‹ La jeunesse de BalzacChapitre 74 sur 155 · Voir la note de la lettre IX, p · texte numérisé non relu

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voile pour la remorquer. Oh oui, ami, je t'aime trop vraiment pour ne pas désirer ce mariage qui assurerait si bien ton avenir, et de toutes manières, car il te donnerait la facilité de faire tes beaux ouvrages à ton aise ; et, chéri, tant que je verrai ton existence si précaire, je ne serai pas tranquille, l'inquiétude que tu me donnes rend mon cœur presque docile, et cependant si tu étais là en ce moment, oh chéri ! par ce beau temps, par cette chaleur qui ne doit pas laisser facilement travailler, qu'un petit brin d'amour nous irait bien ? et comme nous aurions l'art d'en tirer un beau parti? Minet, il me semble que tu es là, dans cette grande chambre propre et commode. Oh, comme je te rends au centuple tous les beaux et riches bouquets que tu te plais à m'envoyer ! comme je les effeuille avec amour, que de caresses je te prodigue, pour une seule de leurs parcelles? Chéri adoré, à quand donc la belle réalité d'un si doux rêve? Oui, mon cœur a bien vite répondu au tien, quand nous reverronsnous? il te faut moi, ange céleste, et toi, combien tu me manques. — Tiens, ce que je t'écrivais l'autre jour sur la conversation est une niaiserie, nous conversons si bien sans rien dire ! puis, tes contradictions, telles grandes qu'elles soient parfois, vont encore mieux à mon âme que l'approbation des autres, comme aussi je pense que, pour toi, cette âme compense pour toi de mille manières ce qui peut manquer à mon esprit.

Enfin, c'est un fait, nous nous manquons cruellement quand une affligeante distance vient se mettre entre nos voix, entre nos regards, entre nos doux

serrements de mains ; tu travailles donc beaucoup ? Cependant, par cette chaleur, prends garde. Je dirai comme jadis un jeune et gracieux Chéri : « Allez, portez ma lettre et portez à mon ami toutes les joies de la terre, toutes les délices du cœur! »

[Mercredi] 18 [juillet 1832.]

Alex[andreJ vient de partir pour Clamecy où il a affaire, et je l'avais chargé d'une lettre pour toi, afin qu'elle t'arrivât plutôt (sic) ; je t'y exprimais toutes mes inquiétudes sur ton sort, elles ont été vives et cruelles; oh chéri, dix longs jours sans te lire ! c'est trop pour ma tendresse.

J'ai enfin reçu ta lettre du 13, et j'ai repris celle que je t'envoyais et dont plus de la moitié ne signifiait plus rien.

Te voilà donc encore bien plus loin de moi1. Oh mon Dieu, comme cette nouvelle m'attriste; elle me fait l'effet d'une seconde séparation ; qu'avais-tu donc besoin de ce nouvel éloignement, de ce surcroît de dépenses ? pauvre ami ! ton imagination se croit toujours mieux là où tu n'es pas ; craignais-tu qu'on ne courût jusqu'à Sache pour t'y arrêter? quelle crainte chimérique etpanique! Enfin, te voilà

1. Balzac venait d'arriver à Angoulême chez M. et Mme Carraud, lorsqu'il reçut cette lettre. M. Carraud avait été nommé, en juillet, inspecteur de la poudrerie d'Angoulème.

