‹ La jeunesse de BalzacChapitre 43 sur 155 · Voir Appendice Vil, pièce n · texte numérisé non relu

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Elle marcha beaucoup mieux; car le jeune associé de Laurent devint un négociant des plus distingués. C'était un homme actif, vigilant, ingénieux, élève pratique du Saint-Simonisme. Il s'installa rue Visconti et donna à la fonderie de caractères une vive impulsion. En 1840 (le 12 avril), il racheta la part de Laurent et étendit encore ses affaires.

L'ancienne fonderie de Balzac devint ainsi, assez rapidement, un des établissements les plus importants de Paris. Alexandre de Berny fut un des organisateurs des caisses de retraite ouvrière et il institua, l'un des premiers, après Leclaire, la participation du personnel aux bénéfices. Il mérita le beau nom de philanthrope. Il mourut en 1882, entouré de l'estime universelle1.

La maison existe toujours; elle est dirigée, actuellement, par un homme de haute distinction, M. Charles Tuleu, « enfant d'élection » d'Alexandre de Berny, d'après les principes

1. Voir la notice intitulée : De Berny. Appréciation de son œuvre. Paris, rue Visconti, 17, près le Palais des Beaux-Arts, 1882, in-4° (avec un portrait d'Alexandre de Berny, gravé sur bois par Huyot d'après Petot). Cette notice, dédiée « A la mémoire d'Alexandre de Berny » et signée « son enfant d'élection, Ch. Tuleu », contient, après un avertissement signé : Les Collaborateurs de M. de Berny, une introduction signée de même, des renseignements sur la caisse et les comptes de l'atelier, et des « Jugements portés sur l'œuvre de M. de Berny », extraits de divers journaux-

de celui qui a déterminé son succès ; elle est en pleine prospérité.

Balzac la quittait l'oreille basse, accablé du fardeau de ses dettes où figurent, en première ligne, les 45000 francs avancés par les siens et les autres 45000 francs dus à Mme de Berny-

Sa sœur, Mmc Surville, dit que la famille de Balzac eut tort de ne pas le soutenir plus longtemps et que, si Ton eût persévéré, il se fût enrichi comme le firent ses successeurs. Rien n'est plus douteux. Il n'avait pas l'esprit des affaires... Quoi qu'il en soit, pour avoir un riche imprimeur de plus, nous aurions eu un admirable romancier de moins. La destinée était plus sage que tous les calculs.

Balzac, après cette courte expérience, se sentait libéré. Aussitôt qu'il le put, — c'est-à-dire bien avantl'arrangement définitif de février 1829, — il s'enfuit.

Dès le lor septembre, — quinze jours après la crise, — il écrivait au général baron de Pommereul, vieil ami de la famille: « Ce que beaucoup de personnes pouvaient prévoir et ce que j'ai craint moi-même en commençant et soutenant avec courage un établissement dont les proportions avaient quelque chose de colossal (voilà bien l'imaginatif !) est enfin arrivé. J'ai été précipité, non sans les prévisions de ma con-

science, de ma petite fortune... Depuis un mois, je travaille à des ouvrages historiques du plus haut intérêt et j'espère, qu'à défaut d'un talent tout à fait problématique chez moi, les mœurs nationales me porteront peut-être bonheur (il avait conçu le plan des Chouans.) Ma première pensée a été pour vous et j'avais résolu d'aller vous demander asile pour une vingtaine de jours... Un lit de sangle et un seul matelas, une table, pourvu qu'elle soit comme les quadrupèdes et non invalide, une chaise et un toit sont tout ce que je réclame1... » Le général

1. Voir Balzac en Bretagne, pp. 10-12. — Voici une autre lettre de Balzac au général de Pommereul que nous a communiquée M. Th. Janvrais :

Fonderie de Laurent, Balzac et Barbier, rue des Marais-S.-G.,

Politypie. Paris, ce 23 octobre 1827.

Gravure.

sur acier, cuivre,

bois, etc.

Général, j'ai recours à vous pour l'affaire dont j'ai eu l'honneur de vous parler pendant votre séjour à Paris.

J'avais cru un moment avoir placé les 2750 fr. dont je vous avais parlé ; mais la personne est tombée très dangereusement malade et je n'irai pas lui parler de longtemps de ce placement bien qu'elle me l'ait promis avant sa maladie.

