FAC-SIMILE DE L'ÉCRITURE DE MADAME DE BERNY
(originaux)
Si vous aviez été gentil, vous m'auriez fait dire hier en m'envoyant la revue, que vous ne seriez pas chez vous à 3h, mais....
Ne voulant pas encore aujourd'hui me faire dire par tous les gens de votre maison que vous n'y êtes pas, je vous prie de me faire dire si je peux, malgré le soleil ou la pluie, maventurer jusqu'à la rue de Cassini à 3 h.
Adieu Didi, on t'aime quand même, on t'aime avec tes colères, avec tes miriades(sic)de caprices, avec tes manques d'usage, avec toutes tes imperfections qu'on aime elles-mêmes, heureuse d'avoir à te les pardonner pour que tu en pardonnes d'autres. On t'aime malgré la corde qui te manque, mais on t'adore pour toutes celles qui font vibrer ton gentil cœur et ta belle âme. Adieu, toi.
Suscription de la lettre: Mr Balzac1.
1. Sur une copie de cette lettre, le vicomte de Lovenjoul a ajouté de sa main l'adresse : Rue de Cassini, à Paris. Balzac a habité la rue Cassini du 1er janvier 1828 à 1835.
Vous me demandiez sur quelle herbe j'avais marché ce matin, sur celle, chéri, qui infuse le bonheur puisqu'elle me conduisait vers toi.
Je suis si accoutumée à vivre avec toi, non pas au jour le jour, mais par minute, que chacune de celles qui me donnent le pouvoir de jouir de ta douce présence est pour moi toute une vie, elle absorbe tout, passé, avenir, tout est en elle. Ainsi, en courant ce matin chez toi, je n'avais d'autre idée que celle-ci, te voir! tes projets de long départ, notre séparation de quatre lieu[es], tout était enveloppé par cette idée : te voir! oui, oui, cette idée fera toujours l'office de ces mouches prévoyantes qui enferment leur ennemi, tel fort qu'il soit, dans une matière qui leur ôte à la fois et la vie et le pouvoir de nuire. 0 que mon âme était bien ce matin près de toi, et si cette disposition eût pu durer un an, un an assise sur cette barre, mon regard sur le tien, me livrant à toute la joyeuseté de l'amoureuse folie, un an m'eut paru à la fois un siècle et une seconde. Chéri, je sens qu'hier j'ai été mise à la diète, j'ai ce soir un impérieux besoin de paroles, aussi je suis si hardie avec ma plume : je suis certaine de mettre tout en œuvre, folie, raison, sagesse, délire sans entendre un cruel et impérieux ta, ta, ta ! pourtant ne va pas croire que je me plaigne de ma soirée, car déjà, ce matin, sur une phrase, je ne sais
quelle guêpe t'a bourdonné à l'oreille, pour que tu ne m'aies pas toute comprise! Toi ne pas me comprendre! 0 quand ce phénomène arrivera on en aura vu d'autres. A propos, j'ai ce matin été fourbe et menteuse, et comme tous les réprouvés de la nature j'ai porté la peine. Je te disais de brûler mes lettres (pour avoir de toi une douceur) (de plus) et ne voilà-t-il [pas] mon félon qui me répond quil me les rendra!... je n'en veux pas, méchant, et je ne veux plus entendre cette phrase, car elle n'est pas dictée par ton cœur. Le serait-elle parla prudence? 0 ami céleste, cher, je t'en dispense. Si je savais qu'on put comprendre l'amour que j'ai pour toi, je le crierais sur les toits, sur les montagnes, en tous lieux, certaine qu'il me couvrirait de gloire, qu'il m'entourerait d'une auréole dont chacun des rayons irait vivifier les cœurs aimant et communiquer aux âmes nobles et grandement tendres une sublime exaltation.
Dispense-toi donc de cette prudence qui, dans ton bec chéri, me semblerait froideur, si nous pouvions comprendre ce sentiment, non tu ne me rendras pas mes lettres et tu ne t'en sépareras pas; quand leur volume te deviendra gênant tu feras ce que j'ai fait pour une partie des tiennes, tu les brûleras, et en garderas les cendres. Le plus mince morceau de papier, qui a eu avec toi quelque contact, n'a jamais été perdu pour ta bien-aimée, j'ai dit une partie de tes lettres, car pour les dernières il ne m'est plus possible de ne les pas conserver intactes. La copie me semblerait faible et les cendres un deuil. Je les lis et relis, elles sont devenues mon
manuel, elles sont si bien l'expression de ta chère et fidèle constance, elles me peignent si bien cette tendresse toujours plus belle, plus active, plus croissante, que,.... ô elles me sont plus chères que je ne saurais dire. — Ce matin j'ai écrit pour toi à Ernest, si tu pouvais réussir à quelque chose ici dans ton pays! je te l'avoue, j'en ai la gracieuse espérance qui vient soudain montrer sa radieuse figure, quand la crainte de ton départ ose montrer son hideux visage, et, suivant ma gentille coutume, ce monstre féminin se trouve aussitôt repoussé par ma déesse favorite. Que ne puis-je la placer près de toi comme j'y suis moi-même? Je ne doute pas que si tu pouvais lui donner la préférence sur cette fripone de mélancolie qui agit pour toi en coquette, elle te suggérerait mille sentimens utiles qui lui servent de cortège.
