LES
es
ER
« preuve de désœuvrement. » En admettant, d'ailleurs, que Bougainvilie dut, pour ses relations journalières, quelques ménagements à Bigot, devait-il étendre cette indulgence à toute la bande de forbans qui jetaient la colonie dans la famine et la misère! ? Finalement, on observera que Bigot n’était dans l’occasion que le simple représentant du gouvernement et que sa personne disparaissait devant sa fonction?. Jamais, que nous sachions, les gens scrupuleux, même dans le clergé, n'hésitent à traiter de leurs affaires avec un intermédiaire gouvernemental, quel qu'il soit, honnête ou taré3. Un citoyen accepté dans l’administration, dont l'entrée appartient à tout le monde, y possède aussitôt des droits à l'avancement, auxquels il serait trop naïf de renoncer, s’il attendait pour faire valoir ses titres de les soumettre à des gens d’une conscience irréprochable. L'essentiel est qu'il ne vende à personne sa liberté et ne recherche ni passe-droits ni faveurs en distribuant des pots-de-vin.
Somme toute, Bougainville n'avait, aux yeux de l'abbé Casgrain, le choix qu'entre deux attitudes : ou se draper avec une intransigeante superbe dans le manteau d’Alceste, en déclarant à son cousin qu'il le laisserait végéter, malgré son mérite, jusqu’au retour de la
cette année de la cour de M Péan; cela prouve le désœuvrement » (Journal, 8 janvier 1759; cf. 17 janvier suivant). Quant au mari de « la sultane, » il ne se cachait pas de l’apprécier beaucoup (A Lévis, 16 décembre 1757).
1. Lévis, au contraire, n'épargna pas les démarches pour obtenir que Cadet fût remboursé de ses gains scandaleux (Lévis à Berryer, 10 novembre 1759 et 28 juin 1760). — Comparez l'attitude de Bougainville jugeant les marchés de Cadet avec sa droiture d’honnête homme et son savoir de juriste. « Si un particulier, » dit-il le 2 août 1758 à propos d'une opération du munitionnaire, « eût fait avec qui que ce soit un marché pareil à celui-là, la justice civile l’eût surle-champ interdit. C’est à la justice criminelle à jouer ici son rôle. »
2. 1l est assez curieux que, sous l'Ancien Régime, la voie hiérarchique fût plus méthodiquement respectée qu'aujourd'hui, Le ministre de la marine, Moras, ne peut faire venir directement Bougainville en France ni avance: sur place de Vienne à Québec sans le consentement de leurs supérieurs, Vaudreuil ou Bigot. Mais, comme la faveur ne perd point ses droits, Bigot, pour avancer de Vienne, devra recourir à l’obligeance de Bougainville et à l'appui de sa protectrice (Bigot à Mme Hérault, 12 août 1758).
3. Au moment où nous lisions, pour la première fois, la diatribe de l'abbé Casgrain, un ancien secrétaire d'Alexandre Dumas publiait dans le Figaro (15 septembre 1893) un billet généreux du grand romancier, daté de septembre 1856. « Merci pour l'Élysée. J'y suis mal personnellement et désire rester mal, Tout ce que je voudrais obtenir de ce gouvernement, c'est la croix pour Maquet.. Est-ce possible ? » Et dans le Century Magazine de janvier 1894 M°< Th. Bentzon, belle-fille du C'° d'Aure, raconte que George Sand faisait solliciter l’Impératrice Eugénie pour une bonne œuvre, alors que venait de paraître son roman de Malgré-Tout, dirigé, croyait-on, contre la souveraine. Pourquoi reprocher à Bougainville ce que l'on admire chez tant d'autres ?
probité triomphale dans le gouvernement du Canada; ou acheter le concours de Bigot par un imperturbable silence vis-à-vis de la Cour*. Cette dernière conduite eût été, ce semble, peu patriotique. Si étrange que cela paraisse, on va voir que l'abbé Casgrain lui donne indirectement la préférence, et ceci nous ramène au cœur de notre sujet.
