LA FAMILLE DE CALVIN
Les origines de la famille. — Gérard Gauvin, père du Réformateur. — Sa situation à Noyon. — Son caractère. — Tendances à l'opposition contre le clergé. — Son mariage avec Jeanne Le Franc. — Enfants de Gérard. — Naissance de Jean. — Légendes qui s'y rattachent. — Faveur du clergé. Bénéfices octroyés aux trois fils, Gharles, Jean et Antoine. — Éducation au collège des Capettes. — Galvin élevé aux frais de son père. — Tradition fausse à ce sujet. — Départ pour Paris en 1523.
Les ancêtres de Calvin étaient mariniers depuis des générations. Ils exerçaient leur métier sur la rivière d'Oise et habitaient au village Pont-l'Évêque, tout près de Noyon. C'est une profession qui force à voyager beaucoup, à voir le monde. Généralement ceux qui l'exercent se distinguent par un esprit ouvert et indépendant, que les occupations sédentaires donnent plus rarement. On s'en rend bien compte par l'esprit d'aventure qui se retrouve chez tous les Gauvin. Le grand-père est le dernier qui reste fidèle à la tradition de la famille. Ses trois fils quittent le pays naJtal et s'en vont chercher fortune ailleurs. Deux d'entre eux,
Richard et Jacques, gagnent Paris, où ils prospèrent en qualité
de serruriers, le premier établi près de Saint-Germain-l'Auxerrois, le second dans la rue du Renard près de Saint-Merry ^ . L'autre frère, Gérard, qui fut le père du Réformateur, s'éloigna moins et s'installa dans la ville voisine, à Noyon.
Celui-ci, le premier de la famille, renonça aux métiers manuels. C'était un homme remuant et habile, une forte tète, comme on dit. La paperasserie le tenta, il se fit procureur. Il faut avouer que l'entreprise lui réussit assez bien. Adroit et délié, il accumula rapidement place sur place. De notaire apostolique, la première charge qu'il obtint, il devint successivement notaire du chapitre, greffier de l'officialité, procureur fiscal du comté et promoteur du chapitre. C'est à Noyon, en quelque sorte, le fac-totum du clergé.
Il est pour la première fois question de lui, dans un acte de l'année 148J , oii il intervient en qualité de greflîer 2. Selon toutes les vraisemblances, cette date doit être de très peu postérieure à son établissement à Noyon. II n'est guère possible de préciser l'époque exacte de l'acquisition de ces diverses charges. Tout ce qu'on peut dire, c'est qu'il ne comparaît pas avant l'an 1500 en qualité de promoteur du chapitre. Il était déjà antérieurement à cette époque procureur en cour d'Église^. Une date importante qu'il est utile de signaler, c'est celle de son entrée en bourgeoisie, arrivée en 1497 ^. Gérard Cauvin, procu-
1 Bibl. Nat. Collection Dupuy, vol. 761. Généalogies, f« 176. — Papire Masson. Vita Joannis Calvini.
2 Acte passé devant l'officialité de Noyon, le 20 septembre 1481. cité par Le Vasseur {Annales de Noyon, p. 1170).
3 Le Vasseur, loc. cit., p. 1088. On le voit instrumenter comme notaire à l'élection de l'évêque Charles de Hangest, où il est qualifié de notaire du chapitre, scribe du grand vicaire et de rofficiahté (Conclus, capitul. 1" août 1525). Il est taxé de procureur fiscal dans la conclusion capitulaire du 28 décembre 1525 et de promoteur dans celle du 9 avril 1521. •
* Registre des bourgeois de Noyon, f« 35 au verso.
reur, figure ea tête de la liste des bourgeois reçus cette année-là à Noyon. Cette réception consacre, pour ainsi dire, le droit de cité de la famille Cauvin.
Ne devenait pas bourgeois qui voulait. Ce titre conférait en effet une foule de droits et de privilèges, auxquels tout habitant ne pouvait prétendre, par le fait même de la résidence dans la ville.
