‹ La jeunesse de Bougainville et la Guerre de sept ans [microforme]Chapitre 90 sur 113 · AE E · texte numérisé non relu

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de neige qu’on se disputait au Canada ! ? » Et n’osail-il point prier son confrère de l’introduire « à quelque jolie brunette canadienne? ? » Les amis de Bougainville dans les rangs anglais n'étaient pas tous d'humeur si juvénile. Il entretenait cependant d'assez cordiales relations avec le brigadier Georges Townshend, neveu de Walpole, filleul de Georges [*', dont il avait connu la famille pendant son séjour diplomatique à Londres?, C'était un grand seigneur intelligent et spirituel. Mais Wolfe, à qui des influences de cour avaient imposé sa présence, ne pouvait le souffrir, et le reste de l’état-major anglais ne lui était guère moins hostile *. On lui reprochait sa vanité, son indépendance de caractère el sa causticité, servie par un lalent de caricaturiste impitoyable, qui avait même, dit-on, collaboré avec Hogarth pour ridiculiser le Duc de Cumberlandÿ, En ce moment, il ne cachait pas son dédain pour la guerre américaine, et l’on pense s’il se trou-

1. « La paix me serait aussi agréable qu’à vous et le plus tôt le meilleur. Je suis du même opinion que Voltaire, dans Candide, que nous faisons la guerre pour quelques arpents de neige dans ce pays » {10 septembre 1759), « ce maudit pays » (15 août 1759).

2, 15 août 1759. — Aucun des deux Abercromby, l'oncle et le neveu, ne figure en titre dans l'excellent Dictionary of National Biography}; mais il est probable que James Abercromby junior était frère de Sir Ralph Abereromby, le vainqueur d'Aboukir, et de Sir Robert Abercromby, plus tard commandant en chef de l’armée des Indes, qui servait alors aussi comme volontaire à l'armée du Canada. Si notre conjecture est exacte, James Abercromby junior fut tué à la bataille de Brooklyn ou de Long-Island, en 1776.

3. Townshend à Bougainville, 22 septembre 1759 : « Je serai toujours charmé d'entretenir le souvenir gracieux que vous paraissez conserver de ma famille. » Il ne faut pas confondre Georges Townshend avec un colonel Townshend, tué d'un boulet à Carillon, et qui était aussi des connaissances de Bougainville (Abercromby à Bougainville, 15 août 1759).

4. L'armée anglaise avait, du reste, ses tiraillements internes, dont le souci ajoutait à l'épuisement du général. Le colonel Barré en fit plus tard la confidence à Lord Shelburne, lui désignant Murray parmi les fauteurs d’indisciplin:. malgré le choix flatteur que Wolfe avait fait de sa personne pour se l'attacher durant cette campagne. — Voir aussi Kingsford, IV, 227-228, 300-301.

5. Nous avons peine à croire l’anecdote, rapportée d’ailleurs sous réserve par M. Bradley (p. 177), qu’il aurait même brutalement caricaturé Wolfe à sa propre table, et que le général aurait mis le dessin dans sa poche en annonant son intention de porter un jour l'affaire sur un autre terrain. On sait combien les traits de Wolfe prétaient à la caricature; et, si l'on nous permet le rapprochement, il dut y avoir ici quelque gageure doublée d’un malentendu pareil à celui qui brouilla un autre caricaturiste mondain, Alfred de Musset, avec son charmant modèle, la Pcesse Belgiojoso. Mais, devenu, par la suite, Lord-Lieutenant d'Islande, Townshend se défendit rudement à coups de crayon contre la plume mordante de Philip Francis, l'auteur prétendu des Lettres de Junius, qui signait alors « Le Corrège, » pour se moquer de lui (Parkes et Merivale, Memoirs of Sir Philip Francis. Londres, Longmans, 1867, I, 149-155).

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vait pleinement d'accord avec Bougainville, qui, exerçant toujours son: influence sur les gens d'esprit, eut bientôt fail la conquête du personnage, malgré ses allures hautaines. Dans tous les cas, les excellents offices de Lord Townshend, à travers les difficultés présentes, ne manquèrent pas d'utilité pour les rapports d’avant-postes!.

