‹ La jeunesse de CalvinChapitre 15 sur 34 · I. ORLEANS · texte numérisé non relu

I. ORLEANS

Pierre Taisan de l'Estoile * professait à Orléans, depuis 1512. Considéré comme l'un des jurisconsultes les plus remarquables du temps, il s'était acquis par son enseignement une célébrité presque européenne. Les étudiants affluaient de toutes parts

1 Né à Orléans en 1480, mort à Paris en 1537. Devenu veuf pendant qu'il professait encore à Orléans, il entra dans l'Église, devint chanoine et vicaire général de l'évêque d'Orléans, qu'il représenta en février 1528, au concile de Sens, fut nommé ensuite par François !«'' conseiller au Parlement de Paris et président aux enquêtes. 11 occupa cette charge jusqu'à sa mort. L'année même de l'arrivée de Calvin, il publiait les Pétri Stellœ Aurelii repetitiones (Paris, 1528 et Orléans 1531.)

pour l'entendre. C'était un esprit très pénétrant, un commentateur ingénieux et sagace, mais encore trop imbu des anciennes idées, avec lesquelles il n'avait point osé rompre complètement. Il était réservé à son émule Alciat de commencer la grande révolution juridique que le grand Gujas devait poursuivre et accomplir. L'Estoile se montra en toutes circonstances très hostile à la Réforme et contribua pour une grande part aux décrets prononcés contre les hérétiques par le concile provincial de Sens^ (1528). Gela n'empêcha point Calvin et Théodore de Bèze, qui fut aussi son élève, de rendre hommage à son rare talent et de lui conserver un reconnaissant souvenir. Au moment où notre jeune étudiant arrivait à Orléans pour suivre les leçons de ce maître, Pierre Robert de Noyon en sortait, chassé par la persécution, preuve manifeste de son adhésion ouverte aux idées de Réforme. Il alla se réfugier, comme nous l'avons dit, à Strasbourg. Ce fait indique clairement que les novateurs formaient déjà dans la ville un clan bien distinct, puisque des mesures répressives avaient dû être édictées contre eux. Au reste, l'université d'Orléans, comme celle de Bourges, ne dissimulait nullement une certaine sympathie pour les nouvelles tendances religieuses. Ces grands corps savants qui les premiers avaient commencé à battre en brèche les vieilles méthodes surannées comprirent de bonne heure tout ce qu'il y avait d'affînités entre le mouvement luthérien et leur propre cause. En France, plus encore peut-être qu'en Allemagne, l'Humanisme et la Réforme se tiennent étroitement liés. L'opposition qui se manifestait sur le terrain scientihque contre la tradition et les préjugés de la scolastique conduisait facilement à l'opposition contre l'Église.

Quelle fut l'attitude de Calvin vis-à-vis des protestants

1 Labbe et Gossart, Concilia^ XIV, 65.

Orléanais, c'est ce qu'il est impossible de déterminer. On peut seulement remarquer que Bucer de Strasbourg signalait à la même époque à Farel, sur le témoignage de son hôte Pierre Robert, la présence à Orléans d'un jeune homme susceptible de servir utilement la cause protestante.^. Doit-on considérer cette mention comme s'appliquant à Calvin? La chose est assez douteuse, puisqu'il n'avait encore manifesté aucun signe d'hostilité contre les dogmes catholiques.

L'Université d'Orléans était réputée au seizième siècle comme un séjour fort attrayant pour les étudiants. Il paraît qu'on s'y amusait beaucoup et que les jeunes gens y trouvaient une vie facile et gaie 2. L'une des premières en France cette université avait secoué résolument le joug de la scolastique et de la routine. Les mœurs des étudiants se ressentaient de l'indépendance des doctrines qui y étaient professées. Tout en y continuant ses habitudes de travail, Calvin subit l'influence de ce milieu et ne dédaigna point de se répandre dans la société. Ses succès d'ailleurs le faisaient priser et rechercher, plus peut-être qu'il ne l'eût souhaité. L'une des maisons qu'il fréquentait, avec le plus de plaisir, était celle des Daniel. L'un des fils de cette famille.

< Lettre déjà citée de mai 1528. Opéra n» 1. « Is (Pierre Robert) Aureliœ esse narrât qui idoneus esset. De eo scribemus Peregrino (Lefèvre d'Étaples)» etc.