Mais ici le ta, ta, ta, aurait beau jeu et serait de belle mise, car en vérité je bavarde inutilement, et c'est comme si je te demandais de changer le noir de tes chers yeux en bleu. Pardon, mon doux maître, tenez, je me tais. Voilà un autre volume de Mackensie, lisez et donnez-moi seulement cette main adorée que je ne me lasserai jamais de caresser. Puis, n'ai-je pas une autre douce occupation, celle de contempler ton bien aimé visage? Quand Rousseau mourut, il demanda qu'on le mit à la fenêtre pour jouir une dernière fois de la nature, du soleil; à ma dernière heure je l'imiterai, seulement je suis plus riche, mon soleil et ma nature sont à moi seule! — Je quitte la place pour ne pas tomber dans ma tendresse accoutumée, il faut finir la journée
comme elle a commencé. Ainsi je pense à la gentille manière dont tu me disais « Je t'aime » tout en mettant tes papiers dans ta poche, et heureuse, mille fois heureuse, je te quitte en Renvoyant le sourire du bonheur qui erre en ce moment sur des lèvres où tu déposes souvent tout l'amour et toi. Adieu, adieu, gentil, je te verrai lundi; ô demain ils ne sauraient ni mennuyer,ni me déplaire, ni me chagriner; je te verrai lundi !
Lundi 5 h.
J'avais envie de ne pas t'envoyer ce (sic) rapsodie de redites, mais il doit être mis sous tes yeux puisqu'il a été écrit à cette intention, n'aurais-je pas un plaisir toujours nouveau, toujours plus vif à t'entendre, à te lire sans cesse, et en tout; moi, n'est-il pas toi? Voilà 5 h. ne dois-jeplus t'attendre? ô doux et gentil espoir, venez sur mon cœur, que je vous caresse, montrez-moi mon chéri, mon maître adoré, annoncez-moi sa venue. Si vous voulez que je brûle l'encens sur vos autels, je ne vous fatiguerai pas d'une multitude de vœux indiscrets, un seul et je me tais. Lui et lui, voilà tout. Pour le reste donnez ailleurs à pleines mains, je ne prétends rien de vous ni de votre grand exécuteur, la fortune. — Gentil, le soleil semble d'accord avec mon cœur, il rend aujourd'hui la fraîcheur à la nature, comme notre amour à tout moi; quelque chose me repousse de la terre, une région plus noble semble m'attendre. N'entends-je pas mon ange!
Mardi matin.
Je voudrais qu'il fut au pouvoir de la pensée de t'entourer d'une atmosphère de bonheur, et qu'elle s'infiltre dans toute ta vie avec cette force de désir plein d'amour qui semble planer sur ta tête adorée. 0 toi ! toi céleste cher ! rester en extase, absorbée par mes souvenirs, est tout ce que je puis, comment te dire mon bonheur? il faudrait que tu te connusses, et c'est impossible, impossible que tu saches surtout ce que tu es pour moi. J'aurais souhaité, dans un rêve plein de folie, être aimée à la manière du ciel, ce souhait aurait eu un entier accomplissement, que je n'aurais rien obtenu, en comparant ces bienfaits aux tiens. 0 que puis-je faire? où trouver la force, le pouvoir, tout ce que je voudrais, tout ce qu'il me faudrait pour payer tant d'amour ! ma soirée d'hier fait à elle seule dix siècles, et tu pouvais penser à ce que je puis devenir? et, mon
sort, quand un jour pourrait être un obstacle
à tes projets, à tes désirs, à tes volontés? Non, chéri, marche, fort de ta conscience à mon égard, tu ne me dois rien, tu ne me devras jamais rien, je serai toujours en reste. Mes souvenirs seront plus beaux, plus riches que toutes les réalités de la terre ! à toi salut, honneur, amour! Aujourd'hui comme toujours, quelle que soit ta conduite à mon égard, riche par mes trésors de jadis, je dirai toujours inclinée devant toi : Salut, honneur, amour! ! Juge
alors ce que doit éprouver mon cœur aimant, quand je pense qu'un être a pu s'interposer entre ta confiance et ce cœur? Si ma vie n'était toute prise par mon reconnaissant amour, je ne sais ce que je pourrais te dire, mais elle ne suffit pas à te remercier, comment saurait-elle trouver des mots pour un autre emploi? Cependant, je dis à mon ami que plus je m'étonne de la richesse de cœur de mon chéri, et plus aussi j'ai peine à penser qu'il ait pu promettre de cacher quelque chose à celle qu'il adore avec une force inconnue à ce monde de misère, car enfin, cette promesse n'en détruisaitelle pas une plus sacrée quoiqu'émise seulement par le cœur d'une confiance à l'épreuve de tout? Eh bien, mon noble maître, je m'incline devant cette peine de cœur que le sort nous a envoyée comme pour nous faire raser la terre en passant au-dessus d'elle, et je dis nous, car mon cœur ne peut souffrir seul. Ne sommes-nous pas à deux en tout et pour tout, ou, bien mieux, ne sommes-nous pas à un? Tu reviendras jeudi, je ne sortirai pas, dans l'espoir de te voir. Te voir! soif inextinguible, et qui semble renaître à mesure qu'on croit l'appaiser ! Adieu, adieu! ange de bonheur et d'amour, adieu.
