‹ La jeunesse de BalzacChapitre 54 sur 155 · En tête de ce brouillon, trois lignes raturées · texte numérisé non relu

En tête de ce brouillon, trois lignes raturées

manière évidente que vous ne m'aimez pas? et je ne peux pas m'en plaindre car votre tenue dérive précisément de ce qui est en question, savoir que vous ne m'aimez pas, et il est philosophiquement impossible qu'une femme qui n'aime pas se conduise comme une femme qui aime. — Or, vous dites que je ne vous trouverais jamais qu'entourée de vos enfans.

Vous calculez si mon attachement pourra durer un an ou plus.

Vous croyez qu'il est facile de savoir mon secret et que vos lettres peuvent être lues par tout le monde.

Vous parlez des choses les plus charmantes avec une négligence et vous y attachez aussi peu d'importance que s'il s'agissait du sultan Saladin. Et vous ne voyez pas que ce peu d'importance serait une raison pour ne pas faire le malheur d'un ami pour si peu de chose. Si peu de chose vaut bien une amitié constante.

Sont-ce là des griefs, car je ne veux vous rappeler que ceux-là, dont un seul suffirait pour m'éclairer, si je n'étais pas sous le charme.

Grand Dieu, si j'étais femme, que j'eusse quarante-cinq ans, et que je fusse encore jolie, ah, comme je me serais conduite autrement que vous.

J'aurais d'abord tâché de deviner quel caractère avait l'homme qui m'adorait (songez qu'il ne s'agit que de moi femme) et, selon ce caractère, j'aurais ou pris en plaisantant tout ce qu'il m'aurait dit, et s'il avait persévéré, j'aurais entouré ma défaite de tout le charme d'une bonhomie sans prétention, ou

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plutôt, je l'aurais, je crois, sincèrement aimé, quand ce n'aurait été que par reconnaissance, et ne calculant rien, parce que jamais l'amour n'a connu Barème; je me serais livrée à ce sentiment, en tâchant d'y retrouver, quant à moi, les délices du premier âge, ses innocentes illusions, ses naïvetés et tous ses charmans privilèges.

Je vous ai dit que j'avais fait un thème pour ma vie que ma jeune imagination a été étourdie. Voyant dans le puits, elle a cru y voir la tête de la déesse qui s'y cache ; peut être n'a-t-elle vu que la sienne propre.

Enfin, elle a cru que le plaisir était le seul texte à suivre, le seul chanvre dont on doit faire sa toile.

Elle a dirigé toutes ses forces de ce côté, elle y a mis son bonheur, et, à la première tentative, elle échoue, et elle échoue devant une charmante personne qui pense comme elle!

Quel triste gage pour l'avenir, que d'espérances renversées, surtout quand j'ai la présomption de croire qu'auprès de la plus jolie et de la plus fière des femmes j'en aurais assez fait pour être mille fois plus heureux.

Quel problème pour moi qu'une femme qui retrouve, dans le commencement de son automne, des jours aussi beaux que ceux de l'été, qu'une femme1 d'esprit qui juge le monde tel qu'il est, se refuse à cueillir la pomme qui perdit nos premiers parens.

Mais peut-être je m'abuse; il se peut que j'aye plus de torts que vous ; ayez moins de torts que je

1. Membre de phrase bifïé : « Convaincue que le plaisir et les amours sont les seules.... *

ne vous en donne, et que j'en aie plus de mon côté. Je conviens que la dernière chose à laquelle je ressemble, c'est à un amoureux, je n'en ai ni le ton, ni les manières, je n'ai ni grâces, ni hardiesse, rien d'agressif, en un mot je suis comme ces jeunes fîllesquiparaissentgauches, sottes, timides, douces, et qui cachent sous ce voile un feu qui, une fois qu'il aura franchi les cendres qui le couvrent, dévorera le foyer et la maison, et tout!

Au surplus, jamais je ne peindrais mieux mon caractère qu'il n'a été dépeint par un grand homme. Relisez les Confessions et vous l'y trouvez tout au long. Je ne vous dis pas cela par amour propre, mais parce que cela est la vérité pure, et que je ne suis pas le seul placé dans la catégorie de ce caractère-là.

Vous ferez ce que vous voudrez, tout ce que vous ferez sera bien. Mais de grâce, ne m'en voulez pas de mes gaucheries, car si je voulais vous détailler ce que j'aurais dû faire, vous verriez que je n'ignore pas mes torts.

[Villeparisis, ... 1822.]

Il faut avouer que le hasard, que l'on est convenu d'appeler Dieu, fut bien bizarre quand, en me refusant le don de la parole, il m'accorda, par surcroît, une triple dose de timidité.

