Berlioz. Jugement trop hâtif. En effet, ici, on va voir vivre et agir les père et mère de Berlioz. Sur le caractère du docteur, et surtout sur celui de Mme Berlioz, on va voir, ici, les seules données absolument certaines que l'on ait encore : elles résultent de documents contemporains (Archives de l'Isère).
Tout cela est absolument inconnu.
Mais l'inédit n'est pas, ici, le seul intérêt. Les affaires municipales donnent la clé, qu'on n'avait pas encore, d'événements fort importants pour les débuts d'un musicien. Connaître ces affaires de 1817, c'est ouvrir bien des secrets, dans la vie de notre romantique, juiïqu'à la veille de 1830.
Le docteur Louis Berlioz fut nommé maire par le préfet.
Ce même préfet, l'année précédente, après l'aventure de Didier, avait suscité vingt-deux exécutions capitales. Alors, le 15 mai, le docteur était allé à Grenoble, le jour même où l'on fusillait huit malheureux dans un fossé, près de l'Isère. L'état de siège déclaré, le préfet proscrivait, révoquait, emprisonnait. Dans l'affolement de la Terreur Blanche, il se croyait modéré : de ses maires, écrivait-il à ses sous-préfets, il n'exigeait que trois choses : « l'amour du Roi, l'éloignement de toute exaltation et l'attachement à la Charte. »
Donc, le 3 septembre 1817, M. le sous-préfet de Vienne vient, lui-même, à la Côte-Saint-André : il « veut donner une preuve de son estime et de sa bienveillance » aux habitants de la commune la plus importante de son arrondissement. Solennellement, on procède à l'installation du nouveau maire, Louis Berlioz. M, le sous-préfet prononce d'abord une allocution : « Il développe les motifs d'amour et de reconnaissance qui nous attachent à la personne de Sa Majesté... »
— « Vive le Roi! crie l'assistance avec enthousiasme et unanimité. »
Quand, enfin, le silence et le calme sont rétablis, Louis Berlioz prête le serment au Roi et à la Charte.
De retour à Vienne, sa sous-préfecture, M. le souspréfet rend compte de son heureuse mission à M. le préfet : il est ravi « d'avoir placé dans des mains fermes et sages les rênes de l'administration ».
Deux mois après, Louis Berlioz démissionne.
En effet, une fois en fonctions, il découvrait à la mairie une comptabiHté occulte : faut-il dénoncer, faut-il fermer les yeux et devenir complice par le
silence? Et combien cette affaire peut s'envenimer, en pleine Terreur Blanche, dans une commune déchirée par les partis!... L'honnête et paisible docteur rend son écharpe.
La préfecture insiste pour qu'il reste en fonctions; elle ne veut pas perdre les services de ce fidèle sujet, le mieux rente de tous les électeurs de la Côte, et elle l'accable de compliments. Mais le docteur tient à ne pas compliquer sa vie : il allègue « la faiblesse de sa santé et la multitude de ses occupations ».
Le préfet nomme M. Charbonnel.
Aussitôt, voici la Côte bouleversée. On pétitionne. On ne veut pas de Charbonnel; on veut garder le docteur Louis : « M. Berlioz jouit de la plus haute considération; ses connaissances, sa fortune même » garantissent qu'il sera un administrateur intègre et capable... Le préfet maintient son arrêté qui nomme M. Charbonnel.
Le docteur, homme doux, maladif, se dispose donc à installer son successeur. Mais, la veille au soir, chez le docteur Berlioz, un groupe d'habitants se réunit. Ce sont les plus e:3^altés. Ils s'échauffent. En 93, disent-ils, c'était toujours ce Charbonnel qui « se mettait à la tête des mesures violentes »; vers quels abîmes, ce sans-culotte va-t-il entraîner notre chère commune?... Et puis, c'est un original; il n'a pas de chez lui, il vit à l'auberge... Et, en clignant de l'œil vers la maison du maréchal ferrant, l'on glisse, avec discrétion, que Charbonnel est.« fort amateur du sexe... » Enfin, Mme Berlioz, la mère d'Hector, toujours excessive, dramatique, use^si bien de son ascendant sur le faible docteur que le lendemain, à la mairie, en présence des autorités locales, M. Louis Berlioz refuse de recevoir le serment de M. Charbonnel.
Scandale public; conciliabules, parlottes, décisions
énergiques, — et, pour finir, lettres au préfet. M. Charbonnel lui écrit : « M. Berlioz s'est violemment refusé à recevoir mon serment »; — M. Berlioz lui écrit : « M. Charbonnel s'est présenté avec une assurance que je considère comme une insulte. » Le placide et maladif docteur était-il stylé par sa femme? Il oubliait même que Charbonnel était son voisin. Sans être intime, on s'estimait, on se voyait (rapport de police). Et le fils de Charbonnel était, un camarade du jeune Hector. Mais alors le docteur écrit : « M. Charbonnel est im sujet d'effroi pour ses concitoyens! » Evidemment, Mme Berlioz et les ultras suggèrent, imposent la lettre (rapport de police). — En même temps, pétition du conseil municipal; et, peu après, députation de Côtois qui, au nom du pays entier, porte doléances et vœux à la préfecture.
Le préfet, maintenant son arrêté, prescrit à M. Charbonnel d'agir avec vigueur : « Vous vous concerterez avec le commandant de la garde nationale, avec le brigadier de la gendarmerie, et vous prendrez en main les rênes de l'administration. »
Pour prendre ces rênes, il fallait être installé et avoir prêté serment devant quelqu'un : à défaut de Louis Berlioz, qui refusait de recevoir le serment de M. Charbonnel, ce serait le premier adjoint»
Le jour venu, M. Charbonnel, accompagné du commandant de la garde nationale, des gendarmes et du juge de paix, se présente donc à la mairie. Mais le premier adjoint n'est pas là. On va le quérir à son domicile : il vient de partir, répond quelqu'un, pour un petit voyage.
Ainsi, le nouveau maire, non installé, ne saisissait pas encore les rênes de l'administration. Chose plus importante : il ne saisissait pas non plus les pièces comptables. Et elles étaient irrégulières.
;. Voici ce qui se passait clandestinement. ' -^
Tandis que les ultras, plus royalistes qu'un préfet de la Terreur Blanche, accusaient le nouveau maire nommé par ce préfet d'être un des fauteurs des fureurs démagogiques de 93, on régularisait, en hâte, une comptabihté douteuse : on donnait un emploi, en hâte, à une somme provenant d'une vente occulte. L'immeuble du petit séminaire, jadis couvent des Récollets, puis bien national, avait été racheté à la commune par l'évêque de Grenoble : c'est dans ce séminaire que l'élève Berlioz, jusqu'à neuf ans, avait été l'un des petits tapins.
