‹ La jeunesse de CalvinChapitre 11 sur 34 · CALVIN ET LA RÉFORME A NOYON — LA LÉGENDE DU FER ROUGE · texte numérisé non relu

CALVIN ET LA RÉFORME A NOYON — LA LÉGENDE DU FER ROUGE

Destinées de l'église protestante de Noyon. — Premières manifestations du clergé contre les Réformés. — Processions. — Calvin résigne ses bénéfices. — Difficultés antérieures à leur occasion. — Agitation mystérieuse. — Prison subie par Calvin à Noyon en 1534. -^ Témoignage de sa correspondance. — Son incarcération donne lieu à de nombreuses légendes. — Calomnies de Bolsec. — Calvin fleurdelisé. — Histoire de cette légende depuis le seizième siècle. — Son succès extraordinaire. — Autres traditions fausses qui s'y rattachent. — Vol prétendu du calice de la nation de Picardie. — Origine de cette accusation. — Séjour de Calvin à Noyon. — Développement de la petite Église. — Dissentiments et scissions. — Calvin mêlé à ces faits. — Son mécontentement. — Faible action sur ses compatriotes, à l'origine, contrairement à ce qui se passera plus tard.

La première manifestation dirigée par le clergé contre les huguenots noyonnais, manifestation qui doit concorder avec la découverte du mouvement secret qui se produisait parmi les habitants, eut lieu en janvier 1533. On fit le 9 de ce mois des prières publiques et une procession générale suivie d'un sermon par le chanoine A. Fabri, pour supplier le Très-Haut d'extirper à tout jamais les hérétiques et les partisans de Luther, de les confondre ou de les convertir. ^ Mais cette mesure qui fut prise vers le même temps dans d'autres villes du royaume ne présente aucun caractère bien particulier. Ce fut seulement l'année suivante (16 janvier 1534) que l'évêque Jean de-Hangest écrivit au doyen

1 Voir aux Pièces justificatives les extraits des Registres capitulaires, à la date.

et au chapitre une lettre beaucoup plus explicite où il prescrit des processions dans la cité au sujet des hérétiques, puisque ces meschans malheureux se multiplient de plus en plus et que les scandales croissent plus grands et plus énormes et mesmement bien près de nous^. Cette dernière allusion d'un sens suffisamment clair donne à réfléchir. Le danger s'est révélé, mais on ose à peine le signaler, autrement qu'en termes voilés.

Ici se placent plusieurs événements importants qui, par leur coïncidence, expliquent l'alarme du clergé. On se souvient que dans le courant du mois de mai 1534, Charles Cauvin fut accusé d'hérésie et cité pour ce fait devant le chapitre, pendant qu'une enquête était ouverte contre lui. Or, c'est précisément durant ce même mois, que Calvin vient de Paris à Noyon, pour y résigner ses bénéfices. Le contrat de cession fut passé le 4 mai 2. La portion de la chapelle de Gésine fut transférée à Antoine de la Marlière sur la présentation de Jacques Roussel, chanoine, vicaire général de l'évêché. Quant à la cure de Pont-l'Évêque, ce fut un parent de Calvin, qui l'obtint, Guillaume Bosius, lequel était prêtre et portait le surnom de Caïn. Ce Bosius quitta lui-même plus tard son bénéfice pour aller se retirer à Genève, près de celui qui avait été son prédécesseur *.

En agissant ainsi, Calvin régularisa simplement sa situation, même en admettant, ce qui est probable, qu'il n'avait encore à cette époque aucune idée arrêtée de départ. Comme il n'était pas entré dans les ordres, et qu'il lui fallait toujours payer quelqu'un pour l'acquit de ses messes d'obligation, les bénéfices devaient se trouver sensiblement diminués. Ce qui le démontre

1 Voir aux Pièces justificatives, à la date.

2 Voir aux Pièces justificatives les extraits des Reg. capitul., à la date.

3 Gomme il fallait toujours trouver des motifs peu avouables à ces exils volontaires, Desmay et Levasseur prétendent qu'il dut quitter Noyon pour sa conduite scandaleuse.