On remarquera d'ailleurs que Gérard ne l'obtint qu'après une vingtaine d'années de séjour continu. La maison qu'il habitait, quoique proche de la cathédrale , faisait partie de la paroisse Sainte-Godeberte. Elle était située sur Ir Place au Blé, à l'un des endroits qui devait être alors des plus agréables et des plus animés de la cité. Cette maison, quoi qu'on en ait dit, n'existe plus aujourd'hui. La construction qui s'élève actuellement ^ sur son emplacement ne remonte pas au delà du dix-septième siècle. Plusieurs anecdotes singulières, qu'il ne sera pas hors de propos de rappeler ici, s'appliquent à cette demeure 2.
Il paraît que dans l'incendie général qui ravagea la ville en 1552, lors du passage des Impériaux, la maison de la famille fut presque seule épargnée. Voici ce qu'écrivit Calvin au sujet de ce singulier événement à Ambroise Blaurer : « Sachez que je survis à ma patrie, ce que je n'aurais jamais pu croire. La ville où je suis né a été détruite entièrement par les flammes. Chaque
1 Cette construction, qui ne manque pas de caractère, est occupée aujourd'hui par un hôtel. Quant à la maison occupée par le grand-père de Calvin à Pont-l'Évêque, on sait qu'elle était située sur le chemin de Noyon, à droite près d'une auberge.
2 Un fait assez significatif, c'est qu'à la suite de la Ligue, les traditions concernant Calvin s'étaient tellement embrouillées, qu'on ne savait plus s'il était né à Pont-l'Éveque ou à Noyon. Quand le cardinal Alexandre de Médicis, se rendant au traité de Vervins, passa à Noyon, il eut la curiosité de voir la maison du Réformateur : on la lui montra à Pont-l'Évêque. Plus tard, cette erreur fut reconnue.
jour, nous sommes réduits à apprendre de nouveaux désastres qui domptent si peu l'orgueil du roi de France, qu'il n'a jamais plus audacieusement insulté notre Dieu^. » Plus tard il revient sur le même sujet dans une autre lettre latine : a: On m'écrit , dit-il, pour me signaler un phénomène étrange. La maison de mon père demeure seule debout dans la ville, réduite en cendres. y> Calvin cite alors en français le texte même de la lettre de son correspondant qui, en lui apprenant ce fait, ajoutait ce commentaire : « Je ne doute pas que Dieu n'ait voulu laisser ce tesmoignage, contre tous ceux de vostre ville , lesquels huit ou dix jours auparavant avoyent bruslé en effigie Monsieur de Normandie et le reste 2. »
C'est d'ailleurs une préoccupation constante chez Calvin, comme le prouvent d'autres mentions éparses dans sa correspondance. Les moindres événements qui touchent à sa ville natale l'intéressent et excitent sa compassion. Les terribles ravages que les Espagnols firent encore subir à la ville en 1557 l'attristèrent particulièrement. Faisant allusion à la prise de Saint-Quentin , il écrivait : ce Une journée de marche sépare à peine cette ville de celle de Noyon, qui, par sa situation au milieu d'une plaine, se trouve fort exposée aux entreprises des ennemis. Si les nouvelles qu'on répand sont vraies , je me vois pour la seconde fois survivre à ma patrie. » ^
1 Lettre latine du 19 novembre 1552. — Édition de la correspondance de Calvin dans le Corpus Reformatorum^ n» 1674. Voir encore le n» 1695.
2 Lettre latine du 15 février 1553, adressée à un personnage inconnu. Édition delà correspondance de Calvin dans le Corpus Reformatorum^ n» 1704. — Il y a dans la même lettre un autre passage curieux sur cet incendie de Noyon. Nous y reviendrons plus tard à propos de la condamnation de Laurent de Normandie.
3 Voir à ce sujet le n» 2701 de la correspondance et aussi les nos 2765, 2942. D'après celte dernière lettre, il paraît que l'aspect de la ville ruinée était singulièrement triste, quum urbis pulchritudo in horrendam deformi-^ tatem conversa est^ écrit le correspondant de Calvin.
Dans la suite, cette maison fut démolie, probablement au moment de la Ligue, par haine du Réformateur. On raconte qu'un habitant nommé d'Artois, l'ayant reconstruite, ses compatriotes le pendirent à la porte. Quoi qu'il en soit, la maison de Calvin n'existait assurément plus au temps où Desmay vint à Noyon, c'est-à-dire en 1614-J615, puisqu'il précise dans ses Uetnarques sur la vie de Calvin que le Réformateur est né « dans la place où est bastie présentement la maison du Ce//». Cette dernière est sans aucun doute celle qui existe aujourd'hui.
