Et maintenant et toujours, dédié à la très chère
nant et le plus énigmatique de tous ceux qui aient hanté le rêve de son cerveau visionnaire1.
C'est à elle qu'il pensait quand il racontait, dans Le Curé de Village, l'histoire tragique du jeune ouvrier qui meurt d'amour sans desserrer les lèvres.
C'est à elle qu'il pensait encore quand il rédigeait les dernières lignes du sombre drame où il toucha le fond de la passion humaine, La Duchesse de Langeais : « Il n'y a que le dernier amour d'une femme qui satisfasse le premier d'un homme. »
Nous en savons maintenant assez pour deviner que cette femme lui apprit la Femme.
Toutes les autres, les Abrantès, les Ca stries, les Zulma Carraud, même cette noire Polonaise qui dévora les quinze dernières années de sa
1. « ... J'ai repris mes travaux ce matin;- et ça a été pour obéir au dernier mot que m'ait écrit Mmede B...y. Elle a trouvé que, dans cet ouvrage, qui lui a fait m'écrire : « Je puis mourir, je suis sûre que vous aurez sur le front la couronne que je voulais y voir. Le Lys est un sublime ouvrage, sans tache ni faute. Seulement, la mort de Mme de Mortsauf n'a pas besoin de ses horribles regrets; ils nuisent à la belle lettre qu'elle écrit ». Alors, aujourd'hui, j'ai pieusement effacé les cent lignes environ qui, selon beaucoup de gens, déparaient cette création. Je n'en ai pas regretté une seule, et, chaque fois que ma plume a passé sur l'une d'elles, jamais cœur d'homme n'a été plus fortement ému. Je croyais voir cette grande et sublime femme, cet ange d'amitié, devant moi, me souriant comme elle me souriait quand j'usais de cette force si rare, qui consiste à se couper un membre, à ne sentir ni douleur, ni regret, à se corriger, à se vaincre ! » Collection Lovenjoul, ms. A 301, fol. 394. — Lettres à l'Étrangère, p. 376 (lettre CXIX, 15 janvier 1837).
Ci LA JEUNESSE DE BALZAC.
vie, n'ont pas eu sur lui une pareille influence. Il était déjà formé, et on n'apprend plus rien, en cette matière, passé trente-cinq ans. Toute sa vie, il eut le regret de cette « moitié du tout » et il eut toujours la soif de ce qui avait manqué à sa jeunesse.
Lidée qu'il se fit de la femme, en bien et en mal, cette idée, il Ta prise dans les conversations de la chambre tendue de percale bleue, tandis qu'il était, — si jeune encore, — aux pieds de l'éducatrice clairvoyante et expérimentée.
On retrouve partout V empreinte. On la relève à chaque page de ces Lettres à l'Etrangère qui ne sont souvent qu'une involontaire confession. « Pour moi, dit-il, j'ai en détesta tion profonde les jeunes personnes et je tiens plus compte de la beauté développée que de celles qui se développeront1. »
Balzac a rendu aux femmes un service immense, dont elles ne lui seront jamais assez reconnaissantes : il a doublé, pour elles, le temps de l'amour. Avant lui, toutes les amoureuses de roman avaient vingt ans. Il a prolongé jusqu'à trente ans, jusqu'à quarante ans, leur vie active; il a plaidé, pour elles, la cause de la nature et de la vérité.
1. Lettres à l'Étrangère, p. 501 (lettre CXL, 15 novembre 1838).
Il a guéri l'amour du 'préjugé de la jeunesse. 11 a montré le charme prolongé d'une beauté déclinante, d'un port alangui, d'un automne ardent et animé. « Vienne le temps, dit-il quelque part, et je n'épouserais qu'une veuve ! » Et il devait faire, dix-sept ans plus tard, comme il l'avait dit dès l'année 1833.
Voilà le don immortel que, dans sa largesse, le génie de Balzac a fait aux femmes et à l'humanité. Il a multiplié, sinon la joie humaine, du moins la conscience de cette joie. Il a osé afîranchirun sentiment qui doutait de lui-même. Il a célébré, ennobli, excusé si l'on veut, bien des heures chères, celles où les rayons du soleil couchant prolongent la chute exquise du jour.
Cette leçon, c'est encore dans la rue des Marais-Saint-Germain qu'il la recueillit.
Il la recueillit de la bouche et des lèvres de la femme qui, dans le silence de la nuit, dans la solitude des jardins environnants, quand l'atelier s'était tu, confiait au jeune homme attentif et inapaisé le secret de la vie, et lui versait, goutte à goutte, le philtre dont elle voulait savourer encore les suprêmes délices.
Cette femme qui eut une si grande influence sur les premières années de Balzac, cette Madame de Berny dont la figure nous apparut, pour la première fois, dans l'ombre de l'atelier d'imprimerie, qui était-elle? d'où venait-elle? quelles leçons, quels exemples, quels sentiments sa maturité attentive devait-elle déposer dans l'âme neuve de son jeune ami?
Nous sommes en mesure de répondre à ces questions. Une ligne, inscrite dans le grimoire du dossier de Balzac imprimeur, nous a mis sur la voie. Peu à peu, toute une suite d'événements et de circonstances inattendues et vraiment extraordinaires s'est développée devant nous.
Dans un des actes où M,ne de Berny intervient pour essayer de sauver Balzac en train de se ruiner, son nom de jeune fille est donné tout entier. Elle s'appelait Laure-Louise-Antoinette Hinner1.