‹ La jeunesse de BalzacChapitre 61 sur 155 · Mots illisibles · texte numérisé non relu

Mots illisibles

Vas, ma lettre! parais avec toutes les grâces du matin, compagnes de la rosée!

Que de choses j'ai à dire! Je commencerai par demander pardon d'....

Malgré tout le charme du moment d'hier, il m'en reste un souvenir mêlé de quelque peine, et la première c'est que vous avez pu penser, chère Laure, que n'ayant pas prononcé une seule fois ce nom chéri, je méprisais cette douce attention, cette faveur grande et légère tout à la fois ; une de vos paroles me l'a faitappercevoir. Mais comment vous exprimer l'espèce de crainte qui me retenait? Vous étiez encore imposante pour moi, je n'ose me livrer à tout mon délire de tête de peur de vous déplaire, et dire Laure sans dire : je t'aime, me semble une hérésie en fait d'amour.

Cette crainte de déplaire, cette ligne de respect, ce sont des barrières, et jamais cerf n'a couru entre deux grilles!

0 Laure, quelle mauvaise grâce l'on a à répéter sans cesse les mêmes vœux et les mêmes paroles, surtout lorsqu'on se voit refusé!

Un homme qui nous aurait apperçus hier aurait bien pu dire : « ou ce sont deux sots ou deux amoureux ». Puisque vous n'avez pas honte de me laisser mendier, je devrais garder l'effronterie des pauvres; mais je serai le plus généreux, et je jure de rester

à compter d'aujourd'hui, huit jours, huit grands jours tout entiers, sans t'exprimer un seul de mes désirs, puisqu'ils troublent ta tranquillité!

J'ai cru voir, hier, que tu regardais comme un grand sacrifice que de m'écouter pendant un instant1!

[Villeparisis, lundi matin 1822.]

Que d'amour!... J'en devrais être fier: je le suis, si je veux être franc, mais j'ai honte de moi. Jamais mon bonheur, si j'en ai goûté, n'a chagriné personne! Eh, ce serait aujourd'hui que, vil égoïste, je détruirais celui d'un être dont la douleur vue pendant une seconde me ferait lui sauter au cou, et lui dire : Pardonnez moi, j'étais un méchant, et c'est à moi seul à souffrir.

Si vous veillez, si vous souffrez, apprenez que je souffre et que je veille, qu'hier au soir j'ai été au martyre, que j'avais la fièvre comme toute la journée, qu'enfin au comble du bonheur, ce bonheur m'assassine, parce qu'il doit affliger un être qui vaut mille fois plus que moi2. Et vous l'auriez aimé à la longue.

1. Au verso de ce brouillon, une multiplication et une division de la main de Balzac.

2. Balzac avait d'abord commencé cette lettre par ces divers débuts :

« Par quels accens vous remercier! Hélas, ce ne sera ni de joie, ni de chagrin!... Oh si, du chagrin.... »

[Villeparisis, ... 1822.]

Si vous êtes fidèle au seul entraînement qui vous ait dominée, si vous n'avez été la conquête que d'un seul homme, vous n'aurez rien à vous reprocher. Sinon, je crois qu'il n'y aurait pas de terme pour qualifier votre crime.

Rayons de notre dictionnaire le mot d'amitié. Vous ne me serez jamais indifférente, mais, aussi, vous ne pouvez pas être mon amie et je ne peux, je ne dois pas être votre ami.

Je vous laisse en deviner les motifs.

Je ne veux pas vous dire le parti que je prends parmi les trois, les seuls à prendre, car, vous l'expliquer serait une véritable vengeance, et un levain de peine que je vous léguerais.

Leibnitz prétend que toute la masse idéale est coordonnée dans la nature et que cette chaîne commence au plus insensible jusqu'au plus sensible; il dit que les marbres, par cela même qu'ils naissent et croissent, ont des idées, mais extraordinairement confuses. Je serai marbre, passif dans la vie. Celui qui se blessera contre moi me maudira,

« J'ai plus que. »

Par quels accens vous peindrais-je. »

« Quels accens ferais-je entendre!... Vous êtes navrée et je le suis plus que vous.... »

« J'étais à.... »

« Il faudrait être né tigre.... »

celui qui, fatigué, viendra s'asseoir me bénira. Si l'on me polit et que l'on me mette au haut d'une colonne pour ornement, j'y resterai; si l'on m'employe à la construction d'une étable, j'y resterai, également insensible aux injures et aux bienfaits. Adieu, mon rôle commence.

[Villeparisis, ... 1822.]

Oui, Laure, reste brillante ! Je n'examine point si l'on doit tenir sa promesse, si de tels retards ne sont pas des folies, si.... Je n'ai pas le courage d'en écrire davantage.

Adieu, reste brillante, te dis-je.

Mais rien ne m'empêchera d'être à la grille à dix heures et d'y rester en mémoire de celle qui devait l'ouvrir, en souvenir des délices que j'y devais trouver.

