La phrase est incomplète
« Si vous pensiez cependant, Mousieur, qu'il fût bien décidé que leur mouvement [aux Anglais] fût par en haut, il faudrait bien nous laisser Guyenne ct leur faire passer [à Guyenne] leurs équipages. Songez seulement que c'est un corps pesant qui ne peut pas faire le métier de courir dans votre communication. A la vérité, vous pourriez en établir une moitié à St-Augustin, une autre à la Pointe-aux-Trembles et en retirer des détachements. Nous anéantirions ce bataillon. Si, une fois, il est décidé qu’il monte là-haut un gros corps, je ne craindrai pas de me dégarnir ici,
« À l'égard de laisser Guyenne à l’anse des Mers, cela ne se peut, parce qu’il n’y a pas de bois!, »
Que pouvait répondre Bougainville, sinon « gardez Guyenne et envoyez Repentigny? » Ainsi fut fait. Et quelques heures plus tard, le même jour, Vaudreuil reprenait la plume.
« Voici, Monsieur, réponse à votre lettre datée d’aujourd’hui à une heure et demie. Guyenne est rentré, M. de Repentigny vous marche ?, »
Le lendemain 7, Bougainville fut attaqué au Cap Rouge. C'était, parait-il, une fausse démonstration ; mais le poids de l'attaque serait bientôt retombé sur lui, s’il n'avait été suffisamment en mesure de faire bonne contenance, Le Cap° Knox, à bord de la flotte anglaise,
1. Ainsi, c’est Bougainville qui propose d'établir Guyenne à l’anse des Mers, et c’est Vaudreuil qui refuse, parce que la troupe y manquerait de chauffage, On juge alors de l'indicible stupéfaction avec laquelle nous lisons dans l'abbé Casgrain, énumérant les causes de la catastrophe : « Premièrement, le régiment de Guyenne, posté sur les plaines d'Abraham, avait été retiré contre toute raison, dans la soirée méme du 12, d'après Vaudreuil (Lettre au ministre, 5 octobre 1759). SECONDEMENT, IL L'AVAIT ÉTÉ A L'INSU DE VAUDREUIL, SANS QUOI GE GOUVERNEUR AURAIT INSISTÉ A LE FAIRE RENVOyBR !!! » (p. 234).
2. Malartic note aussi la rentrée de Guyenne le 6 septembre. Voir encore Montreuil à Bougainville, 6 septembre, Vaudreuil insiste, dans sa seconde lettre, sur ce qui est à ses yeux l'essentiel. Ce régiment ne marchera que si le mouvement de l'ennemi est « décidé d’une façon irrévocable. » Et alors « ce serait un corps à faire rester à St-Augustin ou à la Pointe-aux-Trembles, comme je vous l'ai mandé ce matin. » — « Si les ennemis se portent en force vers S'-Augustin, » répète Montreuil en sous-ordre, « on vous enverra, sur le compte que vous en rendrez, le reg' de Guyenne avec armes et bagages, que
vous partageriez à S'-Augustin et à la Pointe-aux-Trembles, ou ensemble à votre choix. » On voit si le gouverneur se | aintenir irrévocablement Guyenne à portée du Foulon
3. On conçoit aisément que, s' ment de Guyenne, ce n'était pas une raison pour ut M et renvoyät, en outre, « les grenadiers et les vol res qui l'âme de leurs régiments, »
Du reste, il n'avait, ce semble, que quatre compagnies de grenadiers (Montcalm à Bougainville, 7 septembre, midi), et non inq, comme Vaudreuil l'écrit au ministre le 5 octobre (Casgrain, 265).
