‹ La jeunesse de Bougainville et la Guerre de sept ans [microforme]Chapitre 92 sur 113 · AM · texte numérisé non relu

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un assaut contre un camp retranché ; et, pour la première fois qu’il avait à manœuvrer devant l'ennemi, il le faisait sous sa propre responsabilité, dans des conditions si douteuses, qu’on était obligé de lui donner carte blanche et que, leurs lettres le prouvent, gouverneur et général lui répétaient à l’envi qu'il devait « faire la guerre à l'œil. » Il est tout simplement ridicule de comparer ici le cas de Lévis sur les bords du Montmorency, puisque ce commandant n'avait qu’une ou deux lieues de front à surveiller !, avec la certitude que les Anglais ne s’éloigneraient jamais beaucoup de leur flotte, contre les dix-huit lieues dont Bougainville formait la couverture en présence de cette même flotte, se transportant d’un point à l’autre pour le mettre avec ses troupes hors d’haleine. La vérité est que les chefs de l’armée ne savaient à quoi s'en tenir et, qu’au lieu d’avoir des instructions formelles, Bougainville n’en recevait que d’indécises ou de contradictoires. Vaudreuil, dans les derniers jours d’août, lui écrivait que les mouvements des Anglais ne devaient être qu’une feinte pour attirer des troupes au-dessus de la ville? et le félicitait de ne point se laisser prendre à la ruse. On pensait bien que l'ennemi devait encore risquer un coup avant que de lever l'ancre; mais il y avait des chances pour que ce fût une seconde représentation de l'affaire du 34 juillet, à cette différence près que, Bougainville étant détaché de

1. Moins encore. L'abbé Casgrain ne compte « que deux milles du fleuve au passage » guéable de la rivière, défendu par des épaulements (If, 103); et cette courte distance formait le champ naturel où s’exerçait la surveillance de Lévis (ibid., 109). En outre, il était à portée du quartier général pour recevoir des ordres ou des renforts à la première alerte.

2. « Le détail que vous m'avez fait de la manœuvre de la goélette, du bateau et des sept à huit berges anglaises n'a pas laissé que de ru’intriguer. J'ai bien pensé comme vous que ce n'était qu’une feinte et j'ai vu avec plaisir que, bien loin d'y donner, vous vous êtes inviolablement occupé du dépôt de la Pointeaux-Trembles » (Vaudreuil à Bougainville, 23 août 1759). — « Si le camp de S'-Antoine se repliait ou diminuait, bien loin de vous augmenter dans cette partie, il faudrait que vous fissiez descendre quelques troupes. C'est à vous à faire la guerre à l'œil » (bid., 25 août). — « Je vous ai déjà mandé, Monsieur, qu'il a déjà passé cinq bâtiments... Depuis, j'ai fait les réflexions suivantes : ce peut être une ruse pour nous faire passer beaucoup de monde au-dessus de Québec et nous faire demain une attaque générale. Je m'y attends et je me tiens sur mes gardes, 2 Si ce sont des vaisseaux ou frégates, Les démarches qu'ils ont faites hier et avant-hier n'auront été qu’une feinte pour vous rappeler et profiter de votre absence pour s'établir dans la communication. Ce peut être aussi pour tâcher de passer le Richelieu et aller s'emparer de nos frégates et de nos vivres, C'est à vous, Monsieur, à faire la guerre à l'œil, et, quoique je vous aie demandé les équipages, vous pourriez ne m'en renvoyer que la moitié » (1bid., le 27 août, dix heures du soir),

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Cependant, remarque Bougainville, ces efforts continus de la part des Anglais « prouvèrent qu’ils en voulaient à notre communication, objet essentiel, mais d'une garde difficile, étant obligé de suivre à pied, avec des forces bien inférieures, les mouvements et marches rapides de leurs vaisseaux et de leurs berges. » Aussi, malgré leur conviction première qu’ils se trouvaient au poste le plus menacé, les généraux du camp de Beauport commençaient-ils à éprouver pour la sûreté du haut fleuve une certaine inquiétude, sans marquer pourtant à son égard une alarme sérieuse ?.

On était ainsi au vif de l'attente, lorsque, le 5 septembre à midi, l'ennemi dessina un mouvement plus menaçant que tous les autres. « Les Anglais levèrent.. leur dernier camp de la Pointe-de-Lévis, marchèrent en colonne au nombre de 5,000 hommes vers le haut du fleuve, ce qui indiquait une descente générale au-dessus de Québec, d'autant qu'ils avaient passé 30 berges pendant la nuit qui furent joindre les bâtiments mouillés à Sillery 4. » Sur-le-champ, Vaudreuil et Montcalm expédièrent au-delà de Québec le régiment de Guyenne et prévinrent Bougainville par des lettres instantes et réitérées qui sont le nœud de l’accusation.

