Louise-Alexandrine de Berny
3. Augusti ne-Jeanne-Antoinette de Berny, née le 10 avril 1797.
que pour faire ma cour à ton E., et déjà l'on dit qu'un mariage se prépare. Certes, si j'étais en ce momentde fortune à me marier, je n'hésiterais pas. Mais si, par un bavardage commun entre les gens, un mot en tombait dans l'oreille d'E., bien que je ne sois pas de tournure ni de nature à rien faire naître dans le cœur, on ne pourrait pas s'empêcher d'y penser, et ce serait déjà de trop.
Il ne résulte pas de cela qu'il ne faille pas nous revoir, mais je veux venir peu à peu moins souvent, te regarder moins en leur présence, être plus affectueux avec elles, ne pas s'enfuir quand elles viennent, et, quant à nos charmans tête à tête, ah! Laure, je crois que nous pouvons bien les trouver sans que personne n'en sache rien. Ah, la jeune fille timide et fière de Vevei savait trouver des chalets à Job, savoyard; Héro, la nuit, éclairait le détroit que traversait Léandre et les nombreuses allégories des métamorphoses de la fable prouvent qu'il n'existe point d'obstacles pour ceux qui aiment et
toujours ' à faire de l'impossible une
idée qui ne représente rien.
Forte de ma promesse, ma mère ne cesse de parler de mon voyage de Bayeux comme d'une chose certaine, oh pourquoi la ligne que tu écriras le samedi soir ne vient-elle pas le matin, je n'irais pas à Bayeux. Mais, puis je n'irai pas là.... ma vie est ici, que dis-je même, non c'est l'idée contraire, puisque j'ai promis mon suicide.
Ne pourrai-je encore vivre et vous écrire une
\. Mots illisibles.
lettre froide et sans vous dire que je vous aime et que vous êtes mon unique pensée et la somme totale de mon bonheur.
B[ayeux], 30 j[uillet 1822.]
Je n'ose vous dire que vous m'attristez en ne mettant plus de fleurs dans vos lettres. Mon eau de P[ortugal] est finie, et sans mon Chénier, je serais sans amulette, je n'ai pour toute ressource que de trouver dans les anciennes fleurs une odeur disparue.
Pourquoi tout cela? Je serais fort embarrassé d'en donner une raison, car, à présent, je ne veux plus rien m'expliquer, je ne le peux plus. Je vais revenir, dans une huitaine je pars.
En vérité, et je vous écris dans la sincérité de mon cœur, je ne vois pas de quel droit je troublerais votre bonheur pour un reste d'existence que je crois qu'il n'est au pouvoir de personne d'embellir. Il y a des êtres qui naissent malheureusement, je suis de ce nombre. C'est persuadé de cette évidence que je vous écris.
J'ai vu avec plaisir que vous avez reconquis votre libre arbitre, j'en suis joyeux plutôt pour vous que pour moi. Oui, L[aure], je vous en supplie, maintenant que vous êtes maîtresse, persuadez bien à ceux qui me haïssent que je ne mérite ce sentiment d'aucune créature, car, maintenant que vous
êtes libre de me voir, de me recevoir, que je le suis, et qu'aucune force ne peut m'empêcher de vous voir, j'y renonce de plein gré, si ce sacrifice assure le bonheur de quelqu'un et le vôtre par conséquent.
Il n'entre dans cette détermination aucun motif que l'on puisse incriminer, elle m'est dictée par le sentiment de non-valeur que j'ai de moi-même. Je suis trop peu, ma vie intellectuelle est trop peu de chose, pour que je blesse seulement un insecte pour la récréer. Oui, je crois m'être abusé sur moimême, je me suis en outre abusé sur la vie. Je dois désormais rester dans l'ombre et y végéter.
Je m'applaudis en quelque sorte d'être sorti de mon néant, puisque cela vous a fait connaître à quel point vous êtes aimée. Ceux qui vous aiment doivent seuls connaître l'étendue de ce sacrifice volontaire, et, pour peu qu'il y ait encore une étincelle de générosité dans le monde, on doit s'en étonner et m'en savoir gré. Content désormais de vivre dans votre cœur, si j'y tiens la place que je vous donne dans le mien, je me nourrirai de souvenirs, d'illusions, de rêves, et ma vie sera toute imaginative, ainsi qu'elle l'était déjà en partie.