Il sera beau d'y être sans espoir.

[Villeparisis, ... 1822.]

0 Laure, c'est au milieu d'une nuit pleine de toi, au sein de son silence et poursuivi par le souvenir de tes baisers délirans, que je t'écris, et

quelles idées puis-je avoir? tu les as toutes emportées. Oui, mou âme toute entière s'est attachée à la tienne, et tu ne marcheras désormais qu'avec moi.

Oh, je suis environné d'un prestige tendrement enchanteur et magique; je ne vois que le banc, je ne sens que ta douce pression, et les fleurs qui sont devant moi, toutes desséchées qu'elles soient, conservent une odeur enivrante.

Tu témoignes des craintes et tu les exprimes d'un ton déchirant pour mon cœur. Hélas! je suis sûr maintenant de ce que je jurais, car tes baisers n'ont rien changé.... Oh, si, je suis changé, je t'aime à la folie1!

[Villeparisis, ... 1822.] Ma pauvre maman,

La joie que j'avais en vous quittant était une joie affectée. Aussitôt que je vous ai perdue de vue, la tristesse m'a envahi, et j'ai regagné le banc chéri, où je suis resté une grosse heure, veuf, passif, mo-

1. En tête de ce brouillon, Balzac avait d'abord écrit : « O Laure, c'est au sein de la nuit, du fonds de son silence et p.... » Au verso du feuillet sur lequel il est écrit, on lit : « Madame Vaillant, soyez à la maison rue Porte foin mercredi », puis, au-dessous, également de sa main : « Ce n'est pas l'affaire d'un moment que de... » et : « Y a-t-il au monde quelque chose de plus ridicule qu'un.... •>

rose. Heureusement que vous ne m'avez pas vu.

Il faut que ce chagrin soit quelque chose de réel, puisque le souvenir de tes tendres caresses ne l'allège pas. En rentrant, cette pauvre Commin1 riait à gorge déployée, en lisant Jean-Louis, et me dit avec son franc sourire :

— « Ah, M', ce livre est bien amusant.

En tout autre moment, ce mot m'aurait ému autant à cause du plaisir que je procurais à un être qui joue sur le bord de la tombe, que comme jouissance d'amour propre. Mon cœur était comme moi. Tout avait un aspect décoloré, terne. Le sourire de bonne Majman] m'a déplu, la voix de mon père n'avait plus d'attrait, et j'ai lu le journal les larmes dans les yeux.

[Villeparisis, 9 (?) mai 1822]

Oui, Laure, je ne partirai d'ici que jeudi soir [16 mai], ce serait par trop cruel de se refuser à revoir le banc pour la dernière fois. Mais j'espère que mercredi soir je te verrai à ton retour de Paris et que je te reconduirai.

Hélas! il est une prière que j'ose faire, si toutes fois, elle est facile à exaucer. Dimanche 12 [mai], ma mère ne sera plus à Paris, j'y reste seul, c'est

1. La mère Commin, V Iris messagère de Balzac à sa sœur (voir la Correspondance), qui lui portait les lettres de sa famille, en 1810-1820, rue Lesdiguières. [S. L.]

la surveille de mon départ. Sous le prétexte de faire sortir tes enfans, enfin que sais-je? ne pourraistu t'y trouver? Songe, Laure, que ce n'est qu'une prière, un vœu.

Quant à notre correspondance, l'asile dernier où se réfugieront mes pensées, et où se déployera mon cœur, je crois que nous ne saurions prendre trop de précaution. Ainsi, j'écrirai de Bayeux de manière à ce que tous les mercredis il se trouve à Paris, au bureau restant, une lettre adressée à Madame Laure; elle sera sous envellope, pour qu'on ne puisse reconnaître qu'elle vient de Bayeux. Et toi, Laure, tu auras soin que tous les mêmes mercredis, il parte de Paris une lettre pour ton fidèle ami, qu'elle ne soit jamais mise à la poste d'ici. Voici l'adresse : M". H. chez Mr. S. rue Teinture, à Bayeux1. Si je puis donner des ordres, je vous prescris que vous fassiez écrire l'adresse de l'ami, mais je veux que les lettres soient écrites menu serré et sans blanc.

