Mots illisibles
choses à dire! Je pourrais presque mettre là : ceci est mon testament1.
La première fois que je vous vis, il s'est....
Entre deux personnes qui coïncident dans leurs idées philosophiques, et qui s'élèvent à une certaine hauteur, je pense que l'on doit banir ce langage vulgaire, destiné à combler le vuide des idées. Ainsi créant pour la morale une espèce d'algèbre, je vais tâcher de vous rendre mes sentimens sous une expression simple et pour ainsi dire formulique.
Ainsi, dédaignant la poésie, le sentiment, ce genre dont on revêt ses paroles, je vous crois assez forte pour voir les idées à nu; traitons de l'amour. Et il n'existe que deux sentimens qui méritent ce nom : celui des mères pour leurs enfans et celui que la nature a posé chez nous comme principe conservateur.
Ainsi, quand j'ai dit : je vous aime, voilà ce que cela signifie.
La première fois que je vous vis, mes sens furent émus, et mon imagination s'alluma jusqu'au point de vous croire une perfection, je ne sais laquelle, mais enfin, imbu de cette idée, je fis abstraction de tout le reste, et ne vis en vous que cette seule chose.
1. Après cette phrase, les sept lignes suivantes raturées par Balzac : « Je commencerai par vous apprendre à vous connaître vous-même et je vous rehausserai à vos propres yeux, car remarquez que je suis le seul juge de l'effet que vous avez produit sur moi.
« Du premier moment que je vous vis, je logeai dans ma tête l'idée d'une certaine perfection indépendante et des formes et d.... »
Cette idée première a reçu depuis un développement immense, c'est-à-dire qu'autour de ce désir premier se sont groupés une foule d'autres désirs, qui forment maintenant chez moi une masse, et cette passion ne voyant qu'un but y rattache tout et justifie tout. Ainsi vos 45 ans n'existent pas pour moi, ou si je les apperçois un moment, je les regarde comme une preuve de la force de ma passion, puisqu'à votre compte ils devraient en rompre le charme. Semblable à l'herbe avec laquelle les nègres cassent le fer, ainsi votre esprit, vos manières, votre accent, votre œil, votre pied enfin, que sais-je? la moindre chose de vous est pour moi un phénomène !
Comment en suis-je venu à ce point? C'est par l'habitude, par le train qu'a pris ma pensée de toujours vous environner, enfin parce que vous voyant sans cesse, sans cesse ce désir se réveille et a pris une intensité qui me subjugue, et c'est une chose réelle puisque j'ai vu depuis trois mois des jolies femmes, des jeunes femmes, des femmes spirituelles, enfin des Laïs et que rien de tout cela ne m'a fait émettre un désir et que ' depuis 6 mois je ne pense qu'à vous; il ne dépend pas de moi de ne pas le faire, parce que je ne suis pas libre.
Ainsi votre âge, qui vous rendrait ridicule à mes yeux si vraiment je ne vous aimais pas, est au contraire un lien2, une chose piquante qui, par sa
1. Ce membre de phrase a été rayé sur le brouillon: vous ne serez pas pour moi un passe lems puisque c'est une passion réelle.
2. Phrase supprimée : « Ne craignez jamais que je vous le reproche.... »
bizarrerie et son contraste avec les idées ordinaires, m'attache.
Mais que vous soyez bien ou mal, laide ou jolie, cela ne vous regarde pas, et ce sont les seuls rapports que vous n'avez pas osé empêcher : la tendresse que vous pfrisez], sur laquelle vous basez bien faussement l'amour, car l'amour n'est qu'une espèce de tendresse. C'est moi qui suis le seul juge de votre beauté; telle chose que vous dira votre miroir, mon imagination le démentira1 toujours parce que tant que je vous aimerai, et lorsque, devenue plus âgée, cet amour aura cessé, l'amitié qui lui succédera n'a point de visage et est toute incorporelle.
Mais pour, dans ce moment, n'avoir que de l'amitié, je ne saurais, cela m'est impossible et voilà pourquoi je ne puis plus vous voir, puisque vous rejettez mon hommage.
Mais j'entends que vous allez vous récrier et dire : « la morale, les mœurs, je deviendrais méprisable! »
J'ai honte de vous établir le contraire, car c'est croire que vous n'êtes pas capable de vous le prouver à vous-même. Si vous m'aimiez, ce serait déjà fait. Au total, raison de sage froid[eur]. Ou vous avez des principes philosophiques, ou vous n'en avez pas !
Si vous les avez tels que je les suppose, la conséquence est que nous mourons tout entiers, qu'il n'y a ni vice ni vertus, ni enfer, ni paradis, et que
1. Phrase biffée : « Et je vous assure que vous m'apparaissez toujours charmante. »
la seule chose qui doive nous intéresser, c'est cet axiome : prends le plus de plaisir que tu pourras.
Si tels ne sont pas vos principes, je pourrais alors [me] contenter de vous citer l'exemple de tous les tems passés, mais voici le seul raisonnement] que je vous expose : nuire à un autre est un crime. Ce crime est le mien. Mais cet autre ne m'était pas ami primitivement, ou, en d'autres termes, est-ce ma faute si la société est assise sur des bases contraires à la nature? Au reste, la preuve que l'homme a réfléchi depuis longtems à cela, et que je ne suis pas le premier, c'est qu'il y a des moyens de ne nuire à personne.
