D E C A T II E R I N E D E M É D I < '. I S
eut rouvert les portes de Florence, ne l'avons-nous pas vu demeurer fidèle à cette politique d'un homme dont le caractère tient à la fois de la faiblesse la pins accusée et de l'ambition la plus grande? Jamais plus d'oscillations et d'hésitations ne se sont rencontrées dans un esprit soi-disant politique ! Nul ne sut jamais déguiser plus mal le motif de ses résolutions sous le manteau de l'intérêt d'Etat. Lorsqu'il vit l'Empereur songer sérieusement à un concile, il en prit une peur véritable, et se retourna promptement du côté de la France, lui demandant son appui dans ces négociations embarrassantes. Mais, grâce au bouleversement et à l'agitation générale des passions, et dans un temps ou toutes choses ne se gouvernaient point selon les coutumes ordinaires, il ne se fourvoya pas autant qu'on aurait pu le prévoir. Le Pape resta en rapport supportable avec l'Empereur, et il maria sa cousine Catherine au prince français.
Nous pourrions rappeler une quantité de traits caractéristiques pour représenter au vif les temps d'alors. Lorsque le voyage à Nice fut résolu, Philippe Strozzi écrivait de Rome à François Yettori : « Sur le fait du voyage, le Saint-Père est de votre opinion . Confiant qu'il est en la conservation de l'amitié de chacun ^\e^ deux Princes, il persiste dans son intention de s'aboucher avec le Roi de France. Car s'il pensaH ,
ICO LA JEUNESSE
en gagnant l'amitié de la France par ce voyage,
perdre celle de l'Empereur, il ne ferait certes pas un pas, sachant bien qu'entre l'amitié de l'un et l'inimitié de l'autre il y a cette différence que vous relevez avec tant de justesse dans votre dépêche '. »
Les contemporains du Pope, et parmi eux ceux qui L'approchaient le plus, ses familiers les plus assidus, sont assez d'accord dans leurs jugements sur le fond du caractère de Clément VII 2 : « Sa nature, autant qu'on peut la sonder, dit le Vénitien Gasparo Contarini, est passablement froide; de là sa lenteur à prendre des résolutions et sa grande timidité. » « Il a un cœur très-froid, ce qui explique sa timidité, pour ne pas; dire sa poltronnerie » , écrit Antonio Soriano, qui cependant n'avait pas une idée défavorable du Pape. « Le Pape Clément, telles sont les paroles de Benedetto Varchi, avait un esprit craintif et un cœur froid et desséché. » « Jules de Medicis, dit Jean-Baptiste Busini , était, avant tout, faux et faible. » Et voici le jugement du Florentin Francesco Vettori , qui parle le plus favorablement de Clément, en racontant les événements qui précé-
1 Lettre du 4 juin 1533. Niccolini, p. 189.
2 Voyez Giornale dcgli Archwî Toscani, 1858. p. 102. Al< uni documentî che servono ml illustrarc il Pontijtcato e la vita privata <li Clémente VII, publiés par P. Berti.
dèrent le pillage de Rome : « Le Pape perdit de suite courage, et lâcha le gouvernail. Il vit que sa renommée et son crédit étaient perdus, tandis que ses finances étaient épuisées. Contre sa propre opinion, il écrasa la ville d'impôts, pensant que s'il parvenait à se sauver du danger, il ne lui manquerait pas de moyens pour réparer le dommage; s'il était perdu, que lui importait d'enlrainer Rome avec soi dans l'abîme! » François Guicciardini, qui vécut, ainsi que Vettori , dans l'intimité de ce Pontife, et qui avait dit autrefois de lui qu'il était adroit dans l'art de feindre et de négocier, lorsque la peur ne s'emparait pas do lui, Guicciardini termine ainsi son grand œuvre historique : « Clément s'éleva au pontificat avec un honneur merveilleux; lorsqu'il y fut parvenu, il eut à connaître l'instabilité et la mobilité de la fortune. Mettant la bonne et la mauvaise dans de justes balances, la mauvaise pour lui l'emporta sur la bonne. Car quel bonheur peut compenser l'avanie de son emprisonnement, le pillage de Rome et ses horreurs, la pensée enfin d'avoir été la cause de la ruine de sa patrie? Il mourut, objet de la haine de sa Cour, en butte aux soupçons des princes, avec une réputation plutôt détestée qu'heureuse; car il passait pour être avare, faux et peu enclin à la charité. Il fit trente et un cardinaux, et a l'exception