L'affaire dont il s'agit est toute simple, c'est le placement de la somme de 2750 fr. à 6 0/0 pour le terme moyen de deux années — et cette somme est représentée entre les mains du prêteur par des effets de portefeuille de pareille somme, garantis par 3 signatures dont la mienne.

Et pour plus grande sûreté, lorsque les effets seront à trois

lui répondit : « Votre chambre vous attend ; venez vite. »

Et c'est alors que les Pommereul virent arriver, dans le vieux château de Fougères, le gros garçon joufflu et jovial, qui, à peine débarqué, illumina la maison de son rire opulent et de ses prodigieuses gasconnades.

Il avait laissé Paris et la débâfcle derrière lui; il n'y pensait plus. Il était tout à la rédaction de

mois de leur échéance, je les reprendrai moi-même comme argent escompte balancé.

Si vous pouviez me trouver dans le pays de Fougères quelqu'un à qui ce placement pourrait convenir, vous me rendriez un très grand service, car cet argent ne sera pas de trop pour ma fin d'année. Je ne sais, mais je me figure que Madame votre mère pourra peut-être me rendre ce service, il serait, je vous assure, sans péril, et serait immense pour moi.

Au surplus, je me repose entièrement sur l'intérêt que vous avez la bonté de me porter et dont je suis sincèrement reconnaissant, pour essayer de me mener cette négociation à bien.

Vous excuserez, j'espère, Général, la franchise avec laquelle je ne crains pas de vous demander ce service.

Quant aux livres que vous avez confiés à ma garde, et sur la vente desquels vous vous en êtes remis à mes soins, je vous dirai que j'ai déjà vu bien des libraires et que tous m'ont promis de venir chez moi ; mais aucun n'est encore venu.

Je ne doute pas que chacun d'entr'eux qui tiennent ce genre de livres n'attende le placement certain avant de venir les chercher chez moi — si ceci nous mène un peu loin, d'un autre côté ils seront achetés plus cher.

Voulez-vous avoir la bonté de présenter mes respects à Madame votre mère et mes hommages à Madame de Pommereul, et garder pour vous, Général, les témoignages de ma sincère et amicale reconnaissance.

Je suis, avec respect, votre dévoué serviteur.

H. Balzac

Suscriplion de la lettre : Monsieur le Général, baron de Pommereul, Fougères (Ille-et-Vilaine).

ce romandes Chouans, la première assise de la Comédie humaine, et où il peignait d'abord ces soldats de la cause royaliste, dont les confidences de l'amie lui avaient appris à connaître la grandeur.

Mais, s'il essayaitde se détacher du passé, le passé s'attachait à lui. Partout, à Fougères d'abord et ensuite à Paris, au milieu de ses travaux, tout le long d'une vie désormais serve, le poids mort du passé l'entrava. Ces deux années s'imposèrent à son existence. Jusqu'à la fin, sa dette le tint à la gorge.

C'est un drame poignant, — qui contient une terrible leçon : « Du travail, toujours du travail, écrit-il dix ans après, quand il est déjà devenu, comme il le disait, un « maréchal des lettres » ; des nuits embrasées succèdent à des nuits embrasées1 !... De quelque côté queje me tourne, je ne vois que difficultés, travaux, espoir inutile. Je n'ai même pas la ressource des deux ans à Diodati2 sur le lac de Genève, car je suis, maintenant, trop vieilli dans le travail pour en mourir et qui voudrait m'y aider? Je suis comme un oiseau en cage, qui s'est heurté à tous les barreaux; il reste immobile sur un

1. Lettres à l'Étrangère, p. 269 (lettre XCV1I, 11 août 1835).

2. La villa Diodati, habitée jadis par lord Byron, est située à Cologny, sur le lac de Genève, non loin du Pré-1'Evêque.

bâton et une main blanche a étendu au-dessus le réseau vert qui lui défend de se casser la tête...1. »

Et toujours, toujours cette plainte, ce cri de détresse. Toujours la dette. Toujours l'argent, toujours la lutte. Il fut, toute sa vie, le forçat évadé de la rue des Marais; il traîna le boulet jusqu'à la fin.

Il avait eu un faux départ; il avait mal pris et mal appris la vie : « il n'avait jamais eu que la moitié du tout. » Il chercha toujours l'autre moitié qui lui échappa toujours.