Quand l'évêque racheta l'immeuble, on était convenu, pour faciliter l'affaire, d'accuser comme prix de vente quatorze mille francs, et de verser, de la main à la main, six autres mille francs. Le produit de la vente, d'après la loi autorisant la commune à vendre, devait servir à l'achat d'une « maison commune » où seraient réunis les divers locaux municipaux : salles de mairie, violon, bureau de la garde nationale, etc.
Or, on avait acheté une maison qui ne pouvait guère servir que de maison de police. Il est vrai qu'elle ne coûtait que douze mille francs environ, frais compris. Le reliquat (huit mille) était resté entre les mains de l'ancien maire, puis de ses héritiers. On ne peut dire s'ils voulaient le garder; mais le fait est qu'en huit ans, ils ne lui avaient pas donné d'emploi, et que sur ces huit mille francs, six mille avaient été touchés sans laisser de trace.
Telle était la situation financière que Louis Berhoz trouvait à la mairie en y entrant. Honnête homme, fort doux, connaissant tout le monde dans ce petit pays, il ne voulut rien révéler, ni rien approuver par lo silence : il démissionna presque tout de suite.
Mais le préfet nomme Charbonnel. De Gharbonnel
on peut tout craindre : il est honnête, ses ennemis eux-mêmes le reconnaissent; mais il est bizarre, fantasque, il aime à faire des histoires; bien plus, il saura voir clair dans les comptes, c'est un ancien employé des contributions indirectes, il fouinera partout, ce rat de cave,... et avec son caractère...
Voilà pourquoi, à la Côte, on s'affole. On ameute les gens, on crie à la démagogie, on fait revenir le spectre sanglant de 93, les terroristes blancs prophétisent une nouvelle Terreur rouge!... En réalité, dans ce village, quelques gens seuls ont peur d'un rat de cave facétieux. Et voici que M. le préfet va envoyer un inspecteur des finances pour conduire une enquête et examiner les livres!... Que faire?
On fit le plus sage. Ce fut .peut-être d'après les conseils, mais à coup sûr grâce à la bonté un peu débonnaire de Louis Berlioz : en hâte, le reliquat de la vente reçut son emploi (sept mille six cent dix francs); et l'on fabriqua les pièces pour mettre les choses dans l'ordre.
C'était humain, mais ce n'était pas administratif : un maire démissionnaire, refuser d'installer son successeur afin de gagner du temps, et trancher sans façon une affaire antérieure à sa nomination, affaire dont les rouages administratifs et judiciaires auraient pu connaître au civil et peut-être même au criminel!...
Pour M. le Préfet, le bon docteur ne sera plus que le « sieur Berlioz ».
Quant à M. Charbonnel, un conseiller de préfecture vint enfin à la Côte pour l'installer. — Comme ce nouveau maire avait encouru la vindicte des ultras, on lui fit signer, d'avance, sa démission : le préfet n'avait qu'à y mettre la date. — Peu après, il la mit.
Ces émotions municipales (automne et fin de 1817)
retinrent la famille Berlioz à la Côte-Saint-André. Pour les vendanges, on n'alla donc pas chez le grandpère Marmion, à Meylan. Mais loin de Mlle Estelle Dubœuf, Hector, adolescent épris de ses rêves, ne caressait que mieux son Estelle idéale. Son Estelle, il la sentait partout, présente autour de lui, forme ondoyante et douce comme les brumes de l'aurore. Et, des fenêtres de la bibliothèque, quand il s'arrêtait de lire Estelle et Némorin-, il pouvait voir les Cévennes où avait passé la bergère florianesque; s'il regardait vers la Chartreuse, vers les glaciers au delà de Meylan, alors le pâle ciel d'hiver, aux yeux du petit amoureux, avait la douceur d'un regard, un regard de son Estelle, de sa Stella Montis, Etoile inaccessible, il lui donnait des noms de prière; et sa prière avait l'ardeur mélancolique de ses rêveries amoureuses. « Chaque dimanche », lorsqu'il communiait avec sa mère et avec ses sœiu*s, il goûtait une mystique volupté qui était encore le rêve et l'attente de l'amour. Etoile de la mer, tour d'ivoire, lis immaculé, rose mystique, Stella Montis, Estelle... Ce nom de femme, dans son cœur, répondait aux litanies par son murmure bien-aimé.
Et, en cachette, Hector relisait, dévorait la pastorale florianesque : « ... Alors Estelle, vermeille comme la fleur de l'églantier, penche son visage vers Némorin. Némorin s'approche en tremblant, baisse les yeux, se met à genoux, et ses lèvres effleurent à peine le vif incarnat de la joue d'Estelle. Oh! que ce baiser les rendit à plaindre! Combien il redoubla le feu qui commençait à les consumer! La liqueur exprimée de l'olive ne rend pas plus ardente la flamme sur laquelle on la répand... »
Autour d'Hector, c'était le même trantran provincial, un peu guindé, monotone. Chaque jour, les
leçons du docteur. M. Imbert continuait d'initier à l'art d'Euterpe la société côtoise et la garde nationale : il cultivait, chez les jeunes gens, « le goût des délassemens honnêtes, et leur donnait des talens agréables. » Hector, maintenant, déchiffrait avec facihté; quand il chantait, il faisait plaisir aux invités du docteur; sur la flûte, il jouait même les concertos de Drouet; et chacun d'admirer les complications de cette musique savante! Comme Hector avait reçu de la nature d'heureuses dispositions!...
Quant au fils de M. Imbert, quels purent être, alors, ses entretiens avec le jeune Berhoz?... Entre les deux adolescents, confidences sans fm, et bien entendu, sur les plus graves sujets... Or, cet Imbert, enfant d'un musicien de fortune, presque un bohème, était d'une nature étrange, fantasque, inquiétante : bientôt il devait avoir une fin mystérieuse... Pour l'instant, comme ses talents de clarinettiste étaient fort utiles dans l'harmonie militaire de la garde nationale, on le jugeait digne de porter l'uniforme : quand les guerriers côtois sortaient en corps, le fils de M. Imbert, parmi eux, soufflait dans sa clarinette.
Vraiment, quelle put être, alors, l'Influence de ce grand camarade sur notre Hector; quels germes d'indépendance, de fantaisie, ce fils d'un musicien errant put-il jeter dans l'âme inquiète, ardente, de notre petit bourgeois?... On ne peut le préciser. Toutefois, la mystérieuse disparition du jeune Imbert (assez prochaine) ne permet pas, assurément, de négliger ce camarade énigmatique...
Hector, dans son cœur, continuait de susciter l'image de son Estelle, et de la caresser avec sa rêverie.
Un jour, il expliquait un peu de latin avec son père. A force de réciter des fragments d'Horace ou de Virgile, il pouvait lire assez couramment une Epître
là^
OU un chant de V Enéide. Or, ce jour-là, le docteur fit expliquer à son fils le quatrième chant, les amours de Didon.