d'une manière évidente, c'est qu'en janvier 1533, Calvin avait été déjà cité en chapitre par Albin Plocquin, vicaire de l'église, qui se plaignait de n'être pas payé des messes acquittées pour la chapelle de Gésine, au lieu et place du titulaire. A cette occasion, Charles Cauvin avait paru en chapitre, comme procureur de son frère, et avait consenti à la saisie du gros de la chapelle jusqu'à concurrence de ce qui était dû au vicaire ^. On voit par cet exemple que ses bénéfices étaient pour Calvin une cause d'ennuis. Sa résignation ne doit donc pas être attribuée à un désintéressement altier, comme on l'a dit; elle n'avait rien que de naturel, puisqu'il ne lui était pas possible de remplir les obligations de sa charge. Reçut-il, pour cette cession, une somme d'argent des nouveaux titulaires, ainsi que le prétendent Le Vasseur et Desmay, c'est ce qu'il est difficile de préciser : les textes authentiques ne faisant aucune allusion à ce sujet.

D'ailleurs, un autre motif encore plus sérieux poussait Calvin à se défaire de ses dignités ecclésiastiques. Sa rupture avec l'Eglise romaine commençait à être connue, et il ne pouvait, sans un compromis fâcheux, conserver des avantages qu'il réprouvait dans sa conscience. Le clergé voyait de mauvais œil ce curé notoirement hérétique. L'animosité que les chanoines montraient vis-à-vis de sa famille l'atteignait à son tour.

Il est à croire que des scènes orageuses se passèrent à ce moment. Un événement curieux et tout à fait ignoré de la vie du Réformateur prouve que la situation se tendait de plus en plus. Après la résignation de ses bénéfices, Calvin n'en continua pas moins à séjourner à Noyon et à se mêler de plus en plus activement au mouvement protestant. Il provoqua dans la cathédrale, la veille de la fête de la Trinité, une manifestation tumultueuse qui amena son arrestation immédiate. Il fut incarcéré le 26 mai

1 Voir aux Pièces justificatives les extraits des Reg, capituL^ à la date.

1531 à \di porte Corbaut, qui était la prison du chapitre. Que se passa-t-il alors? Y eût-il une enquête? Les amis du prisonnier agirent-ils auprès des chanoines? Toujours est-il qu'il fut élargi huit jours après, le 3 juin. Mais cette mesure fut presque aussitôt rapportée et le 5 du même mois, Calvin fut remis en prison*. Les registres ne mentionnent pas à quel moment il fut de nouveau relâché. Quoi qu'il en soit, le texte est formel et l'authenticité n'en saurait être mise en doute.

Ainsi, d'après cette mention, Calvin aurait subi dans sa ville natale une détention dont la durée ne peut être précisée, mais dont le fait même est certain. Ce qu'il importe de constater dès à présent, c'est que les différentes données qu'on possède sur la vie du Réformateur, à cette époque, confirment pleinement cette assertion. Bien plus, la circonstance, jusqu'ici inconnue, de l'emprisonnement permet d'expliquer certains textes demeurés obscurs ou mystérieux.

Un fait incontestable, c'est que Calvin était à Noyon au commencement de mai 1534 et qu'il s'y trouvait encore au mois de septembre suivant, comme l'atteste une lettre à Martin Bucer^. Or, les historiens sont unanimes à déclarer qu'il y a là, entre ces deux dates de la vie de Calvin, une lacune impossible à combler. Personne n'a pu dire ce qu'il devint durant ces cinq mois. La détention donné le mot de l'énigme. Par elle aussi s'éclaire un passage souvent commenté d'une lettre de Calvin à son ami François Daniel. Dans cette lettre, attribuée par les éditeurs les plus compétents à l'année 1534 , Calvin a fait une allusion très évidente à cette arrestation momentanée. Voici ce qu'il écrit à ce sujet :

((Si id temporis quod vel exilio, vel secessui destinatum est y

1 Voir aux Pièces justificatives les extraits des Reg. capitul., à la date.

2 On aura l'occasion de revenir plus bas sur cette lettre.

tanto in oeio Iransigere datur, prœclare mecurn agi existimabo. Sed de iis viderit Dominus^ cujus providentia omnia rnelius providebil, Expertus sum quod non liceat nobis in lomjum prospicere. Cum promiUerem mihi omnia tranquilla, aderat in foribus quod non minime sperabam. JRursum cum inamœnam sedem meditarer^ nidus mihi tranquillo componebatur , prœter opinionem. Et hœc omnia manus Domini, oui si nos committimus ipse eri sollicitus nostri^.)) Malgré ces termes voilés, la signification n'est pas douteuse. Ce passage qu'on avait tenté d'interpréter de diverses manières, devient dès lors parfaitement intelligible.