Pendant son commandement à la Pointe-aux-Trembles, Bougainville paraît avoir joui d’une entière indépendance et avoir exercé sa responsabilité à la grande satisfaction de ses chefs, même de Vaudreuil. Le quartier général ne lui adressait guère que des approbations. Pourtant, on en a pu juger déjà, sa tâche était lourde : contenir l'ennemi, chercher au besoin l’occasion de traverser le fleuve pour frapper sur la côte sud?, prévenir la désertion des Canadiens qui disparaissaient des postes à l’envi, enfin régler et surveiller la marche des convois pour ravitailler Québec, dans des conditions particulièrement dangereuses. Il s'agissait, en effet, pour les bateaux transportant les vivres, de descendre sous le couvert de la nuit, mangés par l'ombre de la terre, en défiant la surveillance de l’escadre anglaise mouillée dans le fleuve, pendant qu’un corps de miliciens et de cavaliers longeait prudemment la côte à la même auteur. Le caractère bien connu des Canadiens ne facilitait point la tâche. On ne savait comment les ernpêcher de parler et de battre le briquet lorsqu'ils

1. Durant cette guerre du Canada, les relations des deux camps paraissent avoir été fort courtoises, sans rien retrancher pourtant à la rigueur des procédés militaires. Seuls, Wolfe et Amherst se tenaient sur une plus grande réserve. Mais ils avaient moins, ce semble, l’antipathie des Français que celle des Canadiens. « Je ne suis ni féroce ni avide, » écrit Wolfe à Lord George Sackville, « mais je verrais volontiers piller et saccager la vermine canadienne, pour la payer en bonne justice de ses cruautés inouïes. Si My Lady George connaissait le fond de mes sentiments : « Homme brutal et sanguinaire! » s’écrieraitelle. » — Nous avouons, toutefois, que le D' Bourinot, comme l'abbé Casgrain pour Bougainville, attribue les opinions sévères de Wolfe à sa nervosité maladive (Cape Breton, p. 146). Mais, peut-être serait-il vrai de dire que le jeune général avait été formé, dans les Highlands, à la rude école du Duc de Cumberland contre les rebelles écossais. — Par ailleurs, en un temps où l'opinion publique, avec plus de justice qu'aujourd'hui, laissait chacun libre de suivre son inclination personnelle d’après sa conscience et son intérêt, souvent on se retrouvait naturellement entre compatriotes dans les rangs adverses, et l’on ne se scandalisait pas de rencontrer dans l'armée anglaise des réfugiés français huguenots, comme Ligonier ou Barré, tandis que des Jacobites comme Johnstone servaient sous le drapeau de la France. Mais nous ne citerons pas à ce propos Douglas, le commandant de Sillery, ainsi que le fait la Revue canadienne (IV, 855), parce que sa famille était établie en Touraine depuis des siècles.

2. Vaudreuil à Bougrinville, 2? août; Thiballier à Bougainville, 11 septembre.

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étaient par le travers des vaisseaux anglais'. Le jour revenu et le convoi passé, Bougainville n’était pas libéré de ses inquiétudes, car les Anglais avaient trouvé le moyen de mettre sa surveillance sur les dents. Ils suivaient l'impulsion de la marée, remontant avec le flot, descendant avec le jusant?, obligeant les Français de vivre dans une agitation perpétuelle, énervante. Mais Bougainville ne perdait point courage. 11 partageait avec toute l’armée la conviction que les Anglais, ne pouvant prendre pied sur la côte nord, allaient se résigner à repartir pour l'Angleterre le 45 septembre. Le calcul était juste. Malheureusement, Wolfe, par un coup de tête génial, fit une dernière tentative, sans grand espoir de succès?; et. ueux jours avant le 45, la partie était à jamais perdue pour la France dans l'Amérique du Nord.

Ce fut justement un con"; de vivres qui décida la catastrophe, et, cette fois encore, l'abbé Casgrain prend à partie la mémoire de Bougainville de la façon la plus inique et la plus irréfléchie. IL ne s’agit de rien moins que de mettre à sa charge la perte de Québec et du Canada.

