‹ La Jeunesse de BonaparteChapitre 2 sur 25 · AJACCIO · texte numérisé non relu

AJACCIO

et, pour avoir raison d'une résistance qui devenait dangereuse, il fallut envoyer dans l'île une armée de trente mille hommes sous les ordres du comte de Vaux.

Le 9 mai 1769, la bataille de Ponte -Xuovo mit fin à la guerre de l'indépendance et nous assura la possession définitive de la Corse.

Le rugissement des canons français ayant éteint chez les patriotes tout espoir de revanche, ces braves se réfugièrent dans des gorges escarpées où nul ne pouvait les atteindre, où les sentiers conduisaient partout lorsqu'on les connaissait bien et nulle part lorsqu'on les connaissait mal.

Dans leurs rangs, il y avait une femme, Laetitia Ramolino. Elle suivait partout son mari, partageant ses fatigues et ses dangers ; après la défaite, elle l'accompagna sur le sommet du mont Rotondo, où la neige ne fond jamais complètement.

Il s'en fallut de peu que les rochers sauvages et les neiges de ce mont ne devinssent le berceau du « bambino » qui, sous le nom de Napoléon, — son prénom, — devait bouleverser le monde.

Mais une amnistie permit au jeune ménage de retourner à Ajaccio, et l'enfant y \dt le jour, le 15 août 1769, dans la maison paternelle, une maison modeste de la rue Saint -Charles, qui avait appartenu à la famille Ramolino.

Le cadre grandiose du Rotondo eût convenu, pourtant, à Napoléon.

Le 21 juillet 1771, la foule se pressait dans la rue Saint-Charles, une foule pittoresque et gaie, autour de laquelle piaillait la marmaille du pays. Tous les regards étaient fixés sur la maison de Charles Bonaparte, dont on apercevait la façade au fond d'une petite cour.

Soudain , un murmure s'éleva : « Les voilà ! les voilà ! » et la marmaille se mit à piailler plus fort.

On vit alors apparaître une robuste paj'sanne en costume dû pays, qui portait dans ses bras le petit Napoléon, puis, derrière elle, au milieu d'un groupe de parents et d'amis, Charles Bonaparte et Laetitia.

Le cortège, encadré par la marmaille bru^'ante, se dirigea vers la cathédrale, où le clergé attendait l'enfant pour le baptiser. J^a cérémonie fut simple et rapide, et, certes, pas un de ceux qui entouraient la cuve de marbre blanc de Luni, où tant d'enfants avaient reçu le baptême déjà, ne pouvait prévoir l'extraordinaire fortune que réservait le destin à ce bambino corse, dont les hasards d'un traité contresigné par le canon de Ponte -Nuovo venaient de faire un Français.

Lorsque Napoléon vint au monde, Charles Bonaparte et Laititia avaient déjà un fils, Joseph, qui était né le 7 janvier 1768. Leur famille devait s'augmenter encore : ils eurent, en tout, treize enfants, dont huit seulement, cinq garçons et trois filles, survécurent.

L'enfance de Napoléon, qui fut celle de tous les fils des bourgeois pauvres et fiers d'x\jaccio, n'offre rien de remarquable. Son père, homme aimable, instruit, ardent au plaisir, était tenaillé, comme la plupart des Corses, par la passion des honneurs et des fonctions, et ne pouvait se résigner à l'obscurité, à l'inaction, après avoir connu les joies de la popularité et l'enivrement des chevauchées guerrières. Lancé dans les luttes politiques qui agitaient l'île, il ne faisait que de courtes apparitions dans la tranquille maison de la rue Saint- Charles, abandonnant à sa femme l'administration intérieure du logis, lui laissant le soin d'élever les enfants.

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Laetitia possédait les qualités nécessaires pour mener à bien cette double tàclie, et l'on ne pouvait lui reprocher que de manquer un peu d'instruction : elle ignorait le français, parlait l'italien sans élégance et l'écrivait fort mal.

Elle était belle, mais d'une beauté froide qui ne séduisait pas, et l'on ne peut s'empêcher, en contemplant son portrait, de penser à ces statues antiques créées par des artistes merveilleusement habiles mais par trop amoureux de la forme, pour qui les manifestations de l'âme semblaient ne pas exister.