Le tumulte soi-disant suscité dans la cathédrale n'a été sans doute qu'un prétexte. C'est bien plutôt l'hérésie déjà manifeste qui l'a fait emprisonner. Gela explique le silence gardé des deux côtés à ce sujet. Les chanoines n'en pouvaient tirer aucune gloire. Jls aimèrent mieux laisser la légende se former. Qu'on songe d'ailleurs aux précautions minutieuses prises pour le secret lors de l'accusation d'hérésie lancée contre le frère.

Il n'est pas étonnant dès lors que cette sorte de Wartbourg subie par le réformateur français ait pu être oubliée et transformée très peu de temps après qu'elle eut lieu. Il suffit de se rappeler que le souvenir d'événements bien autrement considérables a pu être de même complètement anéanti. C'est ce qui arriva en particulier pour le mouvement protestant qui suivit et auquel Calvin fut si intimement mêlé. Trente ans plus tard, les Noyonnais le niaient et cela de bonne foi. Il semble que l'oubli soit le sort commun réservé à tous les faits locaux de l'histoire noyonnaise à cette époque.

C'était, d ailleurs, au commencement du dix-septième siècle, une tradition encore conservée chez les Noyonnais que Calvin

1 Édition de la C4orrespondance du Corpus Reformatorum. No 20. Herminjard IIÎ. N° 457.

avait jadis subi une condamnation dans leur ville. Seulenaent personne n'en pouvait dire le motif. Il y avait la quelque chose d'inexplicable, une sorte de mystère que le clergé lui-même, malgré son désir de dénigrer Calvin, n'osait trancher. Le chanoine Desmay le fait assez clairement entendre dans ses Remarques sur la vie de Calvin. Il raconte que, d'après les registres de Noyon, Calvin fut cité par deux fois en chapitre, mais qu'il n'est fait aucune mention du motif de la poursuite : «J'ay bien ouy dire, écrit-il, à aucuns chanoines des plus anciens, qu'ils ont veu autres fois un feuillet blanc dans les registres, ou en teste y avoit escrit : Condemnatio Joannis Calvini, et n'y avoit rien escrit davantage en toute la page, ains demeuroit en blanc ; cela a donné à deviner à beaucoup ce que pouvoit estre. » ^

Mais une autre conséquence intéressante à relever, c'est que ce fait explique, à n'en pas douter, l'origine historique d'une légende étrange propagée peu de temps après la mort de Calvin et répétée depuis par un grand nombre d'écrivains hostiles à la Réforme. D'après cette légende, Calvin aurait été condamné à Noyon pour crime de sodomie et marqué au fer rouge par le bourreau. Ce fut, d'après toutes les vraisemblances, le fameux Bolsec qui mit le premier en circulation cette singulière calomnie. Un des chapitres de sa Vie de Calvin porte en effet pour titre : Comment Calvin est flestry et marqué d'un fer chaud sur Vespaule à Noyon, Il prétendait s'appuyer sur une information faite, à Noyon même, par un certain Bertelier, soi-disant secrétaire de la seigneurie et du sénat de Genève.

Ce Bertelier aurait été envoyé, d'après lui, dans la ville natale du Réformateur, par les Genevois désireux de connaître l'opinion des compatriotes de Calvin sur ses mœurs et sa vie privée, durant les années de sa jeunesse. Bolsec ajoute même

1 Varillas {Histoire des Hérésies, tome IV, liv. x, p. 368) a rejeté la même chose dans des termes à peu près identiques.

que cette enquête avait été attestée et signée par les plus apparens de la ville de Noyon et selon toutes les formes de la justice. A peine est-il besoin de dire que ce document n'a janiais existé. Bolsec est le seul qui l'ait vu. Jamais il n'en a été question, ni à Genève, ni à Noyon. Levasseur aussi bien que Desmay gardent le silence à son sujet. De même, les enquêtes dont on a parlé plus haut, comme ayant été réellement faites à Noyon, restent muettes sur ce point. En tout cas, personne, du vivant de Calvin, n'a osé lancer cette odieuse accusation, qui, si elle avait eu la moindre vraisemblance, aurait fourni un argument décisif aux attaques passionnées dont il fut l'objet. Les compatriotes du réformateur, réfugiés en nombre si considérable à Genève, étaient là pour y répondre. L'ascendant extraordinaire exercé par Calvin sur sa ville natale eût été un démenti sans réplique. Ce ne fut donc qu'après sa mort, quarante- trois ans après son départ de France, que ses adversaires s'avisèrent de découvrir qu'il avait été stigmatisé et (leurdelysé pour un crime honteux qui l'aurait conduit au bûcher, si l'évêque de Noyon ne s'était interposé en commuant sa peine.