« Le mouvement des ennemis, mon cher Bougainville, » avertit Montcalm, « est si considérable que je crains qu'il ne passe la rivière des Techemens [Etchemins] et qu’il ne cherche à nous dérober une marche pour couper la communication ; de sorte que je fais marcher le régiment de Guyenne en entier, sauf un capitaine, un lieutenant et 50 soldats des moins ingambes pour garder leurs drapeaux, tentes et équipages, sauf à

1. Montreuil à Bernetz, 3 septembre 1759, transmise à Bougainville.

2. Vaudreuil, en effet, écrit encore le 1° septembre à minuit : « Voilà donc les vaisseaux anglais au Cap Rouge. Ils pourraient bien tenter à y faire une descente et la combiner avec une attaque au camp et peut-être à la ville. Les Anglais donneraient lieu de se méfier par leur manœuvre au Sault [du Montmorency], ayant beaucoup déblayé aujourd’hui. » Mais Montcalm, voyant les choses un peu différemment, ajoute à deux heures et demie de l'après-midi : « Je viens de communiquer ma lettre à M. le Mi de Vaudreuil qui approuve. Il y a trop d'affectation de leur part. »

3. L'abbé Casgrain croit que Bougainville eut sa dernière entrevue avec Montcalm le 3 septembre, au manoir de Salaberry, où était établi le quartier général des lignes de Beauport (II, 209).

4, Relation du siège de Québec. « Ce corps, qui était d'environ 3,000 hommes, comme nous l’avions pu juger... » (Journal abrégé par un aide de camp de Montcalin).

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P.-S, — « Quand même vous préféreriez d'emmener le bataillon de Guyenne, vous ne pourriez rien faire de mieux que de charger M. de Fonthonne [son Lt-colonel] du commandement des postes du Cap Rouge. »

A quoi Montreuil, major général de l’armée, ajoute de sa main en second post-scriptum :

« M. le Mis de Montcalm m'a chargé de marquer à M. de Bougainville que le régiment de Guyenne serait en réserve sur le grand chemin derrière l’anse St-Michel ou Sillery pour être à portée de secourir la gauche et la droite. /! m'a chargé encore de lui dire d'étre toujours de l'avant des ennemis, c'est-à-dire plus haut qu'eux : vous êtes le maître de disposer du régiment de Guyenne, »

Ainsi, le régiment de Guyenne n’est détaché, le 5, en réserve que pour l’occasion ?, quitte à demeurer sur le terrain si cette occasion se prolonge, et, pour Bougainville, la seule instruction formelle sera de rester toujours en amont des ennemis, tant qu’ils navigueront au-dessous du Cap Rouge, afin de secourir aisément les postes situés plus haut sur le fleuve$. La perplexité de Montcalm apparait encore mieux dans une seconde lettre de ce jour, à quatre heures du soir.

« Vous ne sauries, Monsieur, » écrit-il en effet, « donner trop d'avance, au cas que le mouvement vous regarde. Pour moi, je crains toujours un mouvement rétrograde sur la ville ou sur le camp. Malgré cela, je fais toujours partir le piquet de Béarn avec 60 hommes de Repentigny. Lnvoyez-leur au-devant, si vous voulez qu’ils restent en arrière, sinon ils vous joindront.

« À l'égard du piquet de Royal-Roussillon et 60 hommes de Repentigny, je les laisse à la porte St-Jean, et vous pouvez leur envoyer ordre de marcher à vous, ou tirer les 100 hommes de Québec et Montréal com

1. Nous soulignerons les passages les plus importants des pièces qui suivent,

2. Et non le 4, à tout hasard, comme l'affirme l'abbé Casgrain (II, 209). Ce jour-là, Guyenne avait été seulement rapproché des ponts, mais non point expédié sur les hauteurs d'Abraham (Malartic, 5 septembre).

3, « M. le Mi de Montcalm m'a chargé de vous dire que, pourvu qu’on oppose quelques coups de fusil où les ennemis se présenteront, ailleurs qu'à St-Augustin et à la Pointe-aux-Trembles, ils ne débarqueront jamais » (Montreuil à Bougainville, 1*(?) septembre au soir). L'abbé Casgrain dissimule adroitement ces instructions positives.

mandés par M, de Vergor ! et d’un officier (sic) et deux cadets et faire rem placer par les 100 commandés par un Cape de Royal-Roussillon... Au £ reste, veillez beaucoup au dépôt de vivres que vous savez que nous avons : au Cap Rouge. Prenez garde à la manœuvre des berges. Je suis persuadé ? que leurs bâtiments chercheront à canonner quelque part pour faire prendre À le change et que les berges iront débarquer plus haut... Je vous ai marqué | le grand mouvement de quasi tout ce qui est au camp de Lévis, mar- ; chant par la gauche, c'est-à-dire vis-à-vis de vous. M. Wolfe est bien | homme à rétrograder dès ce soir.