Chez Laetitia Ramolino, l'âme ne se devinait pas assez. Le moral, du reste, répondait au physique : elle avait le sens pratique qui fait les bonnes ménagères, le sentiment de l'économie qui fait les bonnes maisons, la dignité calme qui fait les bonnes éducatrices.

Elle veillait sur ses enfants avec une sollicitude sans égale, s'efforçant de leur inspirer l'horreur du mensonge et des actions basses et de leur faire aimer ce qui était noble et grand. Mais sa tendresse était sévère, et la moindre faute entraînait une punition dont rien, ni les prières ni les larmes, ne pouvait sauver le coupable.

Laetitia avait souvent à sévir contre le jeune Napoléon, dont le caractère violent et un peu sauvage s'accommodait mal de la discipline maternelle. Tantôt l'enfant vagabondait en des endroits défendus de la montagne, et, entraîné par un amour très prononcé pour la solitude, négligeait l'heure des repas; tantôt il prenait part à des batailles rangées contre les gamins des villages voisins et revenait vers la mère économe avec des vêtements dont l'état lamentable témoignait de son courage ; tantôt il houspillait son frère Joseph pu saccageait une plantation de figuiers,

« C'est un enfant de la guerre, disait souvent Ltetilia ; il a le diable au corps ! »

Et quand Charles Bonaparte, d'autant plus indulgent pour ses enfants qu'il ne les voyait guère, essayait d'excuser Napoléon :

« Laissez, laissez, faisait-elle, cela n'est pas votre affaire ! »

Napoléon s'échappa si souvent pour courir la campagne, il saccagea tant de figuiers, participa à tant de batailles, que Laetitia finit par le placer dans une pension de fillettes tenue par une dame de ses amies, autant pour s'en débarrasser quelques heures par jour que pour lui faire prendre l'habitude du travail.

Le petit Bonaparte laissa dans la pension le souvenir d'un enfant taciturne mais assez docile; et plus tard, lorsqu'il commença son ascension fabuleuse, plus d'une jeune fille de Corse revit en rêve le bambin aux yeux un peu tristes, dont les bas tombaient toujours sur les talons, et qui, pendant les promenades des pensionnaires, ne quittait jamais la main d'une charmante fillette nommée Giacominetta.

Au milieu des fillettes. Napoléon n'apprit pas grand'chose et ne perdit rien de sa passion pour les courses buissonnières.

Ses heures les plus heureuses se passaient dans une propriété de sa famille, les Melelli, sorte de plantation d'oliviers située sur les hauteurs, à l'ouest de la ville.

Là, étendu sur l'herbe, à l'ombre d'un antique chêne vert, cet enfant, qui devait être le plus étonnant des hommes d'action, rêvait.

Lœtilia se rendait souvent avec ses fils au village d'Alata, niché sur le flanc d'une montagne, à quatre milles environ d'Ajaccio, d'où l'on apercevait, dans une vaste échappée lumineuse, au delà de l'admirable

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golfe, la plaine riante de Campo del Oro et la tour blanche du Capilello.

Napoléon aimait cette promenade, et, lorsque la famille partait pour Alata, on le voyait gambader joyeusement derrière sa mère, dans la longue rue qui devait s'appeler plus tard l'avenue du Premier-Consul.

Après la défaite des patriotes, après la chute de Paoli, Charles Bonaparte comprit qu'une ère nouvelle s'ouvrait, sous la domination nouvelle, pour son pays encore à demi sauvage; et comme il était incapable de bouder longtemps, il vint loyalement à la France.

La France lui en sut gré, la Corse ne lui en garda pas rancune : il fut nommé député de la noblesse corse, et l'amitié du comte de Marbeuf, gouverneur de l'île, fit de lui un assesseur à la justice royale d'Ajaccio.

Par le comte de Marbeuf, il obtint aussi différentes faveurs pour sa famille, qui s'était augmentée, notamment l'entrée gratuite au collège d'Autun de ses fils Joseph et Lucien, et l'admission à l'école militaire de Brienne, comme élève du roi, c'est-à-dire comme boursier, du jeune Napoléon.

Le 9 décembre 1778, Charles Bonaparte s'embarqua pour le continent avec ses trois fils.

Napoléon ne devait jamais oublier la tristesse de ce départ, et souvent, en de somptueux palais, au milieu d'une cour brillante, il évoqua ce souvenir de son enfance, disant l'émotion qui avait envahi son âme lorsque ses montagnes, ses chères montagnes, s'étaient évanouies dans la brume bleuâtre des lointains.

