OPPOSITION DE LA FAMILLE DE CALVIN CONTRE LE CLERGÉ
Gérard Gauvin et le chapitre de Noyon. — Dissentiments et rivalité. — Embarras d'argent de Gérard. — Ses refus successifs de rendre ses comptes. ~ Rupture définitive. — Son excommunication. — Sa mort. — Interdit de sépulture. — Galvin assiste à tous ces démêlés. — Son frère aîné, Charles Gauvin, continue la lutte, -r Poursuites ordonnées contre lui. — Gensures. — Excommunication. — Interdit. — Son hérésie notoire. — Enquêtes secrètes sur ses opinions. — Sa mort. — Il est inhumé sous les fourches patibulaires. — Influence probable de tous ces événements sur le développement des idées de Calvin et sur son évolution religieuse. — Apparition d'un mouvement de Réforme à Noyon, antérieur à la conversion de Calvin.
A peu près vers le même temps, un changement significatif se produisit dans tout ce milieu. Les rapports avec le clergé noyonnais se tendirent insensiblement pour tous les membres de la famille. Aux concessions de bénéfices, aux relations bienveillantes d'autrefois succède une rivalité continue. Au lieu des procès- verbaux de réception, apparaissent maintenant dans les registres capitulaires des blâmes ou des formules de procédure. C'est une lutte qui s'engage et qui, on le verra, est allée. très loin.
Les péripéties en sont très mouvementées. Il y a à l'origine de tout cela des embarras d'argent. C'est la gêne où il se trouve qui force Gérard Gauvin à refuser au chapitre de rendre ses comptes et qui l'oblige à se mettre en opposition complète avec lui. L'influence de ces démêlés sur l'esprit du futur Réformateur à dû être considérable. C'est pour cette raison qu'il a paru à
propos d'entrer dans le détail de cette rupture et des causes qui l'amenèrent.
Les dissentiments n'éclatèrent point brusquement entre la famille des Gauvin et le chapitre. 11 y eut au commencement une sorte d'hostilité sourde, qui ne devint évidente que plus tard. Une foule de petites difficultés la révèlent tout d'abord. Les premières traces qu'on en remarque coïncident à peu près avec le départ de Calvin. Les chanoines refusent de laisser aux deux fils de Gérard, Charles et Jean, la totalité de leurs bénéfices, à cause de leur absence du chœur. Mais cela n'avait rien de bien agressif. Il faut mettre sur le même plan les contumaces dont Jean fut frappé à diverses reprises, pour n'avoir pas assisté aux chapitres généraux tenus en 1526 et 1527. Il était alors étudiant en l'université de Paris. D'après les règlements capitulaires, il devait comparaître, sinon en personne, du moins par procureur, avec une attestation du recteur de l'université; toutes choses qu'il négligea de faire. Mais ces différends de mince importance ne paraissent pas avoir encore troublé les rapports puisque, en 1527, Jean fut, malgré son absence, pourvu de la cure de Martheville, qu'il échangea en 1529 contre celle de Pont-l'Évêque. Il n'est peut-être pas téméraire d'attribuer aux succès toujours croissants du jeune clerc dans les écoles et à sa notoriété qui commençait ce dernier don du chapitre. Celui-ci sentait le besoin de s'attacher ce talent naissant. On en verra plus loin une preuve des plus singulières. Quoi qu'il en soit, la cure de Pont-l'Évêque fut la dernière marque de faveur donnée au jeune Cauvin. Il ne sera plus question maintenant des bénéfices que pour marquer les renonciations successives des titulaires. La rivalité s'aggrave et devient manifeste.
Voici ce qui l'amena. En sa qualité de greffier de l'officialité, Gérard Gauvin était fréquemment chargé d'affaires de successions. C'est ainsi qu'il fut nommé, vers J526, exécuteur testa-
mentaire d'un certain Nicolas Obry, chapelain de Noyon ^. Le chanoine Jean Baloche lui avait été adjoint dans cette fonction, mais Gérard s'occupa seul de la succession. Poursuivi en reddition de comptes et n'ayant rien produit, il fut pour la première fois censuré et blâmé par le chapitre dès 1527. Il n'en persista pas moins à refuser tout éclaircissement sur cette affaire et étendit ce refus à une autre succession, celle de Michel Gourtin, également chapelain de l'Église de Noyon, dont il avait été chargé entre temps. Bien que nommé pour cette dernière exécuteur testamentaire seulement en troisième ligne, il prit la charge pour lui seul et se substitua aux deux autres mandataires. A un nouveau terme accordé pour la reddition des comptes, il ne put ou ne voulut rien présenter.
Coup sur coup, trois contraintes furent décernées contre lui par le chapitre, le .15 mai 1528, le 10 juillet et le 30 août de la même année, le tout sans résultat et sans préjudice d'une nouvelle monition le 13 novembre suivant, restée également sans effet. Les causes de cette lutte obstinée de part et d'autre nous échappent. Y a-t-il eu gêne, embarras financier ou mauvaise foi? La question reste incertaine. Quoi qu'il en soit, l'affaire était grave et la rupture complète. A partir de ce moment, l'excommunication pèse sur Gérard. C'est dans ces circonstances qu'il meurt, le 25 mai i53i, après une longue maladie que les siens croyaient tout d'abord sans gravité. Jean était revenu de Paris dès l'apparition du mal. Il soigna jusqu'à la fin son père avec sollicitude, gardant jusqu'au dernier moment l'espoir de la guérison. La mort de Gérard ne désarma nullement les chanoines. Loin de là, la querelle reprit plus violente et plus mouvementée.
