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LA CAMPAGNE D'ITALIE

Les bourgeois de Nice se dirigent en hâte vers la place de la République, où le nouveau commandant en chef de l'armée d'Italie doit passer la revue de ses troupes.

Beaucoup de personnes connaissent Bonaparte, au moins de vue; à chaque instant, l'on entend cette réflexion :

« Quoi! ce petit officier de rien du tout, commandant en chef d'une armée ! »

Soudain, dans l'or fauve du soleil, précédant un superbe état- major où l'on se montre des généraux déjà glorieux, le « petit officier » apparaît, devant les soldats mal vêtus, mal équipés, mal-armés, qui forment une partie de l'armée d'Italie.

Les regards des hommes, des regards de fièvre, sont rivés sur le chef que leur envoie le destin, et le jeune général contemple longuement les vaillantes troupes dont il attend la gloire.

Le spectacle est saisissant et impressionnant.

Bientôt un grand frisson parcourt les rangs et se communique à la foule : on sent que le chef et les soldats se sont compris.

Le jeune chef a fait un signe : des officiers subalternes se détachent de chaque corps et l'entourent, ainsi que tous les généraux présents.

Alors il parle, il prononce d'une voix vibrante les paroles suivantes , qui, répétées partout, vont électriser son armée.

« Soldats, vous êtes nus, mal nourris; le Gouvernement vous doit beaucoup et ne peut rien pour vous. Votre patience, le courage que vous montrez au milieu de ces rochers, sont admirables, mais ils ne vous procurent aucune gloire, aucun éclat ne rejaillit sur vous. Je veux vous conduire dans les plus fertiles plaines du monde. De riches provinces, de grandes villes seront eh votre pouvoir : vous y trouverez honneurs, gloire et richesses.

« Soldats d'Italie, manqueriez -vous décourage? »

Le 2 avril 1796, les habitants de Nice furent réveillés par un bruit de fanfares et par des appels de trompettes.

A huit heures, l'armée d'Italie, son jeune commandant en tète, défilait entre une haie de curieux. On criait ; « Vive la France ! » « Vive l'armée I » et aussi' « Vive Bonaparte ! »

Des gamins suivirent longtemps, sur le sentier de la Corniche, ces soldats qui allaient donner à notre histoire quelques-unes de ses plus belles pages , qui allaient cueillir d'immortels lauriers.

Tout le long de la côte, entre l'azur du ciel et l'azur de la mer, ces soldats chantèrent des chansons de route, ne pensant même pas qu'ils se trouvaient sous la menace des canons de l'escadre anglaise.

Le 3 avril, Bonaparte arrivait à Menton, où il coucha dans une maison qui porte actuellement le n° 3 de la rue Bréa.

Le 4, il se rendit à Oneille, où il s'occupa de recueillir une brigade détachée à Voltri et de faire constituer des approvisionnements.

L'armée austio-piémontaise, contre laquelle Bonaparte allait lancer ses troupes, était excellente et ne manquait de rien.

La droite, formée de vingt -cinq mille Piémontais, que commandait Colli, s'étendait de la Stura supérieure à la Bormida ; le centre, quinze mille Autrichiens sous d'Argenteau, occupait la région accidentée où la Bormida prend sa source; la gauche, sous les ordres du général en chef Beaulieu, vétéran de la guerre de Sept ans, comptait vingt -cinq mille hommes et se tenait vers le col de la Rochetta.

L'ennemi était digne de nos soldats.

Bonaparte, pressé d'agir, déployait une activité fiévreuse, poussant nuit et jour le renforcement de ses divisions de première ligne, organisant solidement ses avant-postes, multipliant les reconnaissances, se renseignant par tous les moj^ens sur la force et les positions de l'ennemi.

Bientôt, les troupes se tâtèrent, il y eut quelques coups de fusil, quelques échauÊFourées, quelques petits combats d'avant- postes.

Le 9 avril, Bonaparte était à Savone, où il passa en revue, le 11, la 75^ demi -brigade, qui venait de se signaler par une vigoureuse résistance dans un combat sérieux en avant de Voltri et avait perdu un officier, le sous -lieutenant Dissandié.

Un combat plus sérieux encore, une véritable bataille, s'engageait ce même jour sur la position de Monte -Negino, très importante par sa situation, qui

en faisait comme le pivot des mouvements des Français.

Cette position commandait en effet les cols de Cadibona et d'Altare, et faisait communiquer entre eux les deux versants de l'Apennin; trois redoutes de terre en couronnaient la cime, et des pentes escarpées en rendaient l'accès difficile.

