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efforts pour se créer une situation en dehors de la sphère paternelle, les transformations du jeune avocat ont une rapidité quelque peu déconcertante. Il se fait inscrire aux mousquetaires noirs et devient aide-major d’un régiment de milice, le régiment de Picardie, auquel semblent le rattacher ses traditions de famille. Entre-temps, profitant des leçons de d’Alembert et de Clairault, qui tous les deux habitent dans son voisinage, il se lance dans l'étude des hautes mathématiques; et, dès l’âge de vingt-deux ans, il écrit le premier volume de son Traité du calcul intégral, pour faire suile à l'analyse des infiniment petits du marquis de l'Hôpital. Dans cet ordre d’idées, où les Bernouilli, Euler, d’Alembert, Clairault accumulaient à l’envi les découvertes, il n'existait point de recueil d'ensemble, à la fois complet et élémentaire, pour aider au développement de la science, si ce n’est celui d’une Italienne, M'° Agnesi. Et ce n’est pas un des traits les moins curieux de la séduction qu’exerce sur les initiés ce genre de spéculations hautaines que de le voir se répandre aïnsi sous les auspices d’une jeune fille! et d’un tout jeune homme. Du reste, quoique Bougainville déclaràt modestement, dans la préface, qu’il ne prétendait à rien de plus qu’à faire œuvre de vulgarisation, l’ordre et la clarté qu’il y sut mettre, joints aux théorèmes inédits que lui avaient communiqués d’Alembert et Clairault, suffirent pour le mettre en évidence et attirer sur lui l'attention de l’Académie des sciences, en même temps que la faveur du C'* d’Argenson, ministre de la guerre, auquel il avait dédié l’ouvrage. Un séjour de quelques mois
la basoche médiocrement respectaeux du militaire; 3° enfin, parce que ses relations et sa correspondance le montrent vivant surtout dans un milieu de gens de loi, magistrats, hauts fonctionnaires administratifs, économistes, financiers, comme les Turgot, Dupaty, de Gournay, etc. -- Ajoutons qu'on ie regarde à tort comme marin plutôt que militaire. Les dernières lettres que lui ait écrites son troisième fils, alors jeune lieutenant à l’armée d'Espagne sous l'Empire, sont adressées au « général de Bougainville. »
1. Née en 1718, elle avait publié son livre à trente ans (/stituziont analitiche ad uso della gioventù italiana. Milan, nella regia-ducal Corte, 1748, 2 vol. in-4°, dédiés à l’impératrice Marie-Thérèse). Au commencement du siècle, on regardait encore cet ouvrage comme le meilleur traité élémentaire de calcul infinitésimal (Edinburg Review, janvier 18)4, p. 401-410); et, en France, dès 1775, d'Anthelmy avait donné une traduction du second volume avec des notes de Bossut (Paris, Jombert, 1 vol. in-12). Le président de Brosses, qui la vit en 1739, écrivait au président Bouhier que la signora Agnesi lui avait « paru una cosa più stupenda que le dôme de Milan » (Lettres d’Ilalie, 3° éd. Paris, Didier, 1869, p. 105 et suiv.). Orientaliste et polyglotte, elle ne prit même pas la peine de publier tous ses travaux; elle mourut religieuse en 1799 (Encycl. Brilann., v° Agnesi). — La première partie du traité de Bougainville n'a paru qu’en 1754 (Paris, Desains et Saillant); mais elle a dû être écrite dès 1752, puisque ie rapport à l’Académie des sciences qui la concerne est du 17 janvier 1753.
en Angleterre comme secrétaire d’ambassade lui créa des relations à Londres et lui permit de s'initier à la fameuse question des limites de la Nelle France et de la Nelle Angleterre, qui, pareille aux discussions que nous poursuivons maintenant sur le Centre-Afrique, ne pouvait manquer de mettre, au moment propice, toute l'Europe en feu (4755). La rupture des relations diplomatiques entre les deux pays le rejeta décidément dans l’activité militaire. En août 4755, on le retrouve aux manœuvres du camp de Richemont, parmi les trentedeux aides de camp de Chevert!, accompagnant son inséparable camarade Hérault, fils de l’ancien lieutenant de police et de M!'° Moreau de Séchelles?. Il tient, cette fois, une situation nettement définie dans l’armée, ayant depuis le mois de février le grade de lieutenant au régiment des dragons d’Apchon.
