LES HUMANITÉS. - PREMIEB SÉJOUR A PARIS
Calvin au collège de la Marche. — Mathurin Gordier. — Son œuvre. — Réforme de l'enseignement classique. — Ses rapports avec Calvin. — Le collège de Montaigu. — Sa triste réputation. — Montaigu et Rabelais. — Situation de Calvin dans ces collèges. — Milieu dans lequel il vécut. — Ses amis. — Fourcy de Cambrai. — Caractère et habitudes de Calvin écolier. — Son père l'envoie à Orléans étudier le droit.
A son arrivée à Paris^ Calvin s'installa chez son oncle Richard qui habitait, comme on l'a vu, près de Saint-Germain-l'Auxerrois. La chambre qu'on lui donna avait vue directement sur l'église. Ainsi entouré de proches, il put continuer dans la capitale la vie de famille qu'il avait menée à Noyon. Il est probable qu'il ne dut pas entrer tout de suite au collège. Le précepteur des enfants de Montmor continua de lui donner quelques leçons, mais cet enseignement d'un homme qu'il qualifie lui-même d'((inepte^)), devint bien vite insuffisant. Son père résolut alors de lui faire suivre les cours du collège de la Marche 2. Cet éta-
1 Dédicace adressée à Mathurin Cordier du Commentaire sur VÉpitre aux Theesaloniciens.
2 Théodore de Bèze, Vie de Calvin.
blissement n'avait pas encore la réputation qu'il eut par la suite, surtout après 1530. On y comptait tout au plus deux régents pour les belles -lettres et la grammaire^, mais il se trouva, par une chance singulière, que l'une de ces chaires était alors occupée par l'un des grammairiens les plus distingués de l'époque, professeur consciencieux et dévoué, qui, dans un domaine modeste, sut réaliser quelques-unes des innovations les plus heureuses de l'enseignement. Mathurin Gordier, sans avoir obtenu à son époque la notoriété de beaucoup d'autres savants humanistes, peut être cependant considéré comme l'un des hommes qui ont le plus efficacement contribué au progrès des lettres. Esprit fin et sagace, éducateur patient, dépourvu de préjugés, il entreprit et effectua sans bruit, dans une chaire de petit collège, toute une série de réformes fécondes qui font de lui le véritable fondateur de l'instruction secondaire. A la sécheresse et à l'aridité des anciens maîtres, il substitua des procédés intelligents et raisonnes. Il remplaça les leçons monotones et mécaniques que la plupart des professeurs, ses contemporains, pratiquaient encore, par des leçons pleines de vie et d'intérêt. Personne, en son temps, n'a poussé plus loin la science de la pédagogie. L'œuvre que les Budé, les Alciat, les Dolet, les Estienne et tant d'autres ont réalisée dans le domaine plus vaste de la science pure, il l'accomplit presque seul dans les études classiques. Ennemi acharné de la routine et des méthodes scolastiques, il comprit que la formation éclairée de la jeunesse exigeait autre chose que la roideur guindée d'un pédagogue, que les commentaires vides pouvaient remplir de mots la mémoire des étudiants, mais qu'il fallait quelque chose de différent pour ouvrir les jeunes esprits et faire œuvre d'éducation. II fut ainsi novateur
1 Le personnel était en 1504, outre ces deux régents de grammaire, composé de trois régents es arts, d'un dépensier, d'un portier, d'un cuisinier et de Irois serviteurs.
à sa Qianière. Si une telle entreprise n'avait été tentée par un homme de ce mérite, peut-être que les progrès, qui furent alors obtenus dans tous les domaines de la science, auraient été moins féconds. Les deux réformes se complétaient l'une l'autre. Il fallait qu'un Gordier se rencontrât pour préparer un auditoire sérieux et éclairé d'étudiants aux Valable et aux Danès. Une forte et solide culture littéraire est la condition indispensable des hautes études philologiques, pour ne pas dire de toutes les autres. On peut affirmer que le niveau de ce que nous désignons aujourd'hui sous le nom d'enseignement supérieur, a de tout temps varié en raison directe du niveau de l'enseignement secondaire. Sans les soins éclairés de Gordier, Galvin n'aurait pu suivre les leçons de Wolmar avec le même fruit. Qui sait si ce prodigieux talent littéraire, qui fut pour son œuvre de réformateur une arme si puissante, se fût développé à ce point sans l'initiative de ce profond éducateur.