La 17^ demi -brigade d'infanterie, commandée par Fornésy, occupait les ouvrages de Monte -Negino, lorsque d'Argenteau attaqua la position, lançant à l'assaut trois fortes colonnes.

La résistance de nos soldats fut vraiment héroïque.

Fornésy, soutenu ensuite par Rampon, repoussa toutes les attaques, et elles furent terribles.

A un moment donné, pendant que la fusillade fait rage, Rampon, noir de poudre, débraillé, se dresse sous les balles et crie à ses hommes :

(( Mes amis, jurons tous de vraincre ou de mourir.

— Nous le jurons ! » répondent immédiatement les tirailleurs , qui ne perdent pas pour cela un coup de fusil.

Un peu plus tard, comme une colonne hongroise commandée par Rukavina tente l'assaut à son tour, Fornésy s'élance devant ses soldats, hurlant ;

« A la baïonnette! suivez-moi! »

Deux cents hommes le suivent, dont soixante ouvriers sous la conduite du maître -tailleur, et ces braves, baïonnette en avant, toncent sur la colonne ennemie en poussant de véritables rugissements.

Le sergent Jérôme Moreau enlève un retranchement et tue deux hommes de sa main, le sergent Frezia fait une trentaine de prisonniers.

Fornésy a son cheval tué sous lui, mais il se dégage et crie toujours :

« En avant I en avant I »

Enfin la colonne hongroise recule en désordre, entraînant son chef, Rukavina, grièvement blessé à l'épaule.

La demi-brigade ne perdit qu'un officier dans ce combat, le sous -lieutenant Gillant, et trois hommes. Le bataillon de la 32^, que commandait Rampon, eut deux hommes tués.

L'admirable résistance de Fornésy et de Rampon permettait à Bonaparte de suivre le plan dont il avait depuis longtemps fixé les grandes lignes et qui se fût trouvé très compromis par la perte de Monte-Xegino : il allait jeter audacieusement vingt-cinq mille hommes dans l'espace vide laissé entre Montenotte, Dego et Montezemolo.

Aussi fit- il décider que les noms des soldats qui avaient pris part à la défense de la redoute seraient transmis à leurs départements d'origine.

Rampon obtint le grade de général de brigade. Quant au vaillant Fornésy, trop modeste pour réclamer sa part de gloire, il fut complètement oublié et l'on ne cita même pas son nom dans le rapport adressé au Directoire.

Le matin du 12 avril, les monts escarpés, les jolis paysages, disparurent sous un épais brouillard que troue une pluie abondante; il semble qu'on se meuve dans un nuage et qu'un autre nuage, trop lourd, se crève au-dessus du prem^ier.

Pendant qu'au pied de Monte -Negino les soldats autrichiens essaj^ent de prendre un peu de repos sous les broussailles, qui les abritent mal, les troupes françaises évoluent dans la brume épaisse pour gagner les positions de combat qu'a indiquées Bonaparte à ses lieutenants.

Des soldats sont sans chaussures.

« Qu'importe! dit un officier, vous pro^idrez les souliers des morts, tout à l'heure! »

Il en est qui sont sans armes. Baste ! les Autrichiens en fourniront.

Pendant toute la nuit, sous la pluie, des troupes de renfort venues de Savone ont escaladé les pentes des Apennins. Par ce temps, dans cette obscurité, c'est un véritable tour de force.

Les ordres de bataille ont été arrêtés la veille, à Savone, dans une conférence à laquelle assistaient Masséna, La Harpe et Berthier.

« Il faut faire vite et frapper fort, a dit Bonaparte ; nous devons étonner l'ennemi et l'épouvanter. »

La cavalerie s'établit le long de la côte pour observer Beaulieu vers Voltri.

Marmont se tient en réserve entre Varazze et Arenzano.

Le gros de l'armée couvre les pentes, emplit les sentiers, serpente sur les corniches; c'est, dans l'épais brouillard, un étrange grouillement d'hommes, un défilé vraiment fantastique. C'est la marche vers la gloire, vers la mort.

La Harpe, avec la brigade Causse, aj^ant recueilli en route les soldats de Cervoni, grimpe sur Montenotte pour secourir Monte -Negino.

Les hommes sont heureux de marcher à l'ennemi et montrent un entrain endiablé qui promet de belles charges à la baïonnette.

Masséna lance ses troupes sur la route de la Madonna pour gagner les hauteurs de Menao, d'où il pourra fondre sur Montenotte.