Charles Bonaparte se rendit d'abord à Autun, puis, ayant laissé ses trois fils au collège de cette ville, il partit pour Versailles, où il descendit chez un M. Ratte, rue Saint-Médcric.

id LA JEUNESSE DE BONAPARTE

Il lui fallait, en effet, pour obtenir l'admission définitive à Brienne de Napoléon, justifier de sa noblesse devant M. d'Hozier de Sérigny, « juge d'armes de France et, en cette qualité, commissaire du roi, pour certifier à Sa Majesté la noblesse des élèves des écoles royales militaires. »

En mars 1779, M. d'Hozier de Sérigny reçut le dossier héraldique de la branche corse des Bonaparte, dossier dans lequel il était établi qu'un Gabriel Bonaparte jouissait du titre de « messire » en 1567 et que son fils Jérôme, ancien d'Ajaccio, portait, en 1594, le titre de « magnifique ».

L'examen du juge d'armes fut rapide et favorable : dans les premiers jours d'avril. Napoléon reçut de son père l'ordre de se rendre à Brienne.

Pendant son court séjour au collège d'Autun, l'enfant avait ébauché l'étude du français et s'était efforcé, sans grand succès, de perdre son accent italien.

Le 23 avril 1779, Napoléon arrivait à Brienne, où l'attendait son père.

Il était fatigué par le voyage, ahuri par le brusque changement, et avait le cœur bien gros.

Il se sentait, en effet, très loin de son pays natal, de cette terre de Corse si sauvage et si belle à laquelle l'attachaient tant de liens et qu'il avait plus d'une fois pleurée dans son petit lit d'Autun.

BEIENNE il

Brienne, pour lui, c'était une prison nouvelle.

De la ville, il vit une rue interminable et monotone qui décrivait une courbe de grand rayon au pied d'un coteau verdoyant, dans une plaine ourlée par des crêtes lointaines, un château superbe qui dressait sur le coteau sa masse imposante, et un vieux bâtiment rébarbatif à deux ailes et à un étage, ayant assez l'air d'une ferme, qui était l'école militaire.

Il ne se doutait guère, ialors, le petit Corse à l'allure embarrassée, à l'âme mélancolique, que trente -cinq ans plus tard, devant Torgueilleûx château devenu le siège de son quartier général, il aurait à combattre plus de cent mille ennemis acharnés à sa perte, et que la petite ville grise où il alkit, poQr ainsi dire, commencer son histoire, verrait une bataille qui marquerait parmi les étapes dernières de sa gloire.

L'école de Brienne, aujourd'hui caserne Bonaparte, a connu des fortunes très diverses et subi bien des transformations au cours de sa longue existence.

Au temps de sa prime jeunesse, elle était hôpital et fut donnée en cette qualité, vers 1627, aux religieux de l'ordre des Minimes par le comte d'Albert de Brantes.

En 1744, les malades se faisant rares, les religieux eurent l'idée d'y ouvrir une école pour l'enseignement du latin.

L'idée était heureuse.

L'école prospéra, acquit une juste réputation et finit par trouver un protecteur puissant en la personne du cardinal de Loménie de Brienne.

Dès lors, les Minimes sentirent croître leur légitime ambition et rêvèrent d'obtenir pour leur établissement l'estampille officielle.

En 1776, le cardinal combla leurs vœux ; grâce à

sa haute protection, le modeste collège devint une école militaire royale destinée à préparer les élèves à l'école de Paris.

Pendant le séjour de Napoléon à Briennc, le personnel de l'école était assez restreint.

La transformation tant désirée avait occasionné des charges nouvelles sans apporter beaucoup d'or dans la caisse des Minimes, ce qui faisait dire à leur principal, le Père Dupuis : ce Nous avons beau prier, nous ne parvenons pas à chasser le diable de noire bourse. » L'excellent Père Dupuis devait mourir à la Malmaison, où il occupa le poste de bibliothécaire particulier de l'empereur.

Un sous-principal, le PèreBerton, secondait le Père Dupais.

L'enseignement des mathématiques était confié au Père Patrault, qui, après la Révolution, devint secrétaire du général Bonaparte.