près d'une de tes amies ; je l'en félicite, dans le nombre des aspirantes, c'en est toujours une heureuse. Elle fera bien dejouirpleinement du bonheur que lui donnera ta présence, car dans ce monde il est rare et court ; puisses-tu te trouver bien dans ce nouveau séjour ami, et y être assez inspiré pour faire une belle œuvre! — Je me hâtais de t'écrire, pour t'informer de mon départ de Bazarnes, car ton silence me donnait, entr'autres pensées, celle de t'y voir arriver. Cependant je savais que ta gêne était un obstacle au voyage, mais je savais aussi que notre tendresse n'a pas toujours su calculer avec nos bourses. Enfin après m'être bien fatigué l'àme à craindre quelques malheurs, je la raffraîchissais par l'espoir de te voir arriver. Maintenant je suis tranquille, tu te portes bien et tu voyages, oui, tu voyages mais c'est au loin, et pourquoi faire? cela, je l'ignore, il eût été bien difficile que tu vinsses ici c'est vrai, tout ce qui touche à ma tendresse pour toi est hérissé de difficultés. — Ecoute, ami, puisque te voilà de nouveau près de Mde C[arraud] je désire que tu me réhabilites dans son esprit, ce désir va peut-être te paraître une petitesse, et je ne chercherai pas à m'expliquer si tu auras tort ou raison, mais ce que je sais, c'est que je craindrais également et des parures étrangères et des travestissemens difformes ; par les lettres que j'ai lues de Mde Qarraud], j'ai jugé l'opinion qu'on lui a donnée de moi ; dans toutes ses offres de tendresse, il y a plus que du sentiment, il y a de la pitié. On voit qu'elle souffre en te croyant uni à un être indigne de toi. Chéri, sois certain que je ne me

trompe pas, jamais pour juger ces choses-là, un homme n'aura la vue d'une femme. Cependant, c'est si visible que je t'ai souvent su mauvais gré, je te l'avoue, d'avoir laissé peser sur moi, sur ta chérie, un jugement indigne d'elle et de toi, toi parfois si bavard, toi si communicatif. Rougirais-tu donc d'avouer ta tendresse? Si tu avais pu avoir l'ombre de cette pensée, sans reprendre à l'instant ta liberté, je ne t'estimerais pas. Ne viens pas, pour t'excuser, me dire que la délicatesse te deffend de me compromettre, chéri. A cet égard toute ta famille s'est si mal conduite envers moi, qu'elle ne t'a laissé d'autre moyen pour mettre mon honneur à couvert, que celui d'avouer noblement ton chaste et pUr sentiment, et d'inspirer alors pour la femme qui t'adore un genre de respect dont elle aurait été plus fîère que de celui perdu. — Mais tout perdre à la fois, c'est trop !

Mon bien aimé, j'ai eu plus d'une fois à souffrir par toi à ce sujet-là; va, mon gentil, ton amour est bien grand, mais rappelle-toi ce que je t'écrivais naguère sur les compensations ; puis, serre-moi sur ton cœur aimant.

Je pars d'ici le 24, c'est-à-dire mardi prochain. Antoine me force à partir plutôt (sic) que je ne l'aurais voulu. Peut-être laisserai-je Laure, et peutêtre la viendrai-je reprendre, mais ce ne sera pas sans t'avoir vu, après être restée à P[aris] le temps nécessaire pour mes affaires. J'irais passer à la Boulonière1 le temps que tu resteras à Angoulême.

1. La véritable orthographe du nom de cette propriété est : La Bouleaunière. Ce pavillon, qui appartenait à Armand-Marie

Puis je reviendrai à P[aris] quand tu y reviendras, car il faut que je te voie, puis, je reviendrai ici prendre Laure ; je demeurerai à P[aris] rue de Crébillon 5, dans le petit appartement d'Alex[andre]. Ainsi jusqu'à nouvel ordre, envoie-moi mes lettres à cette adresse.

