Voir Appendice VII pièce n
Le rapprochement de ces deux prénoms, Louise, Antoinette, ne peut passer inaperçu, surtout si on se souvient que Paul Lacroix a raconté dans ses « Mémoires »* que Madame de Berny avait, dans sa jeunesse, assisté à la représentation d'une pièce de Vivant Denon, jouée à la cour.
Un souvenir venu, par hasard, sur les lèvres
1. Nous résumons l'anecdote si curieuse rapportée par Paul Lacroix : Dans une soirée chez le baron Dubois, à laquelle assistaient Paul Lacroix et Mme de Berny, on reprochait à Balzac d'avoir réimprimé sans façon, dans sa Physiologie du Mariage, le Point de lendemain du baron Vivant Denon. Mrae de Berny, qui avait connu le baron Denon à la cour de Marie- Antoinette, prit la défense de Balzac : « J'étais bien jeune, presque enfant, à cette époque-là, dit Mme de B*"* en rougissant. M. Denon, ancien gentilhomme ordinaire de Louis XV, avait composé une fort jolie comédie, Julie ou le bon père, qui fut représentée sur le théâtre de la Cour, dix ou douze ans avant la naissance de la princesse Pauline...
— En 1769 ou 1770, ajouta Paul Lacroix, pour venir en aide à l'embarras de Mme de B***, forcée d'accuser son âge. C'est à peu près vers la même époque que Dorât publiait, dans le Journal des Daines, sa charmante historiette intitulée : Point de lendemain... »
<• On passa dans la salle à manger. Mme de B***, qui était visiblement mal à l'aise, me prit le bras avant que je le lui offrisse et me dit à voix basse, avec émotion :
« Je vous prie instamment, Monsieur, de ne pas répéter à M. de Balzac la discussion qui vient d'avoir lieu; il en serait très troublé. Ainsi vous êtes bien sur que la nouvelle de Point de lendemain est de Dorât et non du baron Denon?... N'importe, j'avertirai M. de Balzac qui fera un changement dans la seconde édition de la Physiologie. » — Voir dans Le Livre, Reoue du monde littéraire... Bibliographie rétrospective, Troisième année. Paris, A. Quantin, 1882, gr. in-8, un extrait abrégé des Mémoires inédits de Paul Lacroix, sous le titre de Simple histoire de mes relations littéraires avec Honoré de Balzac, pp. 271-272.
d'un ancien familier de la maison, M. Moussard, donnait encore quelque précision à ces indices ; Mrae de Berny, disait-on, avec une légère erreur, était d'origine autrichienne. On pouvait donc chercher dans l'entourage de Marie-Antoinette.
M. de Nolhac, le délicat historien de la reine, l'homme qui vit dans le Versailles d'aujourd'hui comme si c'était encore le Versailles du grand roi, voulut bien se charger de cette recherche. Elle ne fut pas longue : « Il y avait, nous écrivit-il, dans l'entourage de Marie-Antoinette, un harpiste allemand du nom de Hinner. » Et, pris lui-même par l'intérêt de l'énigme, secondé par M. Coùard-Luys, l'érudit archiviste du département de Seine-et-Oise, M. de Nolhac nous transmit, bientôt, les renseignements suiants sur les origines de l'amie du romancier. Mme de Genlis écrit dans ses Mémoires : « La reine [de Naples] me chargea de lui envoyer, de Paris, un joueur de harpe et je lui envoyai le jeune Hinner qui avait un joli petit talent »\ Cela se passait en 1777 ou 1778. Or, la vie de ce Hinner n'est pas inconnue. Fétis lui a consacré une notice dans son « Dictionnaire des musi-
1. Voir Mémoires de Madame de Genlis... avec avanl-propos et notes par M. F. Barrière. Paris, Firmin-Didot et O, 1885, in-18, p. 175.
ciens »! et la notice a été l'objet d'une rectification émanant précisément de M. Coùard-Luys2.
Philippe-Joseph Hinner était né en 1754, à Wetzlar, d'un père musicien qui avait eu l'idée singulière d'aller, avec son talent de harpiste, chercher fortune à la Guyane. Le père v était mort dans la dernière des misères en 1765; mais le fils, âgé de onze ans, avait intéressé le chevalier Turgot, qui le ramena en France et qui, probablement à la faveur de ses origines allemandes, le présenta à la reine et le mit en état de devenir musicien ordinaire du roi et harpiste de la reine.
Il est donc introduit dans ces petits cercles de musique où la reine se plaisait tant. La musique « était le seul art qu'elle ait vraiment aimé, dit l'historien de Marie-Antoinette; elle chantait de sa voix mal assurée, mais agréable ; elle jouait ses musiciens préférés... Les musiciens d'Allemagne étaient tout particulièrement
1. Biographie universelle des musiciens et bibliographie générale de la musique. Deuxième édition entièrement refondue et augmentée de plus de moitié par F.-J. Fétis, maître de chapelle du roi des Belges, directeur du Conservatoire royal de musique de Bruxelles, etc. Paris, Firmin Didot frères, fils etCie, tome IV, pp. 336-337.
2. Voir dans Archives historiques, artistiques et littéraires, Recueil mensuel de documents curieux et inédits..., tome II (1890-1891), Paris, Etienne Charavay, in-8, pp. 376-378, un article de M. E. Couard-Luys, intitulé : [Le Maître de harpe de Marie- Antoinette.
reçus par Marie-Antoinette; c'était le seul goût qu'elle eût gardé de son pays... Le harpiste qui l'accompagnait était un Allemand, un certain Hinner1... » Voilà notre homme.
Bientôt, la reine prend la peine de le mariera une de ses femmes de chambre, une demoiselle de bonne famille, Louise-Marguerite-Emélie Quelpée de Laborde*. Le mariage a lieu en 1775, à l'église Saint-Louis de Versailles3; il est béni par l'évêque de Saintes.
Au bout de deux ans, il naît de ce mariage une fille, et voici maintenant l'extrait des registres de baptême de la paroisse Saint-Louis : « L'an mil sept cent soixante-dix-sept, le vingtquatre may, Louise-Antoinette-Laure, née hier, fille légitime de Philippe-Joseph Hinner, musicien ordinaire du Roy et de la chambre de la Reine, et de Marguerite-Louise-Emélie Quetpée (sic) de Laborde, a été baptisée par nous, prêtre curé de cette paroisse ; Le Parein, très haut, très puissant, très illustre Prince Louis Seize, roy de France, et la Mareine, très haute, très puis-
1. Etudes sur la Cour de France. La Reine Marie- Antoinette, par Pierre de Noliiac. Neuvième édition revue d'après de nouveaux documents. Paris, Calmann Lévy, 1889, in-18, pp. 188-189.
2. Voir Biographie universelle (Michaud) ancienne et moderne..., nouvelle édition, t. XX, Paris, Mm« C. Desplaces, s. d., gr. in-8, p. 572 (à la suite de l'article Jarjayes (François-Augustin Reinier de).