‹ La jeunesse de BalzacChapitre 73 sur 155 · Mme la duchesse d'Abrantès · texte numérisé non relu

Mme la duchesse d'Abrantès

chéri ! j'ai lu ici une lettre de 8 pages écrite par elle au GaI à l'occasion de la proposition qu'il avait faite à M"e J de la recevoir chez lui, lorsqu'il la sut religieuse à Dijon1. Mon chéri, quel tissu de hardis mensonges! de cafarderies! de vanité ! d'exagérations de toutes sortes ! ah, mon minet adoré, c'est ton bon ange qui t'a délivré du malheur d'appartenir à une pareille femme ! le Gal a trouvé quelque chose de si faux dans toute cette lettre qu'il n'y a pas répondu ; J aussi lui en a écrit une, mais la vérité la plus simple en a dicté les phrases ; elle fait honneur à son caractère. — Tu ne saurais trop te méfier des exagérations ; malheureusement tu y es trop habitué pour les reconnoître tout d'abord, et il te faut observer mieux qu'un autre. — Adieu pour aujourd'hui, mon gentil aimé, mille becs sur tout toi. — Que fais-tu? le saurai-je donc bientôt?

Jeudi [28 juin 1832.]

Je suis tentée de battre le piéton quand il ne m'apporte pas de lettres, chéri, je me fais des inquiétudes de toutes les sortes, et je parcours le champ des suppositions de la manière la plus triste. Je ne puis t'écrire la plus grande partie de mes craintes, par prudence, mais sache que l'idée la moins effrayante pour moi est celle de te savoir ne produisant rien, et cependant, je vois de tous mes yeux l'énorme besoin que tu as de produire;

1. Mllc Joséphine Junot d'Abrantès. Mlle Junot avait été sœur de chanté pendant quelques années. Voir Correspondance, p. 90, lettre XLVIII. [S. de L.]

oh mon gentil, que je serais contente de savoir tous les jours ce qui se passe dans ta pensée! il me faut donc toujours souffrir maintenant! Quand ce n'est pas par le cœur, c'est par la tête. — Ami, est-ce donc un bonheur qu'un attachement si vrai? Oh oui, mille fois oui, jamais les souffrances que tu me causes n'égaleront le bonheur que j'éprouve à t'aimer! et une seule parcelle de ton amour balancerait les plus pesans malheurs!!

Vendredi [29 juin 1832.]

J'ai ta lettre ! grâces te soient rendues, je sais où tu es, je sais que tu travailles ; ta situation, est-ce que je ne la vois pas comme toi? il eut été sage de vendre tes deux chevaux, ils mangent, inutilement pour toi, pendant ton absence. Mais aujourd'hui, ce n'est pas là ce qui m'occupe le plus, car de toi, la première chose c'est toi, ei je suis un peu rassurée, d'autant plus que la dame est partie1; que le

1. Il s'agit, d'après une note du vicomte de Spoelberch de Lovenjoul, d'un projet de mariage avec Mme Deurbroucq. Le 13(?) juin 1832, Balzac écrivait à sa mère, de Sache : « Mffie Deurbroucq doit venir — grande nouvelle et qui peut me faire rester ici pendant quelque tems, si.... >> Cette lettre est inédite (Collection Lovenjoul, ms. A 276, fol. 93). Le 28 juin, nouvelle lettre de Balzac à sa mère : « On attend de jour en jour Madame D.... Aussi je ne puis pas courir les champs et travailler autant que je le voudrais.... Je voudrais pourtant savoir à quoi m'en tenir sur une chose qui changerait si grandement ma situation et modifierait tous mes plans. Le travail souffre de cette attente, car, comme elle est attendue de jour en jour, je vaisjrois fois par semaine à MJeré]; or il m'est impossible de concilier cela et le travail. Néanmoins, Gosselin satisfait, — et il le sera cette semaine — je ferai vivement La Bataille à moins que celle des amours ne commence

sort la fasse rester où elle est jusqu'à parfaite tranquillité, et que le diable enchaîne toutes les femmes qui se mêlent de ce qui ne les regarde pas ! — Que je te remercie de tous les gentils cadeaux dont ta lettre est pleine ; j'y répondrai plus longuement, j'envoie celle-ci de suite pour que tu aies mon adresse; mais, Mr Minet, je vous l'ai écrite dans ma dernière lettre de Paris ; tu ne me lis pas, méchant. Mille becs. Bazarnes, par et à Varzi, Nièvre.

Je ne veux pas voir la lettre; hâte-toi de la mettre au feu.