Soit dit en passant, ce devait être un charmant spectacle que celui des camps d'instruction ou, comme on disait alors, des camps d’exercice, à la veille de la guerre de Sept ans. Les jeunes officiers désireux de s’instruire, — et le nombre en était plus grand qu'on ne l’imagine, — accouraient en foule prendre part aux manœuvres, sous la direction d’un général expert. En 4755, dans cette lourde atmosphère qui présageait en Europe l’arrivée prochaine de l'orage, dont on venait d'entendre gronder au loin sur mer les premiers coups, des trois camps d'exercices, Aymeries, Valence et Richemont, ce dernier, où eommandait Chevert, sur la frontière d'Allemagne, entre Metz et Thionville, devait avoir la préférence. Et la correspondance journalière du général avec le ministre, appuyée sur les plans minutieux des ingénieurs, permet de reconstituer dans ses traits pittoresques et solides cette partie de la vie militaire en temps de paix. Sans nous arrêter sur ce terrain qui n’est point ici le nôtre, on nous permettra d'observer que les historiens étrangers ne rendent peut-être pas suffisante justice aux officiers de l’Ancien Régime, au goût très vif qu’ils manifestaient alors, et que de tout temps en France on a manifesté, pour leur profession *. Parkman avoue que, au milieu
1. Encore la liste n’est-elle point complète; car, dans la lettre de Chevert au ministre, du 19 septembre, M. d'Ossonville (d'Haussonville ?) est en outre désigné comme aide de camp, quoique non inscrit, et bien que Chevert, le 26 août, eût éconduit le Mi® de Romée sous le prétexte que son état-major était au complet (lettre du 28 août; Dépôt de la guerre, camp de Richemont).
2. Hérault se trouvait déjà au camp de Sarrelouis l’année précédente. Mais Bougainville n’est pas nommé cette fois, bien que l'on assure qu'il y ait également assisté. Le fait est possible, puisque, nous venons de le dire dans la note précédente, le silence des documents ne prouve rien.
3, Un trait significatif est de voir les jeunes officiers se mettre en ligne et
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des bois de l'Amérique, ils supportaient gaiement les privations, bravaient imperturbablement le danger ; mais il veut que ce fût une glorieuse exception dans l'armée française‘. Comme, cependant, le ministère n’avait pas formellement trié les cadres destinés aux campagnes du nord de l'Amérique, il faut bien admettre que les mêmes qualités persistaient sur les deux bords de l'Atlantique, et que les mêmes circonstances graves devaient bientôt les mettre en jeu. Si l’on essaie de peindre un jour la guerre d'Allemagne, dans ces minces détails où l'individu se détache de l'ensemble triste et décourageant, on y rencontrera des Lypes pareils à nos officiers du Canada, qui mériteraient de figurer entre ceux dont les écrivains spéciaux recueillent pour notre instruction l'exemple militaire dans l’époque autrement brillante de la crise révolutionnaire et impériale, — ne fût-ce que cet intrépide Belzunce, qui, par son flair el son audace de batteur d’estrade, rappelle l’aventureuse chevauchée des Lassalle, des Montbrun et autres cavaliers de la grande époque.
Quoi qu’il en soit, les troupes, pendant leur mois de séjour au camp (26 août-25 septembre), eurent cette année-là un temps détestable, et la santé médiocre de Chevert l'empêcha de déployer son activité habituelle. En se séparant de ses jeunes aides de camp, il insista, dans ses lettres au ministre, sur la satisfaclion qu’il en avait tirée, et son témoignage ne devait pas tarder à porter fruit. Les jeunes gens, malgré la proximité de Metz? et l’affluence des visites mondaines ?, ne s'étaient accordé pour toute distraction, le dernier jour, qu'une promenade militaire de vingt-quatre heures à Luxembourg, où le commandant de place, M. de Gemingen, leur avait fait un cour-
manœuvrer avec le mousquet pour démontrer l'utilité d'une modification qu'ils proposent à la théorie.
1. 1, p. 369; Ibid., 478; l'abbé Casgrain, dans ce dernier passage, a trouvé la remarque de l’auteur si judicieuse qu'il se l’attribue aussitôt (1, 240).
