LES ANNÉES DE LUTTE
Napoléon était sombre et roulait en son cerveau des pensées un peu tristes lorsque le bateau qui portait les Bonaparte exilés entra, sous un beau soleil de juin, dans le port de Marseille.
« Tu crois avoir perdu la partie, mon fils ? lui dit M"^° Lœtitia... Hélas ! c'est la Corse qui la perd! »
L'officier eut un geste vague.
a C'est le secret de l'avenir! » murmura- 1- il.
Le présent, pour lui, c'était de nouveau la vie de garnison, l'existence grise et morne de l'officier pauvre, avec ses soucis matériels qui, parfois, finissent par tuer le rêve. Dès l'arrivée, il installa sa famille à l'hôtel Cypières, rue Lafont, puis il se mit en route pour Nice, où se trouvaient plusieurs unités de son régiment.
Maintenu à Nice pour régler l'administration de compagnies détachées dans la montagne, il s'appliqua courageusement à cette besogne ingrate, aidé par
le sergent- major Dintroz , qui devint bientôt son ami.
On raconte, à propos de Dintroz, cette amusante anecdote :
Bonaparte commandait alors l'armée d'Italie. La veille de Castiglione, il avait donné à Dintroz, conducteur principal d'artillerie, un ordre que celui-ci tardait à exécuter.
Le général en chef fit comparaître le conducteur.
« Pourquoi, lui dit-il en colère, n'as-tu pas encore expédié ce que je t'ai demandé?
— Je n'ai pas pu lire ton billet.
— Tu es une f... bête; apprends à lire.
— Et toi, b..., apprends à écrire. »
Après la campagne, Bonaparte voulut faire de Dintroz un commandant d'artillerie.
« Je suis trop bête, répondit le brave Dintroz; donne-moi ma retraite, et j'irai planter des choux dans mon village, en Comté. »
Le général accorda la retraite et fit joindre au brevet une somme de dix mille francs.
Hélas ! le pauvre conducteur d'artillerie n'eut pas le temps de voir pousser ses choux: la mort, qu'il avait si souvent regardée en face sur le champ de bataille, l'attendait en son village de Comté.
Une nuit, vers la fin de juin, Bonaparte travaillait dans sa chambré, lorsqu'il vit entrer un adjudant de son régiment, l'adjudant Louis.
« Que se passe-t-il donc? demanda-t-il.
— Notre chef de brigade, AL Dujard, m'a prié de venir vous chercher de suite ; il désire vous confier une mission, et je serai de la partie.
-- Quelle mission?
■^- Je crois qu'il s'agit d'accélérer l'arrivée des
poudres envoj^ées de Vonges pour le service de l'armée.
— Diable ! fit l'officier, la mission est assez délicate : Lyon et le Midi sont en révolte contre la Convention... Enfin, on essayera. ))
Bonaparte ne dut pas réussir dans cette mission, ou, peut-être, les poudres n'eurent-elles pas besoin de défenseurs, car on le retrouve, en juillet, attaché à la colonne que le général Carteaux conduisait dans le Midi pour empêcher la jonction des fédérés de Marseille et de Nîmes.
Le 25 juillet, Bonaparte bombardait Avignon, dont ses canons ouvrirent les portes à la colonne Carteaux; le 28, en tête d'un détachement de deux cents fantassins et de vingt artilleurs, il entrait à Tarascon, et, le lendemain , il pénétrait à Beaucaire sans combat.
A Beaucaire, il dîna dans une auberge, avec des négociants qui discutèrent sur la politique du moment, discussion à laquelle l'officier prit part et qui lui sembla sans doute intéressante, puisqu'il en fît, un peu plus tard, le sujet d'une brochure : Le souper de Beaucaire, qu'imprima Aurel fils.
Bonaparte rejoignit ensuite, avec son détachement, à Saint -Martin- de -Crau, le gros de la colonne Carteaux.
En août, ne se sentant pas très bien portant, il se rendit à Avignon, où il trouva une aimable hospitalité chez un négociant, M. Bouchet. C'est là qu'il écrivit Le souper de Beaucaire , dont les représentants du peuple délégués à l'armée autorisèrent la publication.
Après deux semaines de repos, Bonaparte quitta la bonne ville d'Avignon, traversa Valence, où il eut la joie d'embrasser M"® Bou, et se dirigea sur Auxonne.
C'est dans cette ville qu'il apprit, au commencement de septembre, la défection de Toulon.
Depuis son départ de Corse, il attendait l'occasion qui lui permettrait de mettre sa science en valeur, il la cherchait. Il crut l'avoir trouvée. Sans plus attendre, il se rendit à Paris, exposa ses plans au Comité de Salut public et obtint le commandement provisoire de l'artillerie à l'armée chargée de reprendre la cité perdue.
Le 22 septembre 1793, Bonaparte arrivait à Toulon et se hâtait d'aller présenter l'ordre du Comité de Salut public au général Carteaux, homme superbe, mais guerrier médiocre.
(( C'était bien inutile, dit le général en caressant sa moustache, après avoir pris connaissance de l'ordre, c'était bien inutile, nous n'avons plus besoin de rien pour reprendre Toulon. Cependant soyez le bienvenu, vous partagerez demain la gloire de le brûler sans en avoir eu la fatigue. »
Carteaux se prétendait artilleur et, par ignorance, contrecarrait sans cesse les plans de son commandant de l'artillerie, lui demandant de battre sans but certains forts ou d'établir des batteries dans des conditions telles que l'ennemi les eût démontées en un quart d'heure.
Bonaparte enrageait et quelquefois il envoyait promener assez vivement le général.
« Tranquillise -toi donc, faisait alors le grand chef en clignant de l'œil, quand je croirai bon de débusquer les ennemis, ils partiront I »
Malgré l'opposition du général, Bonaparte avait fait établir deux batteries, batteries de la Montagne et des Sans- Culottes, qui couvraient la mer de mitraille et rendaient les plus utiles services. Toute l'armée
connaissait ces batteries ; on se réjouissait lorsque leurs canons tonnaient, et les soldats disaient :
« Gare la casse ! voilà les toutous de Bonaparte qui aboient ! »
Ces toutous avaient déjà dévoré plusieurs chaloupes anglaises, fortement endommagé quelques frégates et mis à mal quatre gros vaisseaux.
Le général Carteaux essaya de les museler.
Profitant d'une absence du commandant de son artillerie, il ordonna de les démolir, prétexant qu'on y perdait beaucoup d'hommes.
Bonaparte revint à temps pour les sauver.
Le jeune et actif officier se multipliait, assurant en même temps le service de l'artillerie et celui du génie, surveillant constamment ses batteries, pointant les pièces lui-même et quelquefois remplissant l'office de simple servant.
Il n'avait pas seulement à lutter contre le général en chef, mais parfois aussi contre les commissaires.
A l'un d'eux, qui critiquait un jour la position d'une batterie, il répondit :
(( Citoyen, faites votre métier de député et laissezmoi faire le mien d'artilleur. La batterie restera là, et je réponds du succès. »
En ces temps troublés où les événements se succédaient avec une rapidité extraordinaire, on vivait vite et l'on ne savait plus attendre. Aussi commençait-on à trouver, dans la capitale, que le siège de Toulon durait longtemps.
Pour y mettre un terme, on envoya tout un plan d'attaque établi par le général d'Arcon, qui jouissait d'une grande réputation comme stratège.
Immédiatement, à Toulon, les autorités s'assem-
blèrent en conseil pour prendre connaissance du plan et en délibérer.