Ce qui acheva de poser Gérard Cauvin dans la ville, ce fut un riche mariage qu'il contracta avec la fille d'un des plus notables bourgeois. Le père de sa femme, Jean Le Franc, était originaire de Cambrai , où il exerçait la profession d'hôtelier. Sa fortune faite, il vint, on ne sait pour quels motifs, se retirer à Noyon. 11 habitait , comme Gérard , sur la place Sainte-Godeberte. Tl devint très rapidement un personnage d'importance. Reçu bourgeois en 1498^, un an après son gendre, il entra bientôt au conseil de ville. C'est en sa qualité de juré de la commune qu'il intervient très activement dans la construction de l'hôtel de ville qui fut élevé vers cette époque. Il figure à diverses reprises dans les comptes des travaux 2. Il est à remarquer que bien que cité en premier lieu dans l'énumération des jurés, il est le seul qui ne signe pas les procès- verbaux, Jean Le Franc avait du bien. Dans l'un des registres de tailles de l'époque, il est porté comme l'un des plus imposés. Il y figure pour quatre livres, pendant que la quote moyenne de l'imposition n'excède pas une ou deux livres et que, pour ne prendre qu'un exemple, Gérard Cauvin, son futur gendre, n'est taxé qu'à 14 sous\ Voilà un rapprochement
1 Registre des bourgeois de Noyon, f" 35 verso.
2 Archives de la ville de Noyon. Compte de l'année 1509, f" 53.
3 Registre des tailles de 1490. Paroisse Sainte-Godeberte.
significatif qui indique bien la disproportion de fortune des deux familles avant leur union. Ajouté à d'autres indices, ce détail démontre que l'alliance contractée par Gérard l'avait fait entrer dans la haute bourgeoisie de la ville, chose qu'il n'est pas inutile de relever. Quant à Jeanne Le Franc, on n'en peut guère dire autre chose que ce qu'en rapporte Desmay. D'après lui, on s'en souvenait encore au commencement du dix-septième siècle, comme de l'une des plus belles femmes de son temps. C'était aussi une tradition à Noyon, qu'elle se distingua par sa dévotion et qu'elle habitua de bonne heure son fils Jean aux exercices de piété. Elle le conduisait aux pèlerinages des environs. C'est assurément à l'une de ces pieuses excursions que Calvin fait allusion dans son Traité des reliques , quand il parle du chef de sainte Anne, dont il avait baisé une partie dans l'abbaye d'Ourscamp ^, étant enfant 2. Le Vasseur, aveuglé par sa haine religieuse, et désireux de discréditer à tout prix la famille C au vin, n'a pas craint d'assurer quelque part que la femme de Gérard avait été di'assez mauvais bruit. Il n'y a là qu'une calomnie que d'autres
* Célèbre abbaye cistercienne fondée au douzième siècle, non loin de Noyon, sur les bords de l'Oise.
2 Calvin fait dans le même Traité diverses allusions touchant les reliques conservées à Noyon, Il parle d'un fragment de la couronne d'épines révéré en l'église paroissiale de Saint-Martin et dit au sujet de saint Jean-Baptiste : « Le front et quelques cheveux [sont] à S. Salvador. Il y en a aussi bien quelque lopin à Noyon, qui s'y montre fort authentique. (Édit. du Traité des Reliques dans le Corpus Reformatorum. » Tome VI, p. 422, 436, 442.) Ce traité est assurément l'un des ouvrages les plus curieux et les plus caractéristiques qui soient sortis de la plume de Calvin. Il est à notre sens trop peu lu. 11 est peutêtre intéressant de remarquer qu'un autre Picard, Guibert de Nogent, plus de quatre siècles avant .Gilvin, avait le premier donné le signal de la croisade contre les reliques. L'ouvrage de ce penseur original et hardi, connu sous le titre de De pignoribus sanctorum, marque le premier éveil de la critique au moyen âge. Il est peu d'ouvrages de cette époque qui puissent lui être comparés sous le rapport de l'indépendance du jugement. On trouve dans son livre des arguments que Calvin n'a fait que reprendre en leur donnant plus de force. Il a des plaisanteries d'une audace qui étonne.