du Cardinal de Médicis, il n'en nomma aucun de sa propre volonté, ayant toujours été forcé soit d'une façon soit d'une autre. Et, malgré tout cela, Clément était, dans toutes ses actions, plein d'un sérieux circonspect, il avait une grande puissance sur soi-même, et on l'eût pu dire d'une grande capacité, si son jugement n'eût pas été aussi susceptible d'être affaibli par la peur. »
De tous les diplomates italiens de ce temps, Guicciardini est celui qui eut le plus d'occasions d'exercer son jugement politique dans des charges importantes, pendant que, comme écrivain, il nous laissait un monument immortel de l'élévation de son esprit, autant qu'il est possible d'en faire preuve sans avoir une profonde et véritable noblesse morale. Avec quel sentiment de justesse il observe, après la mort de Léon X, tout en appréciant la rare fortune de ce dernier, qu'il avait fort trompé les espérances qu'on s'était faites à son élévation au saint-siége! Ne s'était-il pas montré beaucoup plus rusé mais beaucoup moins bon de cœur que le inonde ne l'avait pensé? On pourrait hasarder de dire tout le contraire pour Clément VII , son cousin et son successeur, si ce dernier eût gagné, quant au cœur, ce que, dans l'opinion publique, il perdit en raison et en prudence.
Ce n'étaient pas seulement les Florentins qui lui faisaient les reproches les plus durs, d'ailleurs trèsmérités. Un prélat français, que nous avons déjà nommé, Gabriel de Gramont, envoyé par le Roi auprès du Pape, au printemps de 1530, parlant, non plus comme ambassadeur, mais en qualité de chrétien, d'ecclésiastique et d'évéque, dut l'avertir de la ruine qu'il attirait sur sa patrie, sur le monde et sur l'Eglise. Un prélat français dut représenter à un pape italien que, dans son entreprise contre sa patrie, il ne gagnerait ni avantage ni honneur; qu'on n'obéirait plus au représentant du Christ, et qu'on n'honorerait plus le prince; qu'il donnait champ libre aux adversaires de l'Eglise, et qu'il ruinait le Sacré-Collège pour plus d'un siècle! A quoi Clément VII ne sut répondre autre chose que ces paroles désespérées : « Je voudrais qu'il n'y eut jamais eu de Florence ! » Et c'est à de tels signes que les diplomates et les historiens contemporains ont justement reconnu le cœur misérable et froid de Jules de Médicis ' .
1 G. Contarini, ambassade à Clément VII, 1530. Relaz. venete, II, 3, 265. Soriano, ùl., 278. Benedetto Varchi, Istoria fiorentina, XIV (III, 50). Busini, 18. Vettori, Sttcco diRoma, 237, 238. Guicciardini , XX. 2. Gabriel de Gramont,
Évêque de Tarbes : Lettre a François I'r; Home, avril 1530,
Toi était Clément VII. Quand on pense à l'influence que le Pape exerça sur les affaires politiques de l'Italie d'alors, sans parler de son rôle dans la politique générale, on comprend les efforts de Charles- Quint et de François Pr pour s'en faire un allié sur lequel ils pussent compter : ce qui ne réussit, du reste, ni à l'un ni à l'autre. On comprend que tous deux recherchassent l'alliance avec Clément, qui n'avait alors que cinquante ans, et auquel, malgré de violentes maladies, Antonio Soriano prédisait une longue vie. Cet ambassadeur, comme tant d'autres, se trompait. Clément VII eut le même sort que la plupart de ceux de la maison de Médicis ' : leur nature, dans le plus bel âge, souvent déjà dans leur jeunesse, était épuisée, ainsi qu'il arriva aux deux fils de Côme l'Ancien, à Laurent le Magnifique et à ses fils, le Pape Léon et le Duc de Nemours, à Laurent d'Urbin, ainsi qu'à Côme I", à François, à Côme II et à la
d'après le manusciïl de la Bibliothèque impériale, publié par Molini et Capponi dans YÀrchivio storico italiano, Appendice, I (Florence, 1844), 473 : ■> Il me dist qu'il estoit contant que Florence n'eust jamais esté. »
1 Voyez aux Appendices les curieux documents que nous avons récemment découverts dans les Archives de Mantoue sur les derniers instants et la mort île Clément VIF.