Ne serait-ce pas plutôt un bienfait que d'avoir posé tant de barrières autour d'une passion fougueuse et qui règne en souveraine, car toutes les autres semblent lui faire leur cour?

Sans tout cela je vous aurais dit de vive voix que, jeune et partant présomptueux, et vous ayant observé qu'un mot de vous serait pour moi la plus grande faveur, j'avais déjà regardé votre lettre comme un de mes fétiches et son contenu comme un gage inespéré qui m'entraînait à vous aller achever les réticences que vous m'avez reprochées, car j'avoue à ma honte que l'amour propre m'interprète ce passage de votre lettre.

Vous me ferez plaisir de venir me voir. J'ai congé. Je pourrai caus[er] plus à l'aise. Vous me comprendrez.

Ma timidité et quelque chose de plus que la mélancolie m'ont ressaisi, lorsque je vous vis entourée de vos enfans, alors je vous ai comprise, j'abdiquai l'espérance, la parole expira sur mes lèvres et mes sentimens se réfugièrent dans le plus profond de mon cœur en voyant que cette invitation ressemblait aux feux follets qui égarent le voyageur1.

1. Cette phrase, rayée par Balzac dans ce brouillon de lettre, a été utilisée en partie dans une autre. Voir p. 179 : « Il doit donc s'arrêter, mais avant.de faire un pas en arrière, qu'il lui soit permis de se faire comprendre à son tour.

« Entre deux personnes qui coïncident dans leurs idées philosophiques et qui s'élèvent à une certaine hauteur, je pense que le langage vulgaire doit être banni, et sans parler de martyre, de chaînes, de feux, d'ardeurs, de flammes, etc. »

Autre brouillon : « ... Entre deux personnes qui ont quelque coïncidence dans les idées philosophiques et qui s'élèvent à

Il doit donc s'arrêter mais avant de faire un pas en arrière et de quitter cette main pleine de fleurs qu'il crut pr lui, qu'il lui soit permis de dire à son compagnon d'un instant :

Adieu! ... Je t'aimais!... Mais ne me retournaije pas souvent?

Adieu!... le peu de route que nous avons fait ensemble a fait naître en moi plus que de l'amour. Un moment j'ai cru... !

Si tu as donc compris mes regards, à ta rencontre pourquoi m'avoir laissé thésauriser d'immenses désirs inapaisés. Si tu ne les vis pas, sache...

Adieu, je t'aimais et vais [continuer] dans la vie mais combien de fois me retournerais-je jusqu'à ce que je ne puisse que te perdre de vue. Adieu donc! et alors encore chercherai-je à te revoir. Il fît quelques pas, il se retourna et dit : tu ne réponds rien?

Ainsi je ne vous verrai plus, cependant sachez une chose que tel[le] soit la nature du service que vous réclamiez de moi, hors de vous voir et de vous parler, comptez que vous ne trouverez jamais de génie de fée plus prompt et plus obéissant pour vous, je tâcherai de reculer les limites de mon pouvoir.

Il est encore une chose qu'il faut que vous appreniez, c'est que votre plus grand charme, c'est que je ne vous crois pas heureuse, et que je fuis les

une certaine hauteur, qu'il me soit permis de rejetter ce langage vulgaire et banal de flammes, de chaînes, d'ardeurs, de feux et pour vous dire tout simplement que je vous aime.... •>

heureux; mon âme a toujours eu un secret penchant à s'épanouir avec les affligés.

Encore un mot. Je relis pour la cinquième fois votre lettre, vous y avez l'air embarrassée et je ne suppose pas que vous puissiez l'être. Soit que vous teniez à moi, soit que vous n'y teniez plus, à mon tour je pourrais dire : « Expliquez-moi quelles sont, hors le mépris, les raisons que vous allégueriez pour ne pas condescendre à mes désirs.

Advienne que pourra. Je dépose à cet endroit de ma lettre toute mon âme et toutes mes pensées,

que les vôtres s'y

dont le cœur est plein

de trésors ' mes sentiments.

Adieu, trois fois adieu. Votre souvenir sera pour moi comme celui de la terre natale.

[Villeparisis, ... 1822.]

Vous voir! J'y renonce à jamais, le voyageur s'est retourné, c'est pour toujours, il ne cherchera même pas maintenant à regardera la place où vous fûtes. Pourquoi?

Je vais tout expliquer, mais je parle pour la dernière fois; et je serai diffus. Vous me pardonnerez en songeant que c'est un adieu, et un adieu semblable à celui d'un mourant à ses amis. Et que de

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