Le plan ayant été lu à haute voix, le Comité s'empressa de décider toute une série d'opérations inexécutables. Alors Bonaparte, qui assistait au conseil, dit froidement :
« On nous a bien envoyé un plan, mais on n*a oublié qu'une chose , c'est de nous envoj'^er en même temps les trente ou quarante mille hommes qu'exigerait son application. »
Et comme tout le monde se taisait, comme Carteaux roulait des yeux féroces en frisant sa moustache, le courageux officier ajouta, parlant d'une voix brève comme s'il commandait une manœuvre :
« Il faut bloquer Toulon par mer comme on l'a bloqué par terre; il faut établir sur les promontoires de Balagnier et de l'Éguillette deux batteries qui foudroieront la grande et la petite rade ; il faut enlever le port Murgrave. Voilà le plan qui doit être adopté. Qu'on fasse ce que je demande, et Toulon est à nous. »
Le conseil donna raison au jeune officier.
Sommé de faire connaître son avis personnel, Carteaux demauda instamment qu'on lui laissât le temps de réfléchir.
Pendant qu'il réfléchissait, le 19 octobre 1793, ou 28 vendémiaire an 2, le capitaine Bonaparte fut nommé chef de bataillon.
Huit jours après, Carteaux envoyait à Bonaparte Tordre suivant :
« Le commandant de l'artillerie foudroiera Toulon pendant trois jours, et, le quatrième, je ferai attaquer la ville par trois colonnes. »
Bonaparte haussa les épaules.
Dénoncé à la Convention, Carteaux fut rappelé et
envoyé à Grenoble pour y prendre le commandement de Tarmée des Alpes. La Convention délégua auprès de l'armée de Toulon, en même temps qu'elle lui enlevait un chef incapable, les représentants Barras et Fréron. Cette armée avait déjà Salicetti et Gasparin. Le général Carteaux était peintre : il fut remplacé par le général Doppet, qui était médecin. Au point de vue militaire, le médecin valait le peintre. Il dura moins longtemps que lui. En huit jours, en effet, le nouveau chef donna la mesure de son incapacité. Il n'eut pas le temps de faire beaucoup de mal ; cependant il arrêta, en ordonnant de sonner la retraite, une attaque superbe, conduite par Bonaparte, qui allait nous livrer le fort Murgrave. Le chef de Fartillerie ne put contenir son indignation et s'écria, en face du général, nui feignit de ne pas entendre :
(( Le j...-f... qui a fait sonner la retraite nous fait manquer Toulon ! »
Carteaux avait été envoyé à l'armée des Alpes ; Doppet fut envoyé à l'armée des Pyrénées.
A Doppet succéda Dugommier, qui venait diriger le siège en qualité de général en chef de l'armée d'Italie.
Cette fois, les troupes de Toulon avaient un chef.
Le général Coquille Dugommier, ancien officier de l'armée royale, possédait toutes les vertus qui distinguent le véritable homme de guerre, tous les talents que doit réunir le véritable commandant d'armée.
Nul ne s'y trompa, sous Toulon, et le nouveau général fut populaire dès son arrivée.
Dugommier comprit Bonaparte, et Bonaparte se sentit attiré vers ce chef loyal et bon, incapable de jalousie, aux mœurs pures et à l'âme haute. Celui-là le consolait des autres.
« Nous prendrons bientôt Tculon, » dit le jeune officier à son général.
Et il pensait, en contemplant le visage intelligent et fin de Dugommier :
« Toulon est à nous ! »
On était alors au 20 novembre 1793, ou 30 brumaire an II. Le 14 décembre, les représentants du peuple réunirent, à Ollioules, un nouveau conseil de guerre. Cette fois, Bonaparte put s'expliquer, et le conseil décida de donner l'assaut au fameux fort Murgrave, que les assiégés avaient nommé « le petit Gibraltar ».
A cent vingt toises à peine de la formidable redoute, Bonaparte a dressé une batterie; cette batterie est masquée, mais sa fumée la trahit dès le premier moment, et les Anglais la couvrent de mitraille. Sous un feu vraiment infernal, des servants tombent, affreusement blessés, poussant des cris qui épouvantent leurs camarades. Ceux-ci reculent, ils vont fuir. Le feu de la redoute augmente d'intensité, la batterie est comme enveloppée de fer et de feu. Le moment est critique, car si les hommes reculent, si nos pièces se taisent, l'attaque n'aboutira pas.
Bonaparte est là, impassible.
Soudain, il fait un geste, crie un nom dans le fracas des canons :
« Junot ! »
Un sergent de bonne mine et de fière allure s'avance vers l'officier, qui lui donne un ordre.
Bientôt un poteau se dresse derrière les canons, et, sur un écriteau fixé au poteau, les soldats lurent ceci : « Batterie des hommes sans peur. »
Bonaparte prouvait ainsi sa connaissance parfaite du caractère français.
Tous les artilleurs se disputèrent le dangereux honneur de servir à la batterie des hommes sans peur, et
les canons de cette batterie rugirent sans interruption jusqu'au 2 décembre à minuit.
Le 17 décembre, Dugommier forma quatre colonnes d'attaque et enleva le petit Gibraltar après une lutte des plus vives, pendant laquelle Bonaparte, qui franchit le premier la brèche, eut un cheval tué sous lui et fut blessé à la jambe d'un coup de lance.
Le 18, l'armée s'emparait du fort de Malbosquet, et Bonaparte disait aux généraux :
(( Demain, ou après-demain au plus tard, vous souperez à Toulon. »
Le 19, en effet, notre armée entrait dans la ville.
Des milliers de Toulonnais, compromis dans l'insurrection, avaient réussi à s'enfuir; malgré cela, il y eut une répression sanglante, et l'on accueillit souvent sans contrôle des dénonciations qui envoyaient des Français à la mort.
Bonaparte, estimant que son rôle était terminé, ne participa en rien à ces excès.
Les représentants du peuple. Barras, Fréron et Robespierre jeune, déclarèrent qu'on lui devait le succès des opérations, et ils le nommèrent général de brigade à titre provisoire.
Quant à Dugommier, il n'hésitait pas à faire le plus grand éloge de son lieutenant, et il écrivit au Comité de Salut public : « Récompensez et avancez ce jeune homme, car si on était ingrat envers lui, il s'avancerait tout seul. »
Ce chef était un brave homme.
Bonaparte, on le conçoit, avait hâte de revoir sa famille et de se montrer aux siens sous son uniforme d'officier général. Il partit donc pour Marseille en compagnie du vaillant Junot, dont il avait fait son aide de camp.
On raconte qu'il assista, pendant son séjour à Marseille, aux séances données par une diseuse de bonne aventure. Cette femme lui dit :
« Vous passersz les mers ; vous serez victorieux ; vous reviendrez et vous serez plus grand que jamais. »
Le 18 pluviôse, le Gouvernement nomma Bonaparte général à titre définitif et le chargea du commandement en chef de l'artillerie de l'armée d'Italie.
Vers la fin de janvier 1794, le jeune général, accompagné de sa famille et d'un M. Chantron, visita les côtes, le château d'If et les îles d'Hyères, afin de déterminer l'emplacement de batteries qu'il devait établir.
Ce séjour à Marseille fut une époque heureuse dans la vie de Bonaparte.
Il était revenu vers sa famille tout frémissant encore de la lutte et couronné des lauriers de sa première victoire.
Parti de Marseille avec les galons de capitaine, il y était rentré avec les broderies de général.
Sa mère, qui était fière d'un tel fils, lui parlant de l'île natale, lui répéta cette phrase :
oc C'est la Corse qui a perdu la partie, ce n'est pas loi, mon fils. »
Cette fois, Bonaparte ne protesta pas.
Oh! comme elle était loin de ses pensées, alors, cette île sauvage où l'on n'avait pas su le comprendre ! comme il était loin, le rêve qui avait illuminé son existence d'officier pauvre et obscur!
Il lui semblait parfois qu'il commençait seulement à vivre, que le passé n'avait jamais existé. L'avenir seul comptait à présent pour lui, et il l'espérait superbe.
L'avancement rapide de Bonaparte, la renommée
qu'il venait d'acquérir à Toulon, devaient faire surgir des haines autour de lui.