Le répétiteur du Père Patrault, un jeune homme à l'intelligence très vive qui avait été instruit par charité dans la maison, se nommait Pichegru. Ce modeste répétiteur devait, lui aussi, faire quelque bruit dans le monde.

L'enseignement religieux relevait d'un aumônier, le Père Charles, homme doux et bon, qui eut l'honneur d'apprendre le catéchisme au jeune Bonaparte et de lui faire faire sa première communion.

L'écolier n'oublia jamais ce maître bienveillant, et plus tard, à Dole, où il s'était retiré, le Père Charles reçut plusieurs fois la visite de Napoléon.

L'école possédait aussi un maître d'escrime, Daboval, qui devint sous-officier de gendarmerie, et un maître d'écriture dont Napoléon fit le désespoir, mais qui, plus tard, fut récompensé de ses inutiles efforts par une pension de douze cents francs. Avant d'accor-

der la pension, son mauvais élève d'autrefois, devenu empereur des Français, lui décocha une boutade.

« Le bel élève, ma foi, que vous avez fait là, s'écriat-il; je ne. vous en fais pas mon compliment! »

Enfin , l'école avait pour concierges le sieur Haute et sa femme, qui finirent leurs jours en la même qualité à la Malmaison.

Le 25 avril, Napoléon franchit la porte grillée, à deux battants, qui s'encastrait dans la muraille grise de l'école. Il se trouva dans une petite allée bordée de tilleuls, parallèle à la chapelle de l'établissement et perpendiculaire au bâtiment des maîtres.

En pénétrant dans l'allée sombre, sous les arbres au vert un peu maladif de la grande cour froide et triste, l'enfant frissonna, son cœur se serra, et sa pensée, malgré lui, s'envola vers un coin pittoresque des Melelli où de beaux arbres au vert vigoureux se découpaient sur l'azur profond du ciel de Corse.

Il revint à la réalité en pénétrant dans une grande pièce assez sombre où se tenaient plusieurs Minimes, dont l'un, aussitôt, s'avança vers lui.

L'enfant s'était arrêté, ne paraissant pas avoir aperçu les religieux; son regard venait de tomber sur un portrait d'homme au bas duquel on lisait : duc de Choiseul.

La petite âme de Napoléon avait souvent vibré au récit des exploits de Paoli et des patriotes, il avait souffert de leur défaite, souffert de n'être pas né dans une Corse libre. Le portrait de ce duc de Choiseul, qu'on accusait, dans l'île, d'avoir été l'instigateur du traité de cession et, partant, d'avoir substitué aux fusils génois les terribles canons français, ravivait les souffrances et les regrets de l'enfant. Peut-être aussi

pensait-il qu'on ne l'eût jamais arraché à son pays ensoleillé pour l'enfermer en cette école sombre et triste si de Choiseul n'avait pas existé.

Ses sourcils se froncèrent et, devant les religieux stupéfaits, il proféra une injure à l'adresse de l'ancien ministre.

On l'admonesta doucement, puis on le présenta aux maîtres, et enfin on le conduisit auprès de ceux qui devaient être ses camarades. Ceux-ci l'entourèrent et lui demandèrent son nom.

« Je me nomme Napoléon, » fit-il, l'air farouche.

Mais ce nom, son accent italien le lui faisait prononcer : Napoïlioné.

Il y eut des rires qui amenèrent une rougeur sur la face du nouveau.

La mode était aux sobriquets.

Le fâcheux accent de Napoléon, sa façon de prononcer un nom qui, par lui-même, semblait déjà bizarre, lui valurent celui de la paille an nez.

Le caractère sombre de Napoléon ne pouvait lui attirer beaucoup d'amis dans un milieu jeune, où les plaisanteries et les jeux bruyants étaient en honneur, et de lui-même, du reste, l'enfant s'écartait de ses camarades.

Français de la veille, né dans un pays à demi sauvage où notre domination était acceptée sans enthousiasme, parlant à peine notre langue, il se trouvait mal à l'aise parmi des compagnons qui n'avaient ni son tempérament ni ses goûts, — qui n'étaient pas de sa race. Son âme rude et fière ne comprenait pas encore l'âme française.

On le plaisantait d'autant plus volontiers qu'il supportait mal la plaisanterie; on riait d'autant plus fort autour de lui qu'il ne savait pas rire.