Note du traducteur.)
plupart des princes de la ligne grand u cale. Le pape Clément mourut à cinquante-six ans, et avec lui se dissipèrent toutes les Spéculations politiques de François Ier, et toutes les espérances qu'il avait si aisément formées et si laborieusement assises sur le sol italien.
CATHERINE DE M EDI CI S A FLORENCE. CONDITIONS FINANCIÈRES DE SON MARIAGE.
Catherine, au temps de toutes ces négociations, se retrouvait à Florence, sous la garde d'une parente sensée et prévenante, Marie Salviati de Médicis. La mère de Marie était Lucrèce, sœur de Léon X, mariée par son père, Laurent le Magnifique, à Jacques Salviati , a l'époque ou ce grand homme avait tenu à mettre fin à l'ancienne haine des deux familles, qu'avait tant envenimée et passionnée la participation de François Salviati , archevêque de Pisej à la conjuration des Pazzi. Jacques Salviati vivait a Rome, et fut l'un des principaux conseillers de Clément VII, comme il l'avait été de Léon X. Tandis qu'il s'enrichissait lui-même, il fortifiait le
Pape dans son économie, qui touchait presque à l'avarice, aussi s'attirait-il l'inimitié de ses neveux, sans en excepter Catherine '. Son fils Jean avait déjà été fait Cardinal par Léon X : sa fille Marie avait épousé, en 1 51 G, le seul des Médicis qui se soit fait un grand nom militaire, Giovanni, le fameux Jean des Bandes Noires, arrière-neveu de Côme l'aîné, qui avait hérité bien plus de la résolution de sa mère, Catherine Riario Sforza, que de l'habileté politique des Médicis.
Jean de Médicis, âgé de vingt-six ans, perdit la vie en décembre 1526, des suites des blessures qu'il avait reçues, à Mantoue, dans un combat contre les lansquenets de Georges de Frundsberg : grand malheur que cette mort, pour Rome et pour Florence, ainsi que pour le Pape, qui aurait peut-être échappé aux infortunes qui lui advinrent, le printemps suivant, si le vaillant chef des Bandes Noires eût encore vécu. C'était de lui que Charles -Quint ne craignait pas de dire qu'il aurait fait trembler l'Espagne et la France, tant sa valeur était grande et ses connaissances militaires profondes2. Il était encore au ber-
1 Antonio Soriano, Relazîoîie, 286.
s Voyez aux Appendices notre traduction <le la remarquable lettre de l'Arétin à Marie Salviati de Médicis sur la mort de ce vaillant capitaine.
ceau, écrivait sa veuve à Pierre Arétin ', que ceux qui l 'élevaient avaient déjà lieu de reconnaître en loi des signes de nature héroïque, et, peu a peu, des qualités faites pour présager tout ce qu'il a fait ensuite de grand et de glorieux. Lors de l'émeute de mai 1527, elle dut s'enfuir avec son fils unique, âgé de huit ans, h sa villa « al Trebbio » , située au nord de Florence, dans la vallée de Sieve, et d'où Côme de Médicis, le 8 janvier 1537, accourut en toute liàte à Florence, lorsqu'il fut nommé successeur du Duc Alexandre, mort assassiné. Elle ne prévoyait pas la grandeur future de ce fils, lorsque exilée et pressée de deux côtés, elle écrivait à Philippe Strozzi, le priant, par suite de son besoin et de sa misère extrême, d'avoir quelque patience pour le payement des créances dont les termes étaient échus'2. Bonne, respectable et pieuse, Marie Salviati employa tout son temps et ses soins à l'éducation de Côme, qui dans la suite, il faut le dire, récompensa bien mal ce grand et vif amour maternel3.
1 Lettere scrilte u( signor Pietro Aretlno dâ molti signori; Venezia, 1551 .
: M. nia Salviati de' Medici a Filippo Strozzi, al Trebbio, - settornhic 1528, Xicrolini. p. 179. 180.