Suscriplion de la lettre : A Monsieur Balzac, au château de Sache par et à Azai-le-Rideau. Tours. Indre-et-Loire. Le timbre de la poste porte la date du 50 juin 1832.

[Mercredi] 4 juillet [1852.]

Je reçois à l'instant deux lettres, l'une de mon bien aimé, l'autre de Laure1; comme toujours je

mais alors, je ne perdrai pas pour attendre et je pourrai bien faiie la loi aux libraires. » (Correspondance, lettre LXXII, p. 114.) Enfin, le 15 juillet, Balzac écrit encore à sa mère : « Ma correspondance et mes visites à Méré ont tout à fait tout mon tems. Quant à Mme D..., elle m'a écrit un mot poli pour me remercier des Scènes. Claire m'a dit en dernier lieu qu'elle ne viendrait en Touraine qu'au mois d'8lre; alors, je vais aller à Angoulême pour ne pas être 6 mois chez M. de Margonne. » (Collection Lovenjout, ms. A 276, fol. 98 et 107. — Correspondance, lettre LXXIX, p. 118.) 1. Laure-Alexandrine de Berny, née le 30 octobre 1813.

garde la tienne pour la lire la dernière, bien à mon aise, mais hélas ! j'avais presqu'envie de ne l'ouvrir que ce soir ; après avoir lu celle de L[aureJ. Cette lettre lui est dictée d'un bout à l'autre, mais figuretoi mon angoisse, lorsque j'y vois que son père ne veut pas que son frère la reçoive des mains de Mme Fabre mais des siennes et qu'Alex [andre] se refuse à aller chez son père. Je connoissais l'intention de M1 B[erny] et j'avais écrit à ce sujet à Alex[andre], mais la lettre ne sera pas arrivée à temps. La voiture du Gal est partie pour aller prendre mes enfans à la diligence de Glamecy, je ne sais si elle me ramènera au moins Alex[andre] . Oh! mon Dieu, quelle terrible chaîne est la mienne! D'un autre côté, Antoine me donne de vives inquiétudes, car le parti que j'ai pris pour lui semble ne pas lui convenir. — Je ne t'en avais pas parlé, parce que tu as bien assez de tes chagrins sans prendre encore ta part des miens. Mais en ce moment la mesure est si comble qu'il m'a fallu en déposer une petite partie sur ta chère et fidèle âme.

— J'ai lu ta lettre, ami, j'y répondrai plus tard. Tu me reproches de ne pas t'écrire et cependant, à peine s'il se passe un seul jour sans que je me donne le doux plaisir de causer avec toi. — J'attends le retour de la voiture avec une anxiété fatigante. — Vraiment, ce n'est pas vivre, que de se trouver toujours ainsi environnée de tourmens.

— Je reçois tes caresses pour adoucir l'amertume de ma situation présente — Quelle déraison, faire souffrir Laure de la raideur de son frère !!... Je suis brisée!

J'ai voulu me mettre à corriger, impossible, il est 2 h., je ne serai tirée de mon anxiété qu'à 6 h., c'est bien long. Je me mets à réfléchir, les bras croisés, puis j'ai pensé qu'il me serait peut-être moins pénible de causer avec toi que toute seule. — On veut, je le vois, me faire renoncer à une séparation qui, sans doute, doit affliger beaucoup Mr Bferny]. Mais voyons quelles sont les raisons qui peuvent me faire persister dans ma résolution, ou celles qui pourraient m'y faire renoncer. De ces dernières j'en vois bien peu. L'affliction de Mr B[ernyj est la plus puissante, sans doute ; il m'est affreux d'affliger qui que ce soit, mais la position de mon cher Alexfandre], si je l'abandonne, est un poids bien autrement pesant dans la balance, une chère victime qui de sa vie ne m'a donné de chagrin, qui a besoin d'avoir près de lui un être qui l'aime et qui adoucisse l'amertume que donne toujours à ses pensées le genre de son caractère. Lui qui ne cherche et ne trouve de distraction nulle part, et qui avait pris la douce habitude de se laisser aller à causer avec moi. Moi qui suis le seul être qu'il aime au monde je l'abandonnerais ? impossible ! or ce serait l'abandonner que de vivre avec Mr B[erny], car je le vois, c'est fini à tout jamais entre son père et lui. Je ne veux pas juger cela, cette conduite de sa part est une conséquence de son caractère ferme et rect. Il y a partout des conséquences à subir, celles de la fermeté ne sont pas à comparer, pour leur préjudice, avec celles de la foiblesse. Je respecte la force et puis tout supporter d'elle, je méprise la foiblesse, et n'en puis