* On ne peut songer à r&nvoyer à chacune des conclusions capitulaires. Les unes sont prises dans Sézille, les autres dans dom Grenier, quelques-unes dans Levasseur. Il faudrait pour les distinguer multiplier inutilement les notes.
C'était une règle formelle qu'une personne morte sous le coup des censures ecclésiastiques ne pût être inhumée en terre sainte. Il fallait donc de toute nécessité obtenir la levée de l'interdit de sépulture, et délivrer en quelque sorte le cadavre. Une réunion extraordinaire des chanoines fut convoquée, à cet effet, sous la présidence du doyen Gharmolue, à l'issue des matines pour le lendemain matin qui était un samedi, veille de Pentecôte.
Ce fut Charles, l'aîné des fils du défunt, qui se chargea de porter la parole devant l'assemblée. Jean assista également à tous ces pénibles débats, mais il s'effaça derrière son frère plus âgé et devenu, en sa qualité d'aîné, le chef de la famille. Charles Gauvin exposa donc la cause, sans dissimuler aucun des griefs qui avaient motivé la sentence et sans s'attarder à justifier son père.
Il se contenta de faire appel h l'humanité et à la sensibilité des chanoines en les suppliant de passer outre et de lever l'interdiction. C'est ce qui fut enfin obtenu après de vives instances et après la promesse faite par Charles de présenter lui-même au plus tard à la Saint-Remi la justification vainement demandée à son père. A ce prix, le chapitre se laissa fléchir et Gérard fut enterré en lieu saint.
Mais il n'y eut là qu'une trêve de courte durée. Presque aussitôt, les hostilités recommencèrent plus vives avec ce même Charles, chapelain de la cathédrale et curé de Roupy. Celui-ci se posa nettement en révolté. Dès 1529, une enquête avait été ouverte contre lui à la demande du promoteur, sous prétexte qu'il avait injurié un massier de l'église du nom d'Antoine Tourneur.
Un an après, de nouvelles poursuites avaient été décernées contre lui, pour avoir frappé un certain clerc de l'église, nommé Maximilien, fait qu'il n'avait d'ailleurs nullement nié. Il avait encouru ijjso facto l'excommunication. Le chapelain Jean Phalet
avait été commis par l'ofïicialité pour prononcer Tabsolution, dans le cas où Charles aurait consenti a se soumettre et à s'amender. Cette formalité remplie, il devait assister le dimanche suivant à toutes les heures du chœur. Condamné aux dépens, il avait promis de se conformer aux prescriptions de la sentence et n'en avait rien fait. C'est sur ces entrefaites que le père mourut (1531) : on a vu plus haut dans quelles circonstances. Charles resta donc sous le coup de l'excommunication.
Quelques mois plus tard, le 15 septembre 1531, l'entrée du chœur lui est interdite pour s'être fait promouvoir dans les ordres, se trouvant en état d'excommunication. Des poursuites sont, en outre, ordonnées contre lui.
C'était, comme on le voit, une décision de grande conséquence. Il n'y a plus là de simples censures ecclésiastiques, c'est une guerre ouverte. Charles Cauvin refuse obstinément de s'incliner.
Depuis ce temps, il est perpétuellement question de lui dans les actes capitulaires. Un peu plus de deux ans après, nous le retrouvons opposant, non seulement en ce qui toudie les règles de la discipline ecclésiastique, mais, ce qui est plus grave, en matière de foi.