3 Dans la Chronique de Scttimani (tomo II, anno 1543}, Maria Salviati est ainsi décrite : « Fu alfa di st atura, bianca <li
La veuve de Jean des Bandes Noires, d'après le désir du Pape, accueillit sa jeune parente; elle et Messer Ottaviano de Médicis se partagèrent les soins de sa surveillance. Catherine avait alors quinze ans. Antonio Soriano, deux ans auparavant, alors qu'elle était encore à Rome, nous la dépeint comme il suit : « La Duchesse est dans sa treizième année; elle est très-vive, montre un caractère affable et des manières distinguées. Elle a reçu son éducation auprès des nonnes de Florence de l'ordre des Murate , femmes d'une réputation excellente et d'une sainte vie. Elle
volto, occhi grosseti, corne quella cbe ritraeva a Papa Leone X. » Voyez; encore I). Mellini, Ricordi del Granduca Cosimo 1, publics par D. Moreni; février, 1830, p. 85, 86 : « Era, dit Benedetto Varchi, Madonna Maria sua madré clic si chiamava poi la Signora, donna prudente e di vita esemplare, e corne ella per se tnedesima non s'inalzava sopra il grado sno, cosî non voleva esserne abbassata da altri, e brcveineiite, dependendo l.i grandezza sua délia grandezza del figliuolo, si contentava di quelle grazie ebe egli , il qnale le era, nelle cosc clic non concernevan lo Stato, ossequentissimo , le concedeva. ■ Voyez, pour bien connaître le caractère magnifique de cette femme éminente, un article d'un haut intérêt tant pour les apprécia» bons que pour les documents publié, par M. C. Guasti dans le Giornale storico tle>j/i archivi Toscani, anno u, dispensa r (1858), p. 13. Alcuni fatti délia prima giovinezza di Cosimo 1 de' Medici, Granduca di Toscane/, illustrali cou i docu* menti contemporanei.
est petite Je stature et maigre; ses traits ne sont pas fins, et elle a les yeux saillants, comme la plupart des Médicis1. » Fra Sébastien del Piombo, le maître célèbre qui chercha à unir le coloris de Giorgiôrie au dessin de Buonarotli, fit le portrait de Catherine lorsqu'elle était à Rome ; mais l'œuvre ne fut pas terminée et resta inachevée dans les appartements privés du Pape. Georges Vasari, aussi peintre d'un talent et d'une renommée inférieurs à ce Vénitien devenu Romain, Georges Vasari , qui dès ses jeunes ans fut employé et favorisé par les Médicis des deux branches, et qui avait en quelque sorte été élevé dans leur maison , fut, à peine âgé de vingt ans, chargé par le Duc Alexandre de faire le portrait en grandeur naturelle et de profil de Catherine pendant qu'elle hâtait à Florence les préparatifs de son voyage de noces. Destiné au Duc d'Orléans, Messer Ottaviano voulut avoir une copie de ce portrait pour servir de pendant à cet autre portrait trop expressif du Duc Alexandre que l'on voit aujourd'hui dans la grande salle de l'Ecole toscane, à la galerie de Florence. « L'amitié que cette signora nous témoigne, écrivait le Vasari à Messer Carlo Guasconi , mérite (pie nous gardions
1 Antonio Soriano, Raccolfa délie Relazidni venete pubblicate |>ar AJbéri, el notre livre Diplomatie vénitienne , Princes
de tEurope au seizième siècle, p. 466, 467. {Note du trad.)