témoignages contredisent formellement. Disons dès maintenant qu'elle mourut à une époque oii Jean n'était encore qu'un enfant, ce qui explique qu'il n'en soit fait nulle mention dans sa correspondance des premières années. Gérard Gauvin se remaria peu après la mort de Jeanne Le Franc ; mais on manque complètement de détails sur cette seconde union , qui d'ailleurs fut de courte durée, puisque Gérard mourut lui-même en 1531.
Il est bon qu'on sache que le greffier de l'église de Noyon n'est plus un petit bourgeois de maigre revenu. Son rôle est des plus actifs et sa situation tout à fait en vue. L'évêque aussi bien que le chapitre l'estiment et le favorisent. Gomme il est un homme de bon entendement et conseil, les seigneurs voisins le recherchent et ne dédaignent pas de l'admettre en leur compagnie. Les Hangest et les Montmor, le seigneur de Ganny, c'està-dire les familles les plus considérables du pays, sont liés d'amitié avec lui. Quand il y a quelque grand intérêt à débattre dans les assemblées du corps de ville, on l'y appelle et il y figure en un rang honorable^. Sa famille est nombreuse et prospère; il a quatre fils et deux filles. Ghose digne de remarque, bien qu'inféodé par ses fonctions et ses charges au clergé, il ne craint pas d'entrer en lutte avec lui. On le voit dans certains cas protester contre des arrestations ordonnées par les chanoines. Pour n'en donner qu'un exemple, le 5 août 152/|, Billard, élève promoteur de l'évêque, ayant été mis en prison à la porte Gorbaut, pour avoir tiré le couteau contre François de Brolly, écolâtre et théologal, Gérard se présenta devant le chapitre, et stipulant pour l'inculpé, demanda raison de son emprisonnement-.
G'est par excellence, on le verra plus tard, un homme d'oppo-
ï Voir, par exemple, les procès-verbaux des séances du 25 juillet et du 19 octobre 1522, pour ne citer que ceux-là.
2 Inventaire des registres capitulaires dans Sézille, à l'année 1524.
sition. Cette tendance éclate clairement dans toute sa conduite. Ses multiples charges en font un fonctionnaire en quelque sorte indépendant. Mais un autre trait qui frappe encore chez lui et qui fait honneur à son caractère, c'est sa préoccupation constante pour tout ce qui touche à l'éducation de ses enfants, surtout de Jean qu'il semble avoir deviné de très bonne heure.
Il avait, comme on Ta dit plus haut, quatre fils et deux filles. De ces dernières, une seule nous intéresse, Marie, qui suivit plus tard son frère à Genève et sur laquelle on aura l'occasion de revenir^. Quant à l'autre, dont on ignore le nom, elle se maria et fit souche à Noyon^. Des fils, l'un mourut en bas âge; les trois autres furent élevés dans leur ville natale et reçurent une éducation honorable. Charles, qui fut plus tard prêtre chapelain et curé de Roupy, était l'aîné. D'après la généalogie qui figure dans la collection Dupuy, Antoine aurait été le second et Jean le troisième. Mais ce document se trouve sur ce point en contradiction avec tous les autres témoignages qui désignent Antoine comme le puîné de Jean. Ce dernier, on le sait, naquit le 10 juillet 1509 et fut baptisé à l'église Sainte-Godeberte. Un chanoine de la cathédrale nommé Jean des Vatines fut son
1 11 est question d'elle dans une lettre latine de Calvin du 18 janvier 4532. (Herminjard II, p. 397.) Elle est appelée Maria Paludana, qui n'est vraisemblablement que le nom latinisé de son mari.