On l'accusa auprès de la Convention d'avoir proposé au représentant Maignet de relever les murs du fort Saint- Jean, à Marseille, qui avaient été démolis en partie par le peuple au commencement de la Révolution.
Le général fut mandé à la barre de la Convention, mais il était déjà à l'armée. Robespierre l'ayant défendu vigoureusement, et ayant déclaré qu'il répondait de sa fidélité à la république, le mandat d'amener fut suspendu.
Lorsque Bonaparte prit, à Nice, son nouveau commandement, l'armée d'Italie avait à sa tête le général Dumerbion, ancien capitaine de grenadiers, dont l'état -major était composé comme il suit :
Général de brigade : Gauthier, chef d'état -major général.
Généraux de division : Casabianca et Masséna.
Généraux de brigade : Macquart, Bizannet, Sérurier, Garnier, Bruslé, Rusca et Dallemagne.
Adjudant général : Vicose.
Général de brigade : Buonaparte, commandant en chef l'artillerie, ayant comme aides de camp, Junot et Louis Buonaparte, et comme adjudants -majors, Marmont, Muiron, Charbonnel et Talin.
Général de brigade Dujard, chef d'état-major général de l'artillerie ayant, comme adjudant-major, Louis.
Général de brigade Gassendi , directeur des parcs ; chefs de bataillon Faultier, sous-directeur, et Songis, chargé du parc de siège.
Général de brigade Vial, commandant le génie.
Commissaire-ordonnateur en chef : d'Eyssantier; Ilaller, administrateur des finances.
L'histoire n'a pas retenu les noms de tous ces braves; mais certains de ces noms ont survécu, et, dans le recul des ans, ils apparaissent de jour en jour plus brillants, parce que la gloire immortelle de l'Empereur les caresse de ses rayons.
Bonaparte fut accueilli correctement par ses camarades de l'état-major, mais sans beaucoup de cordialité; les uns se méfiaient de ce jeune général qui avait tant fait parler de lui déjà, les autres ne pouvaient s'empêcher de le jalouser.
Le commandant de l'artillerie ne s'étonna pas de cet accueil, qu'il avait prévu, et, tout de suite, il se mit à la besogne.
Après avoir, en compagnie de Junot, reconnu les positions de l'ennemi, il élabora un plan d'attaque dans lequel il proposait de tourner la gauche de l'armée austro-sarde, afin de rendre l'armée française maîtresse de la chaîne supérieure des Alpes et de placer la défensive du côté de Nice. Ce plan reposait sur le principe de la guerre de montagnes : forcer l'ennemi à sortir de ses positions pour attaquer, sous peine d'être tourné.
Robespierre jeune, ami du général, était à l'armée; Dumerbion, vieux, goutteux, morose, n'avait ni jalousie ni ambition.
Bonaparte ne devait rencontrer aucune résistance sérieuse.
Le plan fut examiné dans un conseil de guerre composé de Robespierre jeune et de Ricord, représentants du peuple, du général Dumerbion, des généraux Masséna, Vial, Rusca et Bonaparte.
A l'unanimité, on l'adopta.
Des dispositions furent prises aussitôt en vue de son exécution, et, le 2 avril 1794, Bonaparte écrivait
au chef de brigade Manceaux, directeur de l'artillerie à Toulon : « Envoie -nous un million de cartouches à Nice sans délai ; nous entrons demain en campagne avec trente mille hommes. »
« Nous entrons demain en campagne ! » Avec quelle joie Bonaparte écrit cette petite phrase I Elle le transporte, elle le grise, elle l'éblouit. Ce c'est pas qu'il pense aux batailles prochaines ; la bataille , pour ce stratège de génie, c'est l'incident, l'incident nécessaire. Mais il va voir vivre sous ses yeux, pour ainsi dire, le plan sorti de son cerveau; les trente mille hommes, c'est Dumerbion qui les commandera, mais c'est lui, Bonaparte, qui les dirigera; il a conçu, Dumerbion ne fera qu'exécuter. Il a posé le problème en bon mathématicien, et la solution lui parait facile, il ne doute pas du succès.
Il a pu apprécier la valeur des troupes, il sait que les soldats sont pleins d'enthousiasme et il ne regrette qu'une chose, c'est de ne pas commander lui-même cette armée, de ne pas l'entraîner lui-même dans les vallées fleuries de ce pays dont le ciel lui rappelle celui de la Corse. Et il ne peut songer à la Corse sans sourire un peu du rêve d'autrefois, qu'il trouve déjà mesquin en face de la réalité.
Le 6 avril 1794, Masson, qui dirige une division de quatorze mille hommes, s'empare du château de Vintimille et prend position sur le mont Tanardo, pendant qu'une brigade s'établit au Monte-Grande et que Bizannet enlève le camp de Fougasse. Le 8 avril, Bonaparte, à la tête de trois brigades d'infanterie, ouvre réellement la campagne en culbutant une division autrichienne sous un feu violent et en s'emparant du port d'Oneille, qu'occupaient les Anglais.
Son attaque fut si rapide, si audacieuse, que les
artilleurs n'eurent pas le temps d'intervenir, et ses dispositions avaient été si bien prises, qu'il n'eut pas un homme tué.
Les représentants du peuple écrivirent d'Oneille une longue lettre aux membres du Comité de Salut public pour leur annoncer l'heureux événement. Dans cette lettre, il est beaucoup question des soldats, mais il n'y est nullement question des officiers, et l'on y cherche en vain le nom de Bonaparte.
Déjà, sans doute, le jeune général portait ombrage aux représentants. Le 16avril, quinze cents Autrichiens occupaient une position très forte à Ponte- de -Nava, sur le Tanaro.
Masséna donna l'ordre d'enlever ces positions.
« Braves sans-culottes, s'écria-t-il, il faut me balayer cela ! »
Nos vaillants soldats foncèrent sur les Autrichiens en poussant des cris affreux et avec une telle impétuosité, que les artilleurs ennemis n'eurent pas le temps de tirer un coup de canon.
Le succès nous livra la ville d'Ormea, dont la garnison capitula, et de Garesio, qui ouvrit ses portes sur la sommation d'un trompette.
Dans son rapport, Dumerbion fit connaître qu'on avait trouvé, à Orméa : six mille émines de blé, des farines pour le service journalier, beaucoup de riz et une superbe manufacture de drap. C'était une bonne fortune pour nos soldats, qui manquaient de bien des choses et se battaient souvent le ventre vide.
Partout nos soldats étaient vainqueurs, partout l'ennemi fuyait devant eux.
Bonaparte était retourné à Nice avant la fin de la campagne, afin de s'occuper du matériel d'artillerie. On en a la preuve par une lettre qu'il adressa de cette place, le 25 avril, au capitaine Perrier, à Marseille.
Le 29 avril, 10 floréal, nos troupes enlevaient les hauteurs de Saorgio après une lutte acharnée et infligeaient aux ennemis une défaite sanglante.
Les représentants du peuple se hâtèrent d'annoncer ce superbe succès au Comité de Salut public, à la France.
La ville de Saorgio, les forts tant vantés de Belvédère, Rocabilière, Saint-Martin, étaient en notre pouvoir ; l'ennemi avait dû évacuer les camps des Fourches et Raous, considérés comme imprenables. Nous nous étions emparés de soixante pièces de canon et d'une immense quantité de munitions. L'armée républicaine comptait une soixantaine d'hommes tués, dont le général Bruslé et l'adjudant général Langlois, et environ cent cinquante blessés.
L'ennemi avait perdu plus de deux mille hommes, et nous avions fait environ deux mille prisonniers.
Après la prise de Saorgio, les Piémontais, postés sur les hauteurs qui dominent les chemins de la Briga et de Tende, essayèrent de nous inquiéter.
Les généraux Masséna et Macquart leur infligèrent une nouvelle défaite et s'emparèrent du village de Tende, position très importante au point de vue des communications.