Quand le jeune étudiant noyonnais arriva à la Marche, pour suivre ses leçons, il n'avait encore, suivant son propre témoignage, qu'un avant-goût du latin. La classe professée par Gordier était celle de rhétorique, qu'il dirigeait avec le plus grand éclat. Il s'aperçut bien vite que son nouvel élève et les enfants de Montmor, ses compagnons, étaient loin d'être suffisamment avancés pour suivre le cours avec profit. Il était nécessaire de refaire de fond en comble cette instruction qui n'était, suivant le mot même de Galvin, qu'un vain étalage, un appareil gonflé de vent, sans rien de solide au fond. Le bienveillant professeur se dévoua à cette rude tâche. Il descendit volontairement en quatrième et combla en peu de temps, grâce à l'extrême facilité de Jean, les lacunes de sa première éducation. Aimant à s'entretenir familièrement avec ses élèves il se mêlait à leur vie. En développant, d'une manière toute spéciale, dans son enseignement l'exercice du thème, il apprenait à ses auditeurs à penser en latin, sans
surcharger leur esprit de formules. Il les dirigeait, en même temps, avec un soin égal, dans l'étude de la langue française qu'il se gardait bien de proscrire, ainsi qu'on le faisait ailleurs^.
A son vif regret, pour des raisons qu'il est difficile de préciser, Calvin dut quitter le collège de la Marche au bout de quelque temps. Mais les heureux résultats des leçons de Gordier étaient déjà sensibles. La voie était tracée et grâce à l'excellente méthode dont il était pénétré, le jeune étudiant pouvait poursuivre désormais ses études avec succès. Il conserva toute sa vie une reconnaissance profonde à ce dévoué professeur de ses jeunes années dont l'influence avait été décisive sur son éducation. C'est pour ce motif qu'il lui dédia plus tard son commentaire de l'épître aux Thessaloniciens, « voulant porter témoignage devant la postérité, écrivait-il à Cordier dans la préface, afin qu'elle sache que tous mes progrès ultérieurs dérivent de votre enseigne-
1 Launoy, Regii Navarrœ gymnasii Parisiensis historia, p. 699. «Hic (Gorderius), ut adolescentuli pure atque emendate colloquerentur inter se, sive ludendo, sive aliud quid agendo, effecit, abjecla barbarie, quae graramaticorum scholas occupaverat. Et primum quidem corruptas et gallicas et perperam usurpatas voces et locutiones in unum coUegit, quibus de corrupti sermonis emendatione tractorura, ad grammatices rudimenla spectantes formulas, ad rem pertinentia et non pertinentia et vulgata proverbia projecit. » Launoy donne à ce même article la liste complète des ouvrages de Cordier. Voici la liste de ceux qui se rapportent plus spécialement à l'enseignement classique: Rudimenta grammaticœ de partium orationis declinatu, cum appendice. — Le miroir de la jeunesse pour la former aux bonnes mœurs et civilités de vie. — Commentarius puerorum de quotidiano sermone qui liber prius de corrupti sermonis emendatione dicebatur. — Chez Robert Estienne. — Liber de quantitate syllabarum. Exempta de latmo declinatu partium orationis apud Robertum Stephanum, etc. — Il y eut dès le seizième siècle des dictons très répandus touchant Cordier, tel que celui-ci: « Cordatus linguœ morum vitœque magister n — ({ Corderius censor crimina euncta notât» ou cet autre, qui figure comme exemple dans la grammaire latine de Junius Rabirius : De octo orationis partium constructione. — Paris, 1534. « Ubicumque docebit Maturinus Corderius, florebunt bonœ litterœ, » (Cité par Quichcrat, Histoire du collège de Sainte-Barbe, I, p. 152.)
ment et que, s'il y a quelques mérites dans mes écrits, ils viennent en partie de vous ^. »
Un peu plus tard, en 1528, Mathurin Gordier passa au collège de Navarre, pour y professer la théologie, mais cet enseignement ne lui plut guère. Il gagna alors Nevers, adhéra par la suite à la Réforme et se réfugia finalement à Genève, auprès de son ancien élève. Toujours modeste et peu ambitieux, il continua dans cette ville son ancienne vie de régent et y mourut, à l'âge de 85 ans, professeur de sixième.