Le but avoué de cette trame était d'expliquer l'exil volontaire du réformateur. Comme les véritables raisons de son départ n'avaient rien de fâcheux pour sa mémoire, il fallait à tout prix en trouver d'autres. L'apparence de témoignage historique que Bolsec avait su donner à son assertion en fit le succès. Cette histoire, dont l'origine ne pouvait s'expliquer que par une invention faite à plaisir, eut depuis une véritable fortune. D'autres auteurs s'en emparèrent, l'amplifiant encore à leur gré. Ce serait, à coup sûr, une étude fort amusante que d'en suivre la trace depuis les pamphlets du seizième siècle jusque dans des écrits de notre temps. On y saisirait sur le vif le travail de formation d'une légende éclose et accréditée parmi les contemporains mêmes de celui qui en était l'objet. Il faut se borner à indiquer ici som-

mairement les phases principales ^. L'étude d'un mythe de ce genre offre un réel intérêt, indépendant de la personnalité à laquelle il se rapporte.

La calomnie de Bolsec fit son chemin. Elle passa d'abord dans divers pamphlets, puis dans les ouvrages de polémique des théologiens. Stapleton, l'Anglais Campian, le théologien Jean Durœus, Guillaume Réginald, Conrad Schlusselburg, le polonais Stanislas Hosius, le jésuite Lessius, pour n'en citer que quelques-uns, la recueillirent dans leurs écrits avec les affirmations les plus catégoriques. L'autorité de Lessius, en particulier, fut pour beaucoup dans la propagation rapide de cette légende. Mais un autre témoignage contribua au dix-septième siècle à lui donner une nouvelle force en même temps qu'un retentissement inattendu. Le roi Louis XIII passa quelques jours près de Noyon, dans le commencement de juin 1640, un peu avant le siège d'Arras. Il logeait à Yaresnes, dans la maison du mar-

1 Je renvoie, pour les détails et les textes, à l'appendice consacré à cette question. Encore n'y ai-je pu fournir que les témoignages les plus saillants, Lessius, de Maistre, etc. Si les érudits, qui s'occupent avec tant d'ardeur à retrouver les origines des vieux mythes, appliquaient à ces légendes modernes leurs procédés de critique, ils arriveraient sûrement à des résultats curieux. Quelques historiens ont prétendu que ce fait avait été affirmé bien avant Bolsec, d'abord par Simon Fontaine, dès 1558, et peu après par du Préau, Démocharès, la Vacquerie et surtout par Surius en 1568. C'est là une assertion erronée qui repose sur une fausse interprétation des textes. Ces auteurs ont, il est vrai, attaqué les mœurs de Calvin, mais seulement en termes vagues. Leurs imputations n'ont rien de caractéristique et ne diffèrent nullement des accusations analogues portées contre les autres novateurs, au miheu de leurs luttes. Tout ce qu'on peut dire, c'est que la légende du fer rouge formulée pour la première fois par Bolsec, a pu être amenée, préparée en quelque sorte par des insinuations calomnieuses qui circulaient du vivant même de Calvin et qui, en raison de leur peu de précision, étaient restées sans réponse. On disait simplement que Calvin avait été contraint de quitter sa ville natale à cause de ses débauches, mais il n'était question d'aucun crime ou d'aucun châtiment particuher. Toutes ces calomnies sans grande portée qui étaient pour ainsi dire dans l'air, Bolsec les recueillit et leur donna une forme définitive.

quis de Nantouillet, pendant que le cardinal de Richelieu était descendu tout près de là chez M. de Blérancourt. Le cardinal, préoccupé de trouver des arguments contre les protestants, eut l'idée de faire fouiller très minutieusement les archives et les registres de Noyon, espérant qu'on y trouverait quelque moyen de diffamer Calvin.