Pourquoi ce quatrième chant? Le docteur était-il inquiété par cet étrange Imbert ef par les airs mélancoliques d'Hector? Voulait-il, en quelque sorte, ausculter l'âme de son fils?...
On commence. L'enfant se trouble. Comme elle est belle, cette reine qui va mourir et qui nourrit, avec délice, sa blessure amoureuse et secrète :
Vulnus alit venis et cseco carpitur igni.
Et la chasse,... et l'orage... Didon avec Enée, seuls tous deux dans la grotte rocheuse... oh! Estelle, le Saint-Aynard... Elle veut mourir, l'abandonnée; elle dresse son propre bûcher; elle entasse les présents du perfide et le lit même où vivent pour elle une image chérie et tant de souvenirs; le glaive fait jaillir de la belle poitrine une écume sanglante; elle essaie d'ouvrir encore les paupières, elle tombe, son sang siflle par la plaie, elle se raidit sur les coudes, retombe, roule; ses yeux hagards cherchent la lumière :
Quwsivit cœlolucem ingemuitque reperta..,
A cette image, Hector, pris d'un frisson nerveux...
— « Assez, dit le père, je suis fatigué... »
Le docteur avait vu le trouble de l'adolescent : il interrompit la lecture.
A l'automne (1818), pour les vendanges, on fut à Meylan, chez le grand-père Marmion.
Le jour où l'on quittait la Côte-Saint-André, le jeuneimbert chercha Hector :
— « Comment, vous partiez sans me dire adieu!... Embrassons-nous : peut-être ne vous reverrai-je plus!... »
Hector, habitué aux étranges façons de son ami, ne fit guère attention à ces solennelles paroles.
D'ailleurs, il espérait revoir, à Meylan, son Estelle...
De la Côte à Grenoble, route admirable. D'abord, les noyers l'ombragent, çà et là, de leur fraîcheur parfumée. Puis, on s'éloigne de la chaude, de la sablonneuse plaine de Bièvre; et, par Rives et Voiron, l'on gagne la vallée de l'Isère, luxuriante, verdoyante, avec de longs rideaux de peupliers que dominent les escarpements rocheux. A Grenoble, l'Isère fait un coude : vers le duché de Savoie, entre le Saint- Aynard et les glaciers de Belledonne, s'ouvre, immense verger, la merveilleuse vallée du Graisivaudan : la Lombardie même n'en a pas de plus belle.
A Meylan, Hector, allait-il retrouver son Estelle, cette Estelle Dubœuf qu'il avait transfigurée en idéale Stella Montis?,,.
On ne sait s'il revit, cet automne-là, Mlle Estelle Dubœuf. Elle-même eût-elle été présente, sans doute notre amoureux de quinze ans ne l'eût guère aperçue, tant il était prisonnier de son mirage sentimental. Il lui fallait une Stella Montis; il la créait avec toutes les forces vierges de son cœur : Estelle Dubœuf n'était qu'une figurante presque sans utilité, dans la pastorale lyrique que le jeune Berlioz se jouait à lui-même.
Tantôt à Meylan, chez le grand-père Marmion, tantôt à Murianette, sur l'autre rive de l'Isère, dans le domaine des Jacques où le docteur surveillait les vendanges, Hector vivait tout entier dans l'enchantement de son âme. Lui-même, plus tard, plus conscient, il parlera de « cette faculté singulière qui substitue l'imagination à la réalité. » (Lélio),
Maintenant, c'était presque un jeune homme. Ses lectures, ses rêves de passion, ses entretiens avec le docteur ou avec l'étrange Imbert; la fermentation
d'âme, l'habitude de s'observer, l'attendrissement, la dilection de soi-même que donne la vie dévote aux natures ardentes et imaginatives, tout cela faisait de ce jeune amoureux une véritable lyre vibrante. Et cet adolescent, qui aura bientôt du génie, devait avoir déjà de grandes puissances de rêve et de passion. Tantôt il errait dans la campagne, seul, René qui s'ignore, mais qui se grise déjà de ses rêveries mélancoliques. Tantôt, emportant sa flûte, et s'asseyant sous quelque châtaignier, il jouait, avec des varialions de sa fantaisie, la Musette de Nina ou la Folle par Amour, ou encore l'air de sa première communion :
Quand le bien-aimé reviendra.
C'était l'automne. Au-dessus de l'Isère flottaient de légères vapeurs; les peupliers, selon la ligne sinueuse de la rivière, dressaient leur panache immobile; le Saint-Aynard, la dent de Crolles, profilaient leur masse rose sous le ciel pâle, et, de l'autre côté de la large vallée, Belledonne, d'un gris froid, portait la dentelure blanche de ses glaciers.
Ce décor, comment l'adolescent, avant 1820, le voyait-il? Avait-il déjà ce sentiment qui nous semble si simple (après tout un siècle de lyrisme, d'art naturaliste et de description), mais qui était alors d'une acquisition bien plus lente, — ce sentiment si artificiel : le sentiment de la nature?... Regardait-il les choses afin d'y trouver les correspondances de son âme? Les regardait-il poiu* jouir d'elles en artiste?
C'est bien peu probable. Sous ses yeux, le Saint- Aynard, la vallée s'étendaient, tels que nous les voyons. Mais Hector ne les voyait pas ainsi. Il admirait Virgile et pleurait sur Didon, de même qu'il admirait Florian et pleurait sur Estelle,.. Avant 1820, si l'on
si l'on croyait, à la suite de Marmontel, qu'Homère était « presque un sauvage », de quelle façon pouvait-on admirer Virgile? On admirait l'abbé Delille, le Virgile français. De l'un à l'autre, on ne voyait guère que la différence du latin au français, — à moins qu'une jalousie toute professionnelle ne donnât non pas un sentiment plus profond de la poésie et de la nature, mais plus de malicieuse clairvoyance :
L'adroit et gentil émailleur Qui brillanta les Géorgiques, Des poètes académiques, Delille est encor le meilleur.
(Le Bbtjn.)
Hector en était encore à Florian. Mais sa toute jeune puissance de rêve transfigurait ces fades bergeries : fades pour nous, pour lui elles étaient poétiques, car il y faisait vivre sa poésie intérieure. Combien les bocages, les prés émaillés de fleurs, la colline où un vénérable vieillard, avec son chien fidèle, habite dans une simple demeure, — combien tout cela lui paraît, lui est vivant! Quand Némorin pleure sa tendre bergère, lorsqu'il laisse échapper le nom d'Estelle, — alors, c'est un sanglot dans le cœur d'Hector, un soufîle de flamme sur ses lèvres... Et le jeune Hector Berlioz, sur la flûte (dont il joue très bien), cherche des mélopées qui ressemblent à sa tristesse, et qui la lui rendent plus douce...