« Bougainville passe en France, » écrivait à cette date l’honnête Désandrouins, « selon l’aveu et même selon le désir du M de Vaudreuil. 11 ne croit pas pouvoir confier en meilleures mains l'exposé au ministre de la situation de la colonie et la justification de ses fautes. Faire son avocat d’un homme dévoué à un concurrent, est-ce une saine maxime en politique? Oui, si le concurrent est homme d’honneur. » — « Et nous ajouterons, » dit le biographe de Désandrouins, « oui, si l’avocat est aussi un homme d'honneur. Or, tel était Bougainville. Pour ses ennemis comme pour ses amis, il était la franchise, la droiture, la loyauté personnifiées ?. »
Le malheur est que la loyauté de Bougainville était précisément ce qui inquiétait le gouvernement de la colonie; et Désandrouins ne se doutait pas qu'avec des lettres de crédit ostensibles, Bougainville portait des lettres de discrédit fermées, où Vaudreuil conjurait le ministre de ne pas croire un mot de ce qu'il allait dire, non plus que son ami et compagnon Doreil5. Rien ne pouvait être plus désagréable
1. On ne peut guère soutenir que Bougainville jouât un vrai jeu double, car il allait dénoncer Bigot au nouveau ministre de la marine, Berryer, dont la femme, M'e de Puysieulx, était justement nièce, à la mode de Bretagne, de l'intendant (Montcalm à Bougainville, 21 novembre 1758). Et il devait se douter que celui-ci, dûment prévenu, lui garderait rancune; ce qui ne manqua pas d'arriver (Casgrain, II, 74). Plût au ciel qu'en politique les « trahisons » fussent toujours aussi naïves! — Du reste, on verra plus loin que, même après le retour de Bougainville, Bigot continua de garder vis-à-vis de lui une attitude courtoise qui sauvait les apparences, Aussi ne faut-il point s'étonner qu’en ce moment déjà, quoiqu'il sût très probablement à quoi s’en tenir devant les protestations indignées de Montcalm, il écrivit sur un ton de parfaite et respectueuse aisance à J.-P. de Bovgainville, pour ménager l'avenir : « Vous allez avoir le plaisir de voir M. votre frère et moi le chagrin de le perdre... Vous aurez su que les ofliciers que vous m’aviez recommandés avaient passé à Louisbourg. S'ils se fussent rendus ici, je leur aurais fait connaître avec grand plaisir combien vos recommandations me sont chères. Faites-moi la grâce de vous ressouvenir que je suis en Canada, si je peux vous être bon à quelque chose » (8 novembre 1758).
3. Parkman, II, 173; Casgrain, II, 8. Doreil ne revint pas au Canada. Malgré sa santé précaire, il alla servir à l'armée d'Allemagne.
a; ou acheter le -vis de la Cour!
lique. Si étrange i donne indirecle notre sujet.
> date l’honnête du Mi de Vauains l'exposé au | de ses fautes.
rent, est-ce une , homme d’hon- > Désandrouins, r, tel était Bou- Il était la fran-
précisément ce ndrouins ne se Jugainville porlil conjurait le e, non plus que lus désagréable
a: jeu double, car Berryer, dont la Bretagne, de l'indevait se douter
ne manqua pas ahisons » fussent he après le retour he attitude courqu’en ce moment les protestations pectueuse aisance voir le plaisir de urez su que les isbourg. S'ils se sir combien vos ressouvenir que novembre 1758).
Canada. Malgré
FAX.
Si
Pen re PET -É Ee
Er MY
aux Canadiens, chauvins ou fripons, que le dévoilement de la vérité toute nue. Pour les fripons, on conçoit toujours que le silence soit de premier intérêt. Pour les patriotes chauvins, il n'était pas d’un intérêt moindre dans l’occasion, car ils devaient craindre que la révélation de l’exorbitant coulage dont la colonie était victime jetât la Cour de Versailles dans la terreur et la décidàt à couper court aux scandales en sacrifiant le Canada. Lorsque, l’année suivante, après la mort de Montcalm et la perte de Québec, on envoya le Ch°' Le Mercier en France, ce dernier ne dissimula pas qu'il allait essayer d’un autre système et que Bougainville avait peint d’une palette trop sombre les nuages qui déjà couvraient aux trois quarts le ciel !. C’est le point de vue que l'abbé Casgrain cherche à faire prévaloir. Il eût fallu, dit-il, comme ambassadeur un homme « qui se fût mis au-dessus des querelles des partis pour n’envisager que le bien général 2. Bougainville songea avant tout à se faire l’avocat de l’armée au détriment de la colonie. Il commença par épouvanter la Cour par l'exposé des dépenses et des concussions trop réelles qui s’y faisaient. La Cour, qui ne cherchait qu’un prétexte pour abandonner le Canada, saisit avidement celui-ci. Qu'était-ce cependant que les dépenses ? Qu'était-ce même que le péculat, quand il s'agissait de garder à la France un continent ? Le budget de M° de Pompadour était à lui seul plus considérable que celui du Canada ÿ. »
Laissons de côté l'étrange grief qui, opposant l'intérêt de l’armée à celui de la colonie, semble prétendre que travailler en faveur de l’une était cabaler au détriment de l’autre. Demandons-nous seulement si les chiffres viennent appuyer la thèse que la France était tenue d’honneur à continuer de gorger, quand même, ce peuple de sangsues attaché à sa ruine pour la garde d’un continent problématique.
Le règne de M“ de Pompadour, d’après le relevé de ses dépenses