‹ La Jeunesse de BonaparteChapitre 6 sur 25 · LE CAFÉ DE M'-'-' DOU · texte numérisé non relu

LE CAFÉ DE M'-'-' DOU

Mais lorsque MiJe Bqu montait dans sa chambre, après la fermeture du café, elle apercevait encore de la lumière chez Bonaparte.

Le lendemain, c'était une nouvelle scène.

« Je finirai par brûler vos livres ! s'écriait la bonne hôtesse.

— Ne faites pas cela, répondait l'officier en souriant, ce sont mes meilleurs amis! »

En janvier 1786, Bonaparte termina le stage obligatoire dans les bas grades, et, dès lors, son existence changea du tout au tout, à la grande satisfaction de Mlle Bou.

La vieille fille s'intéressait de plus en plus à ce jeune officier de bonne mine, modeste et bien élevé, dont la conduite ne laissait rien à désirer.

Elle voulut l'arracher un jour à ses livres, le forcer à se distraire, l'aider à se créer des relations dans la ville. Bonaparte essaya de résister; mais M^^ Bou était tenace, et, pour avoir la paix, l'officier se laissa présenter aux personnes qui fréquentaient le café.

Presque chaque soir, de fidèles clients se donnaient rendez-vous dans la salle close du rez-de-chaussée et oubliaient les fatigues et les tracas de la journée soit en parlant politique, soit en jouant aux cartes, aux dominos ou aux dames.

On remarquait parmi ces clients fidèles : le procureur du roi, M. Bérenger, magistrat aimable, à l'esprit cultivé, qui fut, en 1789, député aux Etats généraux; le juge Boveron, qui, sous une grande froideur, cachait une admirable bonté d'âme ; l'avocat Charlon, dont la voix de basse-taille faisait trembler les vitres; le curé Marboz, qui fut évêque constitutionnel; de Sucy, commissaire des guerres, qui s'occupait fort peu de politique et passait pour être de première force aux échecs ; l'imprimeur Viret, grand amateur de bil-

lard; le procureur Mésangère-Cleyrac, qui ne riait jamais et qui passait ses soirées devant un damier; les frères Blachette, dont l'un fut payeur général de l'armée des Alpes ; le libraire Aurel, instruit et complaisant.

Bonaparte fut accueill* avec sympathie dans ce cercle d'amis, et bientôt iî s'y trouva tout à fait à l'aise.

C'était pour lui un véritable plaisir, après unejournée passée à la caserne ou à l'exercice, de descendre dans la grande salle bien éclairée et bien chauffée.

Il parlait peu, mais écoutait beaucoup; et quand on lui demandait son avis, il le donnait avec une modestie charmante, en rougissant comme un collégien.

Les conversations des membres du cercle étaient fort instructives pour le jeune homme, en ce sens qu'elles lui révélaient beaucoup de choses, qu'elles le faisaient penser, qu'elles forçaient son esprit à sortir du cadre un peu étroit où l'avait enfermé une éducation exclusivement militaire.

Bonaparte apprit, chez M"*^ Bou, que l'art de la guerre n'était pas tout ici -bas; il y entendit parler des lois qui régissaient la société, entendit critiquer ces lois et fut parfois très vivement frappé par les critiques formulées devant lui. Cela lui ouvrait des horizons nouveaux, et vraiment il lui semblait que, par la fenêtre de M"® Bou, il promenait ses regards sur un monde inconnu.

De tout cela il fit son profit, et il n'est pas douteux que certaines des règles de notre législation actuelle sont nées des critiques formulées jadis dans le petit café de Valence par le procureur Bérenger, le juge Boveron et l'avocat Charlon. Bonaparte aimait à s'entretenir avec le libraire Aurel, qui admirait commç

Page 1