Galvin, nous l'avons dit, avait été contraint de quitter le collège de la Marche beaucoup plus tôt qu'il ne l'aurait souhaité, pour suivre les cours de celui de Montaigu. Il n'est pas téméraire de conjecturer que sa qualité de clerc, pourvu de bénéfices, entra pour quelque chose dans ce changement. L'enseignement de ce collège aussi bien que le régime intérieur très rigoureux auquel étaient soumis les élèves, avaient un caractère beaucoup plus ecclésiastique. Ce fut vraisemblablement à la demande des chanoines de Noyon qui, dans le même temps, le censuraient
^ M. Qiiicherat {Histoire de Sainte-Barbe, I, 205) a discuté la question de savoir si Galvin avait été l'élève de Gordier au collège de la Marche ou à celui de Sainte-Barbe. Il se prononçait pour ce dernier collège. La raison de celte discussion était que Théodore de Bèze, unique autorité dans la question, fournit sur ce point deux témoignages contradictoires. Dans la vie latine, en effet, il donne Gordier comme ayant été le maître de Galvin à la Marche; dans la vie française, il le cite comme ayant professé à Sainte-Barbe. M. Quicherat s'est trompé en supposant la vie française comme postérieure. G'est la vie latine qui est la seconde en date et dont par conséquent le témoignage doit être préféré. Elle parut le 19 août 1564. D'ailleurs, M. Bonnet a parfaitement éclairci la question dans un article du Bulletin (17^ année), en démontrant que Gordier fut professeur aux deux collèges en même temps, comme il le dit lui-même dans un de ses ouvrages : Parisius primum eo munere fangi cœpi cum in aliis gymtiasiis tum in Rhemensi, Sanctœ Barbarœ, Lexovicnsi, Marchiano, etc. {Colloquiorum Prcefatio, édit. 1564). Théodore de Bèze s'est corrigé dans la rédaction définitive de son ouvrage, sur ce point, comme sur plusieurs autres.
pour ses absences successives lors des chapitres généraux, que Calvin renonça à l'instruction laïque de la Marche pour se soumettre au rude règlement de Montaîgu. En tout cas, ce ne fut assurément pas de son plein gré qu'il se sépara ainsi de Maihurin Gordier, avant d'avoir terminé ses humanités, si bien commencées sous sa direction.
Grâce à ce dernier, il avait échappé jusque là aux nombreux déboires de la vie d'étudiant. Il ignorait toutes les pénibles épreuves auxquelles étaient soumis les jeunes gens dans les autres collèges, aussi bien sous le rapport de l'enseignement, fastidieux et inutile, que sous celui de la vie matérielle, dure et négligée. Il faut songer que Montaigu était renommé, entre tous les établissements de ce genre, comme l'un des plus désagréables. On connaît le tableau très sombre, presque effrayant, que Rabelais en a tracé dans Gargantua^, tableau que les textes historiques ne font que confirmer. Tout ce que l'on sait de l'histoire et des règlements de cette maison, parvenus jusqu'à nous, montre que la triste peinture de ce collège de pouillerie n'a rien d'exagéré. «Car trop mieulx sont
1 Chapitre XXXVII. « Ce que voyant Grandgousier son père pensoit que fussent poux, et luy dit : «Dea, mon bon filz, nous as-tu apporté jusques icy des esparviers de Montagu. Je n'entendois que là tu fisses résidence. » A donc Ponocrates respondit: « Seigneur, ne pensez pas que je l'aye mis au colliège de pouillerie qu'on nomme Montagu ; mieux l'eusse voulu mettre entre les guenaux de Sainct Innocent, pour l'énorme cruaulté et villenie que j'y ai cogneu : car trop mieulx sont traictés, etc. » — Rabelais ne manque jamais l'occasion de poursuivre de sa verve ce collège de malheur. Il s'en moque avec la même vigueur, au Livre IV, chapitre XXII, dans Tépisode de la tempête : « Voyons la légende de monsieur sainct Nicolas : Horrida tempestas montem turbavit acutum; Tempeste fut un grand fouetteur d'escoUers au collège de Montagu. Si pour fouetter pauvres petits enfants, escoliers innocens, les pédagogues sont damnés, il est, sus mon honneur, en la roue d'ixion, fouettant le chien courtault qui l'esbranle ; s'ilz sont par enfans innocens fouetter saulvés, etc. » On voit que la réputation de la nouvelle demeure de Calvin n'avait rien d'engageant.