2 L'information faite à Noyon par M« Antoine de Mesle en juin 4588 donne quelques détails sur sa descendance. Levasseur {Annales, p. 4452) les complète et suit la généalogie jusqu'en 4633. (Voir nos Pièces justificatives.) Ce fut sûrement un fils de cette seconde sœur qui alla voir plus tard Calvin à Genève et fit auprès de lui, d'après Desmay, un séjour assez prolongé. Ce détail montre que la partie de la famille du Réformateur qui resta à Noyon conserva avec lui des rapports suivis, même après sa retraite à Genève. C'est aussi une preuve à ajouter à bien d'autres des visites de proches ou d'amis que Calvin recevait constamment de sa ville natale. Des chanoines mêmes se risquèrent à passer le Jura pour aller le voir. La haine des Noyonnais pour leur célèbre compatriote ne vint que plus tard.
parrain. Gomme il est naturel, des légendes se formèrent plus tard dans le pays sur les circonstances soi-disant merveilleuses qui avaient accompagné sa naissance.
Dès le commencement du dix-septième siècle, on racontait qu'un essaim de grosses mouches était sorti du sein de sa mère, au moment de l'enfantement: présage, dit LeVasseur, «qu'il devoit estre un jour un mesdisant et calomniateur parfait». D'autres prétendaient qu'un astrologue avait prédit qu'il serait pape. D'autres enfin qu'il portait une épée aux processions en guise de croix. Mais il n'y a rien là de bien significatif. Il n'est pas d'homme célèbre qui n'ait donné lieu à de pareils contes. Une légende assurément plus ancienne et sur laquelle on reviendra plus tard, c'est celle de la prétendue condamnation qui l'aurait fait marquer du fer rouge ^.
Les trois fils de Gérard furent pourvus de bénéfices dès leur plus jeune âge, preuve de la considération que le clergé portait à leur père. L'heureuse fortune de ce dernier profite à tous les siens. Ils possèdent, chacun pour son compte, jusqu'à deux revenus en même temps, une chapellenie et une cure. Charles, l'aîné, est reçu le 24 février 1518 à l'une des chapellenies, fondées à l'autel de la Gésine, à l'entrée du chœur de la cathédrale 2. La portion conférée à Charles était devenue vacante par
1 II est peut-être à propos de signaler ici le dicton qui resta longtemps en usage dans les environs de Noyon et qui eut probablement son origine à l'époque des guerres de religion : Le sermon de Calvin a fait ronfler le canon.
2 Quelques mois plus tard une peste des plus violentes étant survenue dans la ville, Gérard Cauvin demanda pour le jeune chapelain, son fils, l'autorisation de quitter Noyon, sans perdre aucune part des distributions d'argent ou d'objets en nature qui se faisaient régulièrement, mais seulement pour les bénéficiaires présents. Sa demande, portée au chapitre général du 18 août 1519, fut repoussée pour le principe, mais on promit à Gérard qu'il lui serait tenu compte de l'équivalent des distributions. Plus tard, au moment de la rupture, pareille faveur fut refusée à propos de Jean.
dO LA JEUNESSE DE CALVIN
la résignation pure et simple de Nicolas Obry, dernier possesseur. Il ne la conserve que deux ans et la permute, le 26 novembre 1520 , contre celle de la Madeleine avec un nommé Michel Courtin, sur la présentation du chanoine Martin Blatier, chantre de la cathédrale. Quelques années après, on lui accorde également la cure de Roupy, qu'il devait garder ^.
Jean ne fui pas moins bien partagé. Le 19 mai 1521, à l'âge de douze ans, il se voit octroyer son premier bénéfice. Certains écrivains ^ ont cru pouvoir affirmer qu'il l'avait acheté à l'aide des deniers de la famille de Montmor. Cette assertion n'est pas plus exacte que celle qui présente Calvin comme ayant vécu à Paris, à la charge de cette riche famille.
Le premier bénéfice de Jean fut, comme celui de Charles, l'une des quatre portions de la chapelle de Gésine^. Ces portions étaient d'un inégal revenu. Celle possédée par Jean était dénommée la troisième. Elle se composait de deux redevances perçues par le chapelain titulaire, Tune de trois muids de blé à Voienne, l'autre de la récolte en blé de vingt setiers de terre à Eppeville. Ce dernier nom donne lieu à un rapprochement curieux. On sait que Calvin, eiitre autres pseudonymes, usa à diverses reprises de celui de Charles d'Eppeville ou d'Espeville. C'est l'un de ses plus anciens noms d'emprunt, puisqu'il s'en servit dès les années de sa jeunesse. L'origine de cette appellation, qui avait échappé jusqu'ici, s'explique évidemment par le souvenir conservé par Calvin de son premier revenu.