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raconte l'opération dans son journal et nous montre sous des couleurs et dans un mouvement pittoresques la petite armée de Bougainville qu'il traite avec le dédain supérieur d’un véritable Anglo-Saxon!, Le matin de ce jour, à huit heures, Montcalm écrivait encore au jeune colonel :
« Il est certain que la conduite des ennemis est aussi embarrassante qu'équivoque... J'aurai toujours une partie de mon monde plus haut que moi, à une lieue en avant, pour les faire filer dès que les navires appareilleront pour monter (?) la descente à la droite du Cap Rouge, plus facile que la gauche. Je n’en sais pas davantage : activité, prudence et bonheur. »
Personne, décidément, ne croyait à une descente aux portes de Québec. Mais, dans cette partie d'échecs, comme l’appelait Montcalm, où les Français pleins d'inquiétude se gardaient contre toute surprise, tandis que les Anglais ne pouvaient trouver le joint de la cuirasse qui s'étendait des bauteurs du Montmorency à Deschambault, les deux
1. Parkman, II, 278-279, — Ce fut le surlendemain de ce jour que Wolfe dicta au colonel Barré sa fameuse lettre de désespoir à Lord Holdernesse,. « À bord du Su/herland, devant le Cap Rouge, 9 septembre... Je suis assez remis pour m'occuper de ma tâche; mais ma santé est absolument ruinée, sans la consolation d'avoir pu rendre an vrai service à l'État et même sans aucune chance de pouvoir lui en rendre » (Quart. Review, avril 1875, p. 400; Casgrain, p. 216).
2. C’est donc toujours avec cette réserve que Bougainville devait entendre la seconde lettre que Montcalm lui écrit encore le 7, à midi, « Le point important, mon cher Bougainville, est de bien suivre le mouvement du corps que vous aves par eau vis-à-vis de vous. Toules les fois que vous arriverez à temps pour leur débarquement, j'en ai bonne opinion; quand même vous n'arriveriez pas avec tout votre monde, vous les contiendriez assez pour que la queue joignit. » C'est ce que fera ponctuellement Bougainville, le 13, à la première nouvelle de la descente; il partira sans réunir son monde, laissant la queue joindre comme elle pourra. — Bougainville, le 7 au matin, croit encore que l'ennemi n'attaquera sérieusement que les lignes de Beauport et craint de ne pas assister à l'affaire, Montcalm le rassure en lui donnant des renseignements nouveaux sur les mouvements des Anglais, que l'on peut suivre ainsi dans le plus grand détail, grâce à cette précieuse correspondance,
3. L'abbé Casgrain cite (p. 209) une lettre de Montcalm à Bougainville le 10 septembre. « M. de Vaudreuil a plus d'inquiétude que moi pour la droite. Aussi, je n'ai pas voulu insister au sujet des trois compagnies. Si les choses se civilisent, alors comme alors. » Mais, dans la même lettre, Montcalm conseillait de prendre garde à Deschambault; et Vaudreuil, deux jours auparavant, avait exprimé la vraie nature de ses craintes : « L'ennemi ne peut avoir que deux objets, la diversion ou s'établir en haut. A vous dire vrai, je crois plutôt le premier, et le second ne leur réussira qu'autant qu'ils vous préviendront » (4 Bougainville, 8 septembre),
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partenaires, d’égale force, risquaient d’être contraints de « faire pat. » Wolfe en finit par un coup d'audace!.
Le 42 septembre, Cadet avertit Bougainville de la nécessité de faire passer, malgré la surveillance de l'ennemi, un convoi de farines arrivé, deux ou trois jours auparavant, de Montréal dans le voisinage de la Pointe-aux-Trembles?. On sait comment ce détail facilita le dénouement de la crise, les troupes de Wolfe ayant descendu le fleuve à la place des farines annoncées. Voici la seconde partie du réquisitoire de l'abbé Casgrain, dont nous avons reproduit et réfuté le début : « Bougainville, » dit-il, en parlant de la lettre désolée que celui-ci adressa, le 48 septembre, à Bourlamaque pour lui raconter jes événements, « das cette lettre, cherche à excuser sa conduite et à rejeter sur autrui, selon ses propres termes, « la perte de la plus belle « position du mondeet [je dirai] presque de notre honneur. » C'était cependant sur lui avant tout autre que retombait la responsabilité de ce désastre. C'était lui qui, chargé de veiller jour et nuit, s'était le premier laissé surprendre *. De son propre aveu, il fut averti à huit
1. Il serait intéressant de savoir si la lettre suivante de Remigny, commandant du poste de Sillery, se rapporte à la dernière reconnaissance de Woilfe le long du fleuve, le 10 septembre, qui lui fit choisir décidément l’anse au Foulon. « Hier, à trois heures après midi, trois [quatre] berges descendirent à marée basse devant le poste de la petite maison. La première pouvait porter 30 hommes. Les deux autres n’en avaient que 14 chacune, sans officiers; mais la plus chargée était composée de 50 hommes armés et beaucoup d'officiers vêtus de plusieurs couleurs. IL y en avait un qui, dessous un surtout bleu, était fort galonné. Jedit surtout avait ses boutonnières en or, un chapeau de point d'Espagne. Tous ces messieurs montèrent jusqu'à la plus haute des maisons qui sont sur le grand chemin. Et, après avoir divisé leurs troupes en petits pelotons, en manière de garde, ils reconnurent le terrain, plantèrent quelques janelons (sic) et s’en retournèrent à bord de leurs chaloupes à la marée montante, Il était alors six heures du soir. Vous avez dû voir cette allée et venue de votre camp, Monsieur... Je pense à présent que c'est un nouveau camp qu'ils ont marqué. Je ne prévois pas autre chose » (11 septembre, matin). Peut-être y avait-il dans ces manœuvres et ces jalons une ruse de Wolfe.