rien supporter sans de grandes souffrances. — Serait-ce pour mes autres enfans que je resterais près de M' de B[erny]? il n'y en a pas un d'eux maintenant à qui ma séparation puisse être nuisible. Laure elle-même y gagnera plus qu'elle n'y perdra, je la marierai de cette manière moins difficilement, car je pourrai amener des jeunes gens chez moi, et certes, ce n'est pas la vue de son père qui les déterminerait à entrer dans une famille dont il est le chef; ce n'est pas non plus son adresse qui les y déterminerait, il n'a jamais su que mettre les bâtons dans les roues que j'étais parvenue à faire mouvoir. — Enfin, si les jugemens du monde pouvaient entrer pour quelque chose dans ma détermination, je sais ce que penseront toutes les personnes qui connoissent Mr de B[erny] ; mes filles elles-même me conseillaient plutôt le pour que le contre (peut-être auront-elles changé d'avis). Quant à mes fils, je sais ce que pensera Ant[oine]. Arfmand] ! ne désire rien autre chose en ce moment que cette séparation ; ainsi qui pourrait donc m'y faire renoncer? Mr B|erny] tout seul, s'il lui prenait fantaisie de me retirer sa procuration; maisj'espère qu'il ne l'osera pas. Néanmoins, cette pensée me forcera peut-être à retourner à Paris plutôt (sic) que je ne le croyais, car il faut être là pour éviter cela. — Ami, ce doux épanchement m'a un peu calmée,

et m'a doucement fait patienter une demi-heure.

1. Armand-Marie de Berny, ne à Paris, le 2 octobre 1811, décédé le 23 novembre 1835.

Mercredi.

Mes enfans sont arrivés tous deux hier, je t'envoie mon bavardage pour que tu sois au fait de toutes mes pensées. — Quant à mon cœur, tu sais, j'espère, tout ce qu'il renferme pour toi. — Reçois mille baisers, ami, le piéton attend, à plutard (sic) tout ce que mon cœur peut te dire. — Adieu1.

Vendredi [6 juillet 1832.]

Ami chéri, gentil, adoré, le Gal et Alex[andreJ ne me laissent pas à eux deux le temps de t'écrire ; il me faut ôter ma clef, comme dans ce moment, pour jouir d'un quart d'heure de liberté, encore rôdent-ils dans mon corridor; mais grâce à la surdité du G*1, je puis te parler tout haut fort à mon aise pendant qu'il me débite ses histoires, et c'est un plaisir dont je me régale souvent, mais hélas, chéri, elles ne vont pas jusqu'à ton oreille ces paroles d'amour ou ces confidences, et cette triste distance qui nous sépare les engloutit, comme la mer une goutte d'eau. Chéri, j'espère que tu ne souffres pas de la chaleur comme nous ici. Bazarnes est un entonnoir et nous y sommes comme dans un

i. Balzac, quand il reçut cette lettre, était à Sache, l'hôte de M. de Margonne.

four, oh non ! j'espère que la chaleur ne t'empêche pas de produire, car tu as tant besoin des fruits de ton imagination que je frémis en pensant à ce que tu deviendrais s'ils n'arrivaient pas à une pleine maturité.

Je ne puis encore rien te dire sur mon allure, j'attends la réponse d'Antoine ; je suis comme l'oiseau sur la branche, et cet état précaire n'est pas beaucoup de mon goût : mais tu connais ma devise Patience et Courage. Ce qui m'aidera toujours à prendre ma part de ces deux trésors humains, ce sont tous ceux que tu me conserveras dans ton cher et gentil cœur, c'est ta douce tendresse, ce sont tes expressions d'amour. Oh! Minet adoré, sois en prodigue ; songe que chacune d'elles porte la joie et le contentement dans un cœur dont tu es si souverainement le maître que ses battemens n'ont d'autres moteurs que ta volonté. Mon doux Seigneur veut-il prendre toutes les caresses que dépose ici son Eve aimante?

Samedi [7 juillet 1832.]

Je n'aime pas ce découragement dont ta dernière lettre est remplie, oh! mon chéri! toute ma rhétorique de cœur serait employée à le détruire, si j'étais près de toi, mais y parviendrais-je? oh! oui, et je sais bien comment, Minet adoré ! la puissance de nos caresses est bien grande! Aussi je t'avoue que cette pensée m'afflige, car, ami, rien ne remplacera leur douce influence sur nos existences, et surtout sur la tienne. Je ne puis m'empêcher de

frémir de toute mon âme, quand je songe au moment où il ne me sera plus permis par un baiser, de te jeter en dehors de tout ce qui t'afflige. Quelle est la coquetterie de cœur, d'âme , d'esprit qui pourra remplacer une seule gentillesse d'amour? Et quand je pense qu'une autre.... !