traictés les forcés entre les Maures et Tartares, dit Ponocrates à Grangousier, voire certes les chiens en vostre maison que ne sont ces malautrus au dict coiliege. Et, si j'estoy roy de Paris, le diable m'emport si je ne mettois le feu dedans et faisois brusler et principal et regens, qui endurent ceste inhumanité devant leurs yeulx estre exercée. »
Lorsque Calvin revêtit la capette des Montacutiens, la réorganisation du collège par le principal Jean Standonck était encore toute récente (1509). Ce dernier avait introduit dans sa maison ce régime d'excessive sévérité que Rabelais blâmait en termes si énergiques. Le jeune Noyonnais trouva, en entrant, le règlement encore appliqué dans toute sa rigueur*. Les verges et la férule restaient employées comme les plus sûrs agents de l'ordre et de la discipline intérieure. L'usage de la langue française était sévèrement prohibé. Il n'y avait pas longtemps non plus que s'était passée la lutte amusante et burlesque des Montacutiens contre les Barbistes au sujet d'un égoût ; épisode caractéristique des mœurs écolières d'alors, si bien raconté par Quicherat^. L'insalubrité et pour tout dire, la saleté proverbiale de ce collège dut en faire pour Calvin un séjour assez triste.
1 Le règlement formulé en 1503 et complété en 1509 pour l'emploi de la journée était le suivant. Lever à 4 heures. De 4 à6 heures, leçon, puis messe; de 8 à 10 heures, seconde leçon; de 10 à 11 heures, discussion et argumentation. Puis venait le dîner, lequel était suivi d'une sorte d'examen sur les matières enseignées aux leçons. — Le samedi avait Heu la dispute publique. — De 3 à 5 heures, nouvelle leçon; à 5 heures, vêpres; de 5 à 6, dispute et argumentation. A 6 heures, souper suivi d'un nouvel examen ; à 7 heures et demie, complies ; à 8 heures en hiver et à 9 heures en été, coucher. On voit que la journée était bien rempMe et que les récréations n'y tenaient guère de place. En revanche, les exercices religieux y étaient multipliés. Ce règlement se trouve dans VHist. de Paris de dom Félibien, III, preuves, p. 727-728. Voy. aussi Thurot, De Vorganis. de Venseign. dans VUniv. de Paris au moyen âge. passim.
2 Voy. Quicherat, Hist. du coll. de Sainte-Barbe^ chapitre XVI.
A quel litre Calvin suivit-il les cours de ces collèges? Faisait-il partie du corps privilégié des boursiers, sorte de conseil ayant part à l'administration ? La nation Picarde et en particulier le diocèse de Noyon était assez riche en fondations de ce genre. Mais, selon toutes les vraisemblances, Calvin n'en profita pas. La meilleure raison qu'on puisse donner en faveur de cette solution, c'est que son nom ne figure dans aucun des actes contemporains, actes de vente, de location ou autres, passés par la communauté des boursiers. De plus, le jeune écolier jouissant à Noyon de bénéfices avantageux, n'avait nul besoin de ce secours pécuniaire. Il faut se rappeler que son père possédait alors une position assez florissante. Suivant le témoignage de Théodore de Bèze, il concourut à tous les frais de l'éducation de ses fils et dirigea constamment le cours de leurs études, avec une entière autorité, droit qu'il n'aurait pu revendiquer, si ses enfants avaient été munis de bourses de collèges. Ce privilège en effet les aurait mis dans la dépendance de l'administration. Dans cette hypothèse, Jean dut fréquenter ces établissements en qualité, soit de convicteur ou pensionnaire, soit d'externe libre ou martinet ^. Il est peu admissible qu'il s'y soit trouvé en qualité de camériste, c'est-à-dire habitant une chambre à part sous la surveillance d'un pédagogue. C'était là une situation réservée aux jeunes gens de familles riches et influentes. Comme il possédait deux de ses oncles à Paris, et que nous savons d'autre part qu'il descendit à son arrivée chez l'un d'eux, la solution la plus probable est qu'il fut plutôt martinet, c'està-dire externe.