Ainsi donc, grâce au plan de Bonaparte, l'ennemi avait été chassé de France, et l'armée d'Italie était maîtresse de toute la chaîne supérieure des Alpes- Maritimes. Nous avions pris deux places fortes, Oneille et Saorgio, et fait quatre mille prisonniers.
(( C'est au talent du général Bonaparte, déclara Dumerbion aux représentants du peuple, que je dois les savantes combinaisons qui ont assuré notre victoire. »
Au mois de mai 1794, alors que la Terreur régnait à Paris, où Robespierre, suspect à la Convention et aux Jacobins, essaj^ait, en effrayant ses ennemis par la violence, de faire reculer l'orage qu'il devinait prochain, la famille Bonaparte villégiaturait au château de Salles, dont les bâtiments se dressaient dans la verdure et les fleurs , à un quart de lieue d'Antibes et à huit lieues de Nice.
Napoléon vint plusieurs fois jouir, auprès des siens, du calme délicieux de cette retraite fleurie.
Un jour, il se promenait dans une allée pleine d'ombre avec Joseph et Lucien et paraissait préoccupé. Tout à coup, sa face maigre s'éclaira d'un sourire et il dit :
a Ah! si je voulais, je pourrais partir demain pour Paris et vous établir tous là -bas.
— Comment cela? s'écrièrent ses frères.
— Eh bien, voilà, on m'offre la place d'Henriot, commandant de la garde nationale, et je dois donner ma réponse ce soir même. Qu'en dites-vous ?
— Mais c'est la fortune !
— Cela, sans doute, vaut la peine qu'on y pense, reprit le général, mais il ne s'agirait pas de faire l'enthousiaste; il n'est pas si facile de sauver sa tête à Paris qu'ici. Robespierre jeune est honnête, mais son frère ne badine pas. Il faudrait le servir. Moi, soutenir cet homme! Non, jamais. Je sais combien je lui serais utile en remplaçant son imbécile de commandant de Paris, mais c'est ce que je ne veux pas
être. Il n'est pas temps aujourd'hui; il n'y a de place honorable pour moi qu'à l'armée. Prenez patience, je commanderai Paris plus tard. »
Napoléon parla ensuite à ses frères du régime de la Terreur, puis il dit, à plusieurs reprises :
a Qu'irai-je faire dans cette maudite galère? »
Son parti était arrêté, et les prières de Robespierre jeune ne purent lui arracher un consentement dont Robespierre aîné espérait le salut.
« Ma place est à l'armée et non ailleurs, » répondait-il sans cesse.
Désolé, Robespierre partit pour Paris avec sa sœur Charlotte.
Quelques semaines plus tard, le 9 thermidor prouvait que le général Bonaparte avait vu clair et avait été bien inspiré.
Le 13 juillet, le général recevait des représentants du peuple l'ordre de se rendre à Gênes pour une mission d'ordre à la fois politique et militaire.
Cette mission fut de courte durée, et Bonaparte revint à Nice pour y apprendre les événements des journées de thermidor.
Il ne lut pas, sans une réelle émotion, le récit de la mort des deux Robespierre et de leurs amis ou partisans.
« Robespierre aîné, était -il dit dans ce récit, tenta de se faire sauter la cervelle, mais son pistolet lui fracassa seulement une partie de la mâchoire. Robespierre jeune se précipita de la corniche de l'hôtel de ville sur le pavé sans pouvoir se donner la mort. Lebas se tua. Henriot, en cherchant à fuir, se laissa tomber dans une cour fangeuse, espèce d'cgout d'où on ne le tira que pour le mener au supplice. Couthon fut trouvé sous un escalier, où il était blotti. Tous furent poursuivis, arrêtés et conduits en prison.
Robespierre aîné passa la nuit étendu sur une table dans une des salles du Comité de Salut public; au milieu des plus horribles souffrances, il parut calme et résigné. Le lendemain, 10 thermidor, il périt sur l'échafaud, avec son frère, Couthon, Saint- Just et dix-huit municipaux. Le 11 thermidor, soixante-dix autres individus, tous municipaux ou membres du tribunal révolutionnaire, subirent le même sort. »
Bonaparte plaignit de tout son cœur son ami Robespierre jeune, à qui il devait beaucoup. Sous le consulat, il fît obtenir une pension de trois mille six cents francs à Charlotte Robespierre, pension qui fut réduite à deux mille cent francs par Louis XVIII et à douze cents par Charles X.
La liaison de Bonaparte avec Robespierre jeune devait lui occasionner des ennuis graves, lui faire même courir un danger sérieux.
Le 6 août 1794, le 19 thermidor, les représentants Albitte, Salicetti et La Porte informaient le Comité de Salut public, par une lettre écrite à Barcelonnette, qu'ils allaient s'assurer de la personne du général et l'envoj^er à Paris avec ses papiers. Par un arrêté du même jour, ils suspendaient Bonaparte de ses fonctions et ordonnaient son arrestation.
L'arrestation eut lieu. Le jeune général, dont la fortune rapide avait fait bien des envieux qui s'étaient facilement transformés en ennemis , fut incarcéré et mis PU secret.
Junot put cependant lui faire remettre, par un soldat de garde, une lettre dans laquelle il lui annonçait qu'il voulait partager sa détention, dût -elle être éternelle.
Le 20 août, le général vit avec joie s'ouvrir les portes de sa prison, les représentants n'ayant rien
trouvé de suspect dans ses papiers et ayant, écrivaient-ils dans l'ordre d'élargissement, « pris en considération les connaissances militaires et locales dudit Bonaparte. »
Dans une lettre au Comité de Salut public, les représentants expliquaient comme il suit leur décision :
« Convaincus de l'utilité dont, pour nous, peuvent être les talents de ce militaire qui, nous ne pouvons le nier, devient très nécessaire dans une armée dont il a mieux que personne la connaissance, et où les hommes de ce genre sont extrêmement difficiles à trouver, nous l'avons remis en liberté... Il peut reconquérir la confiance et rentrer dans un emploi, qu'au demeurant il est très capable de remplir avec succès, et où les circonstances et la position critique dans laquelle se trouve l'armée d'Italie pourraient nous obliger de le remettre provisoirement. »
Dumerbion n'avait certainement pas été sans aider les représentants du peuple à se former une opinion sur la valeur de Bonaparte, dont il avait grand besoin.
L'armée piémontaise, abondamment pourvue de vivres et de munitions, occupait d'excellentes positions dans des plaines riantes et fertiles, alors que nos solats, manquant de tout, souffrant du froid et de la faim, campaient sur les crêtes du Mont-Blanc, aux sources du Tanaro.
Le général autrichien Wallis était sur la Bormida; une division anglaise devait débarquer à Vado et forcer Gênes, privée de communications par terre et par mer, à se déclarer contre la France.
Le vieux Dumerbion, à qui Bonaparte exposa ses craintes au sujet des projets de l'ennemi, répondit :
(c Mon enfant, présentez-moi un plan de campagne
ir.o LA JEUNESSE DE BONAPARTE
comme vous savez les faire, et je l'exécuterai de mon mieux.
— Le plan est simple, dit Bonaparte : nous devons nous emparer des positions de Saint- Jacques, de Montenotte et de Vado, afin d'appuyer sur Gênes la droite de notre armée. »
Le plan de Bonaparte assura de nouveau le succès de nos troupes, un succès rapide, presque foudroyant.
Le 19 septembre, Dumerbion, à la tête de dixhuit mille hommes, ayant à ses côtés l'auteur du plan de campagne, attaqua vigoureusement le général ennemi CoUoredo, qui occupait Carcare et une partie de la riante vallée de la Bormida, enleva la forte position de Saint-Jacques et chassa les Autrichiens de Bormida, Malère, Pallère, Altare et Gascare.
Le 20 septembre, nos soldats s'emparèrent du château de Cossaria, au-xiessus de Millesimo, et refoulèrent l'ennemi sur Dego.
Le 21 septembre, les forces ennemies furent battues sur tous les points.