Sois tranquille sur le paquet que tu m'envoies. Si j'étais partie d'ici lorsqu'il arrivera, on me le fera passer de suite à Paris. — Je serai contente de lire et relire cette dernière œuvre; m'occuper de tout ce qui est toi me charmera toujours, mon ange aimé, je suis si triste que mon cœur en est muet, ainsi, pour cette fois, fais ce qui t'arrive souvent, comprends-le sans qu'il s'exprime. — Sais-tu que j'aime mieux te savoir près d'une femme raisonnable et à laquelle je suppose une belle âme, que près de certaines folles, égoïstes, et au jugement faux, qui, par un malheur de ta destinée, ont plus d'influence sur toi que qui que ce soit. Mais la folie est plus attrayante que la raison, et, poëte, il faut que tu en subisses toutes les conséquences. Par exemple, tes opinions en politique n'ont commencé à prendre un autre port que depuis les longues et interminables conversations de la Dssed'Abr[antès].LeMet|ternich] y assistait probablement toujours, lui ou son ombre. — Que ta vanité d'homme ne s'effarouche pas chéri, aucun de vous, même le plus supérieur, ne peut échapper à l'influence féminine, et la plus heu-

de Berny, est situé au hameau de Hulay, commune de Grezsur-Loing, canton de Nemours, à environ 4 kilomètres de cette ville. Voir Y Intermédiaire des Chercheurs et Curieux, t. XXVII, col. 486, 701, et t. XXVIII, col. 606.

reuse d'entre nous à ce mauvais jeu est celle qui attaque à dessein votre côté foible. — Ici permetsmoi un hélas ! car j'aurais voulu voir mon idole placée sur un des plus beaux piédestals qui jamais ait soutenu grandeur humaine, mais mon âme réprouvera toujours celui sur lequel tu veux te hisser, mon pauvre cher, et cette âme ne se trompe pas sur la valeur des choses, elle devine les lieux où se trouve le beau. Comme Cassandre j'ennuie, peut-être, par mes répétitions, quoique je m'attende à ce qu'elles aient le même sort que les siennes, mais ma tendresse vraie est aussi courageuse que sincère.

En relisant ma lettre, je m'apperçois que tu pourrais peut-être mal interpréter la phrase à laquelle j'ai mis une croix1, tu pourrais y voir un reproche, et je ne veux pas que tu y sois trompé. Non, mon chéri, elle ne renferme rien qu'un doux regard sur le passé où tant de fois nous avons été plus amoureux que sages

Mais à toi, ami, ah! à toi qui seras toujours un être bien-aimé, à toi dont la chère présence m'apportera toujours joie, plaisir et bonheur, comme l'absence me donnera ennui, tristesse et chagrin, à toi mille tendresses d'âme, le serrement de main le plus confidentiel, et au chéri, mille becs pleins d'amour.

1. La croix dont parle Mme de Berny est placée au milieu de la phrase de cette lettre commençant par : « Cependant, je savais que ta gêne... » et finissant par ces mots: « calculer avec nos bourses ».

[Dimanche] 22 [juillet 1832.]

Je suis si triste, si triste, mon pauvre ami, que j'ai à peine le courage de t'écrire, à toi, pauvre cher, qui ressentiras bien un peu mes chagrins, à toi à qui je ne voudrais donner que joie et bonheur.

Cependant, comme toi, j'ai besoin de verserdans une âme amie les souffrances qui oppressent la mienne, et cet impérieux besoin me rend égoïste pour un moment, oh oui, pour un seul moment, j'espère, car mon âme comprimée reprendra sans doute plus tard son élasticité accoutumée, et alors, ami, quoi qu'elle souffre, j'aurai la force de ne te montrer, comme par le passé, qu'un visage riant. Mais aujourd'hui je suis prise par tous mes soucis, tous mes ennuis, comme une mouche dans une toile d'araignée ; mes pieds manquent de force pour me dégager, et de gentilles ailes qui m'ont si souvent portée dans des régions éthérées sont inhabiles, pliées qu'elles sont elles-mêmes sous le poids de mon cœur !