Parfois, dans ces promenades d'automne, le docteur venait avec son fils. Le docteur, pensant à des choses plus précises, plus utiles, se souciait d'incliner doucement l'esprit de son musicien de fils vers les théories scientifiques; il essayait d'abord de le séduire par le merveilleux de la science; il lui racontait comment toutes ces montagnes avaient pu se former; il lui dé-
crivait les cataclysmes antérieurs à la vie animale : devant le Saint-Aynard, il donnait au jeune homme une leçon de choses antédiluviennes. — Toute sa vie, le romantique Berhoz parlera volontiers de ces choses pleines d'épouvante. — D'autres fois, après le déjeuner, le grand-père Marmion faisait sa partie de trictrac. C'était dans un salon bizarre; sur les murs on avait collé de grands oiseaux de papier, de toutes les couleurs : volière immobile, coloriage criant, formes grotesques... Et souvent le grand-père, magistrat d'avant 89, s'endormait dans son fauteuil.
On revint à la Côte-Saint- André.
Plus d'Imbert. L'ami qui l'avait embrassé d'une manière si solennelle, voilà un mois, avait disparu. Il avait essayé de se tuer, disait-on; depuis on avait perdu sa trace...
Pour Hector (1) quel ferment de réflexions et de songes : il vivait déjà dans son rêve, faisant évader son âme frémissante hors de l'étroitesse et de la platitude, vers les délices des régions imaginaires... Et voici que son ami le plus proche se libère de cette vie bourgeoise, et cherche le bonheur jusque dans la mort...
Mais le jeune Berlioz avait pour sauvegarde les premiers travaux de son génie naissant; déjà une nécessité intérieure, native, commençait de se manifester : elle le forçait à essayer de donner une forme d'art à ses rêves intimes.
De la musique, que savait-il? Rien, ou presque rien. Par le fait, il n'avait guère le dessein d'écrire des exercices d'école. Parfois, une musique chantait en
(1) Dans ses Mémoires Berlioz rapportera qu'Imbert s'est pendu. — Cette mort (?) n*a donné lieu à aucun acte de l'état civil; et les registres de la Côte» pour cette époque, sont fort bien tenus.
lui; il Faimait, puisqu'elle était fille de son âme, et il tâchait de l'empêcher de mourir. Pour la fixer sur le papier, comment faire? Par routine, il savait un peu de solfège. — De l'harmonie, que pouvait-il savoir? i En vain, dans le traité de Rameau, avait-il essayé de trouver quelques règles pratiques. Il n'avait rien compris au système de cet inventeur : comment s'y reconnaître, parmi ces basses énigmatiques, qui sont fondamentales tout en étant fictives, et qui, fictives, ont pour objet d'expliquer des accords fictifs, lesquels sont des renversements des accords réels?... Système merveilleux, qui rebute quiconque débute, qui n'apprend rien d'utile ni d'immédiat à l'ignorant, mais qui remplit d'admiration ceux qui n'ont plus besoin d'apprendre.
Or, le jeune Berlioz, bien à court, voulait écrire tout de suite de petits morceaux de société. Les principes du grand Rameau, même « éclaircis, développés et simplifiés par M. d'Alembert dans les Elémens de musique (Lyon 1752) » ne purent lui fournir les recettes pratiques dont il avait besoin.
Il prit l'honnête Traité de Catel. Cet ouvrage didactique était l'officiel Traité (T Harmonie où un brave homme, peu érudit, peu artiste, et professeur embrouillé, avait consigné ce qu'on savait d'harmonie en France, sous le Directoire.
Hector ne comprit pas davantage.
Donc, il eut recours à la pratique même. Faute d'un instrument où l'on peut essayer comment les notes s'agglutinent (tels le piano, le clavecin, ou même la guitare), il fit, grâce au petit orchestre des amateurs côtois, de singuliers exercices de contrepoint : il essayait de convertir un duo en quatuor ou en quintette... Hélas! les notes qu'il ajoutait s'accordaient bien mal avec les autres...
Il revenait alors, avec ardeur, à l'honnête Traité de Catel. Il le trouvait encore plus mystérieux.
Aussi, chaque dimanche, lorsque les amateurs côtois, au sortir de la grand'messe, jouaient chez le docteur quelque quatuor d'Ignace Pleyel, le jeune Berlioz n'en perdait pas une note- Tout à coup, il crut voir comment il fallait faire!
S'ingéniant, imitant, tâtonnant, il parvint à trouver des notes que six amateurs purent faire entendre en même temps sans trop d'aigre disconvenance : c'était un pot-pourri sur des thèmes italiens.
Fier de son succès, il se mit à composer un quintette pour flûte, deux violons, alto et violoncelle : ce fut un triomphe dans la société côtoise.
Notre Hector, aussitôt, d'écrire à Paris : il somme les éditeurs Janet et Cotelle de faire graver son œuvre : « Je voudrais que vous prissiez l'édition à votre compte;... répondez-moi au plus tôt... Suivant le temps que vous employerez à graver cette œuvre, je puis vous envoyer des romances avec accompagnement de piano,... le tout aux mêmes conditions. »
Qu'étaient ces romances? qu'était l'accompagnement de piano?... A la Côte, nul piano, assure- t-on, nul clavecin peut-être; et notre ignorant ne procédait qu'en tâtonnant... D'ailleurs ces romances étaient-elles écrites, ou à écrire?... Ou n'était-ce là qu'un' enfantin désir d'en imposer?...
Cette lettre partit de la Côte le 25 mars 1819. Hector Berlioz avait quinze ans et trois mois.
Entre Paris et le Dauphiné, pour recevoir une réponse, même poste pour poste, il fallait compter sept ou huit jours. Hector attendit ce délai. Et trois jours après, il écrivit à un autre éditeur, à Ignace Pleyel.
1^ Cette fois, la lettre était moins péremptoire, et la
il»
formule de salutation moins cavalière. Pleyel répondit, mais par une fm de non-recevoir.
... Bientôt, dans la maison du docteur, ce fut un nouveau deuil : le dernier né, Louis- Jules, mourut (mai 1819). Il avait trois ans. C'était le second enfant que le docteur perdait.
La mystérieuse disparition du jeune Imbert avait fort affligé le maître de musique. Et elle avait dû rendre sa situation intenable : M. Imbert avait donc quitté le pays, et les Gôtois s'occupaient de le remplacer.
Le docteur Louis, avec trois autres pères de famille, prit alors l'initiative de faire résider un nouveau musicien à la Gôte-Saint-André (1). Le contrat, renouvelable, était d'abord pour un an, à partir du 24 juillet 1819. Toujours les mêmes conditions, fort pratiques : les Gôtois s'assuraient des leçons à bon marché, mais garantissaient un minimum de salaire.
