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Si la justice de l’histoire ressemblait à celle des tribunaux, ve serait le câs de renvoyer l'affaire avec un verdict de not proven. Mais il nous parait insuffisant de s’en contenter en matière d'honneur; el, quand on lit posément, entre les lignes, il n’est pas impossible de concevoir comment l'événement s’est passé. Désandrouins, dont l'abbé Casgrain fait un éloge aussi vif que mérité, — ce qui lui interdit, aussitôt, de récuser le témoignage de cet ingénieur dans les occasions nombreuses où il appuie Bougainville et où il se montre hostile aux Canadiens, — écrit, sur ce point tout spécial, pour le grand public, à qui personne, dans l'état-major français, ne se souciait, le cas échéant, de révéler l’histoire brutale !. Seulement, ayant vu les Canadiens à l’œuvre, le 9 août, Bougasnviiis pense que les interprètes auront excité sous main les sauvages à piller et peut-être à faire pis; mais ce dernier point n’est qu’un soupçon. D'ailleurs, les interprètes, voyant le pillage tourner au massacre, on! de leur côté pu fort bien essayer d’y mettre terme, par remords äe conscience ou par crainte d’un châtiment. Il est au moins étrange, on en conviendra, qu'au lendemain du jour où l’on avait craint un premier égorgement, alors que Montcalm avait cru devoir exiger, pour sureroii de précaution, la présence d’au moins deux chefs par nation sauvage dans l’escorte des Anglais jusqu’au fort Lydius, il ne se soit trouvé malheureusement, dit Désandrouins, pour assurer l’ordre au moment
ford, tout en reudant hommage à son caractère, prétend ne pouvoir le disculver de la double infraction commise à Chouaguen et au fort Guillaume-Henry (p. 64}; mais il ne peut nulle part démontrer que Montcalm ait approuvé ces massacres indignes, et, bien au contraire, il reconnaît que le général accourut à la première nouvelle pour y mettre terme (p. 66). « Cependant, il eût fallu, » nous dit-il, « faire avancer un corps de troupes régulières. » Nous ne pouvons juger à distance de ce que l’on pouvait tenter. Les troupes françaises, en dehors de l’escorte, étaient occupées à détruire le fort; sur ce point, le témoignage du P. Roubaud paraît infiniment vraisemblable. Mais nous savons que Montcalm ct ses officiers firent tout leur possible, et nous n'ignorons rien de leur sentiment sur ce triste chapitre. Aussi, deux ans plus tard, Bougainville put-ii répondre à son tour au colonel Barré qu’à cet égard les Français se tenaient pour parfaitement justifiés aux yeux de l’Europe (Kingsford, IV, 259). Et Gérald Hart déclare (p. 77-78) que, de l’aveu de plusieurs historiens anglais, on ne peut rien leur reprocher (cf. Mante, History of the late War in North America, p. 95-97; Bradley, Woife. Macmillan, 1895, p. 156).
1. On ne saurait trop regretter que la famille de Désandrouins n’ait pas cru devoir laisser publier ses papiers ên extenso. En pareil cas, les diverses parties d'un dossier s'éclairent les unes les autres et facilitent les conclusions. Les mémoires de Mortbeillard, non plus, ne doivent, paraît-il, jamais être imprimes. Si celte réserve des familles est dictée par le serupule de ne pas nuire aux Canadiens, elles doivent se rassurer, car, désormais, la vérité nous est assez connue pour qui: n'y ait plas de srandale à la savoir tout entière.