Ses maîtres eu avaient pitié, et souvent, le trouvant

penché sur un livre pendant les récréations, ils lui disaient :

(( Voyons, Bonaparte, allez donc jouer avec vos camarades !

— Je ne sais pas jouer, répcndait-il ; cela ne m'amuse pas. f)

Cet enfant chétif au visage morne faisait penser à une fleur des tropiques qu'on eût essayé d'acclimater chez nous, qu'on eût exposée à la caresse âpre d'une bise d'automne.

Napoléon souffrait, il souffrait d'une nostalgie tenace, il souffrait de l'isolement auquel il se condamnait lui-même autant par orgueil que par timidité.

Pour essayer d'oublier sa souffrance, pour essayer d'oublier la lumière et l'azur de son pays, il se mit à travailler avec ardeur, accordant toutes ses préférences à l'étude des mathématiques, vers laquelle le portait un esprit façonné par Laetitia Ramolino.

Tout de suite, il gagna l'estime et l'amitié du Père Patrault et devint son élève préféré.

« Ce petit ira loin, » faisait souvent le bon Père.

Il ne pensait certes pas si bien dire.

Le supérieur, lui, ne croyait ni à la fortune ni à l'avenir de Napoléon; car si l'enfant éblouissait le Père Patrault, il ne satisfaisait nullement ses autres professeurs.

« Certes, il est utile de savoir calculer, disait le Père supérieur, mais il est indispensable de savoir écrire. »

Napoléon ne mordait pas beaucoup au français : il l'écrivait mal et le parlait avec difficulté.

Les mathématiques, qui lui valurent ses premiers succès, lui valurent aussi son premier ami.

Le Père Patrault avait un autre favori, le jeune de Bourrienne.

L'amour des mathématiques rapprocha de Bourricnne et Napoléon , et, grâce à de Bourrienne, Napoléon sortit un peu de son isolement farouche, se mêla un peu aux autres élèves.

Dès lors, il participa souvent aux jeux de ses compagnons, surtout lorsque ces jeux pouvaient lui rappeler les batailles rangées d'Ajaccio. Alors il s'animait, donnait des conseils, organisait la résistance, dirigeait l'attaque.

L'hiver, lorsque la neige étendait sa nappe dans la cour de l'école, offrant aux combattants d'inoffensifs projectiles, ces parties étaient pleines d'attrait; des luttes homériques s'engageaient sous les tilleuls, au grand dommage des vitres de l'établissement, et le jeune Bonaparte, se révélant tacticien, conduisait généralement ses troupes à la victoire.

Ce régime lui fut salutaire, non seiilement au point de vue ph\^sique, mais encore au point de vue moral ; sa santé s'améliora, il devint un peu moins sauvage, et l'on put croire que son orgueil s'atténuait. Enfin, au contact des autres élèves, il apprit à se servir avec plus de facilité de la langue française.

Un jour, il eut à souffrir cruellement dans son amour- propre.

Pour une peccadille, un coup de poing donné à un camarade pendant une étude, le maître de quartier le condamna à endosser l'habit de bure et à dîner à genoux devant la porte du réfectoire.

Napoléon ne protesta pas, mais cette punition le révolutionna tellement, qu'il fut pris de vomissements pendant le repas, puis d'une violente attaque de nerfs.

Les élèves poussèrent de grands cris; le supérieur et le Père Patrault accoururent, tancèrent vertement le maître de quartier et firent porter dans son lit le

jeune Bonaparte. Une potion calmante, assaisonnée d'un chapitre de Plutarque, auteur favori de Napoléon, eut facilement raison de l'indisposition.

Napoléon, dont l'esprit s'ouvrait, qui commençait à devenir un jeune homme, adorait la lecture et dévorait tous les ouvrages de l'établissement. Souvent il fut puni, mais toujours légèrement, pour avoir négligé, au profit de quelque récit guerrier, une leçon de grammaire ou d'histoire.

Les élèves le supportaient, mais peu l'aimaient, aussi n'hésitaient-ils pas à le brimer un peu.

La plupart avaient aÔecté de ne pas comprendre le mot « assesseur », qui était le titre de son père, et ils lui demandaient si assesseur ne voulait pas dire huissier ou appariteur.

Rien ne pouvait être plus sensible au jeune homme. Il ne manquait jamais de se fâcher tout rouge et d'infliger à ses camarades une leçon de français qu'il émaillait, dans sa colère, à la grande joie de la galerie, de mots et d'expressions empruntés au patois corse.