2 On peut citer, entre autres témoignages, celui de Rabelais, qui reproduit évidemment l'opinion commune du temps (1532) à l'égard de cette université. « Partant de Bourges, [Pantagruel] vint à Orléans, et là trouva force rustres d'escoliers qui luy firent grand chère à sa venue; et en peu de temps apprint avec eux à jouer à la paulme, si bien qu'il en estoit maistre. Car les estudians dudict lieu en font bel exercice, et le menoient aucunes fois es isles pour s'esbaltre au jeu de poussavant. Et, au regard de se rompre fort la teste à estudier, il ne le faisoit raie, de peur que la veue ne luy diminuast, etc. (Livre II, chapitre V.) Orléans avait à peu près alors, malgré les professeurs éminents qui y enseignaient, la réputation que peuvent avoir actuellement en Allemagne les universités de Heidelberg, de léna ou de Gœttingue. Bourges passait à la même époque pour une ville plus austère et moins agréable.

François, juriste comme lui et par là même son compagnon d'études, devait rester plus tard en correspondance avec lui et devenir l'un de ses plus intimes amis ^. Tous deux se retrouvèrent à Bourges, comme élèves d'Alciat. Ce fut surtout dans cette ville que leur liaison, commencée a Orléans, se resserra. Calvin toujours réservé et peu enthousiaste par nature ne se livrait pas dès le début. Une longue fréquentation était nécessaire pour amener chez lui l'abandon. Il fit également pendant ce premier séjour à Orléans la connaissance de Melchior Wolmar. Gomme tous deux se retrouvèrent peu après à Bourges, et que ce fut plutôt dans cette dernière ville que leur amitié se forma , il n'est pas à propos de parler ici de cette liaison qui devait exercer sur l'esprit de Calvin une si notable influence. Parmi les autres personnes avec lesquelles il entretenait un commerce familier, il faut citer encore le jurisconsulte Nicolas Duchemin 2, plus âgé que lui de quelques années, chez qui, d'après Théodore de Bèze, il aurait logé durant son séjour à Orléans. Ce fut pour l'ouvrage de ce dernier intitulé V Antapologie que Calvin écrivit en 1531 une préface dont nous aurons l'occasion de parler. Partisans des mêmes doctrines et des mêmes autorités, en matière de droit, tous deux se trouvaient en parfaite communauté d'idées. Un autre étudiant, François de Connan, fils d'un maître de la Chambre des comptes, faisait aussi partie de ce petit groupe. Calvin paraissait le goûter

^ La famille se composait, outre François, de deux frères, Robert et Jacques, et de plusieurs sœurs. L'une d'elles entra en religion. François se maria avec Marie Mirât. Calvin, qui était à ce moment à Orléans, dut prendre part aux fêtes du mariage. (V. Doinel, Bulletin, 26" année, p. 174.)

2 Duchemin était originaire d'Orléans. C'était un partisan déclaré de Pierre de l'Estoile. Il tenait une sorte de pension d'étudiants. Théodore de Bèze logea également chez lui. Il habitait rue du Pommier une maison qui fut ensuite louée à Gentien Havet, futur adversaire de Calvin , lequel fut un moment grand-vicaire de Noyon, sous l'épiscopat de Jean de Hangest. (Levasseur, Annales, p. 1199.)

beaucoup, le considérant comme un jurisconsulte d'avenir et lui manifestant en toute circonstance la plus entière confiance. La correspondance très active qu'il entretint avec lui, lorsqu'il eut quitté les universités, ne nous est malheureusement pas parvenue i.

Chose digne de remarque, aucun de ces trois amis, si profondément attachés à Calvin, ne le suivit plus tard dans son évolution religieuse. Bien qu'ils fussent tous trois amis des nouvelles méthodes, ennemis de la scolastique et même novateurs à la manière de Lefèvre d'Étaples ou de Roussel, ils se refusèrent à franchir le pas décisif et restèrent fidèles à l'orthodoxie catholique. Calvin qui, partout où il passa, exerça sur son entourage une si puissante séduction ne trouva chez eux aucun appui. On peut dire que ce fait est dans la vie du réformateur presque une exception, puisque ses anciens maîtres, la plupart de ses camarades de jeunesse tels que du Tillet, Montmor, pour n'en citer que quelques-uns, et surtout ses compatriotes adhérèrent successivement à ses doctrines. La divergence de vues qui se manifesta après 1534 entre les anciens amis d'Orléans eut pour résultat de les séparer et d'interrompre leur correspondance.

Seul François Daniel renoua trente ans plus tard les vieilles relations (4559). Sans se déclarer ouvertement protestant, il inclina vers la Réforme, sur la fin de sa vie, et comme témoignage de sympathie, confia à son ancien camarade, devenu le réformateur de Genève, l'éducaiion de son fils Pierre 2. Il y eut à ce propos toute une série de négociations qu'il est intéres-

1 Préface de l'Antapologie de Duchemin. Herminjard, II, n" 328.

2 Étude historique et littéraire sur Pierre Daniel d'Orléans, par le professeur Hagen de Berne, traduite de l'allemand par Paul de Félice, pasteur. Orléans 4876. — V. Opéra, nos 3089, 3138, 3162, 3206, 3368, 3465. Pierre devint avocat et bailli de Saint-Benoît, près d'Orléans. Calvin lui avait fait surtout étudier la philosophie et la théologie.