Les recherches, comme de juste, n'aboutirent à aucun résultat, les personnes qui en furent chargées ne découvrirent même pas ce qui pouvait se trouver d'intéressant dans ces documents au sujet du réformateur. Les choses en étaient restées là, quand, quelques années plus tard , après la mort du cardinal , un ouvrage parut sous son nom, dans lequel l'assertion de Bolsec était répétée et même aggravée. Ce fut pour réfuter ce livre que Drelincourt publia sa Défense de Calvin, livre naïf et sincère, rempli de faits si curieuK. Quelle qu'ait été la part véritable du cardinal dans cette publication, l'autorité de son prétendu témoignage favorisa encore le succès de ce mensonge, à tel point que les protestants eux-mêmes, Witaker, par exemple, s'en trouvèrent ébranlés. Ce serait une besogne superflue que d'insister davantage sur cette histoire. Bornons-nous à constater qu'elle a trouvé créance jusque chez des écrivains de notre temps, en première ligne chez les Audin et les de Maistre. Des romans mêmes furent écrits sur ce thème et des auteurs bien pensants ont usé de cette calomnie pour en tirer des situations dramatiques ^ ou d'accablants réquisitoires, dont le réformateur reste l'objet. Ajoutons qu'il y eut, dès le seizième siècle, des caricatures exécutées sur ce prétendu épisode de la vie de Calvin '^,

1 Lucia de Monmor par M. de Beugnon. Paris. Lethielleux. Une autre édition de ce roman a paru augmentée en Allemagne sous ce titre : Lucia von Monmor und Calvin' s Schreckensherrschaft in Genf, nach H. de Beugnon und J. B. Galiffe. Cologne 1868 in-12.

2 Voir à ce sujet une communication de M. de Marsy dans le premier volume du Bulletin du Comité archéol. de Noyon.

Quoi qu'il en soit, le point de départ en est maintenant facile à retrouver. L'antique proverbe : « Point de fumée sans feu » trouve ici son application. Il n'y a pas eu invention de toutes pièces.

A ce mythe singulier viennent se rattacher un certain nombre de traditions du même genre qui en découlent évidemment et offrent avec l'histoire du fer rouge de frappantes analogies. C'est ainsi que l'accusation rapportée par Florimond de Remond et le jésuite Lessius, touchant un autre vice infamant de Calvin, a été sûrement imaginée d'après la précédente. On poursuivit jusqu'aux membres de sa famille, qu'il fallait à tout prix avilir et discréditer. On répandit complaisamment, pour n'en citer qu'un exemple, que sa nièce, fille de son frère Antoine, avait été convaincue d'adultère et fouettée sur la place publique. D'autres écrivains reproduisirent cette assertion, en l'appliquant à la bellesœur du réformateur. On imagina la fable d'un fils de Calvin, mordu par un chien enragé et guéri à la suite d'un pèlerinage à Saint-Hubert. Il y eut même des poésies composées en souvenir de ce bizarre événement. Grâce à celte accumulation de faussetés, les traditions sur Calvin s'embrouillèrent à un tel point et si rapidement que dès la fin du seizième siècle, un fougueux ligueur, Genebrard, archevêque d'Aix, a pu écrire dans un ouvrage d'érudition que Calvin était le fils de la concubine d'un prêtre de Noyon.

Enfin à côté de cette légende principale, une foule d'autres se formèrent par la suite, fondées sur des récits non moins fantaisistes. Nous ne parlons point de celles qui ont trait aux galanteries de Calvin ou à ses excès de table. On en trouvera la curieuse énumération dans le Uvre de Drelincourt. Citons seulement comme plus caractéristique, celle qui a trait au prétendu vol fait par Calvin du calice d'argent de la nation de Picardie, dont il était le procureur, lors de son séjour à l'Université d'Orléans.

Cette accusation formulée pour la première fois par Desmay, ^ ne mériterait guère d'attirer l'attention, si elle ne donnait lieu à certains rapprochements intéressants. On sait que Théodore de Bèze a été l'objet d'une accusation analogue, s'appliquant également à son séjour à l'Université d'Orléans, en 1535.2 II est bien certain que les deux choses ne sont pas sans rapport. Voici l'explication qui nous semble la plus plausible. Lors qu'il exerçait à Orléans, en mai J533, les fonctions de procureur de la nation de Picardie, Calvin dut s'occuper d'un procès que sa nation avait à soutenir, en Parlement. Mais les fonds manquaient pour subvenir aux frais de procédure. Les étudiants picards décidèrent alors de vendre deux burettes d'argent, pour en employer le prix dans le procès. ^ Cette décision fit l'objet de plusieurs actes qui sont parvenus jusqu'à nous. Or, il est bien vraisemblable que Calvin ayant été activement mêlé à cette négociation, la tradition a pu dénaturer les motifs véritables de son intervention. De bonne foi ou non, ses adversaires exploitèrent plus tard cet incident, quand le souvenir en était devenu vague. D'ailleurs, dans l'intervalle, la question s'était compliquée. Un fait du même genre s'était produit en février 1535 dans la nation de Bourgogne, et ce fut un de Bèze qui se trouva mêlé à l'affaire. De là, à l'identifier avec le célèbre ami de Calvin, il n'y avait qu'un pas. Une confusion s'établit que les adversaires des deux personnages mis en cause accentuèrent encore. Mais, on le voit, l'origine en est aisée à retrouver.^

