‹ La jeunesse de Catherine de MédicisChapitre 17 sur 52 · LA J EUS ES S K · texte numérisé non relu

LA J EUS ES S K

session de> l'héritage des successeurs de Corne l'aîné : c'était Gôme, le futur premier Grand-Duc de Toscane. La mort de Laurent donna à la politique chancelante de Léon X une direction décidée. Le Pape, nous l'avons déjà dit, avait eu de tout temps un cœur espagnol. S'il s'était rapproché de la France, c'est qu'au milieu des vicissitudes de ces temps et de l'incertitude de la succession à l'Empire, qui occupait tant le inonde politique alors, il voulait en tout cas se ménager un appui. Mais dès que la nécessité des événements le lui permit, il montra sa vraie inclination. Laurent gisait encore que le Pape, le 17 janvier 1519, conclut avec le jeune Roi d'Espagne, Charles de Habsbourg, un traité secret qui resta inconnu jusqu'à nos jouis1. Ce traité précéda celui de 1521, destiné également à rester ignoré jusqu'au moment où les faits l'ont révélé 2. Les expressions en sont générales, comme c'était l'usage pour de pareils documents; cependant on y reconnaît un but profond. Il v est fait mention de la raison pour laquelle la République de Florence est comprise dans l'alliance : « Parce que, dit le traité, elle est si inti-

1 11 a été public par Gino Capponi dans l'appendice de ÏIstorîa fiorentina de Jacopo Pitti, vol. I de YArchivio storico ilatiano; 1842, p. 376-383.

â Guicciardini, xiv, 1 : « Occultissiraamente. »

mement liée à notre maître très-chrétien , qu'on peut la considérer comme ne faisant qu'un avec les Etats et la souveraineté de Sa Sainteté. » Il fut cependant admis qu'elle serait comprise dans la fédération. On convint aussi que tout demeurerait de même pour le Duc d'Urbin, quant à la protection assurée à sa personne, quant à sa haute position à Florence et quant h ses possessions présentes ou futures '. Peu de jours avant la conclusion de cette convention (1 1 janvier 1510), l'Empereur Maximilien mourut, et la fameuse lutte commença dès lors entre les deux grands prétendants, Charles-Quint et François Ier, dont la vie tout entière devait être une rivalité puissante destinée à remuer l'Europe entière.

Lorsque la fortune se fut prononcée pour Charles d'Autriche, le Duc d'Urbin était déjà mort. Qui sait si ce n'est point cette mort qui décida le Pape à changer de conduite envers les deux Souverains? Au commencement il avait paru favorable à la France, puis il se prononça en faveur de l'Espagne. Laurent

1 La preuve àcs intentions du Pape sur le fait do l'union infinie de Florence avec sa famille existe dans une instruction de L517 : « Iiiclitain Florentinornm rempublicam ac Jlliim Doniiniiiii Laurentium <le Medicis Urbini Ducena ac dominuna de fainilia de Medicis uni/m atque idem corpus efficientes unum atque idem potentatum représentantes. »

était sur son lit de mort, lorsque Charles écrivant à son chargé d'affaires à Rome, rappelait au Pape les anciens rapports d'amitié de ses prédécesseurs avec les Médicis, et lui donnait les assurances les plus tranquillisantes ' sur ses rapports futurs avec le Saint- Siège. Dans la dernière moitié de juin, Léon X, qui avait jusqu'alors ostensiblement soutenu la candidature du Roi François par son légat le Cardinal de Gaëte, l'abandonna complètement. Le Cardinal liihbiena, l'appui principal du parti français, fut rappelé de sa légation, et on tint pour certain qu'il perdit son influence sur Léon X longtemps avant sa mort, arrivée le 9 novembre 1520. Combien il se trompait lorsqu'il assurait à Louise de Savoie avoir trouvé le Pape fermement décidé à vivre et à mourir en intelligence, amitié et union constante avec le Roi de France2 !

A la fin du printemps de 1521 , fut conclu le traité

1 Lettre à D. Lui.s Carroz, citée par M. Mignet dans son remarquable travail : Une élection à l'Empire. (Revue des Deux- Mondes, 1854, 260.)