Ces courtes et brillantes opérations eurent pour effet de rétablir les communications avec Gênes, de maintenir sa neutralité et d'affermir les bonnes dispositions des Génois à notre égard.
Bonaparte aurait voulu qu'on poursuivît la campagne en enlevant le camp de Céva, pour envahir ensuite le Piémont.
Son plan, envoyé à Paris, ne fut pas adopté, parce qu'on projetait une expédition maritime, qui, du reste, n'eut pas lieu.
Bonaparte, pendant son second séjour à l'armée d'Italie, se lia d'amitié avec le représentant du peuple Turreau et avec la femme de ce représentant, personne des plus aimables et des plus distinguées.
Plus tard, sous l'Empire, M"'^ Turreau, devenue veuve, était tombée dans une misère extrême. Elle essaj^a de parvenir jusqu'à l'Empereur; mais toutes ses démarches demeurèrent sans résultat, parce que nul ne voulait ou n'osait parler d'elle à Napoléon.
Les solliciteurs étaient si nombreux!
Un jour, au cours d'une partie de chasse à Versailles, l'Empereur évoqua devant Berthier ses souvenirs de l'armée d'Italie, et M™® Turreau y tenait sa place, une bonne place.
« Je serais heureux, dit Napoléon, de savoir ce qu'est devenue cette charmante femme. »
Berthier la connaissait.
« Sire, fit-il, elle habite Versailles et elle n'est pr.s heureuse.
— Pas heureuse! Je veux la voir. »
Le lendemain, la pauvre M"'° Turreau fut introduite dans le cabinet de l'Empereur par Berthier; elle tremblait de tous ses membres et n'osait lever les yeux.
Emu, Napoléon lui tendit la main.
« Je suis désolé, dit-il, de n'avoir pas connu votre situation. Pourquoi ne pas vous être adressée à moi ? Croj'ez-vous donc que je ne veux plus me souvenir de ceux qui furent mes amis, de ceux qui, comme vous, ont mis jadis un sourire dans ma grise existence? Pensiez -vous que j'avais oublié nos délicieuses promenades du col de Tende et les agréables soirées de Nice?
— Sire, répondit M™® Turreau, j'ai tout tenté pour arriver jusqu'à vous. »
Napoléon fronça le sourcil et s'écria :
« Je n'en ai rien su! Mais comment ne vous êtesvous pas servie de nos amis communs de l'armée d'Italie? Il en est plusieurs qui sont des personnages et en perpétuel rapport avec moi.
— Hélas ! sire, balbutia la pauvre femme, nous ne nous sommes plus connus dès qu'ils ont été grands et que je suis devenue malheureuse. »
Le général Bonaparte passa sur le col de Tende la nuit du 31 décembre 1794 au 1*=^ janvier 1795.
Lorsqu'il s'éveilla, le soleil se devinait derrière des coteaux lointains dont sa lumière timide dorait les sommets.
Le général se leva et s'immobilisa dans la contemplation des superbes plaines de l'Italie, où le soleil allongea bientôt la caresse de ses rayons, qui déroulaient à perte de vue devant lui leur verdure, leurs fleurs , leurs bouquets d'arbres et leurs villages tranquilles.
Des cloches lointaines tintaient, lui rappelant celles des villages delà Corse; les oiseaux chantaient autour de lui ; une brume soyeuse montait lentement entre les collines, s'évaporant dans la profondeur de l'azur; la nature s'éveillait sous la chaude et vivifiante caresse de l'astre d'or.
Le général rêva longtemps devant les plaines superbes.
Peut-être avait-il le pressentiment qu'il y cueillerait ses premiers lauriers, qu'elles seraient le berceau de sa gloire.
Quelques jours plus tard, le général partait pour Marseille, où il allait embrasser les siens.
De là, il se rendit à Toulon et assista au conseil de guerre qui devait discuter le projet d'exécution maritime. Il se montra très opposé à cette expédition, déclarant qu'elle pouvait compromettre l'armée d'Italie et aboutir à un désastre.
Le conseil s'étant rangé à son avis, la flotte sortit seule le 1^^ mars; le 14 mars, elle engageait, avec la
flotte anglaise, un combat où elle perdit deux vaisseaux, le Ça ira et le Censeur, puis elle rentra à Toulon.
La flotte anglaise avait également perdu deux de ses unités, le Berwick et Yllhisfrious.
L'expédition maritime fut définitivement abandonnée.
Bonaparte séjourna pendant un mois à Toulon.
Un jour, il voit une foule bruyante se diriger vers le port. On lui apprend qu'une frégate française, la Minerve, vient d'amener un bateau espagnol capturé en mer, qui transportait une vingtaine d'émigrés, notamment plusieurs membres de la famille de Gliabrillan.
Le général court aussitôt au port et y trouve une foule très surexcitée qui chantait le Ça ira et voulait égorger les prisonniers, malgré les efforts du général Bizannet.
« Aidez -moi, s'écria Bizannet, je vais être débordé. »
Bonaparte entraîne aussitôt Bizannet chez les représentants Ritter et Chambon et leur fait signer un arrêté ordonnant le transfert des prisonniers à Grasse, pour y être jugés par le tribunal criminel.
Les malheureux émigrés devaient partir le lendemain matin, mais les révolutionnaires, avertis, avaient juré qu'ils ne sortiraient pas vivants de la ville.
Bonaparte veillait.
Pendant la nuit, les révolutionnaires, qui ne s'étaient pas couchés, virent passer un convoi de caissons.
Ils demandèrent des explications.
On leur répondit que les caissons contenaient des munitions destinées à l'armée d'Italie.
La vérité était tout autre : les caissons emmenaient les émigrés.
Lorsque les révolutionnaires surent qu'ils avaient élc joués, ils se soulevèrent et menacèrent de mort les représentants du peuple.
Dans la foule hurlante, Bonaparte reconnut plusieurs artilleurs qui avaient servi sous ses ordres à l'armée d'Italie; aussitôt, il monta sur un amas de planches et de poutres, dans un chantier, fit appel aux bons sentiments de ses anciens soldats et réussit à mettre fin à l'émeute.
Les ennemis de Bonaparte ne désarmaient pas ; la haine et la jalousie montaient autour du jeune général.
Un beau matin, le général Bizannet eut la douleur de l'informer que son commandement lui était retiré.
Bonaparte partit aussitôt pour Marseille; il y passa une journée auprès de sa famille, et le lendemain, 22 avril 1795, il se mettait en route pour Paris avec ses aides de camp, Junot et Louis.
Les voyageurs traversèrent Avignon le 24 avril. Le 25, ils s'arrêtèrent à Montélimar et descendirent à VHôtel de la Poste, tenu par M. Chabeau. Bonaparte trouva les environs de la ville si jolis, qu'il marchanda et faiUit acheter la maison de campagne de Deaii-Seret.
Au moment de signer le marché, il se ravisa et partit pour Valence, où il fut l'hôte de M'"^ de Sucy.
De là, il se rendit à Lyon, puis à Châtillon- sur- Seine, où il reçut l'hospitalité chez le père de son adjoint, M. Marmont.
Vers la fin de mai, les voyageurs entrèrent dans la capitale.
Bonaparte, qui n'était pas riche, descendit dans un hôtel modeste de la rue des Fossés-Montmartre, tenu
par un sieur Grégoire et, comme il avait besoin de se détendre un peu, il se mit à faire quelques visites.
11 rencontra l'ex-Père Patrault, son ancien professeur de mathématiques, et ils évoquèrent ensemble, avec émotion, en de longues causeries, le temps de Brienne. Le général disait : « L'heureux temps ! » et il soupirait en se rappelant ses jeunes années, qui, pourtant, n'avaient pas été bien gaies.
C'est que Bonaparte se trouvait alors à un véritable tournant de son histoire ; l'avenir, qui eût dû sourire à ce général de vingt-six ans, lui apparaissait sombre et menaçant. Il en était à la dure période qu'ont connue la plupart de ceux qui se sont élevés par leur talent, par leur génie : à la période où les médiocres, les envieux se liguent pour essa^'er d'étouffer l'astre naissant.