ï Levasseur {Annales, p. 1155) dit qu'il obtint cette cure le 4 septembre 1527, par échange de sa chanoinie de Nesle avec M" Jean Havart. (Reg. du secrétaire deFÉvéché.) Mais les Registres capitulaires ne fournissent aucune mention de ce bénéfice possédé à Nesle.
2 Levasseur et, après lui, tous les écrivains hostiles à la Réforme.
3 Deux des chapelains devaient dire alternativement la messe tous les jours après matines. Jean se trouvait donc dans l'obligation de payer un prêtre pour l'acquit de ses messes. La portion octroyée à Jean, comparée aux trois autres, paraît avoir été la moins élevée.
Il avait été présenté à ce bénéûce par Jacques Regnard, secrétaire de l'évêque, et par un des vicaires généraux. Il succédait à Michel Gourtin. Mais ce dernier ne coniparut pas dans l'acte capitulaire. Sa résignation fut signifiée par M^ Antoine d'Estrées, son procureur. La réception définitive eut lieu le 7 juin de la même année, après qu'il eut prêté les serments ordinaires. Le 27 septembre 1527, Jean joignit à ce premier revenu la cure de Saint-Martin de Martheville*, vacante par la résignation de Jean Savart. Gérard Gauvin intervint dans celte affaire en qualité de fondé de pouvoirs du résignataire. Le nouveau curé garda peu de temps ce bénéfice et le permuta le 5 juin 1529 contre la cure de Pont-l'Évêque, qui passait pour être d'un meilleur revenu et qui lui convenait mieux à cause des attaches de sa famille avec ce pays. On se rappelle, en effet, que ce village était le lieu d'origine de ses pères. Desmay affirme même qu'à l'époque où Galvin en fut nommé le curé, son aïeul paternel y vivait encore. L'échange se fit avec Jean de Bray, prêtre, qui remplaça Galvin à Martheville.
Les registres capitulaires ne font pas la moindre allusion à la chapelle de Saint-Jean de Baiencourt fondée en l'église Saint- Quentin-à-l'Eau, au faubourg de Péronne, que Desmay et après lui Levasseur prétendent avoir été possédée par Galvin. Il est bien probable qu'une confusion s'est produite à ce sujet. Gomme la plupart des renseignements rapportés par Desmay avaient été puisés dans des conversations tenues avec les vieillards noyonnais, il n'est pas étonnant qu'il ait commis une erreur. Il paraît d'ailleurs avoir assez mal connu les registres capitulaires. Nous n'insisterons donc pas sur ce fait qu'aucun texte formel nejustifie^,
' Près de Vermand (Aisne).
2 Levasseur a évidemment répété cette assertion d'après Desmay, sans pouvoir la contrôler. Au reste les deux écrivains se contredisent également, puisque, après avoir fait mention de cette chapelle, ils disent quelques lignes plus bas que la chapelle de Gésine fut le premier bénéfice de Calvin.
Pour ce qui concerne Antoine, son admission aux bénéfices fut plus tardive. Il fut présenté le 30 avril 1529 à l'une des portions de la chapelle de Gésine, devenue vacante par l'abandon volontaire de Jean son frère, résignataire en sa faveur. Ce dernier était alors aux Universités et se trouvait par là même dans l'impossibilité de remplir son office au chœur, ce qui lui faisait perdre la plus grande partie des distributions. Ce désavantage l'amena sans doute à abandonner temporairement la chapelle à son frère, qui fut définitivement admis dans la communauté des chapelains le i^^ mai 1529. Un an plus tard, le 26 février 1530, il la rendit à Calvin. Antoine avait obtenu un peu auparavant un autre bénéfice du nom de Tournerolle, au village de Traversy, près la Fère. Nous aurons plus loin l'occasion de traiter des circonstances dans lesquelles les trois frères renoncèrent successivement à ces divers avantages. Ce qu'il importe de constater, c'est qu'ils en furent dotés, et de très bonne heure.