2. Cadet à Bougainville, du camp de Beauport, 10 et 12 septembre 1759, « Je vous prie, Monsieur, de vouloir bien faire passer les bateaux cette nuit, s'il y a de la possibilité, sans quoi je serai obligé de faire passer demain des charrettes pour aller chercher ces vivres, parce que j'en ai absolument besoin; mais, s'ils venaient par eau, cela nous épargnerait bien de la peine. Je vous suis très obligé de l’escorte que vous voudrez bien donner à ces bateaux. J'ai l'honneur d’être avec respect, Monsieur, etc., J. Cadet » (Lettre du 12 septembre).
3. Qu'est-ce que l'auteur entend par là? Il y avait eu surprise chaque fois que l'ennemi avait pu faire passer ses navires sous le canon de Québec, « Je pense, » écrivait Vaudreuil le 12 août, « qu'ils profiteront de la nuit sombre que nous allons avoir. Nous ferons de notre mieux pour les en empêcher. »
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heures du matin !. Joannès affirme même qu'il le fut par les fuyards et par conséquent plus tôt?, Quoi qu’il en soit, il savait dès huit heures, par la lettre de Vaudreuil, la descente des Anglais au Foulon. Il se mit immédiatement en marche; mais, au lieu de voler au
Montcalm admettait parfaitement la possibilité d’une surprise dans la situation de Bougainville et donnait ses ordres en conséquence (Montcalm à Bougainville, 6 septembre).
1. Dans la lettre du 18 septembre à Bourlamaque, telle que l’imprime l'abbé Casgrain, Bougainville écrit, en effet, huit heures. Mais, dans le mémoire qu'il a dicté au camp de Lorette le 21 septembre, il dit formellement neuf heures.
2, Pourquoi l'abbé Casgrain supprime-t-il la seconde moitié de la phrase dans le mémoire de Joannès ? « M. de Bougainville ne fut averti que par les fuyards du débarquement des ennemis, les vaisseaux lui ayant donné jalousie, faisant mine de tenter un débarquement devant lui. »
3. L'heure de neuf est, ce nous semble, plus exacte, La lettre de Vaudreuil est dutée de « sept heures moins un quart. » Or, l'abbé lui-même estime (p. 245) qu’il fallait un peu moins d’une heure et demie à un cavalier pou. faire les trois lieues qui séparent le S'-Charles du Cap Rouge et remettre à Lougainville « l'ordre d’accourir au plus vite. » Mais le courrier devait aller d'abord à la recherche de Montcalm, prendre en passant ses instructions et, par conséquent, éviter ensuite l'ennemi, au lieu de se mettre immédiatement en route ; puis, les chemins étaient abominablement défoncés par les pluies d'automne (Bigot à Bougainville, 9 septembre, cité par l'abbé Casgrain, p. 214). En tout cas, Bougainville ne pouvait être officiellement prévenu dès huit heures du malin, Quant aux fuyards dont parle Joannès, il devait naturellement s’en méfier comme s'en méfièrent à Beauport Montcalm et Vaudreuil, qui prirent la descate pour une fausse attaque (Casgrain, 238). D’après la note rectificative, « avant quatre heures du matin, MM. de Vaudreuil et de Montcalm étaient avertis. M. de Vaudreuil avant M. de Montcalm, puisqu'il était plus proche et que d’ailleurs toutes les ordonnances lui étaient adressées. » Or, il est visible qu'en écrivant deux ou trois heures plus tard à Bougainville, Vaudreuil ne croit pas encore sérieusement au danger. Voici le Lexte complet, original, de cette lettre, — dont l’abbé supprime les phrases soulignées par nous, — qui n'est rien moins qu'un « ordre d’accourir au plus vite » et qui prouve combien peu Vaudreuil regardait l’anse au Foulon comme le point spéciale:uent vulnérable. « 13 septembre 1759. J'ai reçu, Monsieur, la lettre que vous m'avez fait l'honneur de m'écrire, avec la déposition du prisonnier ou déserteur qui y était jointe. J'ai fait passer le tout à M. le M de Montcalm. 