‹ La jeunesse de Bougainville et la Guerre de sept ans [microforme]Chapitre 59 sur 113 · À Bourlamaque, 15 mai · texte numérisé non relu

À Bourlamaque, 15 mai

peccadille, et que le Roi fail présent à Pâques de ce qu'on lui a pris. » Mais les abus, n'étant point réprimés, ne pouvaient qu’aller en croissant et provoquer de nouveaux scandales. Si prohibita impunè t,'anscenduntur, concluait à sa façon l'incorrigible latiniste, neque metus ultrà, neque pudor est (9 mai).

Pour se détourner de ce spectacle monotone, Bougainville se replongeait dans le travaii, quitte à saisir au vol les quelques distractions que pouvait lui offrir la colonie. Comme travail, outre les mémoires qu'il préparait de son plein gré pour le ministère, il avait la lecture de ses auteurs favoris, dont il élait si pénétré qu’il leur emprunte fréquemment, on vient d'en juger, des citations heureuses. « Sans Montagne (sic), Horace, Virgile, Tacite, Montesquieu, Corneille, les conversations et les bontés de mon général, l'ennui m'aurait ecnsumé?, » EL Montcalm lui-même était comme un classique supplémentaire à consulter.

« Il est bon que vous sachiez, Monsieur l'académicien, que M. le Mis de Montcalm est très savant et surtout dans le genre de l’Académie des belles-lettres. Il a prodigieusement lu et sa mémoire est étonnante ; on

1. 9 mai. — Puis, le 12, il met en anglais, après avoir raturé le début de sa phrase en français : « I am told, by surest way (sic) that there are only four officers to whom the King's affairs can be confied whitout (sic) any fear of rapine : Benoit, Repentigny, Lainé, Le Borgne. » Il en existait, sans doute, quelques autres, Ainsi, Montcalm signale un sieur Aubry, « homme désintéressé » (4 Bourlamaque, 27 novembre 1758); mais il indique un Repentigny parmi les fripons (31 mars 1759). « Il n'y eût donc pas eu dans cette colonie de quoi sauver Sodôme, » poursuit quand même Bougainville. — « Les grands vicaires disent qu'aucun péché n'est aussi commun que celui de voler le Roi. Le peuple canadien dit : Notre bon Roi remet tout à Pâques » (Désandrouins, p. 134). — Désandrouins, qui confirme absolument, on le voit, le témoignage de Bougainville, ajoute que le peuple n’a « qu'une apparence de religion » et que cela tient à la faute du « gouvernement, qui a permis de construire des habitations fort éparses, » d'où la difficulté de catéchiser les paroissiens. La faute, au contraire, n'incombait pas au gouvernement métropolitain, qui avait toujours défendu cette dissémination, invoquant le besoin de se grouper pour se défendre et la nécessité de restreindre la dépense en diminuant le nombre des forts de refuge (Arch. des colonies, dépêches et ordres du roi, 17%0-1751; cf. Dussieux, p. 65).

2. À son frère, 21 avril 1758. « On ne vit dans ce climat affreux que pour désirer de vieillir; les jours ne sont beaux que lorsqu'ils sont passés, comme si le temps que nous traînons sur ces rives barbares nous devait être rendu et que le maître de la vie ne le mît pas en ligne de compte de la durée de notre existence, Vous me trouverez changé à beaucoup d’égards, mon cher frère. Mon humeur se flegmatise et, par conséquent, est plus sérieuse. Je me donne les airs de réfléchir, Je médite, j'approfondis même, je suis enfin une manière de philosophe, Quelle gaieté serait à l'épreuve de ce climat et de ses habitants? »

lui a pris!. »

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la peut citer. Avec ces qualités et ce qu'il est, je pense qu’à son retour il ferait un excellent honoraire chez vous. »

Sur quoi, Montcalm prend la plume et écrit en post-scriptum :

« On ne peut pas vivre avec Monsieur votre frère sans l'aimer... M. votre frère s’enthousiasme trop de son général, et je dirai avec bonne foi : Nomine non sum dignus, ni à raison de la dignité ni du savoir. Si, dans vingt ans d'ici, des hasards heureux et l'ancienneté des services me faisaient arriver à la suprême dignité militaire à laquelle nous devons tous aspirer, alors il suffit [il suffira peut-être] d’avoir aimé les sciences et les lettres, estimé, considéré les gens de lettres pour pouvoir mériter d’être assis avec eux, Ah! si je n'avais pas eu le malheur (dont je ne me console jamais) d'avoir perdu mon frère, quel sujet pour la république des lettres! Lisez le supplément de Moréri à l’article Candiac, nom d’une terre de ma famille, »

Montcalm, du reste, voulant rendre service à Bougainville, négociait en ce moment auprès du C* de St-Florentin l'obtention pour lui d'un de ces petits gouvernements, « lieutenances du roi, majorités, » qui n’astreignaient point à résidence et, comme « une bague au doigt, » valaient quand même au titulaire un traitement de 8 à 4,500 livres. Mais les circonstances ne permirent pas à la négociation d’aboutir?.

