‹ La jeunesse de CalvinChapitre 16 sur 34 · II. BOURGES · texte numérisé non relu

II. BOURGES

Émule et rival de Pierre de l'Estoile, Alciat de Milan ^ occupait à Bourges la même situation prépondérante et y professait avec un égal éclat. Appelé de l'université d'Avignon à celle de Bourges, il ouvrit son cours dans cette ville le 19 avril 1529. Ce ne fut donc qu'après cette date que Calvin, sollicité par sa

1 Bèze, Vie de Calvin (Éd. Reuss), p. 122. Golladon, id., p 55. Voir dans ce dernier auteur (p. 109) les renseignements si curieux sur la vie privée du réformateur à Genève. V. aussi Florimond de Remond, Naissance de l'hérésie, p. 882-885.

2 Bèze (Éd. Reuss), p. 122.

^ Il comparaît comme licencié es lois dans la procuration du 14 février 1531, que nous citons parmi les pièces justificatives.

* Né à Milan vers 1492, mort à Pavie en 1550. Il enseigna à Bourges durant cinq années et continua ensuite sa carrière à Bologne, à Ferrare et à Pavie, où il professa successivement. Ses œuvres complètes ont été publiées en cinq volumes in-folio à Lyon, en 1561, et à Francfort en 1717. Esprit universel, il annota Tacite, commenta Plaute, écrivit l'histoire de Milan. D'une excessive vanité, il laissa aussi une réputation d'avarice et d'avidité. L'amour du gain fut le seul mobile de toutes ses pérégrinations. Il avait, en arrivant à Bourges, en 1529, un traitement de 600 écus, qui fut doublé l'année suivante. (Voir la Vie d'Alciat en tête de l'édition de ses Emblemata, publ. par Gl. Mignault en 1581.)

réputation, quitta Orléans pour venir suivre ses cours. L'enseignement de ce nouveau maître n'avait rien de la sécheresse ni de l'aridité de l'ancienne école. Il ne considérait point les lois comme des abstractions, mais comme quelque chose de vivant. C'est k ce point de vue qu'il les interprétait, faisant concourir à son explication les données de la philologie et de l'archéologie. Les origines du droit et les rapports des lois devinrent dès lors plus intelligibles. La nouveauté delà méthode conquit rapidement le public des étudiants. On se passionna pour ses doctrines, qu'il avait l'art d'exposer en un langage élégant et châtié. Mais en même temps des polémiques ardentes se produisirent. Quelques-uns de ses disciples les plus enthousiastes, tels qu'Ulric Zasius et Albucius, exagérèrent ses tendances et attaquèrent l'enseignement de Pierre de TEstoile. Les partisans de ce dernier entrèrent alors en lice et ripostèrent. Ce fut dans ces circonstances que Nicolas Duchemin publia son Antapologie^ (1529). Calvin fut activement mêlé à toutes ces querelles. Ses préférences le portaient vers son premier maître, l'Estoile, comme on peut en juger par la préface adressée à de Connan. Tl rend néanmoins pleine justice au caractère impartial et élevé d'Alciat que la critique et la contradiction ne mécontentaient nullement. Lorsque Calvin séjourna à Bourges, les doctrines luthériennes y étaient connues et répandues depuis quelque temps. Des docteurs en théologie, Jean Chaponneau, moine de l'abbaye de Saint-Ambroise, et Jean Michel, de l'ordre de Saint-Benoît, les prêchaient assez librement. Certains professeurs de l'université ne se cachaient nullement d'adhérer aux nouveaux dogmes. La protection de la reine Marguerite suffisait pour empêcher qu'on

^ Écrit dès 1529 et répandu d'abord en manuscrit, l'ouvrage ne parut qu'en 1531. Voir Opéra. Lettre n» 3 et Herminjard, II, n» 328. On trouvera dans ce dernier recueil tous les renseignements relatifs à cette polémique. N» 328, notes 2, 4, 5, et n» 285, note 4.

les inquiétât. Parmi les novateurs, Melchior VVolmar figurait comme l'un des plus déclarés.