S'il y a de grands inconvéniens à dévorer l'avenir en l'enrichissant de tous les trésors de la perfection et du bonheur, on gagne d'oublier le présent et pour les momens de mélancolie qui arrivent, lorsque les yeux se dessillent et que le dormeur casse les porcelaines de sa boutique ou que le pot de lait tombe, on a eu des heures charmantes où l'on vit double. C'est ainsi que, riche
dans la pauvreté, savant dans l'ignorance, entouré de créations brillantes, couronné de roses imaginaires, imitant Lafontaine dans son insouciance et ses rêves, j'espère compenser pendant le peu de minutes qui me restent, tout ce qui me fuit, tout ce que mes mains débiles ne peuvent pas saisir. Heureux que je suis de pouvoir me dire que je n'ai jamais fait le mal et que je n'ai nui à personne. Inapperçu sur la terre, et c'est un de mes plus grands chagrins, j'aurai vécu comme les millions d'ignorés qui sont passés comme s'ils n'avaient jamais été.
Au milieu de ces illusions, filles élégantes d'une imagination trop mobile, il y aura une étoile fixe, toujours brillante, qui me servira de boussole, ce sera vous, mon aimable amie ; sans cesse présente, jamais oubliée, vous êtes sûre de vivre autant que moi. Par une bizarrerie du sort, c'est ainsi que prêt à revenir, je vous fais des adieux. Si vous avez souhaité de me voir guéri, j'en aurai toute l'apparence. Nous remettrons donc à un autre tems toutes les douceurs d'une tendre amitié, et ce sera lorsque vous serez tout à fait comme Mlle de R., que notre intimité ne choquera plus personne. J'espère qu'alors* vous n'aurez plus à souffrir de l'humeur de personne et j'aurai la satisfaction de savoir que de ma peine est sorti le bonheur d'autrui.
Lorsqu'on est médiocre, qu'on n'a pour tout bien qu'une âme sans fiel et sans levain, on doit se faire justice; la médiocrité de moyens ne donne point de grandes jouissances, et faute de ce pouvoir de distribuer les grandes émotions et de répandre les trésors de la renommée, du talent, des grandeurs,
c'est obligation de retirer son cœur de la scène, car il ne faut leurrer personne. Il y a la même friponnerie morale que lorsqu'on vante une maison qui croule. Les avantages du génie et les privilèges des grands hommes sont les seules choses qu'il soit impossible d'usurper. Un nain ne peut pas lever la massue d'Hercule.
J'ai dit que je mourrais de chagrin le jour que je reconnaîtrais que mes espérances sont impossibles à réaliser. Quoique je n'aye encore rien fait, je pressens que ce jour approche. Je serai victime de ma propre imagination. Aussi, L[aure], je vous conjure de ne point vous attacher à moi, je vous supplie de rompre tout lien. Vous vous éviterez des peines, c'est déjà beaucoup trop que vous m'ayez vu et que vous ayez pris de moi une idée avantageuse. Je puis la mériter sous le rapport des qualités précordiales, certes, et c'est peut-être un reste de présomption évanouie. Certes, je crois être bon, mais voilà tout. Croire autre chose et continuer à me voir, c'est semer le chagrin. Ne me devenez pas mère ; ce sera bien assez que la mienne s'afflige.
Je vous ai dévoilé l'intérieur de ma pensée; c'est une fois pour toujours. Ce que je viens de promettre je le tiendrai, lorsque, de votre part, vous l'aurez accepté. Je ne vous reparlerai plus de mon chagrin et je tâcherai, d'ici au 10 d'août, de conquérir une écorce joyeuse et une figure supportable.
Ce ciel de la Normandie est froid, l'azur en est terne, je commence à m'y trouver mal à Taise et je me blase sur tout ce que j'y fais. Grand Dieu, que de mauvaises choses j'y ai faites ! C'est à reculer.
Au surplus, que m'importe, puisque tout m'est indifférent.
Vous ne me parlez pas de votre maison, de ce que vous faites, dites, comment vous vivez. Promenez-vous, allez-vous dans cette prairie, dans ce potager que je vois si souvent? Gomment ces dlles vont-elles? quelles parties, quelles fêtes? S'asseoit-on sur ces bancs, franchit-on cette haie normande? Le piano, le chant est-il abandonné. Vous ne m'avez pas seulement dit où l'on a placé les deux sépias de Mlle J....
Je ne vous ai pas raconté mon voyage de Cherbourg, qui, certes, est bien digne d'une belle lettre, je dis belle, par les travaux dont il serait parlé. Ces travaux sont la plus belle conquête des hommes, le nec plus ultra des constructions humaines, et jamais les Romains n'ont rien fait d'aussi étonnant. Les pyramides d'Egypte ne sont pas si colossales, pour l'art et pour l'exécution. Enfin, l'esprit et l'œil sont tellement étonnés des proportions gigantesques de ces admirables projets que, lorsqu'on revient de là, rien n'est plus saillant. On ne trouve plus de difficultés, parce que l'on a construit une autre échelle de comparaison pour l'impossible. L'audacieux génie qui a osé promettre au génie d'alors1 de réaliser de pareilles conceptions, mourra sans récolter le laurier qui lui appartient : M. Cachin, l'Homère, le Newton, le Dante de l'architecture*, n'est connu que des savans et ce nom, qui