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du départ, « aucun officier canadien ni interprètes, qui ont généralement du pouvoir sur l'esprit des sauvages !. » Il ne sert pas d’ajouter qu’ « on avait essuyé beaucoup de fatigues pendant le siège, » et que « tout le monde reposait tranquillement, » puisqu'il suffisait d’une dernière corvée de quelques heures pour avoir ensuite le droit de dormir en toute sécurité de conscience. Bougainville incline à croire que le désir d’avoir les nègres au service des officiers anglais fut l’une des causes de cette trahison. Or, Désandrouins reconnait que tous les nègres qu’on put saisir furent « enlevés sans scrupule » dès le « premier moment de confusion ?. » Enfin, Bougainville n’est pas le seul officier qui ait émis ces tristes soupçons. Le Capre Pouchot, à Niagara, en écrivait autant, soit qu'il eût entendu le bruit circuler dans l'armée française, soit qu'il crût naturellement les Canadiens capables de manquer à ce point de parole?. Et, néanmoins, les propensions
1. P, 108. Cependant, ces officiers et ces interprètes avaient promis de se charger des Indiens, « s’obligeant de les contenir >» (p. 104), Et, qui mieux est, aux termes mêmes de la capitulation, ils devaient se trouver au rendez-vous pour escorter les Anglais jusqu'au fort Édouard. Bougainville, notant sur l'heure même, dans son journal, les propositions dont il venait d’être porteur, pour la reddition du fort Georges, revient sur cette clause qu'il ajoute en interligne par les mots que nous soulignons : « 1ls [les Anglais] seront conduits au fort Lydius, escortés par un détachement de nos troupes et par les principaux officiers et interprètes altachés aux sauvages. » Vaudreuil convient aussi que les Anglais devaient partir « à la pointe du jour, avec une escorte, tous les ofliciers et interprètes attachés aux sauvages » (Vaudreuil à Paulmy, septembre 1757, Dussieux, p. 245). Néanmoins, Bougainville, dans le post-scriptum de sa lettre au ministre annonçant la nouvelle du massacre qu'il recevait à l'instant, dit que les Anglais, dans leur précipitation, « voulurent se mettre en marche avant que notre escorte füt rassemblée et disposée, » Évidemment, les premiers détails arrivés jusqu'à lui n'étaient pas exacts. Mais, quoique Vaudreuil reproduise cette excuse, le récit de Désandrouins montre que l'escorte était formée; que l'officier français, le Cap*° de Las, se lrouvait à son poste; et que ce dernier, pour sa part, avait même organisé de son mieux le défilé (voir également, en ce sens, Îe récit du P. Roubaud). Bougainvii et les autres officiers de l’armée s'étonnèrent aussi que les Anglais n'eussent vas fait « bonne contenance » et tenu les sauvages en respect en les menaçant de leurs armes. Mante décidre même positivement que Montcalm encouragea les Anglais à tirer sur les Indiens \p. 696); et, chose étrange, nous ne voyons personne relever son témoignage si pex suspect et si favorable aux Français, si conforme au sentiment qu'ils durent exprimer sur le terrain comme ils continuèrent de l’exprimer plus tard. Mais, comme l'observe Pouchol, d’une façon générale, « la position de ces troupes était sans doute fort embarrassante, parce qu'elles pouvaient croire que les Français les altaqueraient si elles se battaient avec nos sauvages » (J, 105-107); et, dès lors, indépendamment de la terreur qui les paralysait, ceux qui fuyaient ou qui n'étaient pas à portée de nos officiers devaient rester en suspens dans l'angoisse et le doute.
3. « Peut-être furent-ils sollicités par lenrs interprètes français, qui, fâchés
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canadiennes de Pouchot étaient si flagrantes qu'elles éveillèrent quelque temps la méfiance de Montcalm !. On remarquera d’ailleurs que l’honnêie Désandrouins, dont les idées s'accordent singulièrement au fond avec celles de son ami Bougainville, ne put s'empêcher d’infliger ce jour-là une verte mercuriale aux interprètes à propos de l'indiscinline de leurs sauvages?, et que, l’année suivante, devenu plus sceptique, il n'hésitait pas à les accuser d’être vendus aux Anglais et de pousser les Indiens à la désertion. Il regrette même alors qu’on ait perdu l'habitude de les mener à coups de bâton, excellent moyen, selon lui, pour obtenir ce que l’on veut des sauvages *.