J'espère que mercredi soir j'aurai un flacon, celui que j'achève, car assez ancien, reste, puisqu'il ne peut me servir. Tous ces détails, ces apprêts ressemblent aux dernières dispositions des mourans. Ah! si j'avais un testament à faire, il serait contenu dans ces simples paroles : « Aime moi toujours, que je sois toujours présent à ta pensée, que, du fond de mon exil, si cet espoir se fonde, je puisse me dire: Il est dans l'univers, à tel endroit, un être à qui je suis cher et qui pense fidèlement à

1. Monsieur Honoré, chez M. Surville, rue Teinture, à Bayeux.

moi, que ma pensée se rencontre avec la sienne, de même que mon imagination l'entoure ». Ce lien voltige sur mes pas et ces angéliques douceurs n'ont rien qui puisse, hélas, faire rougir la vertu. Oh Laure! j'aurai fait plus que bien des hommes! Sans être J. Chr. j'ai fait mieux que lui. Que m'en reviendra-t-il? Plus de regrets que de jouissances morales. N'importe, le fatal voyage est tellement décidé que ma mère n'en parle que comme si j'étais déjà en route. Le moyen de reculer? Grandite1 mère m'aurait mal[me]né, je m'y suis résolu. N'importe, il le faut, je le dois, plutôt pour toi que pour moi, et sache, Laure, que ce n'est qu'à cause de toi que je vais à Bayeux, que si je vais là précipitamment, que j'abandonne tout ce qui me retenait ici : Clotilde* à moitié imprimée, affaires, et, ce qui est pis, ta présence, ta douce présence, et les douceurs et les plaisirs suaves qui en découlaient, il faut dire adieu à tout! et, quand je reviendrai, peutêtre auras-tu changé! Ton frère ne saura jamais l'étendue de mon sacrifice, non seulement par rapport à la violence de ma passion mais à l'avenir des obligations sacrées en jeu que je trahis3.

1. M. de Lovenjoul a écrit en note de la copie de cette lettre : Sa grand'mère.

2. Clotilde de Lusignan, ou le Beau juif. Paris, Hubert, 1822, 4 vol. in-12.

3. L'autographe de ce brouillon fut écrit au moment où Balzac composait Wann-Chlore. Il porte la trace de différents essais d'orthographe pour ce nom. [S. L.]

Wann-Chlore, écrit en 1822, n'a paru qu'en 1825.

[Villeparisis, ... 1822.]

Ah, ma chère Laure, ne nous abusons plus; les pleurs qui roulaient dans tes yeux, la souffrance qui se déployait sur ton visage, et le combat intérieur dont les vestiges apparaissaient dans ta noble conduite, prouvent que je te serais odieux si je ne tenais pas à ma promesse. De combien s'en est-il peu fallu que je la violasse, et si la douleur infernale que je ressentais et que je t'ai cachée avait duré, je fusse devenu criminel.

Oh, maintenant, je vais mettre autant de soins à te taire combien je t'aime, que j'ai mis de recherches à le faire voir; je couvrirai mon âme, chagrine et navrée, de la robe brillante de la joie, j'abaisserai mes paupières, je voilerai ma pensée, j'amortirai le feu de mes expressions; je tâcherai d'être égal, simple, pur, tranquille comme un ami.

Voyons, prenons-en l'allure, et commençons par te gronder, te gronder toi seule, car, sans l'indulgence, il n'est point de vertu, et, me dispensant alors d'interroger ta vie passée, et de jeter le blâme sur celui qui veut t'etre toujours cher, et qui, s'il me connaissait, ne m'en voudrait jamais, occuponsnous du présent et de l'avenir.

Notre conscience ne nous reproche rien, et nous pouvons regarder en arrière sans rougir; quanta l'avenir il est entre les mains du hazard. Mais ce

à quoi nous devons prendre garde, Laure, c'est aux apparences, qui, jusqu'ici, je dois le dire, nous condamment entièrement et réfléchis que, vertueux, c'est un grand malheur que d'être signalés comme des criminels ; bien que notre propre cœur nous console, on n'en reste pas moins accablé; et criminels, c'est un devoir, même une sorte de vertu, de taire la faute aux yeux du monde. Il est peu de ces âmes grandes et nobles, qui disent avec l'Evangile : « Ce n'est pas à moi de jetter les premières pierres. » On ne voit que gens occupés à en ramasser!

Je crois que nous ne pouvons pas nous dissimuler que l'œil perçant des jeunes filles nous devine. Je ne sais, mais jamais je ne puis regarder ton E ' sans qu'elle rougisse et que sa figure ne dise quelque chose que je ne saurais exprimer. Quant à A*, le dédain et une foule d'autres sentimens percent maintenant. J.3nous a depuis longtems compris, et toutes no[usJ entourent d'une masse de sentimens qu'elles ne cachent plus. Une indiscrétion qui leur révélerait que je viens en leur absence justifierait leurs soupçons, et tout cela retomberait sur nos têtes chastes et pures.

J'espère que dans ces observations tu ne verras que l'attention d'un ami qui ne craint que pour toi, car rien de fâcheux n'en résulte pour ma personne.

Il y a plus. Le bruit court que je ne suis si assidu

1. M. de Lovenjoul, dans la copie qu'il a faite de cette lettre, a mis entre crochets : E[lisa]. Aucune fille de Mme de Berny ne portant ce prénom, nous pensons plutôt qu'il s'agit d'Emmanuelle, née le 28 juin 1806.

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