Mais ces ressources accessoires ne servirent pour Gérard Cauvin qu'à un seul but, celui de faciliter l'éducation de ses enfants. Le jour où elles furent susceptibles de le gêner dans cette tâche, il aima mieux renoncer aux revenus. On voit que c'est sa préoccupation constante et que tout doit céder devant elle. C'est lui qui persiste à mettre ses enfants au collège des Capettes ^, pour les faire instruire dans les humanités. Il les y maintient, bien que les chanoines aient refusé à plusieurs reprises de continuer aux jeunes bénéficiaires, la distribution des dons en nature ou en argent qui se faisait quotidiennement. Les jeunes Cauvin retenus au collège par leurs études ne pouvaient remplir au chœur les charges et fonctions, auxquelles leurs chapellenies les
1 Collège fondé à Noyon, en 1294, par Robert Lefèvre, chanoine de la cathédrale, en faveur de pauvres écoliers, au nombre de 8. Le nom de Capettes venait d'une particularité du costume des élèves.
astreignaient. C'était pour Gérard une perte sensible, mais l'avancement des siens dans les lettres l'emportait sur cette considération. Charles, Antoine et Jean fréquentèrent donc tour à tour le collège. Ce dernier attirait déjà sur lui l'attention. Malgré son extrême jeunesse, il laissa aux Capettes une réputation dont on conserva longtemps le souvenir à Noyon. «Il y montra, dit Desmay, un bon esprit, une promptitude naturelle à concevoir les lettres humaines». Papire Masson rapporte de son côté qu'il dépassa bien vite tous les autres écoliers, grâce à une extraordinaire mémoire et à un esprit des plus vifs. Il étudiait dès lors en compagnie des enfants de Montmor. Quant ceux-ci partirent pour Paris, afin d'y suivre des cours plus en renom, Gérard Gauvin résolut de confier son fils, qui promettait chaque jour davantage, au seigneur de Montmor, à qui l'unissaient les liens d'une vieille amitié. Mais de ce que Calvin partit pour Paris dans ces circonstances, il ne faut nullement préjuger qu'il vécut à la charge de cette riche famille. Certains témoignages formels et non suspects prouvent le contraire. Il faut en finir avec la légende trop longtemps accréditée, présentant Calvin, comme une sorte d'enfant pauvre, élevé et poussé par charité. C'est se faire une idée tout à fait fausse de la situation sociale de Gérard et de son esprit indépendant, que de croire qu'il en fut ainsi. Ces Montmor furent pour Calvin des amis, et nullement des bienfaiteurs. Il est assez piquant de constater, en passant, qu'une partie de cette même famille adhéra plus tard aux doctrines de la Réforme et combattit dans les rangs huguenots^.
D'ailleurs, une autre raison avait porté Gérard à presser le départ de son fils. Une peste très violente venait derechef d'éclater dans Noyon. Une désolation générale y régnait et tous
1 Nous aurons l'occasion de revenir sur le compte de ces Montmor dans la seconde partie de ce travail.
ceux que leurs fonctions n'attachaient pas à la ville se hâtaient d'en sortir^.
Calvin descendit à Paris chez son oncle Richard qui était serrurier et demeurait près de Saint-Germain l'Auxerrois, pendant que les Montmor allaient habiter, rue Saint-Jacques 2. 11 dut retrouver plusieurs Noyonnais qui étudiaient à cette époque à l'Université, Robert Gloppin, Jehan Fourquelin et aussi probablement son parent Pierre Robert, fils d'un procureur en cour d'église, collègue de Gérard Gauvin. Ge Pierre Robert est le même qui fut connu plus tard sous le nom d'Olivetan.
Ge départ pour Paris arrivé au mois d'août 1523, clôt pour ainsi dire une première période de la vie de Galvin.
1 Cette maladie était dans la ville à l'état endémique depuis nombre d'années (Voir passim les Registres aux délibérations), mais l'épidémie de 1523 paraît avoir été de beaucoup la plus violente. (Registre de 1523, f« 52). On fit venir en cette circonstance un chirurgien de Paris, à qui on donna comme gages deux écus par mois. Comme il se trouvait sans logement, on imagina pour lui donner un asile une amusante combinaison, qu'il serait déplacé d'indiquer ici.
2 Papire Masson.