Ceux qui sont assez forts pour traverser cette période critique ne tardent pas, du reste, à voir à leurs pieds les ennemis de la veille transformés en courtisans.
Le jeune général sentait confusément ces choses, et s'il ne doutait ni de sa force ni de son courage, il doutait un peu de la chance. Il savait qu'il faut toujours aider la chance; il essaya donc de se créer des relations ou de renouer des relations interrompues soit par ses changements de garnison, soit par son séjour à l'armée.
Il retrouva son ami Bourrienne, qui l'accueillit avec empressement et se mit à sa disposition pour le guider à travers les plaisirs de la capitale. Il retrouva aussi M. Marboz, évêque constitutionnel delaDrôme, qu'il avait beaucoup connu à Valence; le représentant Fréron, le général Tilly. Par eux, surtout par Marboz, il approcha Barras et La Réveillère-Lépeaux.
Un jour, comme il faisait à Marboz le récit de ses
déboires et lui disait son vit désir d'obtenir un poste à l'armée, celui-ci s'écria :
« Mais il faut voir Aubry. d
Le député Aubry, capitaine au régiment d'artillerie de Strasbourg avant la Révolution, était alors chargé de la partie militaire au Comité de Salut public.
«. Je ne le connais pas, répondit Bonaparte.
— Mais moi, je le connais, reprit l'obligeant Marboz, il est mon ami, nous avons occupé la même prison lorsque ces b... de Montagnards nous eurent fait arrêter... Je vous introduirai auprès de lui. »
Marboz tint parole.
Le lendemain il conduisit le général chez son collègue, qui habitait rue Saint -Florentin.
Bonaparte resta dans l'antichambre, et Marboz pénétra seul dans le cabinet du député.
Au seul nom de Bonaparte, Aubry entra dans une violente colère.
« Je refuse, s'écria -t-il, de recevoir chez moi ce général de coup d'Etat; son avancement a été prématuré... Gomment! il n'est pas content? mais il est dévoré par l'ambition... »
Un peu plus tard, grâce à la protection de Barras et de La Réveillcre-Lépeaux, Bonaparte put enfm voir Aubrj\
Mais le député l'arrêta net dans ses doléances en lui disant d'un ton sec :
« Vous êtes trop jeune pour commander en chef l'artillerie d'une armée.
— Monsieur, répondit le général, on vieillit vite sur le champ de bataille, et j'en arrive. »
Cette réponse déplut à l'ancien capitaine, qui n'avait entendu le canon qu'au polygone, et il consigna sa porte à Bonaparte.
Le général ne voulut pas s'éloigner de Paris, et,
sans se lasser, continua ses démarches, d'ailleurs sans résultat.
Il dînait quelquefois chez M'"^ Permon, et, un jour, il apprit que cette dame donnait l'hospitalité au représentant Salicetti, alors décrété d'accusation. Ce Salicetti avait jadis établi un rapport contre Bonaparte, qui disait :
« Salicetti m'a fait bien du mal, il a brisé mon avenir à son matin , il a desséché mes idées de gloire à leur tige. »
^^me Permon risquait beaucoup en cachant le représentant ; mais celui-ci lui avait rendu de nombreux services pendant la Terreur, et elle s'en montrait reconnaissante.
Dans le courant de juin, elle partit en poste pour Bordeaux, emmenant Salicetti déguisé en domestique.
Au premier relai, le postillon lui remit une lettre de Bonaparte, dans laquelle elle lut ceci :
« Je n'ai jamais voulu être pris pour dupe ; je le serais à vos yeux si je ne vous disais que je sais, depuis plus de vingt jours, que Salicetti est caché chez vous... Mes vœux vous suivent ainsi que votre enfatit. Vous êtes deux êtres faibles, sans nulle défense. Que la Providence et les prières d'un ami soient avec vous ! »
Bonaparte, on le voit, savait se montrer généreux. Sa lettre témoigne aussi d'un sentimentalisme qu'on aime à rencontrer de temps à autre chez les hommes d'action.
Le général dînait aussi asse^ souvent chez son ami Bourrienne, qui avait épousé une femme charmante, et accompagnait les époux soit au théâtre, soit aux concerts, alors très à la mode, de Garât,
Mais le plus souvent il mangeait au restaurant des Frères -Provençaux, qui n'étaient pas encore célèbres.
A table, il paraissait triste et rêveur et ne desserrait pas les dents. Son repas terminé, il glissait sa monnaie dans la note qui lui était apportée par le garçon, et qu'il pliait à cet effet, puis il déposait lui-même, en sortant, le petit paquet sur le comptoir.
Jamais sa dépense ne dépassait trois francs.
Lorsque le restaurateur apprit, plus tard, que le glorieux général en chef de l'armée d'Italie n'était autre que son ancien client, il s'écria :
« Je n'aurais jamais cru que, parmi les nombreux officiers dont j'avais la clientèle, ce fût celui qui ne parlait jamais et dépensait si peu qui pût devenir en si peu de temps un grand général ! »
Bonaparte dîna plusieurs fois, chez les Frères-Provençaux, avec Talma, le grand acteur, dont il aimait beaucoup la conversation.
Le 2 août 1795, Aubry fut remplacé à la guerre par Doulcet de Pontécoulant, ce qui rendit à Bonaparte un peu d'espoir.
A la suite de plusieurs démarches faites par ses amis, le général se vit offrir le commandement d'une brigade d'infanterie à l'armée de l'Ouest. Il refusa net, et les choses en restèrent là.
L'armée d'Italie se trouvait alors dans une situation fâcheuse, et les rapports qui en arrivaient alarmaient fort de Pontécoulant.
Il fit appeler Bonaparte et l'attacha au service topographique de la guerre.
C'est là qu'au nom du Comité de Salut public, le jeune général rédigea le plan de campagne qui devait lui donner la gloire.
Il aimait alors à se reposer de ses travaux en faisant le soir, en compagnie de Junot, de longues promenades dans les allées solitaires du Jardin des Plantes.
A cette époque, il songea sérieusement à offrir ses services à la Turquie, qui armait contre la Russie. Mais le Comité de Salut public lui refusa Tautorisation qu'il avait sollicitée à cet effet, en disant « qu'on devait se refuser à éloigner de la République un officier aussi distingué ».
Depuis quelque temps, une certaine agitation se manifestait à Paris, notamment dans les sections. Presque chaque jour, la Convention avait à examiner des pétitions qu'elle était en droit de considérer comme injurieuses ; lorsqu'elle reçut les ambassadeurs de Venise et de Prusse, la section du Mont-Blanc vint la menacer. Cette situation ne pouvait se prolonger et tout le monde sentait qu'une crise devenait inévitable. La Convention appela des troupes à Paris, ce qui eut pour effet immédiat d'augmenter l'agitation.
Lorsque fut décrétée la constitution de l'an III, qui confiait le gouvernement à cinq directeurs et la législature à deux conseils dits des Anciens et des Cinq- Cents, deux lois additionnelles spécifièrent que les deux tiers de la législature nouvelle seraient composés des membres de la Convention.
Cela mit le feu aux poudres : les quarante -huit sections de la capitale rejetèrent les lois additionnelles, et, le 24 septembre 1795, 2 vendémiaire an IV, elles nommèrent des députés pour former une assemblée centrale d'électeurs qui se réunit à l'Odéon.
La Convention ordonna de dissoudre cette assemblée par la force. Les sections se soulevèrent, notamment celle de Lepeîletier, dont le siège était au couvent des Filles -Saint-Thomas,
Le général Menou, commandant en chef de l'armée de l'intérieur, chargé d'opérer contre la turbulente section, ne sut pas montrer la fermeté nécessaire et engagea avec les rebelles des pourparlers qui aboutirent à une sorte de capitulation.