Le nouveau maître de musique s'appelait Dorant; il jouait un peu des instruments les plus divers; « il excellait sur la clarinette, la basse, le violon et la guitare. »
Au jeune Berlioz, il apprit la guitare. Il l'apprenait de même à Mlle Nanci : elle avait de la voix, mais, décidément, nul instinct musical.
Pour sa sœur et pour lui, avec l'aide de M. Dorant, Hector se mit à copier des romances et à les agrémenter d'un accompagnement de guitare :
La sympathie est le hen des âmes,
disait par exemple la « Romance de l'opéra Félicie, musique de Gatrufo »;
(1) On a lu (p. 26) notre note sur les Dauphinois et l'action en commun.
Rien, tendre amour, ne résiste à tes armes,
disait la « Romance de Gulnare ou V Esclave persane, musique de Dalayrac »;
Lise chantait dans la prairie En faisant paître son troupeau,
disait la « Romance de Biaise et Babet, musique de Dezède ». — C'étaient aussi des romances de Boïeldieu, Berton, Martini, Lelu, Bedart et autres.
Sur cet album manuscrit (qui existe encore) (1) six romances sont signées ***.
Seraient-elles du jeune Berlioz?
De ces six romances, l'une est un air jadis célèbre; il a servi de timbre à Béranger, et on peut le lire dans la 'Clef du Caveau; c'est la romance :
Faut l'oublier, disait Colette.
Cette romance, comme tant d'autres, avait même paru avec un accompagnement de guitare (2). Mais alors, la musique gravée coûtait cher, et circulait peu. On copiait, on recopiait sur une copie; il y avait des fautes, des lacunes. — Avec son maître Dorant, sans doute le jeune guitariste aura-t-il transcrit cette romance d'après une copie incomplète : ne voyant pas de nom d'auteur, il aura mis ***.
Ainsi, malgré le bel enthousiasme des berlioziens qui ont commenté ce manuscrit, les *** ne sont pas forcément la signature de Berlioz.
Restent cinq autres romances.
Pour nous, nous avouons qu'il est difficile de conclure. L'état du manuscrit ne démontre rien. Certes,
(1) A la Côte-Saint- André, j'ai pu étudier les photographies de ce manuscrit.
(2) Voir TiEESOT, Ménestrel (1903).
deux romances signées *** sont sur des paroles de Florian. Mais, parmi les romances dont Hector a cité les auteurs, il y en a deux qui ont aussi pour paroles des vers de Florian : les vers de Florian, seraient-ils extraits d^Estelle et Némorin, ne prouvent donc pas que la musique est de Berlioz. — Quant à découvrir dans les romances de **'*' les germes du futur compositeur; quant à prouver l'authenticité par le style, cela peut être une solution fort élégante. Par malheur, Berlioz, plus tard, avouera que ses essais de composition étaient tous en mineur; or, ces cinq romances sont en majeur (1). Et pour le style (le style c'est l'homme même, comme chacun le sait), — si on prétend qu'il est déjà romantique et berliozien, nous montrerons qu'une de ces cinq romances est comme un calque de
Fleuve du Tage Je fuis tes bords heureux...
Ainsi, ces cinq romances signées *** ne semblent pas être des mélodies d'Hector Berlioz.
Toutefois, dans les accompagnements de guitare, on peut voir de l'ingéniosité et de la gaucherie, en tout cas de la recherche, des intentions : il convertissait les duos en quintettes en introduisant des contrepoints de bonne fortune, — il a pu écrire, pour faire valoir son talent de petit guitariste, une partie originale.
Cela même, dans l'histoire de Berlioz, importe peu : c'est à peine l'équivalent des gentils versiculets sur Port-Royal, dans l'histoire de Racine.
(1) Pendant tout l'été que j'ai passé près de la Côte (à Bévenais), j'ai oublié de vérifier ce détail. M. Celle, fort aimablemen a bien voulu réparer cet oubli et quelques autres.
Dans ce manuscrit de la seizième à la dix-huitième année, une romance est intéressante par son commentaire :
« L'auteur de ces paroles était un jeune homme qui « a été victime de la Révolution française. Ce mal- « heureux, en montant sur l'échafaud, ne put s'emt pêcher de dire, en se frappant le front : Mourir/ t J^ avais quelque chose là! C'était la Muse qui lui « révélait son talent au moment de la mort. »
Ce commentaire, où il est question d'André Chénier (bien que les vers de la romance ne soient pas de lui), est copié en partie dans Chateaubriand (1).
Et il est de la main du jeune Berlioz.
Vers 1820, lorsque M. Dorant et son élève, à la Côte, s'occupaient de cet album de chant et guitare, M. de Latouche venait de publier les poésies d'André Chénier : plusieurs éditions se succédèrent en peu de temps.
Dès 1802, Chateaubriand, de mémoire, et grâce à Fontanes et Joubert, grâce à Mme de Beaumont qui avait connu Chénier chez « la belle madame H ocquart », — Chateaubriand avait cité quelques fragments de Chénier dans son Génie du Christianisme :
Souvent, las d'être esclave et de boire la lie De ce calice amer que Ton nomme la vie,... Je souris à la mort volontaire et prochaine. Je la prie en pleurant d'oser rompre ma chaîne. Le fer libérateur qui percerait mon sein Déjà frappe mes yeux et frémit dans ma main.
Combien de tels vers, dramatisés par la fm héroïque du poète, avaient dû émouvoir Hector après la mystérieuse disparition d'Imbert... Et maintenant, dans
(1) Génie du christianisme; livre III; Passions; § vi. Amour champêtre-
le trouble de sa virilité fiévreuse, quelle étrange délice devait trouver l'adolescent, futur auteur de Lélio, à griser son cœur avide et vierge avec les phrases du mélancolique enchanteur! Chateaubriand ! Atala ou les Amours de deux Sauvages dans le Désert! « Levezvous, Orages désirés, qui devez emporter René dans les espaces d'une autre vie!... . » « Quelquefois, dit encore René, je rougissais subitement, et je sentais couler dans mon cœur comme les ruisseaux d'une lave ardente; quelquefois, je poussais des cris involontaires;... je descendais dans la vallée, je m'élevais sur la montagne, appelant de toute la force de mes désirs l'idéal objet d'une flamme future; je l'embrassais dans les vents; je croyais l'entendre dans les gémissements du fleuve : tout était ce fantôme imaginaire... »
Alors revenait le nom d'Estelle; alors les vers de Florian, transfigurés par la passion d'Hector, chantaient en lui avec la voix la plus intime de son âme :
Je vais donc quitter pour jamais Mon bon pays, ma douce amie!
Loin d'eux, je vais traîner ma vie Dans les pleurs et dans les regrets!