Il arriva que les choses se gâtèrent.

Un écolier nommé Pougin des Ilets ayant dit à Napoléon, au cours d'une dispute, que Charles Bonaparte, son père, était un misérable sergent, le jeune homme envoya à l'insulteur un cartel qui, malheureusement, tomba entre les mains du préfet des classes. Le préfet, homme sage, calma l'ardeur des futurs officiers en mettant à la chambre de discipline le bouillant Napoléon et en infligeant des arrêts à Pougin des Ilets.

Napoléon, outré du procédé, en appela au comte de Marbeuf par une lettre très digne, qui émut assez son destinataire pour qu'il vînt en personne ouvrir au défenseur de Charles Bonaparte les portes de la prison.

Celle aventure eut, en somme, un résultat heureux : l'énergie déployée en la circonstance par le jeune Corse frappa beaucoup ses camarades, qui, dès lors, le laissèrent tranquille.

Le 25 août 1783, une extraordinaire animation régna dès l'aurore à l'école de Brienne.

Les élèves se hâtaient de mettre les chambres en ordre, et, très gais, accomplissaient en chantant leurs travaux de ménage; les Pères, eux, couraient partout, affolés, suant et soufflant, et gourmandaient, avec de grands gestes, les malheureux qui se trouvaient par hasard sur leur trajectoire.

C'était jour de distribution de prix, et quelle distribution !

L'école allait avoir l'honneur insigne de recevoir M?^'le duc d'Orléans et M""^ de Montesson, qui étaient depuis plusieurs semaines les hôtes du château de Brienne et avaient consenti à couronner de leurs augustes mains les lauréats du modeste collège.

Lorsqu'ils arrivèrent, le branle -bas qui venait de secouer le vieil établissement avait pris fin, tout était prêt, pas un brin d'herbe, pas une feuille morte ne déshonorait la grande cour.

Ils furent reçus dans l'allée des tilleuls par tous les Pères réunis, la cloche de la chapelle sonnant à toute volée, et gagnèrent aussitôt la salle où devait avoir lieu la distribution.

Bonaparte et Bourrienne se partagèrent le prix de mathématiques, et ce fut l'aimable et gracieuse M"'*^ de Montesson qui posa sur le front de Napoléon les lauriers de cette première victoire.

« Puisse cette couronne vous porter bonheur, mon jeune ami! » dit la grande dame.

Napoléon était fataliste : il n'oublia pas ces paroles.

Lorsqu'il fut élevé au consulat, il fit prier M"'^ de Montesson de se rendre aux Tuileries, se montra fort aimable pour elle et lui dit :

« Je vous en prie, madame, demandez-moi tout ce qui pourrait vous être agréable.

— Mais, général, répondit M'"*^ de Montesson stupéfaite, je n'ai aucun titre à vos faveurs.

— Madame, fit Bonaparte, vous ne vous souvenez pas d'une certaine distribution de prix à l'école de Brienne... J'ai reçu de vous ma première couronne... Moi, je n'ai pas oublié. »

Quelques jours après la mémorable distribution où une jolie main l'avait couronné, Napoléon fut invité à la table du principal de l'école.

Entouré de ses maîtres, un peu gêné, le jeune lauréat demeurait muet.

Pour essayer de l'arracher à son mutisme, l'un des professeurs mit la conversation sur la Corse, vanta les beautés naturelles de ce pays et loua la ténacité et le courage de ses habitants.

Le jeune homme écoutait avec attention, mais n'ouvrait pas la bouche.

Le professeur, étant venu à parler de la résistance des patriotes, s'exprima un peu durement sur le comte de Paoli.

Alors Napoléon dit d'une voix ferme :

« Paoli était un grand homme, il aimait son pays, et jamais je ne pardonnerai à mon père, qui a été son adjudant, d'avoir concouru à la réunion de la Corse à la France. Il aurait dû suivre sa fortune et succomber avec lui. »

L'année 1783 devait cïre heureuse pour Napoléon. Le 15 septembre, le collège reçut la visite du chc-

valier de Kéralio, maréchal de camp et sous-inspecteur général des écoles, qui devait se rendre compte de la façon dont les Minimes s'acquittaient de leur tâche, constater les résultats obtenus et examiner les élèves en vue de l'envoi à Paris, l'année suivante, de ceux qui lui paraîtraient dignes de cette faveur.