Si tu as encore mon avant dernière lettre, je te prie de la relire. Si tu avais jamais éprouvé dans ta vie une minute des souffrances que j'ai ressenties
depuis hier, tu n'aurais pas été si durement et inutilement cruel. Quant à ton exclamation sur les femmes, je la comprends à peine, mais si tu veux un cœur qui puisse à la fois t'aimer comme un Dieu, et se séparer du tien sans souffrir, c'est une nouvelle pierre philosophale, digne d'un injuste égoïste.
Il faut, malgré toutes tes rigueurs, ne pas te laisser un espoir que tu aurais le déplaisir de voir déçu, la pauvre minette est recluse.
Puisque tu vois Janvier ce matin, arrange notre affaire comme tu le voulais d'abord, il me sera indifférent d'y paraître en nom. Cependant, j'aurais eu du plaisir à ce que nos intérêts ne fussent pas séparés, cela eut été un brin ajouté à la gerbe qu'il me faudra glaner bientôt1.
Suscription de la lettre : Mr Balzac.
Dimanche [1828.]
Salut à mon chéri avec l'aube matinale, cette aube qui aura pénétré dans son regard comme mon souvenir dans son âme, salut à mon doux maître. Source de ma vie, ô toi ange gracieux, si jamais tu
1. Peut-être s'agit-il ici de l'acte, daté du 3 février 1828, et où Madame de Berny paraît en nom, pour la première fois, dans les affaires de Balzac. Voir ci-dessus, p. 103 et Appendice VII, pièce n° 73.
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m'as donné douleurs, tu n'étais alors que l'effet dune cause étrangère, car tout ce qui me vient de toi m'est charme et bonheur, ô reçois avec amour les remercîments que je t'envoie pour notre journée d'hier. Celle-là aussi tiendra sa place dans nos tendres annales ; me lever dans l'espoir de te voir ! tattendre ! te voir ! ! ô te voir, sentir notre chère chambre purifiée par ta douce présence des contacts étrangers ! T'y entendre dire que tu y es heureux! ô chère et pure moitié de ma vie, en ce moment je verse des larmes, mais elles sont de bonheur. — Sortir pour aller te chercher, t'attendre, te retrouver, dans ces doux instants, mon cœur équivalait à mille. Notre dîner, ces gracieuses actions du cœur qui se transforment en plaisirs de l'âme, tout est là, comme aussi tes souffrances. O parles m'en, ne me laisse rien ignorer, si tu veux que je vive, et ton dernier adieu, ô chéri, j'oserai dire qu'il faut être nous, pour sentir, pour bien sentir ce que m'a fait éprouver ce doux retour vers moi dans un moment où cette triste idée « Je vais être longtems sans le voir » s'était déjà emparée de toute ma pensée. Mes gants d'hier seront l'objet de mon culte, l'un a touché ton cher bras, l'autre a reçu ce délicieux baiser d'adieu. — Pauvre cher! faut-il te dire que je t'aime??
Lundi.
Mon chéri, la nature ne permet donc pas un certain orgueil, car après des efforts au-dessus d'elle, elle semble se retirer au loin, et vous abandonnera
toute votre misère. En ce moment, ô mon bienaimé, je suis toute faiblesse, ta lettre qui est devenue mon pain quotidien, tous les sentimens qu'elle renferme et dans lesquels je me balance avec amour la main sur lesyeux, tes regards toujours les mêmes, ton départ, et cet épuisement qu'a dû causer le cruel sacrifice auquel je m'étais condamnée, tout, pauvre cher, en ce moment semble excuser ma faiblesse, et je te demande grâce, puisque je suis obligée de me l'accorder moi-même. Si tu étais ici, ô situ étais là sur ce canapé, à cette sainte place, j'irais près de toi, je prendrais ta main chérie, par un regard je verserais toute mon âme sur la tienne, et je te dirais : « Chère et tendre créature, rends à notre amour chaste sa pureté, rends la paix à mon cœur, le calme à mon âme, à ma pensée toute sa noblesse, tout s'est terni depuis trois mois, viens, ami, te retremper au feu de tant de sentimens que nous seuls entre tous, avons unis, fais-en jaillir une lumière céleste ; bientôt elle aura consumé de légers fantômes qui, nés du néant, retourneront sans peine à leur faible origine, puis, me rappelant cette triste phrase prononcée par ta bouche chérie : « Gomment veux-tu, ma L[aure], que je me retire tout à coup ? puis-jene pas payer ma dette à une personne qui semble tout m'offrir, etc., etc.? » et découvrant ainsi la crainte que tu as de déplaire à la D[uchesse] 1 crainte que tu dois puiser dans la bonté de ton cœur, je te demanderais comment cette même bonté de cœur ne te parle pas bien