Vallon charmant, où notre enfance Goûta ces plaisirs piu« et frais Que donne la simple innocence.
Je vais vous quitter pour jamais!
Aussi, dix ans plus tard, Berlioz pourra reprendre la mélodie qui avait, spontanément, chanté dans son cœur avec les paroles de Florian; sous les fades paroles de la pastorale florianesque, l'adolescent avait déjà mis de sa flamme intérieure : cette mélodie sera le thème initial de la Symphonie fantastique.
Dans la bibliothèque du docteur, il y avait quelques feuillets de YOrphée de Gluck. Sur Gluck, le futur Berlioz lisait, dans la Biographie Universelle de Michaud un très bon article. Il le lut si souvent que, fort longtemps après, dans ses feuilletons, il mettra des phrases entières qui viennent de cet article, et entre autres, une phrase où il est question de deux cors, abouchés pavillon contre pavillon et qui produisaient un effet déchirant, terrible. Cette Biographie Universelhy alors en cours de publication, ne mentionnait pas Beethoven encore vivant; de Bach, de Haendel, d'Haydn ou de Mozart, elle disait peu de chose : ce n'est pas encore là que le jeune Berlioz aurait pu recevoir la moindre initiation à la musique. Bien plus, dans l'article sur Gluck, il lisait cette conclusion : « Gluck a dit souvent qu'avant de composer il tâchait d'oublier qu'il était musicien. Imiter l'accent des passions, peindre les objets qui, présents ou retracés sur la scène, concourent à l'action dramatique, tel doit être le double but de l'artiste. »
Cette phrase, lue et relue par l'adolescent, ne pourrait-on pas la donner en épigraphe à l'œuvre même de Berlioz (1)?
(1) On peut juger du goût musical d'alors par l'analyse de ces quelques articles :
Article sur Bach (publié en 1811). — D'abord des détails biographiques, des anecdotes... « Bach excellait dans le contre-point; ses compositions sont pleines d'originalité et d'énergie; son harmonie est savante, sa mélodie neuve et riche, mais souvent peu agréable. Il a laissé plusieurs morceaux de musique d'église et beaucoup de musique de piano. Il eut onze fils. » — Suit leur énumération.
Sur Beethoven, pas d'article (1811).
Article sur Haendel (publié en 1817). — Assez long article : bizarreries biographiques; la perruque, marque de contentement ou d'impatience. — Sur la musique, rien, sinon ceci : « La nation
... Cependant, au mois de juin, Mme Berlioz avait eu un sixième enfant, un fils. On l'appela Prosper (1820). Etait-il désiré par ces époux qui comptaient dixhuit ans de ménage, et qui avaient perdu déjà deux enfants?... Le nouveau-né, ce tard venu, semblait bien chétif...
Pour Hector, à dix-sept ans bientôt, il était à l'âge où l'on n'a guère souci que de soi-même. Ses lectures, ses promenades, son travail avec le docteur en vue du baccalauréat, ses essais de musique, voilà ses occupations. Mais tout cela, qu'était-ce auprès de ses rêves?...
A quoi rêvait-il? A l'amour, à Estelle, à Paul et Virginie, que Chateaubriand commentait avec tant de suavité sur la page même où Hector avait copié le commentaire de la romance pour guitare. Il rêvait à Rerié, aux forêts vierges d^Atala, au fleuve Meschacébé entraînant ses îles de lianes flottantes à travers le silence des solitudes; ou encore, à la blanche Cymodocée passant, parmi la nuit mélodieuse, sur les promontoires de l'Attique. Il rêvait à la sœur, à l'impossible amante de René : « Tantôt nous marchions en silence, lisait-il, prêtant l'oreille
anglaise traite Haendel avec cette partialité qui la caractérise. » Article sur Haydn (même date). — Long article; anecdotes. — Sur la musique, rien.
Article sur Mozart (publié en 1821). — Article développé. On essaye, sans trop y réussir, « d'offrir quelque idée du caractère distinctif des productions de Mozart ». Mais ce volume est daté 1821. Et notre Hector, en 1821, prépare son baccalauréat, et quitte la Côte à la fin d'octobre.
En revanche, sur Dalayrac, l'article (1813) est fort satisfaisant. Sur Grétry, l'article (1817) est fort bon. De même sur Gluck. Car la tragédie lyrique est chose française; elle est matière à littérature; même alors, elle a déjà fourni prétexte à toute une esthétique de littérateurs. Mais que pouvaient donc improviser les littérateurs d'avant 1820 sur la musique des musiciens?...
RENÉ FLORIANEàQUE 73
au sourd mugissement de l'automne ou au bruit des feuilles séchées que nous traînions tristement sous nos pas;... tantôt nous poursuivions l'hirondelle dans la prairie, l'arc-en-ciel sur les collines pluvieuses; quelquefois aussi, nous murmurions des vers que nous inspirait le spectacle de la nature... Il n'y a rien de plus poétiquCy dans la fraîcheur de ses passions, qu'un cœur de seize années,,. » Il lisait encore : « J'allais m'asseoir loin de mes jeunes compagnons, pour contempler la nue fugitive, ou entendre la pluie tomber sur le feuillage... »
Maintenant, touché par l'enchanteur, il rêvait aux douceurs de la nature, à la gloire, à la beauté du jour, à la lune glissant dans le pâle cortège des étoiles...
Combien Chateaubriand lui avait transfiguré Virgile, et de quels parfums enivrants il avait enveloppé Didon qui s'abandonne et qui meurt! Comme tout cela était loin du bon abbé Delille, le Virgile français ! « Virgile est l'ami du solitaire, le compagnon des heures secrètes de la vie... Sa voix est gémissante, sa lyre plaintive... Ses tableaux représentent toute la natiu*e : ce sont les profondeurs des forêts, l'aspect des montagnes, les rivages de la mer où des femmes exilées regardent, en pleurant, V immensité des flots,,. »
Et Chateaubriand, dans son commentaire génial et tout créateur, ajoutait : « Virgile trouva une sorte de mélodie des soupirs... » Berlioz, vingt-cinq ans plus tard écrira : « Virgile! quel mélodiste et quel harmoniste! ))
Quels autres rêves berçaient l'adolescent? Vers 1820, on lisait encore les Ruines, par M. de Volney, sénateur rossé naguère par Napoléon; on lisait encore le Voyage du jeune Anacharsis, par l'abbé Barthélémy. Hector rêvait donc à des ruines, à des pays qu'il n'avait pas vus, et à une antiquité gréco-romaine
OÙ il mettait, sans le savoir et parce que « c'était alors dans l'air », de la modernité à la Chateaubriand (couleur et mélancolie), et du classicisme tel que celui de David, Winckelmann ou Canova (effets et élégances scolaires, tendresse réelle mais un peu fade, style dépouillé, purisme et raideur post-classiques). Et, en effet, il va bientôt délirer à propos de Spontini, Gluck et Saliri; plus tard, la vieillesse rejoignant l'enfance, il écrira les Troyens, Vraiment, dès cette fin de la Terreur Blanche, par ses lectures, par ses rêveries, par l'âme éparse qu'il respire, bien des germes qui se développeront plus tard, sont entrés dans cet adolescent 1820 et vivent déjà...