- Lettre à Louise de Savoie dans les Documenti <li Slorta italiana, avec des noies par Cappohi. Florence, Molini, IN:»C>, I, 74. Cinq lettres, Rome, 18 février, 11) mai L520. Le Bibbienâ mourut a Rome, après une longue maladie, le 0 novembre 1520. Voyez aussi le t. Il des Lt'tlcrc (Ici l'rincipi, Venise, 1570.

d'offensive et de défensive entre le Pape et l'Empereur. Le 13 juillet de la même année, François envoya une

lettre circulaire a ses alliés, se plaignant de la déclaration du Saint-Père, de l'alliance avec l'Empereur, et de ce qu'il faisait avancer vers Bologne les troupes pontificales, celles des Florentins et les Espagnols qui se trouvaient h Naples, avec l'intention de l'attaquer dans ses Etats du Milanais et de Gênes. « Avec l'aide de Dieu, de mes amis et de mes alliés, dit-il, le Roi espère se protéger et déjouer les malins projets du Pape, de telle sorte que la trahison de ce dernier ne lui portera ni avantage ni honneur. Cette rupture s'est d'ailleurs faite sans que le Roi y ait donné le moindre motif, avant toujours été un fils bon et obéissant de l'Eglise, et désirant encore l'être et ne faire que ce qui, d'après ses idées, soit compatible avec l'honneur du Saint-Siège, du Pape et de toute sa maison. Il ne peut donc comprendre ce qui a pu causer l'inimitié de Sa Sainteté, dont il ressent une si grande douleur, mais à laquelle il résistera de toute sa puissance ' . »

François Guicciardini , d'après les communications intimes que lui fit Clément VII, le successeur de Léon, jette une vive lumière sur les intentions et

1 Documenté. Molini, I. 97.

les espérances de ce dernier. Après avoir chassé les Français de l'Italie supérieure avec l'aide des Impériaux, il pensait venir également à bout de ces derniers à Xaples, « revendiquant ainsi cette gloire de la liberté ;!e l'Italie à laquelle avait aspiré si ouvertement son prédécesseur ' . » Il pouvait , jeune encore, espérer de pouvoir effectuer ce qu'avait tenté en vain le vieillard Jules II. Le malheur de l'Italie voulut qu'il en fût autrement. L'évacuation de Milan par les troupes françaises sous le commandement du maréchal de Lautrec fut le dernier triomphe de Léon X (le 19 novembre 1521), car le Pontife mourut douze jours après, àyé de quarante-cinq ans.

1 Guicciardini, xiv, 1.

LE CARDINAL Jl'LES DE MEDICIS ADMINISTRE FLORENCE.

Les funérailles du Due d'Urbin lurent pompeuses au delà de toute mesure. Non -seulement tous les magistrats, mais encore presque tous les citoyens de la ville prirent le deuil. On déposa à Saint-Laurent, dans les tombeaux de ses ancêtres, le dernier rejeton légitime de Côme l'aîné.

L'histoire de la basilique de Saint- Laurent est intimement liée à celle des Médicis, qui ont supporté une grande partie des frais de réédification nécessités par l'incendie de 1423, destructeur de l'ancienne église du cinquième siècle. Philippe Brunelleschi , le plus grand architecte des temps modernes, fit le plan de la construction actuelle, où reposent Jean de Médieis, le fils d'Averardo; son fils Côme, le Père de la Patrie; les fils de ce dernier,

Pierre et Jean ; ses petits-fils Laurent II et Julien , et la plupart de leurs descendants. Le 7 mai eut lieu la cérémonie funèbre à laquelle assista le Cardinal Luigi de' Rossi , le même qu'on voit debout derrière la cbaise du Pape dans le portrait de Léon X par Raphaël. Messcr Francesco Gattani de Diaceto prononça l'oraison funèbre en latin '.

Les témoignages de regret ne furent en grande partie qu'extérieurs et apparents, car Laurent de Médicis ne s'était point fait aimer. Les anciens partisans de la maison tenaient à lui parce qu'ils voulaient un chef de cette famille. Mais même parmi les amis et les parents, il y en avait qui étaient ennemis de sa tendance visible à se faire maître absolu dans sa patrie. Tous les autres lui étaient défavorables. Jacques Pitti, un historien qui, par sa grande connaissance de l'état intérieur de la République, a plus d'importance peut-être que tout autre, nous montre clairement la face des choses à l'époque où Laurent revint de son voyage en France : « Rempli d'orgueil par l'amitié du Roi François, raconte-t-il, Laurent2 n'eut plus les mêmes rapports qu'autrefois avec les