Comme distractions, Bougainville n'avait guère que le jeu et le [lirt. Du jeu, nous avons assez parlé pour n'y pas revenir; encore qu'il convienne d'observer qu’en temps de crise morale ou sociale, comme en temps de guerre, le jeu est un dérivatif presque nécessaire

1. « Nous faisions, il y a quelque temps, une réflexion, et cette réflexion est beaucoup plus vraie pour moi que pour lui, c’est qu'au sortir de l'Amérique notre conversation sera farcie de mots américains, de tournures barbares, d'expressions sauvages. Ici l’on est peu poli, et peut-on ne pas se ressentir de l'influence d'un air qu’on aura si longtemps respiré? Je vous prierai, mon cher frère, et je ferai la même prière à ma belle maman, de ne me rien passer à mon retour et de me traiter comme un écolier qui sort du collège : car, entre nous soit dit, le ton des troupes et des camps n’est pas très bon, »

2. 1bid. Dans un autre post-scriptum, assez important, à la lettre du 20 février de Bougainville à M° Hérault, Montcalm rappelle qu'il faut lire ses propres lettres, même confidentielles, entre les lignes. « M. de Machault avail assuré M. de la Bourdonnaye, mon beau-frère, être content de mes relations. Dès que j'ai su M. de Moras en place, je lui ai écrit plus en détail et en confiance, comme à un Ministre à qui je suis très dévoué, S'il veut lire lui-même ma dépêche, quoique je lui écrive avec quelque réserve, il verra la vérité et devinera même ce que je ne veux pas dire, Mais, s'il s'en rapporte à ses bureaux, le vent qui souflle dans la colonie pour les troupes de terre et leur général soufflera dans ses bureaux » (cf. Dussieux, p.135, lettre de Montcalm du 4 novembre 1757).

aux préoccupations maladives du moment!. « Bougainville recommence comme l’année dernière, on n’y comprend rien 2, » écrivait Montcalm, qui le chapitrait avec la douce gravité d’un homme assagi. « Avec de l'esprit et du talent, c’est, comme vous le dites, quelquefois une tête, » Quant au flirt, les ressources élaient plus rares. Les Canadiennes, disait encore Montcalm, étaient toutes de même, « plus d'envie de plaire que d'aller au fait; » et Bougainville, berné par les coquettes, obtenait « tout au plus, » ajoute l’impitoyable général, « quelques légères faveurs qui ne feraient que des péchés véniels*, » Cependant, si l’on en croit la chronique médisante recueillie quelques années plus tard par le Ch°" de Mun pendant son séjour à la légation de France aux États-Unis, Bougainville n'aurait pas complètement perdu sa peine; et telle Canadienne portant un nom connu dans la colonie aurait fait la preuve visible de cette vertu fragile que Shakespeare prétend être à l'ordinaire le plus sûr attribut de la féminitéÿ. Dans ces relations désœuvrées, toutefois, il en est une qui fit passer un léger nuage entre Bougainville et Montcalm. La C!° des Indes était représentée à Montréalf par un certain Fleury d'Eschambault, proche parent du gouverneur’, dont il partageait les sentiments con-

1. Cela explique comment le jeu a fait tant de ravages dans nos armées de la Révolution et de l'Empire. M. Proal (le Crime politique. Paris, Alcan, 1895, p. 132) l'attribue, en ce cas, au besoin devenu constant d'émotions violentes. Il se peut; mais notre explication n’en garde pas moins sa part de vérité, d'autant que nous tenons l’aveu de joueurs très intelligents et très actifs (cf. Mal de Castellane, Mém. Paris, Plon, 1895, I, p. 66). Ce sont là des nuances qui appellent un peu d’indulgence, mais qu'un ecclésiastique, comme l'abbé Casgrain, ne saisit pas facilement, — le clergé, suivant le mot de la Palatine, voyant trop souvent le monde comme « à travers le goulot d’une bouteille. »

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