sant de signaler ici, puisqu'on y voit la preuve manifeste de la persistance du sentiment affectueux de Calvin à l'égard de Daniel. Le jeune Pierre avait commencé par quitter Orléans et la maison paternelle, pour aller retrouver à Genève l'ami de son père, dont il entendait constamment parler chez lui et dont la renommée l'attirait. Ce coup de tête l'aurait brouillé avec sa famille si Calvin n'était intervenu, lui écrivant pour apaiser sa colère une série de lettres, pleines de bonté et d'expansion, où tout en excusant l'escapade du jeune homme, il avouait ne pas la regretter, puisqu'elle lui rappelait le souvenir suave et charmant d'une vieille amitié. Rien de touchant comme cette correspondance où le grave réformateur montre une indulgence et une souriante bonhomie qui ne lui sont pas habituelles. Il n'en blâme pas moins Daniel «froid et tardif à sortir de l'abysme» où il est plongé et lui fait entendre quelques remontrances qui indiquent que la conversion de ce dernier à la Réforme n'avait rien de sûr ni de définitif. En attendant la réponse, il s'occupe de son nouvel hôte avec sollicitude, dirige ses études, s'inquiète de ce qu'il manque de vêtements, lui en procure et veille à ce qu'il soit pourvu de tout le nécessaire. Enfin, Daniel se laisse toucher, il pardonne et propose à Calvin de se charger de l'éducation du fugitif, ce qui est accepté. On convient alors du prix de la pension que le réformateur s'excuse d'accepter, en regrettant que l'extrême modicité de ses ressources l'empêche d'entretenir son élève. Il envoie cependant un cadeau à chacune des deux filles de Daniel. Après une année d'études, Pierre retourna à Orléans pour y continuer son droit commencé à Genève. Il tenait exactement son ancien maître au courant de ses travaux. De son côté, le père écrivait aussi de temps à autre. Cet échange de lettres révèle véritablement un Calvin affectueux et délicat qu'on a trop souvent méconnu, sur la foi des Bolsec et des Audin. En dehors des luttes ardentes et passionnées,

des violences de la controverse, le réformateur apparaît dans la vie privée, aussi bienveillant et affable qu'il se montre inflexible dans sa vie publique. Il se rapproche à ce point de vue, de Luther, beaucoup plus qu'on ne le croit généralement. L épilogue de son amitié avec Daniel que nous venons de rapporter, est une preuve saisissante de ce fait à ajouter à beaucoup d'autres.

Un fait à remarquer, c'est que des tendances scientifiques communes furent l'origine de toutes ces relations. Calvin qui dès cette époque aimait passionnément la discussion et la controverse, trouvait dans un milieu de ce genre toute facilité pour donner libre carrière à ses goûts.

Il possédait une puissance de travail véritablement extraordinaire. A Orléans comme à Bourges, il laissa sous ce rapport un souvenir légendaire. Bèze, qui étudia quelques années après à ces mêmes universités, rapporte que tout le monde s'y rappelait encore, lors de son séjour, les veilles prolongées et l'excessive sobriété de Calvin. Dormant à peine et toujours réveillé dès l'aube, il restait quelque temps au lit, méditant et ruminant tout ce qu'il avait étudié dans la nuit. Ce régime eut à la longue pour résultat de compromettre gravement sa santé. Il attribuait lui-même les maux de tête et d'estomac dont il souffrit toute sa vie, et qui furent la cause de ses autres infirmités, à cette période par trop laborieuse de son existence. Ses progrès furent si rapides qu'on le considéra bientôt «non pour escolier, mais comme fun des Docteurs ordinaires. » Grand amateur de joutes savantes, il montrait dans l'argumentation une souplesse d'esprit et une fécondité de ressources qui excitaient l'admiration de tous ses maîtres. On remarquait surtout sa facilité à lancer le sarcasme et la plaisanterie. Ce personnage d'ordinaire si grave et si mesuré devenait dans la controverse un orateur éblouissant de fantaisie, usant tour à tour du badinage et de

l'éloquence la plus élevée. Sa diction sobre et élégante achevait de lui concilier les sympathies de l'auditoire^.

Toutes ces qualités décidèrent la Faculté à lui proposer, sur le suffrage unanime des professeurs, le grade de Docteur, en l'exemplant des droits d'examen qui étaient assez coûteux -. Cette distinction flatteuse qui lui fut donnée au moment de son départ pour Bourges, ne reçut point son assentiment. En tout cas, elle confirme que Calvin avait déjà obtenu le grade de licencié^ lorsqu'il se décida à quitter l'université pour aller suivre les leçons du célèbre Alciat.

Page 1