Ami ! je ne puis tourner en ce moment la vue d'aucun côté sans y voir une douleur, moi qui aurais mis mon bonheur à faire celui de tous les êtres qui m'entourent, et dont le sort est lié au mien, je ne vois que malheureux autour de moi. Mes filles dépérissent l'une après l'autre, faute d'une dot pour les mariera temps, mes fils, excepté Ar[mand], qui a

le bon esprit de se trouver content, sinon heureux, mes fils me reprochent leur existence, chacun à leur manière, Alexfandre] sans amertume, et sans croire m'affecter, Ant[oine] en me disant, avec la vérité que j'ai voulu leur inspirer à tous, les souffrances que son manque de fortune lui donne. Enfin M' de B[erny] malheureux aussi. — Puis, pour le bouquet, toi, chéri, toi, qui n'es pas heureux, toi, qui es inquiet, toi dont peu à peu la vie s'est détachée de la mienne, toi enfin duquel tant de circonstances réunies vont forcer ma vie future à se séparer de la tienne à son tour. S'il n'y a pas là de quoi mettre en poussière une âme telle que la mienne, un cœur tel que le mien, je ne sais où le sort peut chercher de nouvelles douleurs pour ajouter à toutes celles dont il m'écrase.

Je parts (sic) d'ici demain dans la nuit; m'en irai-je donc sans tes épreuves, sans quelques mots consolateurs qui raffraîchissent un instant mon cœur, pour lui rendre ensuite ses mauxplus cuisans. Je ne suis plus maîtresse de ne revenir ici qu'à ma volonté, il a fallu me charger d'y ramener la 2° fille du gal à la fin d'aoust; dans les termes où j'en suis avec lui, je ne pouvais pas refuser, ainsi tu n'auras certes pas fini la Bataille pour cette époque, et garde toi bien de quitter sans la finir, les lieux où tu l'auras commencée. Ainsi nous ne nous reverrons sans doute que vers la fin de 7bre. —

Aussi bien le sort nous force à accomplir un acte qui ne l'aurait été peut-être, de quelque temps encore, à cause de la foiblesse de notre raison,

faut-il le remercier ou lui en vouloir? Je l'ignore, en ce moment ma réflexion est tout à fait nulle, je ne sais que souffrir. Si tu étais là, je cacherais ma tête sur ton cœur pour y déposer mes larmes. — Que d'égoïsme à montrer ainsi ses souffrances à celui qu'on aime. Oh ! pardonne, ami, pardonne mon cœur, et ne t'en prends qu'à ma foiblesse. — Ami, je t'aime!

[Lundi] 25 [juillet 1832.]

Le piéton ne m'a rien apporté de toi, mon chéri, voilà sept jours que je suis sans lettre, ne me laisse pas si longtemps inquiette. Je pars cette nuit et demain je ne serai plus ici quand le piéton emportera ces tristes lignes. Mon bon chéri, en faisantmon paquet, de cruelles pensées sont encore venues se mêler à toutes celles dont je te parlais hier, car je viens de réempaqueter une petite robe coquette, c'est te dire qu'elle était faite dans l'intention de te plaire avec; je l'avais apportée, espérant aller jusqu'à Orléans, où je comptais te donner rendez-vous; car mon goût pour la parure n'est mu que par le désir de te plaire. Donc j'ai serré ma robe sans qu'elle ait été portée, et cette toilette d'été, faite pour toi, aura donc le même sort que celle de cet hiver, que j'avais fait faire aussi avec un plaisir d'enfant, espérant m'en parer à tes chers

côtés, aux Bouffons1 ou ailleurs! Cependant si je m'avisais de me plaindre, le sort ferait bien de me rire au nez, car il m'a donné de si beaux jours par toi jadis, que, quoiqu'il m'envoie maintenant de pénible, je serai toujours en reste avec lui. Adieu, ami, je t'écrirai de Paris, où je te lirai bientôt j'espère. Accepte toutes les tendresses que mon cœur renferme pour le tien, accepte tous mes désirs de me retrouver près de toi, accepte tous mes envois, car, quoique couverts d'un crêpe, ils partent tous d'un cœur à toi et d'une âme qu'à bon droit tu nommes fraternelle. Mille baisers, mille caresses, et entre chacune d'elles un doux et puissant serrement de mains.

« Mardi soir [24 juillet 1832.]