« Depuis quelques jours, » déclare brutalement notre auteur, « il semblait frappé d’aveuglement. Malgré les ordres les plus formels de Vaudreuil, lui enjoignant de garder sur les hauteurs d'Abraham le régiment de Guyenne pour se porter en peu d’instants aux endroits menacés, il l'avait laissé partir pour le camp de Beauport. Il avait également négligé de suivre les conseils du gouverneur, qui, après lui avoir fait remarquer que le poste du Foulon n'était pas assez gardé, lui avait dit d'y ajouter 50 hommes de la compagnie de Repentigny. « Bougainville, » dit le Ch°' Johnstone, « avait un grand fond « d’esprit, de bon sens et de bonnes qualités... Mais à une très grande « bravoure se joignait chez lui beaucoup d'ignorance de l’art mili- « taire, qu'il n'avait jamais éludié. » Grâce à des influences de cour et à la faveur de M®° de Pompadour, il était passé de simple aide de

1. « M. Dumas me fait une peur infinie; il prétend que les Canadiens qui mèneront le convoi par eau ne pourront s'empêcher de parler et de battre le briquet, lorsqu'ils seront par le travers des vaisseaux anglais » (Bigot à Bougüinville, 17 août).

2. « C’est pourquoi... il [l'ennemi] était tantôt à six lieues et plus au-dessus de Québec, et, à la marée baissante, il ne faisait que se laisser dériver jusqu'à un quart de lieue de cette ville » (Joannès, Mémoire abrégé).

3. L'abbé Casgrain lui-même publie la lettre de Bigot racontant, d’après les officiers anglais, que Wolfe « n'avait pas compté réussir » (25 octobre 1759; cf. Casgrain, 11, 218, et Parkman, II, 272-273). Mais il ne comprend pas que ce sentiment bien connu de Wolfe, qui osait à peine développer son plan devant ses officiers, excuse en grande partie l'erreur des généraux français, qui ne crurent au débarquement des Anglais qu'après l'événement devenu irrémédiable,

camp au grade de colonel, au grand mécontentement de plusieurs officiers plus anciens et plus méritants que lui. Le soir du 42, il avait envoyé dire, contre toute apparence, que l’armée anglaise était rentrée au camp de la Pointe-Lévis. Puis, au lieu de suivre la flotte sans jamais la perdre de vue, comme il en avait l’ordre formel, il resta inactif au Cap Rouge, avec tout son détachement. Pourquoi ne se rapprocha-t-il pas des hauteurs d'Abraham comme les manœuvres des Anglais le lui indiquaient ? Pourquoi ne renvoya-t-il pas les grenadiers et les volontaires qui sont l’âme dt leur régiment ? Pourquoi, après avoir informé Vaudreuil et Montcalm ainsi que les postes de Rumigny, de Douglas et de Vergor qu'il enverrait cette nuit même des bateaux chargés de provisions, n’a-t-il pas averti de son changement de résolution pour qu'ils ne les attendissent plus? « Tout cela, « conclut Johnstone, est inexplicable. »

« Mais, ce qui était impardonnable de la part de Bougainville, » continue l’audacieux réquisitoire, « c'est d’avoir, au mépris des avertissements du gouverneur réitérés dans la lettre où il lui donnait carte blanche sur les moyens, changé ou du moins laissé partir, trois ou quatre jours après, le commandant du Foulon et laissé le poste aux mains de Vergor, cet officier mis en jugement peu d'années auparavant pour avoir livré presque sans résistance le fort de Beauséjour. L'armée, comme les généraux, se reposait entièrement sur lui. L'avant-veille encore, Montbeillard lui écrivait de Beauport : « Nous « passons ici les nuits au bivouac et nous avons grand tort, c'est vous « qui veillez pour nous. » Durant tout l'été, il avait eu sous les yeux l’infatigable vigilance de Lévis, qui, placé dans la même position que lui sur la rivière Montmorency, n'avait jamais été mis en défaut. Mais Lévis n'était plus à Québec!. »

Nous venons de reproduire dans son entier la première partie de l'acte d'accusation. Voyons la part invraisemblable, — par convenance, nous ne voulons point dire impudente, — de négligence et d'imagination qui s’y trouve.

Tout d’abord, nous savons ce qu'il faut penser du mérite militaire de Bougainville; lui-même convenait de fort bonne grâce qu’il n'était qu'un apprenti ?. Il n’avait encore vu de la guerre que deux sièges et

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