auprès de nous son portrait d'après nature, et qu'elle demeure réellement devant nos yeux comme, après son départ, elle demeurera gravée dans le plus profond de notre cœur. Je lui suis tellement affectionné, mon chermesser Carlo, pour ses qualités particulières et pour l'affection qu'elle porte non pas seulement à moi, mais à toute ma patrie, que je l'adore comme on adore les saints du paradis. Son agrément ne se peut dépeindre, sans quoi j'en conserverais la mémoire avec mes pinceaux1... » Il existe encore un autre
1 Et l'écrivain ajoute : « E fn caso il a ridere, questa settimana, che avendo lasciato i colori, clic avevo lavorato in sut suo ritratto tntta la niatina, nel tornare dopo pranzo per finire l'opéra clic avevo cominciata, trovo clic lianno colorito da su un a niora, clic pareva il trentadiavoli vivo, vivo .- e se io non la davo a gambe per le scale, da che avevano coininciato, avrebbono dipinto ancora il dipintore. » Vasari, Vita cli Sebastiano Yiniziano, édition Le Monnier, vol. X, p. 131. Vasari parle deux fois de ses propres œuvres dans cette biographie et dans une lettre à Messer Carlo Gnasconi, qui lui avait demandé un portrait de Catherine : « E;;li c vero (répond le Vasari) ch' io n' lio fra le mani uno, dalle ginocchia in su quant' il vivo, il quale, finito, debbe andare subito in Francia al Duca d'Orléans, suo sposo novello; e perché sono forzato farne una copia che rimanga a Messer Ottaviano de' Medici, che 1' ha in custodia da quello, avendo la S. V. pazienza potrô ritrarne uno a servirla. » La lettre à Messer Guasconi est sans date; elle doit être île l'année l! ">:>:>, au printemps (Vasari étant revenu de Rome à Florence en décembre 1532). Un troisième poitrail, gravé pour
portrait de Catherine qui, bien que fait plus tard, nous la représente telle qu'elle était à cette époque : sans être beau, le visage est du moins agréable, avec des traits qui, bien qu'un peu forts, ne sont pas irréguliers. Elle porte des fleurs dans ses cheveux rejetés en arrière, sa robe est montante, une ruche de riches dentelles fait le tour du cou, et ses manches sont brodées de perles. Plus tard encore, Brantôme nous vante sa tenue belle et majestueuse, mais en même temps gracieuse, son expression agréable et son goût dans sa toilette ainsi que sa belle taille, son teint blanc, ses petits pieds et ses mains superbes.
« Elle estoit de fort belle et riche taille, de grande majesté, toutesfois fort douce quand il falloit, de belle apparence et bonne grâce, le visage beau et agréable, la gorge très belle et blanche et pleine, fort belle aussi par le corps, et la chairnure belle et
l'ouvrage d'Eugenio Albèri, Caterina di Medici, 1838, est attribue à Angelo Allori, dit le Bronzino. On a de ce peintre un
petit portrait de Catherine exécute plus tard, cpti se trouvait, avec plusieurs autres de la famille, dans le Palais-Vieux; il est aujourd'hui dans la paierie des Offices. Dans les peintures à fresque de Taddeo Zuccheri représentant l'histoire de la maison Farnèse, à Caprarola, on voit Catherine dans la peinture dont les noces d'Horace Farnèse avec Diane, fille naturelle de Henri II, sont le sujet.
son cuir net, ainsy que j'av ouï dire aussy à de ses dames, et qui prenoit grand plaisir à la bien chausser, et à en veoir la chausse bien tirée et tendue ; du reste, la plus belle main qui fut jamais veue, si crois-je. Les poètes ont loué jadis Aurore pour avoir de belles mains et de beaux doigts ; mais je pense que la Reyne l'eust effacée en tout cela; et si l'a tousjours gardée et maintenue telle jusqu'à la mort. Le Roy son fds Henry III en hérita de beaucoup de ceste beauté de main. ' »
Malgré sa jeunesse, Catherine entra de bonne heure, comme fiancée au Prince français, dans la vie publique. Il est naturel du reste qu'après la déclaration du mariage elle fut tenue pour un grand personnage. On était en avril de l'année 1533, lorsqu'une autre fiancée, plus jeune encore que la jeune Medicis, Marguerite d'Autriche, âgée de neuf ans seulement, promise au Duc Alexandre, fut annoncée comme devant arriver à Florence. Le 13 de ce mois d'avril, ce fut Catherine qui fut chargée d'aller au-devant de la jeune princesse et de lui faire les honneurs de l'accueil et de l'entrée. Accompagnée de douze des dames et demoiselles notables dans Florence, elle alla à sa rencontre à la villa de Cafaggiolo, dont l'aspect ne
1 Vies des Dames illustres, Catherine de Medicis,
DE CATHERINE DE MED1GIS. 17ô
rappelle pas seulement les fêtes joyeuses et les cérémonies pompeuses, mais encore les faits tragiques cpii ont précédé la mort d'Eléonore de Tolède, infortunée épouse de Pierre de Médicis.