Dans la soirée du 12 vendémiaire, Bonaparte se trouvait au théâtre Fej^deau avec M. Ozun.
Un certain malaise régnait dans la salle et sur la scène; à chaque instant, des individus entraient et sortaient, l'air mystérieux et grave, les artistes paraissaient distraits et inquiets.
Plusieurs fois Bonaparte s'était penché vers M. Ozun et lui avait dit :
« Il se passe ici quelque chose d'anormal. »
Soudain, un de leurs voisins dit assez haut :
« On se bat dans la rue Vivienne.
— Courons ! » fit Bonaparte.
Et, prenant M. Ozun par le bras, il l'entraîna.
Une petite armée occupait la rue Vivienne, maison ne s'y battait pas, et le général apprit ce qu'avait fait Menou.
« Eh bien, murmura-t-il à l'oreille de son compagnon, voilà un beau travail! Que va-t-il se passer à la Convention? »
Il y courut et arriva juste à temps pour entendre
VENDEMIAIRE
ordonner l'arrestation et la mise en jugement de Menou.
Le lendemain , le général Barras , représentant du peuple, prenait le commandement de la force armée de Paris et de l'intérieur.
Le général Bonaparte. (D'après une médaille.)
Barras, qui ne s'illusionnait pas sur sa valeur militaire, acceptait la mission sans enthousiasme.
« Je te conseille, lui dit Carnot, de t'adjoindre un bon général.
— Je ne demande pas mieux, mais lequel?
— Mon Dieu, fit Carnot, tu n'as que l'embarras du choix... Brune, Verdier, Bonaparte...
— Bonaparte, je le connais, c'est lui qui a pris Toulon.
— Alors il prendra bien le couvent des Filles-Saint- Thomas. »
Aussitôt, Barras envoya chercher Bonaparte, et dès que le général arriva, il lui demanda à brûlepourpoint :
« Général, voulez -vous commander sous mes ordres? ))
D'abord , Bonaparte demeura interdit, puis il dit :
« Donnez -moi le temps de réfléchir.
— Je vous donne trois minutes, » fit Barras. Deux minutes après, Bonaparte répondit:
« Soit, j'accepte; mais je vous préviens que, si je tire mon épée, elle ne rentrera dans le fourreau qu'après le rétablissement de l'ordre.
— C'est ainsi que je l'entends moi-même, répondit Barras.
— Alors, s'écria Bonaparte, les minutes en ce moment sont des heures, et l'activité seule peut nous rendre l'influence morale qu'un premier échec nous a enlevée. »
Après avoir conféré pendant quelques instants avec le î^énéral Menou, Bonaparte arrêta son plan d'attaque.
Barras avait été nommé à 4 heures du matin, par la Convention, qui siégeait en permanence. Il était 6 heures lorsque son adjoint commença les préparatifs nécessaires.
L'attaque s'engagea dans la rue de l'Echelle, au bout de laquelle se trouvait alors un bâtiment dépendant du Comité de sûreté générale, dont les rebelles voulurent s'emparer. Ils ouvrirent le feu les premiers, tuant ou blessant vingt -trois hommes.
Une décharge furieuse leur répondit, la rue s'emplit d'une fumée grise, des cris de rage et de douleur éclatèrent.
Lorsque la fumée se dissipa, il n'y avait plus un sectionnaire dans la rue; mais l'on voyait çà et là, sur la chaussée, de larges flaques de sang.
La rue Saint- Florentin fut balayée de la même façon, mais les troupes se heurtaient, par places, à une résistance des plus vives, et Bonaparte, que suivaient ses aides de camp, les capitaines Junot et Muiron, eut son cheval tué sous lui.
Les sectionnaires avaient été refoulés dans la rue Saint-Honoré, aux environs de l'église Saint-Roch, et s'étaient précipités vers l'église. Là, le combat fut long et acharné.
Plusieurs fois, le canon tonna, balayant de sa mitraille le perron et la rue, et chaque fois on entendait des cris aÔreux, les cris des blessés, qui se tordaient sur le sol dans des ruisseaux de sang.
Les sectionnaires firent preuve d'un véritable courage, mais ils ne pouvaient résister aux terribles canons, dont la mitraille les fauchait par grappes. Ils durent abandonner la partie.
Dans le jardin des Tuileries, nombre de députés se promenaient autour d'un parc d'artillerie que le chef d'escadron Murât avait formé des pièces amenées des Sablons sur l'ordre du général.
Les députés n'attendaient leur salut que des canons de Bonaparte; c'était leur liberté, leur vie même qui se jouait à ce moment.
On entendait toujours la grande voix du canon, et les députés devenaient plus inquiets à mesure que la lutte se prolongeait. Tout à coup, un grand cri éclata :
« Bonaparte est vainqueur ! »
C'était pour beaucoup la fin d'un cauchemar.
Le lendemain, la section Lepeîletier essaya de reprendre la lutte ; mais les colonnes conventionnelles, débouchant par les boulevards, la rue Richelieu et le Palais -Royal, n'eurent aucune peine à rétablir l'ordre.
Le 18 vendémiaire, la Convention remerciait la vaillante armée qui lui avait donné la victoire, et le représentant Fréron prononçait les paroles suivantes :
« N'oubliez pas que le général d'artillerie Bonaparte ^ nommé dans la nuit du 12 vendémiaire pour remplacer le général Menou, et qui n'a eu que la matinée du 13 pour faire les dispositions savantes dont vous avez vu les heureux effets, avait été retiré de son arme pour être versé dans l'infanterie. Fondateurs de la République, tarderez-vous plus longtemps à réparer les torts qu'en votre nom l'on fait essuj'^er à un grand nombre de ses défenseurs ? »
Barras appuya Fréron et fit, à la tribune, l'éloge de Bonaparte, demandant qu'on le confirmât dans le poste de commandant en second de l'armée de l'intérieur.
Cette proposition fut adoptée le 19 vendémiaire.
Le général Bonaparte eut à réprimer plusieurs soulèvements partiels amenés par une véritable disette.
Un jour, il passait avec son état-major devant une foule qui stationnait à la porte d'un boulanger.
Une femme du peuple, une mégère obèse, se détacha du groupe et se mit à invectiver les officiers.
« Tas d'épaulettiers, hurlait- elle, pourvu qu'ils mangent et s'engraissent, ils se moquent bien que le peuple n'ait pas de pain I »
Bonaparte était, alors, d'une maigreur extrême.
* Ehl la mère, cria- 1- il à la grosse femme, regar-
LE PROPHETE RAGUIDEAU 115
ez-moibien, et dites-moi quel est le plus gras de ous deux ! »
Les rieurs furent du côté du général.
Les affaires de Vendémiaire avaient remis Bonaarte en selle, avaient appris son nom au public, valent fait de lui l'homme du jour. Autour de sa opularité, les jalousies et les haines, toujours aussi ombreuses, commençaient à devenir prudentes. On î surnomma « le général Vendémiaire ». Ce n'était as méchant.
Il eut ie triomphe modeste. Certes, la popularité ont il jouissait le flattait un peu, mais ce n'était que e la popularité, et il rêvait de gloire.
« Je commence à espérer, mon ami, disait-il à unot, que nous aurons notre heure. »
Cette heure, confiant en son étoile, il l'attendait, il i préparait. Elle devait sonner bientôt.
LE PROPHÈTE RAGUIDEAU
Après les journées de Vendémiaire, on s'empressa le désarmer les sections et l'on fit opérer des visites iiinutieuses dans les maisons où l'on croyait trouver les armes.
Ce fut comme un désarmement général de la capiale.
Un matin, Bonaparte était penché sur des cartes, lans son cabinet, lorsqu'on vint lui dire qu'un jeune
homme d'une quinzaine d'années demandait instamment à le voir.
Le général était, alors, très accueillant, et l'en pénétrait facilement jusqu'à lui.