Quant à la conduite du M' de Vaudreuil pour le rachat des victimes, il faut se souvenir que Bougainville estimait depuis longtemps qu’on laissait aux Indiens trop de licence et qu’en leur montrant un peu de fermeté, on les eût rendus plus maniables. Il s'irrite que le gouverneur ait fermé les yeux sur un acte d’atrocité commis devant toute la ville et qu’il ait racheté à l'amiable des prisonniers auxquels les sauvages devaient reconnaitre eux-mêmes n'avoir aucun droit. Vaudieuil pouvait-il agir autrement qu'il ne fit? Nous ne saurions aujourd'hui prononcer en toute connaissance de cause; mais nous
de voir les Anglais s'en retourner sans profiter d'aucun butin, comme ils avaient fait à l'affaire de Braddock, les encourageaient à prendre leurs équipages » (I, 106). Et, qui pis est, Pouchot n'hésite pas à rendre son soupçon public, tandis que Bougainville, ce semble, n’a jamais cru que son journal pût être imprimé tel quel.
1. Montcalm à Bourlamaque, 23 mars 1759. — L'abbé Casgrain, dans un autre ouvrage, le regarde comme « l’un des officiers les plus distingués de cette guerre » (Voyage au Canada... fait depuis l'an 1751 à 1761 par J. C. B. Québec, Léger-Brousseau, 1887, Introd., p. 6). M. Gaffarel dit que Vaudreuil se défiait de lui (p. 227); mais le passage cité prouve seulement que le gouverneur lui préférait en principe les Canadiens.
3. P. 211. Cf. Bougainville, Journal, 13 juillet 1758 : « Grand vice dans la constitution de ce pays que ce ne soient pas des officiers, c'est-à-dire des gens qui en aient les sentiments avec le nom, qui servent d'interprètes. C'était ainsi autrefois. Maintenant, cette fonction, qui donne le plus grand crédit sur les sauvages, est abandonnée à des âmes viles, mercenaires, cruelles.… »
4. « Tous ceux qui furent enlevés à Montréal, » dit le Che: de Lévis avec son impartialité ordinaire, « M. le Mi de Vaudreuil les racheta fort cher des sau- « vages et les renvoya à Boston » (Casgrain, t. 1, p. 285). — On ne voit pas ce que vient faire ici l’ « impartialité ordinaire » du Ch°° de Lévis, car Bougainville dit exactement la même chose : « Les Anglais rachctés enfin des sauvages ont été envoyés à Québec, où l'on arme plusieurs paquebots qui les conduiront à Halifax. Le Roi, outre les Anglais pris au fort Guillaume-Henry, a aussi racheté les prisonniers faits sur le lac Saint-Sacrement dans l'affaire du 24 juillet, lesquels, suivant les lois de la guerre de ce pays, appartenaient aux sauvages » (L* au 10 septembre 1757).
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rappellerons que, quelques jours plus tard, « avant de quitter Montréal, un Outaouais avait tué un Français dans une ferme appartenant à l'hôpital général. Le Mi: de Vaudreuil a fait demander le meurtrier. Les nations l'ont livré au sieur de Saint-Luc, qui l'était allé chercher à la Chine avec un délachement de 30 hommes. Le grand chef des Saulteux l’a lui-même amené à Montréal, où on l’a mis au cachot. Les nations sont parties persuadées que son procès lui sera fait et qu'il aura la tête cassée !. » L'année suivante, à pareille date (43 août), sept autres sauvages Sauteurs ou Folles-Avoines furent livrés de même par leurs nations et condamnés à mort pour avoir assassiné deux Français. On en fusilla trois à Montréal et les quatre autres à Carillon, « Gel acte d'autorité, » déclare Désandrouins, « prouve qu'on peut la pousser aussi loin qu'on veut vis-à-vis des sauvages ? » et montre en même temps que, lorsqu'ils sentaient avoir tort, ils ne faisaient pas grande difficulté de le reconnaitre.
Le 22 août, Bougainville retournait à Carillon pour rendre compte à Montcalm 2e sa mission et de l’expéditio: du courrier. Il y trouva une tout autre discipline : on y passait par les verges les soldats qui procuraient de l’eau-de-vie aux Indiens.
Le 4‘ septembre, le général et l’aide de camp revinrent à Montréal.
Un second hiver s’ouvrait pour notre Parisien exilé sur les bords du Saint-Laurent. Pour la seconde fois, il eut à prendre congé des