1 Le personnel d'un collège se divisait ordinairement en élèves boursiers^ convicteurs ou portionistes , cameristes, martinets, ou galoches. Ces derniers étaient des externes amateurs. Il y avait en outre des domestiques, admis à suivre quelques leçons, en échange de leurs services. On sait que quelquesuns des plus grands savants du seizième siècle ont appartenu à cette dernière catégorie. Il suffit de nommer Ramus, le plus illustre d'entre eux.
Les succès qu'il obtint dans ses études attirèrent l'attention sur lui. Sa mémoire surtout était prodigieuse. Son extraordinaire facilité lui fit dépasser bien vite ses compagnons d'études et le mit hors de pair^. En même temps que la grammaire, il étudia à Montaigu la philosophie ou plutôt l'ensemble des sciences qu'on désignait alors sous cette appellation générale, îl eut pour maître, dans ce collège, un Espagnol fort instruit qui le prit en amitié. Ce dernier s'adonna par la suite à la médecine, se fit recevoir docteur et acquit dans son art quelque réputation -.
Il est peut-être à propos de tracer ici une esquisse rapide du milieu que Calvin commença à fréquenter dès cette époque. Cette société à laquelle il resta constamment attaché et qu'il continua de voir, lors de son second séjour à Paris, se composait presque exclusivement de compatriotes. Comme nous l'avons dit plus haut, la division des étudiants en nations favorisait beaucoup les relations entre jeunes gens originaires de la même région. Les rapports continuels que nécessitait ce mode d'organisation, amenaient vite des intimités qui se prolongeaient souvent bien après le temps des universités. Les professeurs eux-mêmes encourageaient ces rapprochements, s'occuJ3ant avec une sollicitude spéciale des étudiants qui leur arrivaient de leurs pays d'origine, munis de chaudes recommandations. C'est ainsi que se forma par exemple l'amitié de Lefèvre d'Étaples pour Gérard Roussel, Va table et tant d'autres.
^ Nous avons dit plus haut (page 46) que sa réputation naissante fut sans doute pour quelque chose dans l'obtention de la cure de Martheville.
2 Bèze (Éd. Reuss), p. 121 ; GoUadon (Éd. Reuss), p. 54; Desmay, p. 32-33. — Golladon a dû faire une erreur en disant que Calvin étudia à Montaigu « sous un précepteur, en classe, Espagnol de nation, et aussi en chambre, sous un précepteur espagnol ». La deuxième rédaction de Bèze ne reproduit que la première de ces assertions. Il paraît peu plausible d'ailleurs que Calvin ait étudié « en chambre ».
Outre ses compagnons d'études, les trois fils du seigneur de Montmor, Joachim, Yves^ et Claude 2, Calvin fréquentait encore quelques Noyonnais, inscrits à l'Université, parmi lesquels son parent Pierre Robert. 11 entra également en relation avec les fils du célèbre Guillaume Cop, de Bâle, appelé à la Faculté de médecine par François P% et noua en particulier avec l'un d'eux appelé Nicolas une amitié qui devait se manifester plus tard par une action commune en faveur des idées de Réforme. Il connut assurément, par l'intermédiaire de cette société médicale, le botaniste Ruel de Soissons et surtout son compatriote picard Jean Fernel de Montdidier, venu la même année que lui à Paris (1523) et qui devait acquérir peu après une grande célébrité. Esprit universel, embrassant à la fois l'astronomie, les mathématiques et la médecine, il sut également découvrir et innover dans ces trois branches de la science, puisqu'après avoir l'un des premiers mesuré un degré du méridien, il mérita d'autre part d'être appelé le «créateur de la pathologie^». Sa carrière fut très rapide: reçu bachelier en 1526, il commençait déjà à enseigner, lorsque Calvin quitta Paris en 1528. Calvin connut encore à cette époque Nicolas Durand de Provins qui étudiait aux frais de son oncle, chanoine de Noyon ^, Pierre Billory,