Oh mon Didi à moi ! mon chéri, mon adoré maître, viens donc recevoir encore le tribut d'une volupté créée par toi, les caresses d'une chérie façonnée à ton usage! Oh, nous nous retrouverons bientôt j'espère ; il me serait trop affreux de laisser cueillir par d'autres ces belles fleurs dont le parfum vient encore jusqu'à moi et m'enivre, dont les vives couleurs me réjouissent le cœur, et que j'effeuillerais avec tant d'amour sur ton gentil corselet!

Minet aimé, à toi les baisers, à toi tous les plus gracieux dons de ta Didi méchante !

Dimanche [8 juillet 1832.]

Cette lettre va partir, et je n'en espère pas une de toi, car je n'ai pas eu mon avertissement nocturne qui ne me trompe jamais, ami ! Serais-tu malade? Oh cette pensée m'est insupportable, et, fâcheusement pour moi, elle entraîne une inquiétude pécuniaire, la plus sotte de toutes. Que deviendrais-tu si tu tombais malade? Tu avais bien raison de te comparer naguère à un manouvrier, ton existence, comme la sienne, repose donc sur ta force et ta santé. Ami, courage, et si tu peux ne laisser courrir ton imagination qu'au profit de tes gentilles, de tes belles compositions, arrête-la,

lorsqu'elle voudrait s'en aller vagabonder dans certaines routes épineuses où elle n'a nul besoin d'aller déjà se fourrer, et d'où elle revient souffrante. Ami, il y a partout des antipathies et je suis persuadée que la poésie et la politique ont entre elles une aversion invincible. Pourquoi veux-tu faire un miracle, en cherchant à les accoupler? estu sot de ne pas jouir tranquillement de tes belles années? es-tu fou de chercher à troubler la joie qu'elles sont si bien disposées à te prodiguer? estu imprudent d'abandonner les riches moissons qu'elles t'offrent pour glaner quelques mauvaises épines? Ah! le temps ne viendra que trop tôt, ami, où tu en prendras ta grande part, tout comme un autre — Sois poète, mon doux chéri, quelques années encore, et laisse couler l'eau; — la librairie va être ruinée, dis-tu, quand cela serait? Toi qui réfléchis, pense donc aux besoins actuels de la pensée, et dis-moi si cette ruine peut être de longue durée? Pauvre chéri, le temps que tu mettrais à lui préparer un ouvrage lui suffîraitpour se relever, s'il lui arrivait ce malheur que tu t'affliges à prévoir, et quant à ce qu'elle te doit, je crois que tu t'arranges toujours de manière à te laisser peu d'inquiétudes sur ce point. Allons, MrDidi, du courage et pas de folles craintes. Sur ce je vous baise le bec pour vous empêcher de me répondre, comme aussi pour reprendre à l'instant même tout ce que j'y dépose d'amour.

[Lundi] 9 [juillet 1832.J

Quel lourd et pesant fardeau tu me donnes à porter, ami chéri! quoi! ne t'en rapporter qu'à moi pour ton L[ouis] L[ambert], pour une œuvre à laquelle tu mets tant de prix! Mais c'est une folie, mon bien cher, et si tu crois une femme capable de t'aider par ses jugemens, pourquoi ne consultestu pas Mde Garaud (sic)l Je te dis, en toute vérité, que, par les lettres que tu m'as lues d'elle, et par ce que tu m'en as dit, je la crois plus capable que moi, qui n'ai, comme tu sais, que mon sentiment, guidé par l'instinct du cœur.

Faut-il donc, M1 Minet, pour pouvoir profitter des conseils d'une femme que cette femme nous appartienne? Ce génie femme dont l'absence, dites-vous, vous jette dans une petite folie, s'évanouit-il donc tout à fait, quand les sens ne sont plus près de lui? Ah! mon René! quel arrêt pour ta nouvelle Eve! A propos de René, ne voilà-t-il pas ce nom qui se trouve écrit par nous deux dans le même moment, et tu veux que le génie ne soit plus là? Oh oui, tu as mieux dit ailleurs, nous sommes la même substance, et voilà pourquoi la plus légère parcelle séparée entre nous produit un si vif déchirement. Oh! comme j'ai savouré ce bon et long et voluptueux bec que tu m'envoies! Ami, à cette distance, l'enivrement qu'il cause n'est pas dangereux, et

l'on peut s'y livrer; aussi je te le renvoie doublement chargé de tout ce que tu. y a mis. Je veux, Mr, savoir ce que vous avez écrit après le mot : dame, il m'a été impossible de déchiffrer ce mot qui m'intéresse; vous le transcrirez lisiblement, s. v. p., et me renverrez mon petit morceau de papier, j'y tiens, attendu qu'il fait partie d'une collection de laquelle je n'ai pas encore égaré une seule syllabe1.