Et encore quels autres rêves? Il lisait les élégies de Millevoye, les élégies du vicomte Evariste de Parny (aube tremblante avant Lamartine), et il rêvait à la chute des feuilles, aux mausolées visités par le pâtre de la vallée, aux tombeaux caressés par l'herbe murmurante du cimetière; il rêvait à quelque vignette représentant une urne funéraire, sur laquelle pleure un saule, dans un parc à l'anglaise':
Humble saule, ami du mystère. .
venait de chanter Ducis... A quoi d'autre rêvait-il? A rien, et à tout; il rêvait à ses rêveries. Son âme ardente, toute neuve, aimait à s'exalter dans la tristesse. Elle se donnait à la volupté des pleurs. On était élégiaque, lunaire... Mais déjà, par Renéf par Atala, par les Martyrs^ par la vaporeuse Velléda et par le Génie du Christianisme même, Hector avait reçu la grande initiation à la mélancolie moderne.
Pour une romance avec guitare, il avait cité Chateaubriand : sans cesse il devait revenir au mélodieux enchanteur. Lors du Concordat, Chateaubriand écrivit en faveur du culte; ses livres éloquents, portés
par la vogue, continuaient d'être les bienvenus dans les familles bien pensantes.
Les deux grands directeurs de la génération contemporaine de Berlioz furent Chateaubriand et Mme de Staël. Les livres de l'ardente libertaire ne pouvaient guère pénétrer chez Mme Berlioz. Corinne, Delphine, VA llemagne, quels livres dangereux : « Delphine, avait-on dit, parle de l'amour comme une bacchante, de Dieu comme un quaker, de la mort comme un grenadier, et de la morale comme un sophiste. »
Mais Chateaubriand, avec adresse, se présenta comme l'antidote de Mme de Staël : « Ma folie, à moi, est de voir Jésus-Christ partout, comme Mme de Staël la perfectibilité.., » On crut à la solidité d'un tel christianisme, venu à point nommé. Pouvait-on se douter que cet avocat de la foi était un maître en désespérance? Le vicomte de Chateaubriand, disait-on communément, a conquis le sceptre de l'imagination. Il peignait avec tant d'éclat les cérémonies du culte, qu'il fallait être bien malicieusement avisé pour s'apercevoir que l'enchanteur cachait son poison dans l'hostie même.
Hélas! ces jeunes âmes, qui s'éveillent (qui s'énervent) dans les délices voluptueuses, dans la caressante féerie d'une sorte d'épopée mystique, que deviendraient-elles le jour où leur sensualité affinée se lasserait de ces fêtes imaginaires? Quel ennui, quel vide, quel dégoût, lorsque tomberait cet artifice de leur propre concupiscence! Car était-ce la foi chrétienne, ou n'était-ce qu'une fantasmagorie, un mirage tout humain et profane, qu'elles s'habituaient d'aimer à la suite de l'enchanteur? Qu'aurait dit un Bossuet?... Poursuivant les attendrissements quiétistes, comment n'aurait-il pas traqué ces imageries amol-
lissantes où il n'y avait que l'apparence de la foi et non la foi, — ces imageries sacrilèges qui faisaient moins sentir la présence réelle et invisible du Sauveur qu'un joli effet de lumière sur le Saint-Sacrement? Un Bossuet, considérant toute chose à plein, aurait compris que Chateaubriand corrompait les âmes avec de l'irréel; qu'il ne leur donnait pas le goût de Dieu, mais le dégoût de la vie et le désir du néant : la dernière phrase par laquelle Berlioz, à soixante ans, terminera ses Mémoires, la phrase qu'il donnera comme l'épitaphe de son âme, il aura beau la prendre dans Shakespeare, les vers anglais n'exprimeront que le sentiment transmis au jeune Berlioz, au futur romantique, par Chateaubriand, — le sentiment greffé sur sa jeune âme, inoculé, par le magicien de la désespérance : « Homme, tu n'es qu'un songe rapide, un rêve douloureux, tu n'existes que par le malheur, tu n'es quelque chose que par la tristesse de ton âme et l'éternelle mélancolie de ta pensée. »
Vers 1820, dans la lumière précise, toute méridionale, où avaient respiré ses ancêtres, légistes rusés, tanneurs tenaces, propriétaires astucieux, de race milatine et mi-savoyarde, — comment l'actif et ingénieux Hector pouvait-il recevoir ces germes de la mélancolie moderne, née dans les brumes des pays sans soleil? Qu'on regarde ces hommes sanguins, loquaces, hâbleurs, prompts à la colère et qui font passer dans leurs veines les âpres vins de leurs collines pierreuses : évidemment, la maladie d'un René, d'un Obermann, qui ne suivaient plus vouloir, n'est pas naturelle aux Dauphinois. Par la suite, on verra que Berlioz en souffrira comme d'une maladie acquise, non native, qui s'use (ou plutôt qu'un homme vigoureux use) en quelques années de jeunesse; — à la fin,
rhomme affaibli par l'âge, ello reviendra, impétueuse, par séniles accès; — mais, entre les deux extrêmes, durant sa vie toute d'action, Berlioz en souffrira comme d'une maladie qu'il se donne de temps en temps, pour se distraire, pour en jouir, pour étonner les autres et prendre un air ifatal : une maladie qu'il se donne parce qu'il se sent solide. Jeu dangereux, car on peut en arriver à de vraies crises...
Chose certaine : dès 1820, l'adolescent avait déjà reçu le germe de cette maladie étrangère à sa race. Ce germe, à tout le moins, avait produit un premier trouble apparent, à savoir : la florianesque mélodie que Berlioz replacera, vers 1830, dans la Fantastique. Oui, sous les paroles de -Florian et dès 1820, l'adolescent, spontanément, par une nécessité intérieure, a déjà mis un peu de l'âme du futur Lélio. Il a donc déjà, en germe, la maladie du siècle; il porte en lui, sans le savoir, les ferments mêmes du romantisme.
Ces germes d'emprunt, tout vivants qu'ils sont, vont continuer quelques années encore leur vie obscure, assoupie, secrète : les accès, les crises, ne se manifesteront que plus tard, à l'appel des circonstances.