Pourquoi faut-il, chéri, que si heureux par nous, nous soyons si gênés parce qui nous entoure? Quel doux plaisir j'aurais eu à te faire lire à Vil[leparisis] une nouvelle assurance de mon amour, dans ces lieux si chers, si riches en souvenirs, loin du tumulte, au sein d'un repos qui plonge l'âme dans le vague et la méditation, qui la rend si apte à se

1. On donnait autrefois, dans la société élégante, le nom de Bouffes au Théâtre-Italien. Mme de Berny n'aurait-elle pas écrit Bouffons pour Bouffes et ainsi désigné le Théâtre qui, plus tard, s'est appelé Théâtre-Italien?

poser avec charme sur son plus cher objet; comme je serais venue avec joie me montrer tout entière aux regards de mon bien-aimé, dans une lettre chérie en lui peignant avec la vive exaltation que, par lui et pour lui, j'éprouve sans cesse, ce bonheur, cette vie pleine, entière, réelle, cette vie dont parle Chénier, cette vie qui en vaut mille, puis mille encore, et que je tiens de lui; j'aurais cherché à faire naître un instant, à ses yeux, les fleurs qu'en ce moment la nature refuse au vulgaire, en lui chantant sous toutes les formes, dans toutes les modulations, notre doux refrain d'amour, je t'aime! 0 oui, je t'aime! tu es pour moi plus que l'air pour l'oiseau, plus que l'eau pour le poisson, plus que le soleil pour la terre, plus que la nature pour l'âme. En répétant simplement après lui, chéri, je t'aime, je t'adore, j'aurais voulu charmer son oreille, à défaut de l'oiseau printanier, en lui demandant de prendre sa chérie sur son cœur et de faire avec elle une gentille promenade, j'aurais voulu lui faire croire aux plus beaux jours d'été, mais cette douceur m'est refusée, car j'aurais craint que ma lettre n'attirât à mon doux cher quelques pauvres débas, et, par cela, ne lui fut une gêne qui eût troublé son plaisir. Mais sans lettre, je pense bien que tu te seras occupé de celle qui te suit partout, sans cesse, ô chéri. Tu ne peux faire un mouvement sans le sentir, car ma vie est toute en toi, et je respire encore. Un auteur a dit que le bonheur s'engendre toujours et ne se trouve jamais; moi je dirais, mon divin Chérubin, que tu le produis sans cesse; il émane de toi, . comme

l'odeur de la fleur; pour piller T[homas] M[oore] je dirai : « Tu parais, il est là! » 0 oui, c'est à flots que tu le verses sur cette tête que tu aimes, merci mille fois merci. Tes dons sont immenses, mais ta gentille sait tous les sentir, les saisir, ô pourquoi ne suis-je pas mille pour te rendre tout ce que je voudrais, et comme je le voudrais; mais, ami, si tout mon être, dans ses parties, dans son entier, orné de tout ce que l'amour le plus parfait peut y ajouter, te suffit, je serai contente, car rien de moi n'est à moi.

[Août 1832, avant le 12.]

Mon Dieu chéri, je ne puis le croire, j'en perds la respiration; comment tu pars aujourd'hui, et je puis être enlacée dans tes bras après-demain. Mon Didi, laisse-moi respirer, et bien m'assurer que je veille. Mais ton argent? Comment feras-tu? Mon Dieu! attendrais-tu ma réponse? ou si cela est, et que je cause le retard de ta venue, quelle punition j'endurerais, pour ma faute ; mais je t'ai dit qu'Alex [andre] te prêterait ce que tu voudrais, ainsi, dans le cas où tu ne serais pas parti pour ce mauvais motif d'écus, écris vite, ils seront à la diligence d'Angoulême le jour que tu préciseras, tu peux même les demander là-bas et eux les reprendraient aussitôt à la diligence. Comment, Monsieur, rien fait!