Il est devenu maintenant franchement hérétique et dissident. Ses opinions ont quelque chose de mystérieux et l'on n'en parle qu'avec toutes sortes de réserves. Finalement, une plainte est déposée au chapitre. L'ordre officiel est donné d'ouvrir une enquête qui est confiée au chanoine Fourcy de Cambrai, un docteur en théologie, très expert en matière de foi et de plus lié d'ancienne amitié avec la famille Cauvin, comme il ressort de plusieurs actes. Son influence était donc présumée des plus propres a ramener le chapelain révolté. Cela se passait le 6 mai 1534. A dater de ce moment les choses sont rapidement menées, et deux jours plus tard, les résultats de l'enquête sont
exposés devant le chapitre. A la terreur de tous, ils sont bien tels qu'on les croyait. Il n'y a plus à en douter, Charles Gauvin est décidément hérétique. 11 est dès lors entendu que le chanoine de Cambrai ira derechef trouver le chapelain récalcitrant et lui demandera une dernière fois s'il persiste à soutenir la proposition erronée qu'il a avancée. C'est quelque chose de si dangereux aux yeux du chapitre qu'il n'ose même pas la définir et la nommer: Conclusum fuit quod secretius quam fieri poterit alloquatur predictus Cauvin, an velit sustinere propositionem illam erroneam et referai ut super his possit provideri, prout juris et rationis fuerit» Ainsi donc, dans le cas de l'affirmative, on verra à pourvoir et à agir. Tout cela est capital, je le répète. Cette fois-ci, c'est une affirmation raisonnée et réfléchie. Il n'est plus question de légèreté ou de mutinerie. La preuve de l'extrême gravité de la chose, c'est qu'on évite de l'ébruiter. Et, ce qui est encore plus concluant, c'est que, malgré le refus formulé par Charles de se soumettre, on n'ose agir contre lui. Les chanoines se bornent à multiplier des censures qui ne l'atteignent qu'au moral et nullement dans s^ personne; rien de plus. Chose plus singulière, il ne craint pas de s'afficher, n'assiste plus aux offices, refuse d'acquitter ses messes d'obligation et se pose ouvertement en révolté. Devant cette série de manquements, le clergé noyonnais se décide à le faire comparaître au prochain synode, c'est-à-dire devant l'assemblée diocésaine. Voilà qui est particulièrement significatif. Néanmoins, par un retour singulier, tout cela reste à l'état de menaces. On s'en étonnera moins, si Ton songe qu'il existait déjà depuis des années, dans Noyon, un mouvement protestant des plus sérieux et que le clergé, devant cette division qui mettait une partie de la ville en opposition contre lui, n'avait plus une entière liberté d'action. Il était obligé de compter avec les hérétiques et se bornait à procéder contre eux en paroles, sans recourir à des actes qui auraient pu provoquer
quelque résistance. C'est ce qui explique que la lutte se soit prolongée de cette manière, sans mesure violente de répression, malgré les événements graves qui se succédèrent, tels que le départ de Calvin et l'émigration d'un certain nombre de Noyonnais, qui le suivirent jusqu'à Genève. Peu après, le V' octobre 1537, Charles Cauvin mourut, sans être réconcilié avec l'Eglise, refusant les sacrements sur son lit de mort, et affirmant ouvertement son hérésie. Il fut pour cette raison, afin d'éviter un trop grand scandale, enterré de nuit sous les fourches patibulaires de Noyon. Voilà tous faits authentiques, attestés par des actes et qu'on a toujours négligé de remarquer.
Et cependant, de quelque manière qu'on les juge, sans chercher à distinguer qui dans la lutte a tort ou raison, on ne saurait douter que ces événements aient exercé sur le développement des idées de Calvin une notable influence. Une conclusion qui se dégage tout d'abord, c'est qu'il n'est pas le premier de sa famille qui se soit opposé à l'Église. Son père le précéda dans cette voie, mais timidement et pour des griefs personnels, puis son frère, hardiment et ouvertement. On sait que durant toute cette période, Calvin fit de fréquents séjours à Noyon ^. Il assista donc à ces démêlés. Or, il n'est pas possible qu'il y soit resté étranger et qu'il les ait suivis sans en concevoir un vif dépit et sans s'en trouver aigri. Toutes les mesquineries des chanoines, au moment de la mort de son père, durent le froisser profondément et produire sur son esprit une impression durable.
Quant à supposer une action contraire, c'est-à-dire exercée par Calvin sur son entourage, c'est là une hypothèse tout à fait inadmissible. Il faut se rappeler qu'en 153J, année où son frère et son père furent frappés d'excommunication, il avait à peine
^ C'est ce qu'on aura l'occasion de remarquer dans la seconde partie de ce travail. Pour ne citer que quelques exemples: Calvin était à Noyon le 14 mai 1531, en août et en novembre 1533, en mai et en septembre 1534.
vingt-deux ans, et qu'il était si peu suspect que l'Église de Noyon songeait alors sérieusement à lui confier les fonctions d'official, c'est-à-dire de juge des choses de la foi. C'est là un fait des plus curieux et qui mérite d'appeler l'attention. Il se trouve ainsi que le chef de la Réforme française, à une époque où les siens vivaient en si mauvais termes avec le clergé, fut à deux doigts d'être commis à la poursuite de l'hérésie. Plaisant contraste qui vaut d'être signalé.
Calvin ne pourrait-il dériver de tout cela, plutôt que de conversations passagères tenues à Bourges? N'est-il pas plus logique, en présence des faits énumérés plus haut, de leur attribuer une part prépondérante dans la conversion de Calvin aux idées de Réforme? Le terrain était tout préparé. Le séjour aux Universités n'a fait qu'achever l'œuvre que l'action de la famille et celle du milieu avaient commencée.
Il s'agit maintenant de préciser si cette attitude de la famille Cauvin était un fait isolé. On est tout surpris de constater le contraire. Une étude attentive de l'histoire noyonnaise à cette époque et certains rapprochements, permettent de rattacher tous ces faits à un mouvement très marqué des idées nouvelles qui se manifesta à Noyon bien plus tôt qu'on ne pense. Certains des plus grands noms du protestantisme y sont mêlés. L'histoire de l'origine et du développement de cette petite Église offre un intérêt tout spécial, puisque le père de la Réforme française en est sorti.