1 Remarques sur la vie de Calvin, page 43.

2 Voir à ce sujet dans le journal Le Christianisme au dix-neuvième siècle (n" du 5 novembre 1880) un article de M. de Félice qui démontre la fausseté de cette tradition. C'est d'un homonyme ou d'un parent de Théodore de Bèze qu'il s'agit. D'ailleurs il n'y avait eu nullement soustraction frauduleuse.

3 Voir les Pièces justificatives de mai et juin 1533.

* Je n'ai pas craint d'entrer dans ces minutieux détails. — De telles questions montrent bien comment les faits en apparence les plus simples peuvent être compliqués et altérés.

De toutes ces légendes compliquées qui se greffent pour ainsi dire les unes sur les autres, une vérité se dégage qu'il importe de signaler, c'est que, malgré le mensonge évident, un fait historique dénaturé ou faussement interprêté a servi de fondement à toutes ces allégations.

Que fit Calvin à sa sortie de prison? Une sorte de mystère plane sur les voyages qu'il entreprit à ce moment et dont il est impossible de déterminer la suite avec certitude. C'est d'ailleurs une question qu'on aura plus loin l'occasion d'examiner plus en détail. Il est bien probable qu'il ne dut pas tout de suite quitter Noyon. En tout cas, ce qui est certain, c'est qu'on l'y retrouve de nouveau au mois de septembre suivant.

Cependant la petite église se développait insensiblement sans que le clergé, distrait par ses mesquines querelles, pût s'opposer d'une manière sérieuse à ses progrès. On voit que dès la seconde moitié de l'année 1534, elle formait déjà dans la ville une société bien distincte. Une ferveur absolue et d'ardentes convictions animaient tout ce milieu oii régnait l'intimité la plus fraternelle. Comme au temps de la primitive Église, les adhérents s'y donnaient entre eux le nom de frères. Cette familiarité, qui se rencontre d'ordinaire dans les communautés naissantes, favorise singulièrement la propagation des idées nouvelles. Les âmes tendres se trouvent attirées naturellement vers ces groupes mystérieux que des sentiments communs et des aspirations identiques rendent si profondément unis. La lettre que Calvin écrivit à Bucer le 4 septembre de cette même année 1534^, éclaire d'un jour particulier la vie intérieure des premiers protestants noyonnais, en faisant revivre pour nous cette curieuse

^ Herminjard III. N» 477. — Édition de la Correspondance du Corpus Reformatorum. N" 16. — Voir à la un du volume l'appendice que nous avons consacré à l'exlamen de cette lettre et à la question de sa date.

période d'origine. On voit par ce document qu'il n'y avait plus, en quelque sorte, de distinction de fortune entre les adhérents.

Le riche y secourait le pauvre. Les frères se trouvaient sur le pied d'égalité quel que fut leur rang social. Pour tout dire, la réputation de la communauté était telle, que les huguenots des régions voisines, persécutés ou tombés dans le besoin, venaient y chercher un refuge. C'est ainsi qu'un ami de Calvin, dont on ignore le nom, se rendit à Noyon, espérant y trouver un abri en même temps qu'une subsistance assurée. Mais son arrivée dans le petit cénacle devint la cause d'un étrange incident, qui jette un jour particulier sur Tétat de cette société. Ce fait fournit, au reste, la preuve évidente que l'agitation religieuse continuait à s'étendre. Le nombre des prosélytes était devenu tel, qu'il se produisait déjà des ruptures et des dissidences. Ce moment charmant du premier enthousiasme et de la ferveur primitive était déjà passé. Les convictions trop ardentes avaient amené l'intolérance. Des coteries s'étaient formées, exclusives, qui donnaient lieu à de regrettables scissions. Calvin qui n'approuvait pas ce changement, en fut lui-même péniblement affecté et comme découragé. Voici dans quelles circonstances la querelle se produisit.