Le 17, dans l'après-midi, la future duchesse de Florence fit son entrée par la porte de Prato. Le cortège passa par Borgognissanti , le Lungarno, et, côtoyant les parais Spini et Strozzi, si grandioses, ainsi que le palais Tornabuoni , auquel Louis Gigoli ajouta plus tard l'élégante loggia, arriva à la place du Dôme. C'était le chemin qui conduisait au palais des Médicis, par la via de Martelli. A côté de Marguerite étaient Catherine et ses dames d'honneur, en avant le Duc Alexandre en compagnie du Cardinal Gibo et d'un Cardinal allemand, à qui l'Empereur Charles avait confié sa fille. Ce fut une grande fête dans Florence; on célébra dans l'église de San-Felice les doux mystères de l'Annonciation ; il y eut mille feux d'artifice à San-Lorenzo et des combats de taureaux a Santa-Croce. Les fêtes au palais Médicis eurent lieu le 23, jour de Saint-Georges; festins, bals à l'intérieur, combats de lances au dehors, et mascarades h la florentine tout au long de la via Larga, mascarades célèbres qu'on appelait les Puissances, qui, avec leurs empereurs, rois, ducs et princes du Prato, de la Lune, du Diamant, de
VÊpée, et d'autres qualifications imaginaires, faisaient admirer à la foule éblouie la pompe et l'éclat de leurs triomphants cortèges. Ainsi se passèrent ces dix jours à l'honneur de Marguerite, qui, de nouveau accompagnée solennellement par sa petite parente la petite Médicis, laissa Florence le '21 pour aller à Naples, où elle devait rester quelque temps près du vice-roi don Pierre de Tolède, à la fille duquel il était réservé de succéder à Marguerite comme Duchesse de Florence. Mais revenons à Catherine, à son mariage même, et voyons sa dot.
Clément VII, quoiqu'il lui en coûtât avec ses habitudes parcimonieuses et l'épuisement des finances romaines, n'en voulut pas moins doter magnifiquement Catherine, tant — pour user des termes mêmes du contrat de mariage — à cause de son inclination particulière pour la Duchesse d'Urhin sa parente, qu'à cause de l'éclat et de la grandeur de la maison qui la recevait '. Sa dot devait consister en cent mille écus de France au soleil; puis, comme compensation des hiens de son père auxquels elle renonçait , le Pontife y ajoutait trente mille écus. Cinquante mille devaient être pavés comptant à .Marseille ou à Lyon, le reste en deux fois par semestre. Quant à l'héritage
1 Voyez aux Appendices le texte du contrat,
materne! qui restait à Catherine en France, il était naturel qu'il n'entrât point ici en ligne de compte, n'ayant rien de commun avec la dot reconnue par le Pontife. Ce que le Pape donnait à sa cousine n'était donc pas une chose aussi médiocre que l'on s'est plu à dire dans les pamphlets. Brantôme assure que d'après la valeur de l'argent de ce temps, la somme se serait élevée à quatre cent mille écus. Pour se la procurer, Clément dut recourir à la banque Strozzi , à laquelle il avait si souvent fait appel : Philippe Strozzi paya quatre-vingt mille ducats. Le Pape lui donna plusieurs gages, entre autres une agrafe pour la chape dans les grandes cérémonies, chef-d'œuvre de Benvenuto Cellini, en or et surmontée d'un diamant de giand prix et d'au des pierres précieuses. Au-dessus du diamant était représenté Dieu le Père, en manteau déployé, bénissant le inonde, et au-dessous de lui un groupe de trois anges, taudis que tout autour voltigeaient d'autres anges, les figures en partie entières, en partie de demi-relief '. À la mort de Clé—
1 Lettre di Philippe Strozzi à François Vettori; Rome, 2 janvier 1535. Vita di Fi/i/>i><>, par son frère Lorenzo. Dans les Ricordi de Strozzi, 10 novembre 153"), on voit qu'il « restituisce la punta bella di diamante del pettorale che aveva avuto in pegno da Papa Clémente VII a conto de' ducati 80 mila che doyeva avère dalla caméra apostolica. » Vita di Benv. Cellini, chap. ix.
ment VII, il restait encore cinquante mille ducats à payer, et, pour ne le dire qu'en passant, Philippe Strozzi , lorsque le nouveau pape Paul III lui fit réclamer les joyaux du trésor de l'église, eut grand'peine à s'entendre avec les chambres papales au sujet des payements qui lui étaient dus; encore lui fallut-il faire de grands sacrifices '.