Alors, à la Côte-Saint-André, vers la fin de la Terreur Blanche, les circonstances n'étaient guère propices. Pour les jeunes et impatientes énergies, plus de hasards guerriers, comme sous l'Empire; plus d'espérances, plus d'envols de l'âme vers un destin tragique et glorieux! Triste, morne village; mesquines affaires municipales; espionnage des fonctionnaires et des ultras; commérages de sacristains et de dévotes. Les cœurs se figent dans l'ennui.
Même la musique, qui devrait entraîner l'âme vers le rêve, la musique est enseignée au futur romantique par un maître de guitare bien terre à terre. Ce bon
M. Dorant, quel Alsacien sentimental et pratique! Il avait quelque dix années de plus que son élève. Il composait pour le violon, des Walses ou Allemandes; il composait des Walses pour cors primo et seconda. Un jour, sur l'un' de ses recueils, il fit le brouillon d'une lettre d'amour, ou plutôt, il écrivit sa lettre d'amour sur son recueil afin de la faire passer avec la musique : il s'excusait de ne pas
savoir correctement l'ortographe française; mais qu'importe, « pourvu que les sentiments règnes {sic)\ C'est à tout cœur chez moi... Madame votre mère vous défend de revenir à la Côte... il est pénible de s'aimer sans se voir, nous n'avons qu'un moyen de choisir un endroit désignatif pour rendre plus agréables nos amitiés... »
Ce brave Alsacien, s'il se proposait de séduire quelque jeune beauté côtoise, quelque riche élève peut-être, n'avait néanmoins que des intentions fort matrimoniales : en face de sa lettre, il dessinait, avec de belles lignes tirées à la règle, une petite maison, aux volets mystérieusement clos. Sous ce dessin plein de promesses, était calligraphiée cette légende : Maison de dix mille francs.
Quant à la lettre d'amour et de séduction, voici le post-scriptum : « Si je n'agis pas été enrumé (sic) aujourd'hui, ma promenaae aurait été dirigé de vos cottes... {sic) » (28 février 1821).
Vraiment, ce maître de musique, qui savait peu la musique, n'était même pas (comme avait pu l'être le jeune, l'énigmatique Imbert) un maître de romantisme et de passion. Mais alors, dans ce village mené par les ultras, rempli par les sourdes intrigues et les infinis papotages des femmes et des craintifs propriétaires de biens nationaux (et, à la Côte, les habitants passent la belle saison sur le pas de leur porte); parmi
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ces bourgeois en culotte courte, la queue poudrée frétillant sur le collet de quelque habit couleur cannelle où de gros boutons métalliques brillaient royalement, — alors, dans ce village, pouvait-on soupçonner ce qui commençait à peine de se préparer, à Paris, dans quelques cénacles? D'ailleurs, ces faits encore exceptionnels, isolés, ne trouvaient guère d'écho à Paris même. Et puis, la distance morale entre la province et la capitale n'était pas réduite, comme elle le sera vers le milieu du dix-neuvième siècle, par les chemins de fer, les périodiques, et la presse à bon marché.
Pour Hector, Paris, c'est l'inconnu, c'est un nouveau monde. Personne, de l'entourage d'Hector, n'a vécu à Paris. Que doit-il imaginer, cet ardent adolescent, lorsqu'il lit dans Chateaubriand même : « Les légers habitants de la Capitale du goût et des beaux-arts semblent formés pour couler leurs jours au sein des plaisirs. C'est là qu'assis à des banquets, vous les entendrez se lancer de fines railleries, rire avec grâce de leurs maîtres, parler à la fois de politique et d'amour, au milieu des vins, des femmes et des fleurs... »
Déjà, à la fin d'Estelle et Némorin, il avait lu comme une conclusion :
On vit toujours d'intelligence L'Amour, la Gloire et les Français!
Le 22 mars, à Grenoble, il fut reçu bachelier (1821).
Quelle carrière choisir?
Evidemment celle du père. — Et l'on décide que le jeune bachelier fera ses études de médecine à Paris.
Aussi, avant l'ouverture des cours, le docteur commence de lui montrer un peu d'anatomie. Le docteur a deux jeunes élèves : son fils et un cousin, cet Alphonse Robert, qui habite tout près de la maison,
et qui tenait si souvent la partie de violon dans les pots-pourris et quintettes d'Hector.
Mais déjà Alphonse Robert est un carabin plus studieux que le jeune Berlioz. Celui-ci s'intéresse, plutôt qu'à la médecine, à ses essais de composition musicale; il recrute, parmi les jeunes Côtois, ceux qui soufflent dans un instrument quelconque : à la Fête- Dieu, les voilà qui font cortège au Saint-Sacrement; d'autres fois, il relit son Paul et Virginie ou des récits de voyage, ou encore les malheurs de Didon, ou Chateaubriand, l'enchanteur. Parfois Mme Berlioz donne des soirées : il y a une vingtaine d'invités, et l'on danse, au son du tout petit orchestre réuni par M. Dorant et son élève. D'autres fois, Hector revient à ses romances : il corrige ses accompagnements de guitare. Pour la romance
Fleuve du Tage Je fuis tes bords heureux,
A ton rivage J'adresse mes adieux,
il s'ingénie à varier les dessins des sextolets. Pour une romance du célèbre Plantade, sous les paroles :
Bocage que l'aurore Embellit de ses pleurs Gazon naissant que Flore Pare de mille fleurs,
Hector fait onduler l'accompagnement, il le fait descendre avec charme depuis les notes cristallines jusqu'aux notes graves de la guitare...
... En mai. Napoléon mourut. La nouvelle mit longtemps à venir. Chez le docteur, on ne dut guère parler
du « Prométhée de Sainte- Hélène ». D'ailleurs^ la censure royale imposait le silence aux journaux. En France on négligea la mort de l'Usurpateur et l'on prépara les élections toutes prochaines.
Quant au jeune Berlioz, le 26 octobre, sur le point de partir pour Paris, il prit à la mairie de la Côte, et signa, son passeport pour V intérieur : taille, un mètre soixante-trois centimètres; cheveux blonds; sourcils blonds; barbe naissante; front ordinaire; yeux gris; teint coloré.
L'un des jours suivants, la diligence, qui charge les voyageurs devant le séminaire, le reçut dans sa berline vénérable. — Quel émoi dans la famille; que de larmes pour les deux sœurs, Nanci déjà jeune fille, Adèle encore enfant! Pour le docteur, comme la maison va être vide et maussade : ses filles sont moins chez lui qu'aux Ursuhnes, et Mme BerUoz (dont la maladie de foie empire), toujours emportée, irritable, ravagée par la mort de deux enfants, n'est guère égayée par ce pauvre petit Prosper, ce tardillon maladif...
Mais Hector, Paris l'appelle. — Hector Berlioz n'a pas encore dix-huit ans (fin octobre 1821). Son cousin Alphonse Robert, fort raisonnable, part avec lui. Aux parents et amis on a recommandé les deux nouveaux étudiants en médecine.