Augereau effectue, avec son artillerie, une marche, des plus pénibles pour atteindre Cairo et, de là, Altare,j où doit être le quartier général. En cours de route, il détache la brigade Rusca au château de Bardinetto, à]

Spinarda et à la Solta, afin d'assurer une surveillance active sur la vallée de la Bormida et d'arrêter, s'il en est besoin, les troupes de Colli, dont les avant-postes occupent San -Giovanni et Maramazzo.

Sérurier doit se borner à inquiéter l'ennemi par d'habiles mouvements, mais en évitant de s'engager.

A une heure du matin, lorsqu'il eut la certitude que tous les mouvements prescrits étaient en voie d'exécution, Bonaparte quitta Savone en compagnie de Masséna, de Berthier et de Salicetti.

Enveloppé dans son manteau, il paraissait préoccupé et demeurait muet.

Il savait que son avenir allait se jouer ce jour- là et peut-être ne pouvait-il maîtriser un certain serrement de cœur en se trouvant ainsi en face du destin; peutêtre pensait- il aux envieux qui le guettaient, prêts à profiter d'une défaite pour l'accabler.

Plusieurs fois, ses compagnons l'entendirent murmurer :

« Nous devons vaincre, il le faut! »

Dans la nuit noire, sous la pluie, cet homme suivait son étoile, s'attachait à son rêve.

Une troupe força le général à s'arrêter devant un étroit défilé ; les soldats fredonnaient une chanson de route.

Bonaparte murmura :

<( Ils ne chanteront pas tous, ce soir! »

Peut-être pensa-t-il à ce moment que ces Français allaient à la mort pour lui donner la gloire.

A Altare, il demanda un guide pour gagner les hauteurs. Le frère du curé s'offrit et conduisit le général sur le sommet de Casablanca, d'où l'on dominait le champ de bataille.

De là, à cette heure, il sentait vivre autour de lui, pour ainsi dire, sa vaillante armée; il entendait haie-

ter le colosse aux milliers de poitrines, et il lui semblait que le souffle de ces poitrines montait jusqu'à lui, l'enveloppait, le réchauffait

Il enviait presque, alors, les soldats insouciants qui chantaient devant Ja mort, qui allaient risquer leur vie sans rien demander en échange, sans rien attendre que la satisfaction de manger, peut-être, à leur faim, sans rien espérer qu'un peu moins de misère.

Il les enviait et il se demandait si ceux-là n'étaient pas des sages et si lui, leur chef, n'était pas un fou.

Sous la brume , les Autrichiens s'agitaient à leur tour, prenaient leurs dispositions pour donner l'assaut à la position qui leur avait échappé la veille. Ils avaient, pendant la nuit, reçu quelques renforts et deux petits canons et occupaient Cassina et Garbazzo, où était établi leur quartier général. Monte -Pra et Naso di Gatto, en face de la redoute, le bric Porazzim, Monte- Ceretto.

Ils se réjouissaient d'avoir pu opérer leurs mouvements à la faveur du brouillard, ne se doutant pas que, dans ce brouillard, une armée tout entière les guettait, que des bataillons, des brigades n'attendaient qu'un signal pour se ruer sur eux.

Ce fut La Harpe qui, le premier, eut à répondre au signal. Quelques coups de fusils crépitèrent, puis, soudain, quatre mille cinq cents Français, quatre mille cinq cents baïonnettes, dévalèrent sur San-Giustina et Ca diFerro. Il y eut des cris affreux, un grand cliquetis d'armes, des coups de feu, un piétinement formidable; les Autrichiens reculèrent, semant de cadavres les pentes du Monte-Pra et du San-Giorgio, et ne s'arrêtèrent que devant Montenotte.

Argenteau rallia ses troupes pour les pousser de nouveau en avant. Soudain, le soleil, timide encore,

perce la brume qui se déchire, et le général ennemi aperçoit avec stupeur les lignes françaises, il voit l'infanterie de Masséna qui descend de Menao et s'avance vers sa droite pour le cerner, alors que sa gauche est menacée par un mouvement de flanc de Rampon.

Pendant un moment, Argenteau reste immobile, comme cloué au sol.

Mais une clameur emplit le vallon de Montenotte, et les troupes de Masséna, sans tirer un coup de feu, se précipitent sur l'ennemi.

« En avant, les enfants ! crie le chef de la 11^ légère, Rondeau, qu'on a surnommé le Brave.

— En avant 1 » répète Masséna, qui a pris la tête d'une colonne.

En même temps, le général Ménard commence un mouvement tournant afin de menacer les derrières de l'ennemi.