1 Joachim et Yves furent tués en 1537 à la prise de Saint-Pol par les Impériaux.
2 Celui qui fut par la suite abbé de Saint-Éloi de Noyon et auquel Calvin ' dédia son De Clementia.
3 Cabanis a dit de Fernel « qu'il était un génie capable de systématiser les connaissances les plus vastes et de les présenter dans un style tout à la fois très philosophique et très brillant». (Voir de Beauvillé, Histoire de la ville de Montdidier^ T. III, où l'on trouvera la liste de ses ouvrages.) — Il est à remarquer que de nombreux Picards cultivèrent les mathématiques avec succès. Outre Lefèvre d'Étaples, qui, fait peu connu, s'y adonna sur les conseils d'Hermonyme de Sparte, et Fernel, il faut citer Delambre d'Amiens, Mechain de Laon, La Caille de Rumigny en Thiérache. Ces quatre savants s'occupèrent de la mesure du méridien.
* Ce Durand, plus connu sous le nom de Villegagnon, se fit plus tard pro-
pupille du chapitre, et surtout le fameux Antoine de Monchy, plus connu sous le nom de Démocharès^, alors professeur au collège de Bourgogne et chanoine de Noyon, qui devait se révéler plus tard comme un inquisiteur si ardent et comme le plus fougueux ennemi du réformateur, dans sa ville natale.
Un Noyonnais dont l'aide bienveillante fut très utile a Calvin, a cette période de début, c'est le chanoine Fourcy de Cambrai, docteur en théologie, vicaire général du diocèse, d'abord régent de philosophie au collège Sainte-Barbe, où il avait étudié 2, puis recteur de l'Université de Paris en 1510 ^. Ce personnage jouissait d'une grande influence dans le corps professoral. Nul doute qu'il n'ait protégé et recommandé son jeune compatriote auprès de ses nombreux amis. Il paraît d'ailleurs avoir été en relations très intimes avec la famille des Cauvin. Ce fut par son entremise que s'effectua , en 1530, l'échange de la chapellenie de la Gésine entre Antoine Cauvin et Jean, son frère.
testant, servit sous Goligny et fonda en 1555, au Brésil, une colonie de réformés. Il eut à ce sujet avec Calvin, son ancien ami, de graves dissentiments et revint au catholicisme. ^ f,
ï Democharès est né à Ressons-sur-Matz , diocèse de Noyon , en 1574. 41 '
étudia à Sainte-Barbe, sous Gélida. Recteur de l'Université de Paris en 1539, il fut reçu docteur en théologie l'année suivante. C'est en grande partie grâce à lui, que les catholiques triomphèrent à Noyon du clan protestant. Avant de se montrer orthodoxe si convaincu, il s'était posé en adversaire irréconciliable de la scolastique. 11 appelait les professeurs de l'ancienne école des «débitants de fumée à trois liards la portion, des idolâtres de la niaiserie et de l'aberra- .tion, des adeptes opiniâtres de la stratégie espagnole, qui ne cessent de conspirer contre le progrès, qui semblent s'être dévoués aux dieux infernaux», etc. On voit qu'avant de jouer au concile de Trente le rôle qu'on sait, Democharès avait professé des idées différentes. Quand Calvin le connut à l'époque dont nous nous occupons, il défendait encore la cause de la liberté.
2 II avait été le camarade d'études du principal Antoine Pelin, bien connu dans les annales de Sainte-Barbe.
3 Ce fut en cette qualité qu'il délivra à Pierre Mansart, licencié-ès-arts, du diocèse de Noyon, un certificat de fin d'études et d'assiduité aux leçons dont le texte est cité par Du Boulay, Eisl. Univ. paris. VI, p. 935.
