XXV11I
Plus nous allons et plus je découvre une foule de beautés de sentiment dans toi. C'est le propre
de tout ce qui est véritablement beau d'être fécond à toujours de grandes choses, d'abord inaperçues. Laure, je te l'avoue, la consécration du banc, cette fête d'un amour que nous croyons expirant, le rallume, et loin d'y voir une tombe, ce lieu charmant ne m'est apparu que comme un autel. N'est-ce pas trop soigné pour un sépulcre? Oh, non, qu'il soit à jamais ce qu'il est ! Tombe ou autel, peu importe, pourvu que, dans tout le reste de notre vie, lorsque nos regards tomberont sur cet endroit, ils [nos cœurs] battent un instant à l'unisson. Le souvenir n'a rien de criminel; il embellit la vie présente de tout ce qui charma dans la vie du passé, et le don de la pensée fait quelquefois ainsi vivre au double.
Ne t'ais-je pas dit en voyant ce luxe champêtre : « Quel discours !» A en juger par les émotions que nous donnent de telles actions qui n'ont rien que de tendre et de délicat, que devons-nous penser du sentiment principal qui les dicta? N'est-ce pas folie que de chercher à l'éteindre?
0 Laure! reçois à ce moment tout le témoignage brûlant d'un véritable enthousiasme! Oui!...* je crois que, dans tout le reste de ma vie, personne ne me donnera une fête plus simple et plus magnifique...
Ce muet et délicat hommage a flatté tous les sentimens de mon cœur. Et tu ne serais plus rien pour moi ! Celle qui aime tant n'aurait plus en partage que le sentiment d'un fils?... Non, non, Laure, tu seras en tiers dans toutes mes pensées, et ce sera aussi en ton nom que je ferai tout ce qui me portera à m'élever au-dessus des autres hommes. Je ne
veux plus d'autre devise que ton nom chéri, et je me sens un accroissement de désir de parvenir et de faire en sorte qu'un tel culte de ta part soit justifié. J'en suis fier, et si les Croisés dans la mêlée s'écriaient: « Dieu le veut! » mon cri sera : « Laure l'espère ! » à chaque fois que je me sentirai au fort des travaux qui pourront me donner quelque gloire.
Si tu souffres, Laure, que crois-tu que je ressente, surtout lorsque de pareilles idées empreintes de toute la grâce des amours réveillent cette masse de sentimens, que je crois endormir? Songe donc que l'aspect seul de ta douleur, une larme, emportent mille belles résolutions?
Il y aurait quelque grandeur à nous cacher l'un à l'autre combien nous nous aimons. Il y aurait encore plus de grandeur à persister dans notre amour, je te laisse, ô chérie, cette décision. Aujourd'hui, comme il y. a quatre mois, je te soumets tout mon sort, toutmon être, mon âme, en t'avouant que je n'ai fait que gagner par le contact de la tienne !
Hé quoi, ma Laure, l'âme éloquente et pure du grand Rousseau ne nous a-t-il pas tracé l'immortel tableau de deux femmes idéales, aimant le même homme, et as-tu rien vu de plus généreux et de plus attendrissant que Claire? Oui, mais l'amant de Julie l'ignorait, et, s'il l'eut su!...
Je ne sais ce que Rousseau lui eut fait faire.
Ah laisse-moi t'avouer que mes douleurs me sont douces et que je suis heureux, aussi heureux qu'un homme puisse l'être, en me sentant aimer ainsi. Enfin, en te dédiant tout mon être et t'en fesant
souveraine, je crois n'avoir rien fait en retour. Je te l'envoyé ce baiser d'âme, de cœur, de tout, ce baiser auquel je voudrais rendre le domaine de la pensée! 0 Laure, je t'aime encore plus que le jour de ce premier baiser du banc, et, pour être calme en apparence, mon cœur n'en est pas moins agité.
Suscription : Madame Deligny.
« Le nom de Berny effacé par Balzac a été remplacé par lui par celui inventé de Deligny ». [S. de L.]