« Eh bien ! dit- il, faites -le entrer. »
Le jeune homme entra, et le général fut frappe de sa bonne mine.
« Qui es -tu? demanda-t- il.
■ — Général, répondit le jeune homme, je me nomme Eugène de Beauharnais, je suis le fils du général de Beauharnais, qui fut guillotiné le 23 juillet 1794, et je viens vous supplier de nous faire rendre, à ma mère et à moi, l'épée de mon père, qui vient de nous être enlevée. C'est pour nous un souvenir, le plus précieux des souvenirs... »
Et le jeune homme éclata en sanglots.
Touché, Bonaparte ordonna immédiatement que l'épée fût restituée et il témoigna au fils de Beauharnais la plus grande bienveillance.
La mère du jeune homme se crut obligée de faire au général une visite de remerciements. Elle était charmante; le général rendit la visite, et bientôt il passa la plupart de ses soirées dans le salon de Joséphine de Beauharnais.
« C'était, a-t-il dit lui-même, la réunion la plus agréable de Paris. On y rencontrait habituellement le vieux M. de Montesquiou, le duc de Nivernais et plusieurs autres débris de l'ancienne cour. Souvent le cercle entier, électrisé par ses souvenirs, s'écriait en se resserrant :
« Allons faire un tour à Versailles ! »
Bonaparte et M"^^ de Beauharnais fréquentaient aussi les salons de Barras, qui jouait au grand sei-^ gneur à Chaillot. Leur intimité devenait de plus en plus grande, et souvent M'"® Tallien et M""^ Récamicr
LE PROPHETE RAGUÎDEAU 110
plaisantaient Joséphine au sujet de son petit général aux longs cheveux.
Un soir. Barras dit à Joséphine :
« Madame, que pensez-vous du général Bonaparte?
— Citoyen, répondit M'"^ de Beauharnais, j'en pense beaucoup de bien et je crois qu'il ira loin. »
Bonaparte avait caressé le projet d'épouser la charmante veuve, mais il n'osait lui demander sa main.
Le propos, qui lui fut rapporté par Barras, lai donna du courage. Il parla et eut la joie de se voir agréé.
Le 26 octobre 1795, 4 brumaire an IV, Bonaparte fut nommé général de division et commandant en chef de l'armée de l'intérieur, en remplacement de Barras, démissionnaire.
Le 2 mars suivant, il était nommé commandant en chef de l'armée d'Italie.
Au sortir de la réunion des directeurs, où fut prononcée cette nomination, Barras annonça, par un mot, l'heureuse nouvelle à Joséphine. Ce fut d'elle que Bonaparte l'apprit.
«Ah! s'écria -t- il, j'y perdrai la tête, ou l'on me reverra plus haut que l'on ne s'y attend ! »
Cette fois, vraiment, l'avenir paraissait lui sourire.
« Une armée! murmura-t-il, une superbe armée devant l'ennemi ! Mon rêve le plus cher se réalise aujourd'hui, et je crois que je Vais accomplir de grandes choses ! »
Pendant un moment, il se tint immobile, les yeux fixes. Il se rappelait sa jeunesse studieuse et triste ; il se voyait dans la cour de Brienne, avec ses pantalons trop courts, pauvre boursier dont on se moquait souvent; il se retrouvait chez la bonne M"^ Bou, à Valence, dans la petite chambre où il avait si souvent
passé des nuits au travail, sans feu, grelottant sous son manteau. Et surtout, il revoyait la Corse, cette Corse que sa famille et lui avaient dû fuir.
A présent, il était commandant en chef d'une armée en campagne, il allait pouvoir marcher à la conquête de cette gloire des armes qui, depuis si longtemps, illuminait ses rêves.
Le sang lui hattait aux tempes, une sorte de fièvre montait en lui.
« Ah oui! fît -il, oui, vaincre ou mourir: la gloire ou la mort ! »
Soudain, il redevint lui-même, et, saisissant les mains de Joséphine, qui l'observait, émue :
a A présent, s'écria -t- il, il faut presser notre mariage. »
Tout était prêt, du reste, et le mariage fut célébré le 9 mars, à dix heures du soir, à la mairie du deuxième arrondissement, en présence de: Paul Barras, membre du Directoire exécutif, domicilié au palais du Luxembourg ; Jean Lemarois, aide de camp, capitaine, domicilié rue des Capucines; Jean Lambert-Tallien, membre du Corps législatif, domicilié à Chaillot; Etienne-Jacques-Jérôme Calmelet, homme de loi, domicilié rue de la place Vendôme, 207.
L'abbé Fesch, oncle de Bonaparte, Joseph, Louis et Jérôme, assistaient également au mariage.
Un jour, peu de temps avant le mariage, Joséphine pria Bonaparte de l'accompagner chez son notaire, M^ Raguideau, digne vieillard en qui elle avait la plus grande confiance et qu'elle consultait volontiers.
Elle pénétra seule dans le cabinet de l'officier ministériel, laissant son futur mari dans l'étude, que les clercs venaient de quitter. Seulement, elle oublia de fermer complètement, derrière elle, la porte du cabi-
LE PROPHÈTE RAGUFDEAU 121
net, et le général surprit ainsi une conversation dont les quelques passages suivants donnent une idée exacte.
(( Monsieur Raguideau, dit Joséphine, je viens vous faire part de mon prochain mariage. J'épouse dans quelques jours le général Bonaparte.
— Mais c'est un homme sans fortune !
— Il ne possède guère, il est vrai, que sa maison de la rue Chantereine.
— Une bicoque! Votre Bonaparte sera-t-il jamais un DumourieZjUn Pichegru? Sera-t-il jamais l'égal de nos grands généraux de la République ? J'ai le droit d'en douter.
— Chacun son goût, monsieur Raguideau ; vous ne voyez dans le mariage qu'une affaire d'argent.
— Et vous une affaire de cœur et d'inclination. Eh bien ! vous avez tort. N'allez pas vous préparer un repentir inévitable en épousant un homme qui n'a que la cape et l'épée. »
Bonaparte ne laissa nullement soupçonner qu'il eût surpris cette intéressante conversation.
Mais plus tard, le jour de la cérémonie du sacre, il envoya chercher le notaire Raguideau et le reçut dans une chambre où il se tenait avec Joséphine et où le pauvre notaire arriva tout bouleversé, après avoir traversé des salons qu'emplissaient les marechaux, les ministres et les grands officiers de l'empire.
« Ah ! c'est vous, Raguideau, fît l'Empereur en souriant; je suis bien aise de vous voir. Vous rappelezvous le jour où j'accompagnai chez vous, en 1796, je crois, M"^^ de Beauharnais, aujourd'hui impératrice de France? Vous rappelez -vous le panégyrique personnel dont je fus l'objet? Qu'en dites-vous, Raguideau, êtes -vous bon prophète? Vous annonciez que
je n'aurais jamais que la cape et l'épée. Eh bien ! voici la cape, dit-il en montrant le manteau impérial, et voici l'épée, » ajouta -t- il en désignant la couronne.
Le malheureux Raguideau , plus mort que vif, balbutiait de lamentables excuses.
Alors Napoléon et Joséphine se mirent à rire et se moquèrent de lui, l'appelant le « prophète Raguideau ».
Deux jours après son mariage, le 11 mars, Bonaparte quitta son hôtel de la rue Chantereine en compagnie de Junot et de l'ordonnateur en chef Ghauvet, pour se rendre à Nice, au quartier général de l'armée d'Italie.
Il traversa Valence, où il salua M'^® de Sucy, M"^ Bou et la famille Aurel, et gagna aussitôt Marseille, afin d'embrasser les siens, qui habitaient alors rue Paradis.
Le 25 mars 1796, 5 germinal an IV, il arrivait à Nice.
La grande épée qu'entrevoyait dans sa douloureuse agonie, onze ans auparavant, le pauvre Charles Bonaparte, allait buriner de magnifiques et glorieuses pages sur le marbre de notre histoire.