Dans les négociations délicates amenées par l'enquête du chapitre de Noyon touchant l'hérésie de Charles Gauvin, ce fut encore lui que l'on choisit coname comniîissaire délégué, à raison du crédit qu'on lui supposait sur l'inculpé.
Si Ton cherche maintenant à définir le caractère, les habitudes et les tendances du futur réformateur à cette époque, on se rendra facilement compte qu'il ne fut nullement le personnage morose et sombre, l'étudiant solitaire et bilieux qu'on a quelquefois représenté^. Les sympathies qu'il inspira dès ce moment dans son entourage, parmi ses maîtres aussi bien que parmi ses condisciples, témoignent assez qu'il savait-ailier à un grand sérieux, à une excessive application au travail, une affabilité qui lui gagnait tout le monde. Nous aurons l'occasion de constater ce fait plus explicitement, pour les années passées à Orléans et à Bourges et pour le second séjour à Paris. Le ton même des lettres qui nous sont parvenues touchant cette période, montre Calvin sous un jour tout à fait différent de celui sous lequel on est accoutumé à le considérer.
De mœurs irréprochables, il évitait de se mêler aux distractions bruyantes de ses compagnons. Un petit cercle d'amis graves et studieux, des discussions sur des questions de grammaire ou de philosophie lui plaisaient davantage. S'il faut en croire Bèze et Colladon, il se serait montré, dès cette époque, plein de goût pour les choses de la religion. Au dire des anciens biographes, ses principes rigides faisaient de lui l'impitoyable censeur de ses camarades : de là le nom d'accusatif qu'il reçut,
1 Kampschulte, p. 224; Quicherat: Hist. du coll. Sainte-Barbe, p. 211. Audin, etc. Quelques auteurs, exagérant encore, font de Calvin étudiant un délateur de ses camarades, expliquent défavorablement le surnom d'accusatif qui lui aurait été donné, et le représentent d'une manière générale comme un personnage rude, taciturne et peu sympathique. Tout cela^ est-il besoin de le dire, n'est qu'un pur roman. Peu de jeunes gens ont été au contraire, en ce temps, plus recherchés et plus répandus que le futur réformateur.
paraît-il, au collège. Mais ces témoignages renferment évidemment quelque exagération. Le désir de faire de la vie du réformateur un ensemble plein de logique et d'unité, où rien ne détonne, les a conduits à présenter la jeunesse de notre personnage, comme annonçant et présageant sa carrière future. Tout ce que l'on sait de cette période de sa vie, démontre au contraire qu'il ne fut ni si triste, ni si morose qu'on a bien voulu le dire. Entouré d'amis sympathiques et attachés, il connut l'indulgence et le sourire.
Ses classes de grammaire et de philosophie terminées, il quitta Paris au commencement de l'année 1528, pour aller à Orléans, commencer l'étude du droit sous la direction de Pierre de l'Estoile. Son père qui l'avait destiné jadis à la théologie ^ et à la carrière ecclésiastique, changeait maintenant ce plan et, en bon procureur, lui imposait la jurisprudence, «voyant que c'estoit meilleur moyen pour parvenir aux biens et aux honneurs.» Il est à supposer aussi que ses différends avec le clergé l'affermirent encore dans ce dessein. Cette résolution n'était pas sans désagrément pour Calvin à qui le droit souriait assez peu, mais il s'inclina avec obéissance devant la volonté paternelle et s'achemina vers Orléans.
Au moment où il sortait de Montaigu, un autre étudiant, l'espagnol Ignace de Loyola, déjà presque d'âge mûr, venu a Paris en poussant devant lui un âne chargé de livres, y entrait (février 1528). Coincidence curieuse, ces deux grands ennemis, natures également énergiques et inflexibles, se sont peut-être assis, durant quelques semaines, côte à côte sur les mêmes bancs.
1 Préface de Calvin au commentaire des Psaumes. Opéra. Tome XXXI.