oh je prendrai moi aussi la clef du coffre où seront vos pantalons, et point de sorties, jusqu'à ce que besognes soient faites. En voilà bien assez comme cela de repos et de distractions. Joli! voilà ce que c'est que d'être entouré d'amoureuses; que d'examens j'aurai à faire, pour savoir si elles t'ont bien laissé sain et entier

Viens donc! Didi Oh! viens donc; je ne puis

que répéter ces mots, j'en tremble, je n'ai pas une idée nette et précise, mon cœur envahit tout, oui, tout mon être, il m'enlève les pensées, et ne me laisse que mon amour, mais aussi quel amour! Oh grâce à toi de m'avoir fait femme! se sentir vivre des cheveux aux pieds! se sentir enserrée de partout par de chères espérances entées sur de délicieux souvenirs, sentir fondre son âme entière dans un amour assez pur, assez sublime pour qu'il fasse disparoître toutes les mesquines conventions sociales pour le voir lui, seul, planer grand et majestueux, sur tous les riens du monde, brisés, pulvérisés, autour de lui, le voir, nous couvrir tous deux de ses ailes embaumées et diaprées. Oh chéri! chéri adoré! gloire à toi! dis-moi comment peut-on éprouver ce que j'éprouve en ce moment et vivre encore de la vie commune? Gomment ne pas rencontrer dans les lieux où mon âme s'élève le terme de ma course terrestre! Oh! mon sublime poëte, mon Seigneur, mon Ange, ton Eve en ce moment est digne de ton chaste et adorable amour!... Viens.... Viens!

Pauvre chéri, j'aurai peut être à dîner dimanche

12, tous les Mich[elin?]' sans pouvoir faire autrement. Je viens d'essayer à remettre le dîner au 19, mais je pense que cela sera difficile; si tu arrives le 12, ah mon Dieu, mon Dieu, quelle attroce contrariété !

Fragment.

... avons joui ensemble, ce sera pour nous comme des souvenirs de collège, aussi purs au moins.

Oui, deux ans en arrière, huit jours de la Grenadière, et la mort me vaudrait mieux que toutes les idées d'un avenir froid. Avant de te connoître, j'avais déjà une certaine dose de chaleur répandue dans toute ma personne, mais il me semble qu'elle n'y était qu'en germe. Oui, chéri, ce sont tes rayons vivifîans qui ont fait naître tant de choses qui, pour la plupart, seront désormais en trop chez moi. Cependant il ne se passe pas de jour où je ne te rende grâce, tu m'as donné mille jouissances inconnues avant toi, tu m'as appris à sentir, à voir; aussi chaque soir ce magnifique couché de soleil que je vois de mes fenêtres et dont tu te rappelles n'est-ce pas? est pour moi un spectacle dont je te remercie. J'en jouis d'autant plus que bientôt j'en serai privée... privée de cette belle vue que nous avons

1. Mme de Berny avait marié l'une de ses filles à M. Michelin.

tant de fois admirée ensemble, privée de ma chambre, privée de tout. Et pas de lien de famille, pas de mère, pas de mari, pas d'enfants, après tout ce que j'ai fait pour eux, après les soins, si petits et si larges, si bas et si hauts, et si multipliés, que j'ai pris de leur enfance! Alex[andre] seul me reste; tous les autres ou ne me comprennent pas ou sont d'un égoïsme effrayant. Un mot sublime d'Alex fandre] : je lui parlais de son avenir, et je voulais le lui faire envisager pour lui. « Oh! moi, ma mère, je me moque de moi. » Tu reconnaîtras là son éloquent laconisme; que de vertus exprimées dans cette phrase. A quand donc nous dire tout cela à l'oreille?... A quand? et cependant! si! mais? oh! grandes misères humaines, heureux les pauvres d'esprit, de cœur, d'âme, heureux les pauvres ! Chéri une lettre de toi me serait bien douce ! C'est pour demain j'espère! voilà ma phrase de chaque jour quand l'heure est passée. Adieu, Mr Minet, ma pensée permanente. Adieu.

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