Passionné de la femme, il manqua la femme. La première gorgée qu'il avait savourée, avec ses troublantes délices, lui laissa l'amertume à la gorge. Il ne fut jamais jeune. Il garda toujours la blessure secrète. L'expérience lui était venue trop tôt. Il l'avait subie trop tôt... Trop tôt pour son bonheur, sinon pour son génie. Car, ici encore, la leçon de la vie, désastreuse pour l'homme, fut féconde pour l'écrivain.

« il faut blesser la vigne pour qu'elle produise, » disait, un jour, un vieux vigneron du Médoc qui taillait le bois, le rognait de près et maniait le sécateur avec rudesse. Balzac répan-

1. Collection Lovenjoul, ms. A 301, fol. 479 v°. — Lettres à l'Étrangère, p. 478 (lettre CXXXVII, 20 mai 1838).

dit, tout le long de son œuvre, la sève de sa jeunesse navrée.

Lui qui avait tant besoin de luxe, d'amour et de gloire, il courut en désespéré après la forlune, la femme et la renommée. Tout lui fut disputé.

Après les quatorze années de la première intimité, il ne rencontra plus, sur sa route, que ces passions littéraires où la vanité insinue son froid calcul. Il éparpilla sa vie entre les diverses « inconnues » qui se prirent à l'hameçon de sa gloire. Il partagea l'illusion de ces fils de leurs œuvres qui cherchent, dans la femme, un ennoblissement. Il se consuma dans cette autre recherche.

Enfin, il crut avoir trouvé. Mmc de Berny déclinait. Elle allait bientôt mourir. Il fit alors, par correspondance d'abord, la connaissance de cette Polonaise, noble, jeune, belle, qui devint la Béatrice lointaine de ce grand imaginatif d'amour. Il l'attendit dix-sept ans, traversant l'Europe pour la rencontrer un jour. Au bout de huit ans, le mari mourut.

Balzac avait eu, alors, un de ces avertissements qui bouleversaient son âme superstitieuse : « Laissez-moi vous dire, écrit-il à Mme Hanska, une petite superstition qui a fait sur moi la plus grande impression. Le 1er novem-

bre [1841], j'ai perdu l'un des deux boutons de chemise que m'avait donnés madame de Berny et que je mettais un jour, et les vôtres le lendemain. Ayant perdu cela, je n'ai plus mis que les vôtres, et cette petite chose de hazard m'a troublé à un point que vous imaginerez quand je vous dirai que ma mère et tous ceux qui me connaissent s'en sont aperçus. J'ai dit : « Il y a là quelque avis du ciel1 ! »

Le 10 novembre, le mari de « l'Etrangère » mourut.

Mme Hanska était libre. Pour Balzac, c'était tout le passé enterré, le bonheur possible, le repos entrevu. C'était l'amour avec la fortune et la gloire. La vie lui devenait-elle indulgente2?

La destinée se joua, une fois de plus, de son rêve. Par une intuition vraiment extraordinaire, il avait eu la vision de ce que devait être sa fin. . . , si triste.

En 1845, cinq ans avant sa mort, il terminait les Petites Misères de la Vie Conjugalepav ces paroles prophétiques : « Qui n'a pas entendu, dans sa

1. Collection Lovenjoul, ms. A 301, fol. 553 v°. — Lettres à l'Étrangère, p. 573 (lettre CLVI, 5 janvier 1842).

2. Le mariage d'Honoré de Balzac avec Mma de Hanska fut célébré, dans l'église Sainte-Barbe de Berditchef, le 14 mars 1850. Voir Œuvres complètes, t. XXIV, Correspondance, p. 650-651 (lettres CCCLXXVI et CCCLXXVII à M™- de Balzac mère et à Mme Laure Surville). M de Hanski était mort le 10 novembre

vie, un opéra italien quelconque?... Vous avez dû, dès lors, remarquer l'abus musical du mot felichittà prodigué par le poète et par les chœurs, à l'heure où tout le monde s'élance hors de sa loge ou quitte sa stalle. Affreuse image de la vie. On en sort au moment où l'on entend la felichittà...1. »

Après tant de peines, il croyait trouver le bonheur. Il ne trouva que le dégoût et la mort. Il partit et quitta la salle, au moment où, autour de lui, le chœur entonnait à tue-tête : felichittà.

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