2. Les comédiens de Metz donnaient le spectacle, trois fois la semaine, pour les officiers; et les troupes avaient pour leur part des baladins, danseurs de corde, sauleurs et arlequins, payés en partie par les régiments (Chevert au ministre, 27 août 1755; Dépôt de la guerre, camp de Richemont). D'ailleurs, le régime du camp était assez sévère. Il était interdit d'aller à la chasse; et, comme en temps de manœuvres aujourd'hui, on obtenait très difficilement la permission de s’absenter, même pour cause de deuil (Ibid., Lettres de Chevert et du maréchal de Belle-Isle, 2, 3, 4 et 8 sept.).
3. Outre les curieux, — gens du monde, dont la venue était journalière, et bourgeois d'entour, qui accouraient surtout les jours de petite guerre, — les gouvernements étrangers avaient leurs représentants pour se faire renseigner. En 1755, le camp de Richemont reçut ainsi la visite de M. de Moltke, seigneur danois, de M. de Kougouline pour la Russie, du comte d'Ossolinski pour le roi de Pologne, enfin de M. de Stedingk pour le roi de Prusse,
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tois accueil, sur la recommandation de Belle-Isle et de Chevert, et à laquelle avaient pris part Hérault, Bourlamaque, Bougainville, avec deux autres aides de camp, le Vte de Rougé et le Cher de Lory. « M. Héraull m’a quitté cet après-midi pour prendre la route de Paris avec M. de Bougainville, » écrit Chevert le 23 septembre. « fl n’est pas possible de dire plus de bien de quelqu'un et autant que ce jeune homme en mérite; il ne m'a pas quitté d’un moment que pour travailler dans sa chambre... M. de Bougainville, qui est avec lui, est rempli de mérite et d'esprit; il n’a cessé de me le prouver pendant tout le temps. » Pourtant, le jeune Hérault, malgré les éloges de Chevert, n’était pas plus un sage que son ami Bougainville et causait parfois des inquiétudes à son excellente mère; mais ils avaient tous deux, comme beaucoup d’autres, le sentiment du devoir avec toute l’abnégation nécessaire pour se montrer prochainement à la hauteur de leur tâche. Les deux inséparables allaient, dans quelques semaines, se dire un long adieu et prendre des voies opposées, l’un pour se faire tuer en pays sauvage sur la terre d'Allemagne, l’autre pour se morfondre chez les sauvages dans les déserts du Canada.
La fin de l’année 14755 fut consacrée pour Bougainville à l’impression du second volux» de son Calcul intégral. Mais l'auteur n’en put voir l'apparition, qui n’eut lieu qu'après son départ pour l'Amérique; et, pendant cet hiver d’ailleurs très occupé, le mathématicien Bezout eut la complaisance de corriger les épreuves!. Au surplus, avant la suite de sa publication, Bougainville avait continué de recueillir le succès du début. Il avait reçu la nouvelle de sa réceptio”, le 8 janvier 4756, à la Société royale de Londres?. Un troisième volume,
1. « N'ayant pu revoir moi-même les épreuves de cette seconde partie, à cause d’un voyage que j'ai été obligé de faire et d’une maladie assez longue qui l’a suivi, je m’en suis reposé sur l'exactitude de M. Bezout, censeur royal et très habile maître de mathématiques, qui a bien voulu s'en charger. » (t, II, p. x). Le voyage en question serait-il le voyage en Hollande dont parle Montcalm ? (Casgrain, Montcalm et Lévis, 1, 22).
2. Delambre semble dire qu’il fut reçu à la Société royale pendant son séjour à Londres, et l'Encyclopedia Britannica donne aussi la date de 1755. Mais nous avons sous les yeux la lettre du président Macclesfield lui annonçant, le 12 janvier 1756, son élection, en réponse à sa candidature, posée, par lettre également, le 4 décembre. Cette réponse de Macclesfield est adressée à Paris. Au nombre des communications que Bougainville envoya par la suite à la Société royale, il faut noter des études, documents et projets de voyage au pôle Nord, qui l'intéressait vivement. Aussi, remarque son fils, le contre-amiral de B., n'est-il pas exact de prétendre avec Phipps, dans son voyage au pôle boréal, que « la découverte d'un passage au nord-est n’occupait plus les navigateurs et que, depuis 1615, on avait cessé toutes les recherches sur cet objet. »
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