1 Morcni, Pompe funebri celebrate ne/F I. e II. basilica (Il Snn-Lorenzo. Florence, 1827, 40.

2 Pilti, 118, 119. Nardi, hiorie délia rillà di Firenze, VI. Édition L. Arbib, Florence, 1842, II, 44, 45.

citoyens François Vettori et Philippe Strozzi, son beau-frère, qui l'avaient accompagné en France, et lui avaient mis en tête de se faire Duc de Florence, en lui insinuant que cette dignité seule répondait à Ja grandeur de sa famille. Dans la ville, tout allait à l'arbitraire ou au hasard. L'administration croulait, et il n'y avait plus aucun sentiment d'unité chez les magistrats, prêts à obéir à chaque signe de Laurent et de sa mère Alphonsine. Tout le monde était armé, et une poignée de jeunes gens sans mœurs dictait les lois aux citoyens. Le Duc se rendit à Rome afin de chercher à gagner le Pape et de l'amener à ses. plans. Mais Léon, instruit de tout, le reçut d'autant plus mal qu'il craignait que la conduite de son neveu ne renouvelât en sa personne le sort de son père Pierre. Il le renvoya donc à Florence après lui avoir fait maint reproche. Laurent revint aussitôt, mais en proie aux plus mauvaises dispositions; dès lors il ne parla plus, il ne trouva plus de plaisir en rien et il vécut toujours isolé, ne voyant presque personne. Ce mécontentement intérieur, joint à ses débauches habituelles, aux fatigues de son voyage accéléré et à la maladie qui le minait dès longtemps, le livra à plusieurs accès de fièvre intermittente. Il prit le lit. Des douleurs d'estomac et d'entrailles survinrent; il ne voulait faire qu'à sa

tête, et ne se laissait conseiller par personne. Goro seul lui parlait en lui indiquant la voie du bien. Il mourut ainsi misérablement après une maladie de six mois.

À la nouvelle de sa mort, le Cardinal de Médicis vint à Florence;, désiré et appelé de tous ceux qui voyaient combien dans ce moment-là on avait besoin d'une main ferme qui soutint l'Etat ebaneelant entre la liberté et le despotisme. Il fallait en vérité que l'urgence de son voyage fut bien grande pour qu'il fut permis au Cardinal vice-chancelier de l'Eglise, si mêlé aux affaires de l'État, de quitter Rome pour se rendre dans sa patrie. Aussitôt arrivé, il chevaucha vers le couvent de Saint-Marc, ne voulant retourner qu'après les funérailles de Laurent dans la maison de ses pères. Jules de Médicis, fils de Julien l'ainé, qui avait été victime de la conjuration Pazzi , ne déçut pas l'attente générale. Tant que sa famille eut la primauté à Florence, la République fut gouvernée avec une modération, une sagesse et une observation attentive des lois qu'elle n'avait point encore connues. Il rétablit autant que possible l'ancien ordre de choses, rendit toute liberté aux élections , et il aurait fait mieux encore si les passions funestes des nobles florentins n'eussent entravé considérablement son œuvre.

Les nobles florentins, rapporte Jacques Pitti, enclins par nature et exercés à la tyrannie, s'étaient habitués avec le temps à l'arbitraire. Us avaient construit de magnifiques palais, ils avaient augmenté leur fortune, ils s'étaient faits à la vie molle de la Cour de Léon X : germes funestes pour les mœurs domestiques et dangereux pour la liberté de la République. Les bienfaits immenses du prodigue Léon, les bénéfices ecclésiastiques et les pensions sans nombre, les gouvernements des villes et des provinces des Etats de l'Eglise qui furent donnés à plusieurs d'entre eux, augmentèrent le mal en ne satisfaisant pas complètement à leur ambition. Cependant le peuple revint à l'espérance sous l'administration du Cardinal. La modération et la sagesse étaient d'autant plus nécessaires que François-Marie délia Rovere venait de reconquérir son Ducbé d'Urbin, et que la République, à laquelle le Pape avait donné une partie de cet Etat, le comté de Montefeltro, se trouvait ainsi engagée dans le désordre général et dans la lutte. Ce fut un deuil général lorsque, sous le gouvernement d'Adrien VI, le Cardinal deMédicis quitta Florence à jamais et qu'il se rendit à Rome, où, le 1!) novembre 1523, il prit la tiare sous le nom de Clément VII.

On avait gémi à raison. Le Pape ne réalisa point

les espérances que le Cardinal avait réveillées, et tandis que la politique chancelante du Pontife conjurait sur les Etats de l'Eglise les malheurs les plus terribles, elle donnait aux adversaires des Médiras, à Florence, du courage et de la résolution pour oser une entreprise qui , loin de réussir, scella la ruine de la liberté que le Cardinal administrateur avait voulu d'abord sauver et protéger.

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