Napoléon brilla d'un vif éclat en mathématiques, mais se montra médiocre dans les autres matières.

Néanmoins, M. de Kéralio décida de proposer son passage; et comme les Pères eux-mêmes le priaient de n'en rien faire, afin de permettre au jeune homme de se fortifier dans certaines branches, notamment en latin, il répondit :

« Je sais ce que je fais. J'aperçois ici une étincelle qu'on ne saurait trop cultiver. »

De la notice rédigée par l'inspecteur, il n'est pas sans intérêt d'extraire ce qui suit :

« M. de Bonaparte (Napoléon), né le 15 août 1769, [aille de quatre pieds, dix pouces, dix lignes, de bonne constitution, excellente santé, caractère soumis. Il s'est toujours distingué par son application aux mathématiques: il sait passablement l'histoire et la géographie; il est faible dans les arts d'agrément. Ce sera un excellent marin. »

Le l'^'^ septembre 1784, Napoléon reçu l'avis de son passage à l'école militaire de Paiis, et, le 17 octobre, il quitta, non sans tristesse, la vieille école de Briennc, où il était entré enfant, où son esprit s'était ouvert à la science, et dont il devait conserver toujours le souvenir.

De rétablissement où Napoléon entra, le cœur serré, en 1779, il ne reste plus grand'chose aujourd'hui : la Révolution, qui dispersa les Minimes, souna le glas de la vieille école.

n BIEN NE 29

Les bâtiments, — moins la chapelle, qui fut rasée, — servirent d'abord à l'installation d'ateliers nationaux; ensuite, on les vendit à des particuliers, qui les modifièrent profondément.

En 1840, des Carmélites achetèrent ce qu'il en restait, y établirent une communauté et y vécurent pendant vingt ans.

C'est leur communauté qui fit construire la chapelle actuelle.

A la communauté succéda un pensionnat de jeunes gens, que dirigea pendant de longues années un maître de grand mérite, M. Vinot.

Enfin, en 1895, la ville de Brienne acquit le pensionnat et l'offrit à l'État, qui en fit une caserne.

Cette caserne, — la caserne Bonaparte, — est affectée aux dépôts de trois de nos bataillons de chasseurs de la frontière de l'Est.

L'ancien bâtiment des maîtres et la célèbre allée des tilleuls, qui semble un trait d'union de verdure placé entre ce bâtiment et la porte d'entrée, restent seuls pour représenter le vieux collège et pour porter sa gloire.

Sous les tilleuls, un banc étrange, formé d'une longue poutre soutenue par des cales grossièrement taillées, attire l'attention du visiteur.

Ce banc, ou plutôt cette poutre, a son histoire.

Un écriteau placé sur la muraille par les soins du service du génie la rappelle en ces termes : « Ce banc est formé d'une poutre provenant de la cuisine de l'école de Brienne, et portant le clou où Bonaparte, élève à ladite école, suspendait, pour les rôtir, les oiseaux qu'il avait pris au piège dans le jardin de l'établissement. »

La poutre est authentique. Quant au clou, des habitants de Brienne affirment l'avoir vu changer plu-

sieurs fois, et il est à présumer qu'un certain nombre de collectionneurs aussi naïfs que peu scrupuleux se targuent de posséder le « vrai clou de Napoléon ».

Les bâtiments qui constituent actuellement la caserne Bonaparte ne donnent aucune idée de ce qu'était l'école des Minimes. Cet établissement, très vaste, avait son entrée principale et sa façade dans la Grande Rue et prolongeait ses bâtiments et ses cours dans la rue de l'Ecole-Royale, presque perpendiculaire à la première ; à l'intersection de ces deux rues, le mur des Minimes formait un pan coupé.

La chapelle, en formée de croix latine, se dressait à droite de l'allée des tilleuls; à gauche de cette allée, une cour allongée, — dans laquelle les Carmélites ont élevé la chapelle qui sert à présent de réfectoire aux chasseurs, — permettait de gagner d'immenses jardins admirablement entretenus.

C'est au fond d'archives poudreuses, dans de vieux baux, dans des actes d'achat et de vente, qu'on doit, aujourd'hui, chercher la trace de cette école préparatoire qui a donné à l'armée onze officiers généraux, à la France un empereur.

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