P.-8, — « Vous connaissez les heures de marée mieux que nous; d’ailleurs, elle varie. Faites attention que la marée commence à monter à une heure. Ils resteront mouillés à Sillery, feront canonner par là, feront remonter leurs berges jusques au jour pour vous dérober une marche. »

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Et Montcalm termine par un second post-scriplum annonçant que, d’après un renseignement venu de la ville, l'ennemi semble emporter ses équipages, auquel cas Bougainville devrait se rapprocher du camp ÿ | | de S'-Antoine pour tenir les Anglais en observation.

| ( « Je n'ai pas besoin de vous dire, Monsieur, » écrit à son tour Vau- | 8 dreuil, « que le salut de la colonie est en vos mains, que certainement À (f le projet des ennemis est de nous couper la communication en faisant | des débarquements au nord. Il n’y a que la vigilance qui puisse y parer. | J'écris à M. de Fontbonne de se mettre en mouvement à la pointe du { jour et de poursuivre jusqu'au Cap Rouge, et plus loiu s’il le faut, pour côtoyer les ennemis. Je vous enverrais bien davantige du monde de l'armée; mais je craindrais que vous ne fussiez embarrassé pour les nourrir, »

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Suivent des indications sur la répartition des forces dans les postes le long de la côte, parmi lesquels, aux 400 hommes de Vergor, entre l’anse des Mers et l’anse au Foulon, s’ajouteraient 50 hommes amenés, dès le lendemain matin, par Repentigny. Samos aurait ses 30 hommes; S'-Michel, 50 ; Sillery, 50 au lieu de 400; le Cap Rouge,

} 1. Montcalm savait donc que Vergor occupait le poste du Foulon. Il semble | î que son opinion ait varié sur ce personnage : « Conseil de guerre cet automne F pour Beauséjour et Gaspareau, » écrit-il à Bourlamaque dans sa lettre du

| 27 juin 1757, que l'abbé classe à tort parmi les pièces de l’année suivante. « Je serai le conseil pour sauver ceux de Beauséjour, perdre le commandant de Gas-

pareau. C'est mon avis, ne devant pas être juge. » Mais, le 24 octobre suivant,

|! il dit à Lévis : « Entre nous, c'est, des deux commandants, celui [de Gaspa- 1e ! reau] qui est le moins coupable; mais on voulait le sacrifier. » Dans tous les NE 1 cas, Vergor une fois acquitté et réintégré dans son grade, il n'appartenait point à Bougainville de l'empêcher de marcher à son tour de service. D'ailleurs, Lévis, deux ans auparavant, l'avait employé aux avant-postes de Carillon, où Vergor commandait un camp (Lévis à Vaudreuil, 19 juillet 1757).

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200; et Bougainville conserverait la disposition de 2,400 hommes, non compris les sauvages, pour garnir les autres postes ou frapper en masse.

« Il est vrai que, sur cela, il vous est absolument nécessaire de garder, chemin faisant, S'-Augustin, la Pointe-aux-Trembles et Jacques Cartier. Je crois, Monsieur, qu'avec cela et un peu de bonheur, vous ferez de la bonne besogne.

« Je n’ai pas besoin de vous recommander Mrs de Guyenne, de donner un commandement convenable à M. de Fonthonne et d’établir le régiment de Guyenne dans le point central, sauf à en tirer la compagnie des grenadiers et des piquets. Je leur enverrai, d’après votre réponse, avec 50 hommes qu'ils ont ici, leurs tentes avec leurs marmites et leurs drapeaux. Ce ne sera aussi que d’après votre réponse que je ferai partir aussi M. de Repentigny avec 250 hommes, dont il laissera en passant à0 à Vergor et en amènera 200 avec lui au Cap Rouge pour remplacer Beaubassin, jusqu’à ce que les circonstances vous permettent de le faire revenir dans son poste.

« Comme la subsistance vous embarrassera peut-être, en ce cas, tâchez de vous passer des 250 hommes de M. de Repentigny et laissez-moi les postes garnis suivant le tableau ci-dessus,

P.-S. — « Vous pouvez, Monsieur, prendre quelques barils de lard à la rivière du Cap Rouge, suppléer par des bestiaux, moyennant certificat et commander des charrettes partout dès que vous en aurez besoin. En un mot, carte blanche sur les moyens.

« .… Prenez garde qu'avec ces démonstrations les berges ne finissent par se porter plus haut. Donnez toujours de l'avance à la cavalerie et à vos volontaires. Ils vous feront des pétarades dans tous les postes et vous feront filer à la marée montante, c’est-à-dire d’une heure à deux. Faites attention que, passé une heure, vous n’avez plus rien à craindre pour la ville, car il faudrait qu’ils y vinssent contre marée et vent, »

Cette lettre de Vaudreuil confirme absolument celle de Montcalm. Les troupes sont mises en mouvement pour l'occasion ; si l'ennemi rentre, elles rentreront. Le vrai danger serait dans le haut du fleuve, et Bougainville doit toujours rester en amont de la flotte. Quant au poste de Vergor, qui le commande au vu et au su des généraux, on le pourrait fortifier de 50 hommes, mais ce renfort dépend des facilités de subsistance. Rien, en définitive, ne désigne spécialement cet endroit à l'attention ?.

1. 11 y a quelque léger désarroi dans les idées du gouverneur. Si Repentigny et ses 250 hommes ne marchent point, on ne voit pas comment Vergor aura les 50 hommes de renfortqu'indique le tableau et auxquels tient tant l'abbé Casgrain.

2. L'abbé Casgrain a très perfidement analysé cette pièce (IE, p. 208-211), ce qui nous oblige à la reproduire presque en entier. Il veut faire croire qu'en pro-

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