Tu le vois bien que je ne suis que femme. Cette lettre était destinée à ne te parler que de ton L[ouis] L[ambert], je voulais obéir à tes ordres, et m'affubler du masque de critique, bah ! j'ai enfilé une toute autre route, et je m'y trouvais bien mieux que sur le sol rocailleux où tu veux me faire marcher. Tu ne sais donc pas que je m'y blesserai, non les pieds, mais le cœur, car il s'agit de te dire des vérités dures, puisque tu veux les entendre; mais songe que je puis ne pas avoir le sens commun, qu'un avis donné par sentiment sur un objet d'art peut ne pas avoir le sens commun et que là où ma vue débile n'apperçoit rien, un œil exercé y verra d'admirables beautés! Je viens de relire ce que j'ai de L[ouis] L[ambert] c'est-à-dire le tout, moins la

1. Il se trouve joint à cette page un minuscule fragment de la lettre même de Balzac à laquelle celle-ci répond : voici ce qu'il contient : « Faut-il donc aller à la dame d'Aix! » c'est-àdire, ainsi qu'il le fit en effet, aller retrouver la marquise de Castries qui l'attendait à Aix-les-Bains.

Au revers de la phrase que nous venons de citer on peut lire ces mots : « (oh toi! toi!) c'est tout pour... n'efface.... »

En tout cas, malgré la demande de Madame de Berny, Balzac ne lui retourna jamais cette petite relique à laquelle elle semblait tant tenir!

5e et 4e feuille; après avoir disséqué cette œuvre, je viens de la revoir vivante, et je crois que tu as entrepris une œuvre impossible. Ce qui me console, c'est que le public ne verra pas ce que tu as espéré en faire, et ce qui est la seule chose que je trouve impossible, tu veux faire le fait vrai, le saisir dans son action même. Si le public devinait cela, tu serais perdu, car ce serait vouloir poser une borne qu'il n'est permis qu'à Dieu de toucher; Goethe et Byron ont admirablement peint les désirs d'un esprit supérieur; en les lisant, on les grandit de tout cet espace qu'ils ont apperçu; on admire la portée de leur vue, on voudrait leur donner son âme pour aider la leur à franchir la distance qui les sépare de ce but où ils aspirent. Mais si un auteur vient me dire qu'il est parvenu à ce but, tel grand qu'il soit, je ne vois plus en lui que le présomptueux, sa vanité me choque et je le rapetisse de toute la hauteur où il a voulu s'élever. La perfection est pour l'homme quelque chose d'autant plus précieux qu'elle est toujours accompagnée de Y espérance; si un Dieu venait la lui offrir, peut-être n'en voudraitil plus; mais bien certainement il croira toujours de mauvais aloi, ou mieux encore il ne croira pas à celle qu'un homme viendra lui offrir et il jettera sur cet homme un juste ridicule. Voilà, chéri, mon avis, et d'après lequel je te supplierais de retrancher de ton L\ouis] L[ambert] tout ce qui pourrait faire deviner ces singulières pensées, dont je voudrais bien être seule dépositaire (et que j'ai transcrites de tes lettres). Ainsi, ces phrases : « l'admirable combat de la pensée, arrivée ri sa plus grande

force, à sa plus vaste expression? ».... « le monde moral dont il avait reculé les limites pour lui. » ne peuvent se tolérer, surtout les premières, car, enfin, reculer des limites n'est pas atteindre un but, et celle-ci peut à la rigueur passer.

Oui, bien certainement, je blâme la collusion, car elle serait à ton préjudice; fais mon chéri, que toute la foule t'apperçoive de partout, par la hauteur où tu te seras placé, mais ne lui crie pas de t'admirer, car de toutes parts les verres les plus grossissants seraient à l'instant dirigés sur toi, et que devient le plus délicieux objet vu au miscroscope?

Mercredi [11 juillet 1832.]

Gomment, chéri ! pas un être qui puisse t'entendre? pas de conversation, me dis-tu, mais je croyais Mr de M[argonne] au moins, bien en état de comprendre l'exigeante loquacité d'un auteur, et je lui croyais assez de savoir-vivre pour s'y prêter. — Tu es donc là dans un désert? pauvre ami ! je te plains d'autant plus que le plus triste de tous est celui qui est habité, et je ne suis pas près de toi, cette pensée ressemble à un remords. — Mon gentil ami, et la veuve1? mets donc ton esprit à la

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