‹ La Jeunesse de BonaparteChapitre 1 sur 25 · AJACCIO · texte numérisé non relu

AJACCIO

Devant l'admirable golfe d'Ajaccio, qui faisait penser à une gigantesque palette de peintre tachée d'azur et d'or, la terre de Corse soulevait ses montagnes sauvages vers le ciel calme, mettant, dans la sérénité lumineuse de la belle journée d'août, un peu de son âpre et grandiose poésie.

Dans les ondulations capricieuses des pentes, dans l'extraordinaire moutonnement des croupes, on apercevait, par places, des maisonnettes sombres pareilles à des jouets d'enfant, qui se serraient autour de petites églises aux murailles épaisses, où de vieilles cloches à la voix chevrotante tintaient lentement.

Entre les hauteurs verdoyantes et la mer tranquille,

les maisons grises et sans caractère d'Ajaccio semblaient se poursuivre dans la lumière crue, formant, un peu au hasard, des embrj^ons de rues et de ruelles, laissant çà et là entre elles des espaces vides, dont le soleil faisait de véritables fournaises.

La ville, pauvre et triste, donnait l'impression d'une cité naissante, bien qu'elle fût vieille de près de trois siècles.

Sur la place du Diamant, d'où l'on apercevait la coupole de la vieille cathédrale et, plus loin, la verdure sombre des grands monts, plusieurs femmes marchaient lentement, sans souci des morsures du soleil, se dirigeant vers les petites rues qui conduisaient à la mer. De temps à autre, un passant les arrêtait, et, touchant sa casquette ou son chapeau, demandait :

« Vous allez chez M"'^ Laetitia? Comment va le bambino? »

Alors elles souriaient doucement et répondaient en italien, avec l'accent un peu dur de l'île :

« Très bien, très bien... C'est un amour! »

Ces dames étaient des bourgeoises de la ville, des amies de Laetitia Ramolino, femme d'un patriote ardent, Charles Bonaparte, qui venait de combattre aux côtés de Paoli pendant la guerre de l'indépendance.

Quinze mois auparavant, le 15 mai 1768, la république de Gènes avait cédé à la France ses droits sur la Corse, droits qu'elle défendait du reste assez péniblement à coups de fusil.

Ayant acquis les droits, la France dut également prendre à son compte les coups de fusil.

Pendant près d'une année, les généraux Chauvelin et Marbcuf luttèrent sans succès contre les patriotes corses, admirablement commandés par Pascal Paoli,

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