A ce moment des cris éclatent, auxquels répondent de violentes décharges, les pentes du bric Menao disparaissent sous les uniformes français, tandis que, sur la crête, les Autrichiens tirent sans relâche pour essayer d'arrêter la marée humaine qui pousse vers le sommet ses vagues furieuses et va les submerger.

Mais on n'arrête pas les soldats de Masséna.

Bientôt on voit luire nos baïonnettes sur le bric Menao, on entend des cris d'épouvante, de douleur et de rage, les morts et les blessés jonchent le sol; les Autrichiens tombent, sous nos baïonnettes, comme des épis murs sous la faux des moissonneurs.

Masséna fait, sur le Menao, une terrible moisson d'hommes.

Devant les baïonnettes françaises, qui flamboient sous le ciel devenu bleu, l'ennemi recule en désordre et gagne le bric Gastlas.

Masséna n« lâche pas sa proie ; le bric Castlas est emporté également aux cris de : « Vive la France ! »

La colonne Ménard sort alors du vallon de la Ferriera et enlève au pas de course le village de Montenotte.

L'ennemi est en pleine déroute, ses bataillons tourbillonnent sous nos balles comme des feuilles sèches sous un vent d'orage : Argenteau ne doit son salut qu'à une fuite précipitée ; le bataillon de l'archiduc Antoine est enveloppé à Naso di Gatto et met bas les armes après avoir perdu son drapeau , enlevé par le sergent Boiron, de la 75^. Partout les vallons fleuris, les sentes parfumées, abritent la terreur et la mort.

Argenteau essa3^e de tenir dans Montenotte- Inférieur, mais les baïonnettes de Masséna l'en délogent aussitôt.

De son côté, La Harpe a refoulé la troupe de Nesslinger et la pousse vers Masséna ; mais l'attaque de celuici a été si rapide, si impétueuse, qu'il a déjà quitté Menao lorsque Nesslinger y arrive.

Affolé, Argenteau ordonne alors la retraite pour sauver les débris de son armée et se retire sur Dego et sur Pareto, harcelé par Murât et par La Harpe, qui font de nombreux prisonniers.

Nous avions la victoire, mais cette victoire eûti été plus complète si Augereau avait pu entrer dans] l'action au moment propice; les Français, en effet,} eussent battu Provera, dont les troupes se trouvaient] très dispersées, et les colonnes d'Argenteau n'auraient] pu opérer leur retraite.

De son observatoire, Bonaparte a pu suivre les] phases de la bataille ; il a vu les charges magnifiques^ de Masséna, les efforts ardents de La Harpe.

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Il demeurait impassible, sa lorgnette à l'œil, mais son cœur devait battre un peu plus vite, car sa destinée se jouait, pour ainsi dire, dans cette première rencontre.

Soudain il poussa un soupir, — ceux qui l'entendirent crurent sentir que c'était un soupir de soulagement, — puis il dit :

« Messieurs, nous avons la victoire, descendons; j'ai hâte de féliciter Masséna et La Harpe. »

Aussitôt la descente commença; tous étaient jo^'eux, Salicetti amusait ses compagnons en leur racontant des anecdotes. Seul Bonaparte ne disait rien : déjà il préparait ses instructions pour le lendemain.

Pour lui, il n'était point de repos; sa tâche n'était qu'ébauchée et son rêve le poussait en avant.

Salicetti fit remarquer que la joie creusait, et tous s'arrêtèrent à Altare, chez un sieur Lodi, pour prendre un peu de nourriture.

Bonaparte but une tasse de lait et se fit servir un œuf sur le plat. Le lait lui rappela ses promenades champêtres de Valence et les fermes tranquilles autour desquelles chantaient les cigales.

D'Altare, il envoya des félicitations à La Harpe et lui enjoignit de menacer l'ennemi à Sassello, Masséna devant l'appuyer et envoyer des forces sur Carcare.

Lui-même se rendit dans cette place.

Les pertes subies par les Autrichiens dans cette journée étaient d'environ six cents morts et quinze cents prisonniers.

Les pertes de notre armée ne dépassaient pas quatre cents hommes, ce qui s'explique par la vigueur et la rapidité de l'attaque.

La bataille du 12 avril 1796 ne fut certes pas une r;rande bataille, cependant Napoléon a pu dire avec

raison que sa noblesse datait de Montenotte. Les résultats de cette journée étaient en effet des plus appréciables : les adversaires de Bonaparte se trouvaient désunis, et notre armée, qui couronnait les cimes de l'Apennin, allait pouvoir descendre dans les magnifiques plaines du Piémont.

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