Et qu'est-ce que je vous demande? Rien, si ce n'est la permission de vous aimer sans que vous vous en fâchiez.
Quant au mépris, je suis, je l'avoue, dans le plus grand étonnement sur cet article. Avez-vous bien pesé ce qu'il voulait dire? Il signifie que vous m'estimez bien peu en pensant qu'en vous donnant à moi vous seriez avilie, tandis que, dans mon idée, je crois que nous en serions en quelque sorte honorés l'un et l'autre. Quant au reste de l'univers, je le regarde comme un néant. Si je savais pouvoir être jamais coupable du crime de mésestimer ce que j'aime, cela seul suffirait pour abréger ma vie, déjà si chancelante.
En vous disant ce que je pensais c'est me mettre dans la nécessité de ne plus vous revoir, car je vous avoue que je n'ai pas été une minute auprès de vous, sans en être tourmenté, et en avoir le cerveau troublé. Ce délit que vous me reprochez est
une conséquence de mon ivresse. Vous trouvez ces termes trop forts peut-être, ils ne le sont pas assez. Ce que j'ai ressenti ce matin en vous voyant entrer me l'a prouvé, mais ce qui m'a prouvé que je ne dois plus vous voir, c'est la négligence avec laquelle vous m'avez jeté votre lettre!
' [Villeparisis, ... 1822.]
Quand je ne vous vois pas, faut-il que je vous écrive? Telle est la tournure de mon esprit qu'il m'est impossible de ne plus penser à vous. Il n'y a plus pour moi dans le monde qu'une idée, il me semble, et mon imagination caresse cette idée avec ardeur, avec complaisance même, il me semble qu'il n'y a plus qu'une chose qui s'interpose entre nous, c'est que vous avez aimé1.
En effet, je crois que, quant à vous paraître ridicule à vous même, vous seriez assez grande, si
1. Le brouillon de cette lettre est écrit sur le revers d'une page commencée, et effacée du roman : Clotilde de Lusignan.
En tète de ce brouillon, onze lignes raturées par Balzac, dont les cinq premières ne peuvent se lire; les six dernières sont les suivantes :
« Si je ne vous vois pas, il faut que je vous écrive, car telle est la tournure de mon esprit que je ne puis pas m'empêcher do penser à vous.
« Je songe sans cesse à ces murs d'airain que vous élevez entre nous, et mon imagination se plaît à les détruire. Vous avez aimé, vous avez connu l'amour, et vous ne compatis[sez pas], n'avez auc[une pitié?], ne voulez pas jetter un gâteau.... »
vous m'aimiez, pour vous sacrifier. Quant à perdre aux yeux du monde votre lustre et n'avoir plus le droit de parler morale, pour que cette raison existât, il faudrait supposer que le secret de nos cœurs fut divulgué. Et par qui?... Ce mot seul est une réponse assez forte. Je ne vois plus que votre fierté de prétendre que, recevant ce que vous ne pouvez donner, vous vous trouveriez rabaissée.
J'avoue que cette hauteur de sentiment, que je n'ai découverte que récemment, m'a plus encore charmé que tout le reste, et je ne sais si ce n'est pas un nouveau chaînon que vous avez forgé.
Mais qu'ai-je à prétendre sur ce qui n'existe plus que dans le souvenir? Vous n'êtes comptable que du reste de votre vie, et le passé n'appartient à personne. Pour moi comme pour vous, vous n'existez que de ce matin. La vie est un vaste polype qui meurt et se renouvelle à chaque minute.
Ainsi, cet amour antérieur n'est rien et, pour peu que vous réfléchissiez, vous verrez mille exemples de grandes passions, de passions véritables, nées dans l'automne de la vie après la fougue de désirs qu'amène le printemps. Ainsi, je ne vois point d'obstacles et il est une perspective sur laquelle je jette toujours ma vue \
t. Les lignes qui suivent ont été biffées : « Car il est dans la nature qu'un homme qui chemine tristement dans un champ regarde avec plaisir un bocage enchanteur [qui]
Négligemment étale De beaux tapis de fleurs Que l'amante du beau Céphale A couvert de ses pleurs,
Je crois que toute éloignée que vous soyez de vous y
J'attribue, Madame, à ce que j'appelle vos défaus la manière bizarre dont je vois les choses.
Quand on regarde à travers un prisme, il est tout simple que les couleurs soient plus vives, les rayons en sont séparés, et l'on voit mille choses là où d'autres ne voient qu'une lumière tout unie l.
Votre premier défaut est une amabilité pleine de tant de g[râce].
[Villeparisis, ... 1822.]
Les deux lignes que vous m'avez fait l'honneur d'écrire sur l'enveloppe de mon livre sont susceptibles de trop d'interprétations pour que je ne doive pas choisir celle qui m'est défavorable : vous en avez agi comme avec les traîtres, que l'on pend après s'en être servis. On ne les remercie même pas de s'être avilis1.
Dans toute autre circonstance, Madame, deux mots de vous m'auraient paru la faveur la plus précieuse. M'ayant presque entraîné à me donner un tort, il eût été généreux de m'en consoler. Mais j'ai le droit de vous écrire de même que l'accusé se défend ; en effet, n'est-ce pas se mépriser soi-même
reposer, n'est-ce donc rien qu'un ami fidèle sur lequel on a tous les droits que la nature peut donner sur un être.... »
1. Autre passage rayé : « Il vous est bien facile de plaisanter. N'est-ce pas votre premier défaut. »