11 paraît bien certain que l'ennemi a fait un débarquement à l’anse au Foulon. Nous avons mis bien du monde en mouvement. Nous entendons quelques petites fusillades. M. le M'° de Montcalm vient de partir avec 100 hommes du gouvernement des Trois-Rivières pour renforcer. Silôt q re je saurai positivement ce dont il sera auestion, je vous en donnerai avis. Il me tarde bien d’avoir de vos nouvelles et de savoir si l'ennemi a fait quelque tentative de votre côté.
« J'ai l'honneur de vous souhaiter le bonjour.
« À sept heures moins un quart. — Votre courrier verra M. de Montcalm en
passant el il pourra vous donner de ses nouvelles. à « Vaudreuil.
« Les forces de l'ennemi paraissent considérables. Je ne doute pas que vous
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secours de Montcalm, il s'arrêta à Sillery, où il se mit en tête de prendre d'assaut une maison en pierre où les Anglais s’étaient fortement retranchés. Il y sacrifia inutilement les braves volontaires de Duprat, dont plusieurs se firent tuer avec M. de Brignolet, lieutenant de la Sarre. Il y fut repoussé et perdit un temps précieux. C'était au moment même où Montcalm, prêt à livrer bataille, s’écriait : « Est-il « possible que Bougainville n’entende pas cela ? » Bougainville entendait distinctement la fusillade et le canon des deux armées, puisqu'il n’était qu’à une demi-lieue des plaines d'Abraham; mais l’aveuglement qui s'élait emparé de lui depuis la veille le poursuivait encore et il semblait cloué au sol. Ce ne fut que vers midi qu’il ouvrit les yeux en apprenant la perte de la bataille!. »
Avec ce que nous savons déjà de ses instructions officielles, il n’est pas difficile de rétablir les senviments ainsi que la conduite de Bougainville dans la fameuse nuit et matinée du 43 septembre 1759. Des insinualions calomnieuses, des injures audacieuses déversées contre lui dans ces deux volumes pleins de fiel, nous ne retenons qu'un reproche : encore nous:inclinons-nous devant les seules apparences pour laisser la part belle à l’accusateur, car au fond, sur ce point, nous ignorons ce qui s’est réellement passé.
Bougainville avait-il vraiment contremandé le convoi sans avertir les postes de garde?? On le dit; nous n'en savons rien. Le fait se peut, puisque les factionnaires, s’y trompant, laissèrent passer la flottille de Wolfe#, et que, d'autre part, on ne voit pas que le convoi
ne soyez altentif à ses mouvements et à les suivre. C’est sur quoi je m'en rap-
porte à vous.
Vaudreuil était alors installé dans la maison du cousin de Bougainville, de Vienne, dont la famille fuyait en ce moment vers Montréal (Blau à Bougainville, 11 septembre; Vaudreuil au même, 17 septembre). S'il avait eu des appréhensions réelles du côté de l’anse au Foulon, ne devait-il pas craindre, à la première nouvelle, que la descente de l'ennemi fût décisive, et n'était-ce pas son devoir à lui-même d'accourir aussitôt? (Hart, 116).