A la suite de faux rapports, l'hôte que la communauté venait de recevoir, fut soupçonné d'adhérer aux doctrines anabaptistes, et tout aussitôt, sans qu'on prit soin d'éclaircir la question, il devint l'objet d'une hostilité sourde de la part des autres novateurs. Se trouvant dans le plus grand dénûment il vit toutes les portes se fermer devant lui. Il paraît même que des amis qu'il avait jadis obligés, lui refusèrent le moindre secours. Dans ces circonstances, Calvin, touché de la misère de son ami s'interposa. Il appréciait, depuis longtemps, dit-il lui-même, le tour d'esprit et les mœurs excellentes du nouveau noyonnais, que tout le monde au reste aimait, et qui avait jadis conquis l'estime de chacun.

Bref, Calvin trouvant les indices peu concluants, eut avec le prétendu anabaptiste un entretien duquel il résulta que les accusations ne reposaient sur aucun fondement sérieux. Le personnage en question fit une profession de foi qui dissipa tous ses doutes. Malgré cela, les autres membres de la communauté, refusèrent de revenir sur leur première décision. Le malheureux étranger, manquant de toute ressource, résolut de quitter la France et d'aller chercher un asile à Strasbourg. D'ailleurs la situation générale lui paraissait intolérable, et il ne pouvait se résigner à supporter plus longtemps la servitude volontaire à laquelle les autres se soumettaient. Cet homme, dont le nom malheureusement reste ignoré, était, comme on le voit, un caractère noble et décidé. Calvin qui devait, peu de mois après, suivre son exemple, le comprit et sympathisa ouvertement avec lui. Il lui donna une lettre très pressante pour Bucer, avec qui il était déjà en relation, probablement par Olivetan. Cette épître, la première de ces lettres de recommandation, qu'il devait écrire par la suite en si grand nombre, est véritablement fort belle. Cette sensibilité, qu'on lui a si souvent contestée, s'y montre d'une manière très évidente. «Je vous en supplie, écrit-il à Bucer, si mes prières, si mes larmes ont quelque action sur vous, secourez ce malheureux. Il est abandonné de tous et privé des choses les plus nécessaires, aidez-le. Ne souffrez point que l'adversité l'amène à des partis extrêmes. Vous pouvez, si vous le voulez, lui porter une aide efficace » etc. Calvin rédige ce billet sous le coup d'une émotion sincère. Il n'est pour ainsi dire, plus maître de sa plume. Sa compassion et sa sympathie éclatent à chaque ligne. Quel fut l'effet de cette missive, c'est ce qu'il est impossible de dire, par suite des lacunes qu'offre la correspondance du réformateur à cette époque. D'ailleurs, le résultat de cette démarche importe peu. Ce qu'il faut retenir de ce précieux document, c'est son extrême importance pour la

connaissance de l'état d'esprit de Calvin, au moment de son départ de France. Pour la première fois, nous voyons nettement en lui, le protestant déclaré, ou si l'on veut, l'apôtre. La froideur ordinaire de ses lettres précédentes a fait place à un ton de conviction profonde et communicative. Beaucoup mieux que dans le discours du mois de novembre 1533, nous saisissons le changement définitif de ses idées. Il se plaint de la servitude volontaire que lui et ses frères supportent encore. Il se montre en même temps comme désillusionné et désenchanté. Il reconnaît que la situation devient de plus en plus difïicile. Nul doute que ces démêlés ne l'aient aigri. Le besoin d'activité dont il est tourmenté ne pouvant trouver libre carrrère dans son pays, il imitera bientôt l'exemple du prétendu anabaptiste. L*exil est désormais sa seule ressource. Chose singulière, cette extraordinaire influence qu'il devait exercer bientôt après sur ses compatriotes semble encore peu développée. Il ne parvient pas à dissiper leurs soupçons et à imposer sa conviction. C'est ce qui montre une fois de plus qu'il n'avait été nullement l'initiateur de ce mouvement, qu'il n'a fait que s'y rallier tardivement sans doute, qu'il s'est trouvé entraîné et forcé de suivre les siens. Son crédit ne s'imposera à ses compatriotes, que le jour où une œuvre puissante révélera soudain en lui le chef nécessaire de cette Réforme, à laquelle il n'avait adhéré qu'après de si longues hésitations.

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