Originaire de Rottweil, il vint de bonne heure à Paris, où il étudia sous les premiers humanistes de l'époque, Lefèvre d'Étaples, Guillaume Budé et Lascaris. D'abord professeur à Orléans, il fut appelé à Bourges par Marguerite, alors duchesse d'Alençon. Ce fut dans cette dernière ville que Calvin entra en relations suivies avec lui. Une solide amitié se forma entre le jeune étudiant picard et le savant allemand. Ce dernier comprit vite tout ce qu'il y avait de logique et de sérieux chez son nouvel auditeur. D'ailleurs de secrètes affinités contribuaient k attirer le maître et l'élève l'un vers l'autre; Calvin connaissait déjà par Olivetan les idées de Luther dont Wolmar était le partisan, et sans y adhérer encore, le futur réformateur n'était pas sans éprouver pour les doctrines d'outre Rhin une involontaire sympathie. De plus, l'étude du droit a laquelle il s'était adonné jusqu'ici l'enthousiasmait assez peu. Il aspirait à poursuivre et à compléter sa culture d'humaniste qu'il savait défectueuse. Wolmar se dévoua à cette tâche avec une affectueuse sollicitude, multipliant les leçons de grec et d'hébreu. Calvin de son côté se livrait à un travail énergique, faisant marcher de front les lettres et la jurisprudence dont son père persistait à lui imposer l'étude. La mort de ce dernier le rappela à Noyon sur ces entrefaites. Il fit k ce moment dans sa ville natale un séjour assez prolongé, pendant lequel il resta en correspondance avec son maître de Bourges. Bien que sa conversion définitive ait été postérieure k cette date, ainsi que nous croyons l'avoir démontré, il est k croire cependant que cette période marque dans la vie de Calvin une sorte de crise. Il quitta, pour n'y plus revenir, la science du droit et se consacra dès lors exclusivement aux humanités. 11 est certain que l'action de Wolmar entra pour quelque chose dans cette importante décision. Si Calvin ne lui a pas dû

rinitiation religieuse qu'on lui attribue généralement, il lui est redevable en grande partie de cette puissante formation littéraire qui a été pour lui, comme pour les autres réformateurs, un instrument et un moyen d'action si efficace. Ce que Bucer avait été pour Olivetan, Wolmar le fut pour Calvin. Après le départ de Bourges, les deux amis restèrent quelque temps en correspondance, mais à la longue, quand le réformateur eut quitté la France, la vie mouvementée qu'il mena dès lors lui fit négliger son ancien maître. Celui-ci lui reprocha doucement son oubli, et Calvin, se souvenant de sa vieille amitié répara sa faute en dédiant à Wolmar son Commentaire de la seconde épître aux Corinthiens. Il s'excusait dans cette épître dédicatoire de son long silence et rendait hommage en termes affectueux au dévouement de son ami, rappelant les services qu'il en avait reçus ^ (1546). Calvin, on le voit, n'oublia aucun des amis de sa jeunesse.

Il retrouva également à Bourges François Daniel qui, lui aussi, s'était fait l'élève d'Alciat. Il n'y avait pas eu jusque là d'intimité complète entre eux. Tous deux en étaient toujours aux formules de politesse et de cérémonie. La plus ancienne lettre que nous possédions du réformateur^ lettre adressée précisément de Meillan, localité des environs de Bourges, où il se trouvait en villégiature, révèle parfaitement cette situation» Daniel avait rendu un important service à Calvin. Celui-ci lui écrivit pour le remercier, en termes très reconnaissants, mais contournés et subtils, où l'on sent percer la gène 2. L'extrême

1 Opéra. Lettre 814, 1« août 1546 (l'ouvrage ne parut qu'en 1548). «P/v* mum memini amicitiam^ écrivait Calvin, quœ miliialiqacmtula tecum pridem intercesserat, qua fide colueris cUque mixeris. » En 1535, Wolmar se retira à Tubingue, appelé par le duc Ulric. — Voir Bèze. Icônes. — Baum, Bèze, I, p. 11. Adam, Vitœ germ. philos. Ed. 111, Francfort, 1706, p. 108 — Wolmar mourut en 1561 .

^ Opéra, Lettre n" 2.

lariiiliarité qui apparaîtra plus tard dans leurs rapports ne s'est pas encore formée. Le ton général a quelque chose de prétentieux et d'assez fade, qui concorde peu avec le caractère de Calvin, tel qu'on va le voir se dessiner dans les lettres postérieures. C'est la seule fois oii son style, d'ordinaire si précis et si net, se perd dans des formules excessives et compliquées. La lettre-préface de VAntapologie de Du Chemin, adressée à François de Connan et qui peut être considérée comme la seconde de ses lettres, par ordre de date, présente encore dans une certaine mesure ce même défaut d'affectation, qu'on ne retrouve plus par la suite (153J). A partir de ce moment, sa correspondance et ses divers écrits se font déjà remarquer par ces qualités de sobriété et de clarté qui sont la marque de son style.

Cette première épître est du reste particulièrement curieuse à tous égards. Il est bien probable que le service rendu par Daniel à son ami devait être d'ordre pécuniaire, et qu'il s'agissait d'un prêt d'argent» De là l'embarras de Calvin dont, en cette matière» les sentiments furent constamment si délicats; de là aussi la difficulté qu'il éprouve à exprimer sa gratitude. Cet homme qui fut, durant toute sa vie, si complètement désintéressé , si peu soucieux des questions d 'argent j au point que ses ennemis les plus ardents n'ont osé lui contester cette vertu j souffrait extrêmement d'en être réduit à emprunter.* C'est ce qui explique certaines allusions de cette même lettre. Calvin promet à Daniel de s'occuper de lui expédier de Meillan, où il se trouvait, une provision de vin et de veiller à l'envoi. « Mais ne voyez point j dans cette démarche écrit-il, à son ami, un moyen détourné de vous demander de l'argent; Je n'aurais garde d'user de ce procédé, de crainte de motiver une mordante et peu bienveillante

^ Nous reviendrons plus bas sur ce sujet. Voir Opcva, lettre 9.

interprétation de votre part, sans compter les plaisanteries habituelles que vous aimez à me prodiguer.» 11 renvoie en même temps à son ami un vêtement de voyage, que ce dernier lui avait prêté, probablement pour faire la route d'Orléans k Bourges. Ces détails, bien que d'ordre intime, sont utiles à connaître. Ils montrent la nature de ces rapports affectueux dès le début et qui devaient se transformer peu après en une amitié profonde dont Calvin, dans ses dernières années, se souvenait encore avec une si sincère émotion.

Pendant son séjour en Berry, Calvin fit quelques voyages à Paris. Il se trouvait dans la capitale quand il écrivit en mars 1531 la préface de Y Antapologie. A peine était-il de retour à Bourges pour la réouverture des cours, en avril, que la maladie de son père le rappela subitement à Noyon. La mort de ce dernier changea tous ses plans. Il demeura dans sa ville natale l'espace de deux ou trois mois, pendant lesquels il réfléchit mûrement à son avenir. Il n'avait embrassé la carrière de juriste que pour obéir à la volonté paternelle. Devenu désormais maître de son choix, il résolut d'abandonner la jurisprudence et de retourner aux études littéraires et philologiques qui lui offraient toujours un invincible attrait. Dans ces circonstances, il n'avait plus aucune raison sérieuse de retourner à Bourges. L'héritage paternel lui donnait quelques ressources, grâce auxquelles il pouvait vivre indépendant. Il se décida donc à aller s'installer à Paris, la ville des lettres par excellence, le centre de l'humanisme et du mouvement philologique auxquels il souhaitait de se consacrer définitivement.

En somme, ces études de droit qu'il n'avait abordées au début qu'avec une certaine répugnance et auxquelles il paraît s'être attaché ensuite avec une certaine ardeur, exercèrent sur la formation de son esprit une action très appréciable. Elles augmentèrent en lui le goût pour la controverse qui lui était naturel.

Elles contribuèrent aussi à lui donner cette force de dialectique, celte rectitude de jugement qui le distinguèrent dès sa première jeunesse et qui peuvent être considérées comme l'une des caractéristiques de son génie.

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