Outre une dot considérable en argent, Catherine reçut le trousseau le plus magnifique. « Quant au trousseau, dit le contrat de mariage, le Saint-Père fournira sa parente d'habits, de parures et de pierres précieuses, dont il sera fait un inventaire. » Les Florentins qui vivaient à cette époque ont célébré la beauté des broderies d'or des ornements, des vêtements, les tissus de velours de soie au point d'or et les splendidcs harnachements pour les montures de gala. On y ajouta une quantité d'objets précieux, comme on en fabriquait alors avec un goût si grand, et dont il nous reste encore tant de précieux spécimens dans les collections de la plupart des palais royaux en Europe. On lui donna des joyaux magnifiques, parmi lesquels les pins belles et plus grandes perles qu'on eut jamais vues, et dont plus
1 F. Strozzi et Vettori, M octobre 1534, 2 janvier 1535 :
.« Sono tanfo stracco, elie io mi risolvo qucsto resto di vità pin presto povero, che ricco cou tante persecuzioni. «
tiird elle fit présent, réunies en un collier, a la Heine d'Ecosse, sa belle-fille. Il y avait dans la galerie dite d'Orléans, au Palais-Royal de Paris, avant les bouleversements de la première révolution, un portrait de Marie Stuart, comme jeune épouse de François II ; on la voyait représentée avec sa riche chevelure bouclée, un haut-col de dentelles et des perles magnifiques au cou et à la poitrine : c'étaient les perles de Catherine. Mais l'objet d'art le plus précieux que la fiancée apporta dans sa nouvelle patrie, à l'occasion de son mariage, fut une petite cassette de cristal de roche montée en or, œuvre de l'artiste le plus célèbre des temps modernes dans l'art de tailler les pierres, Valerio Vicentino. La remarque de George Vasari , que Vicentino aurait dépassé ses prédécesseurs de l'antiquité, dans cet art exquis, si la nature lui eût accordé le don de l'exactitude dans le dessin, comme elle lui avait donné l'habileté, la délicatesse, la sûreté et la persévérance dans l'art de graver, trouve sa pleine justification dans l'œuvre de cette petite cassette, pour laquelle le Pape donna à L'artiste deux mille écus d'or. D'après le genre de composition, il parait que cet objet fut d'abord exécuté dans un but sacré, sans doute pour conserver les saintes hosties. Vingt images gravées nous représentent la vie du Sauveur, depuis l'Adoration des bergers jus-
qu'à l'Ascension; aux coins sont taillées, également dans le cristal, les figures des quatre évangélistes ; les armes des Médicis ornent le couvercle; on y lit cette inscription : Clemens VII, Pontifex Maximus. Rien ne peut être comparé à la perfection technique de ce travail, qui, reporté dans sa patrie italienne, forme aujourd'hui le trésor le plus rare du cabinet des joyaux de la grande collection florentine. Comment il y est revenu est encore une énigme. On sait seulement qu'il était à Florence dans la première moitié du dix-septième siècle, et ce n'est pas une supposition dénuée de fondement que de penser que cette admirable œuvre d'art, qui se trouvait sous le fils de Catherine, Charles IX , dans les collections du Louvre, en disparut pendant les guerres de la Ligue qui ont coûté tant de chefs-d'œuvre à la France, et qu'elle lut rapportée et vendue en Italie1. Sous les derniers Médicis, maints tableaux italiens furent ainsi rapportés d'Allemagne et des Pays-Bas2.
1 Voyez aux Appendices notre note à ce sujet et comment nous croyons avoir récemment découvert dans tes Archives de la Guardarobba à Florence la preuve et la date du retour de ce précieux objet à la Cour des Médicis. (Note du traducteur.)
2 Vasari, dans la Vita di Valcrio Vicentino (e'dit. Le Monuier, 1853, ix, 244, 246). Il signait souvent ainsi : « Valerius de lîellis Vicentiniis F., anno mdxxxii. » On le trouve, l'année
Tel était le trousseau de Catherine, pour lequel, dans un contrat formel, elle renonça à toutes prétentions possibles à l'héritage de son père et à la fortune privée des Médicis '.
La ville de Florence dut toutefois payer une grande part des frais du trousseau de la jeune Duchesse par le mode d'un emprunt forcé qui n'atteignit rien moins qu'au douze pour cent. Tels citovens furent taxés de cent à cinq cents écus d'or, et l'emprunt produisit trente-cinq mille écus. On se plut à dire qu'il était destiné à la construction de la forteresse de Saint-Jean-Baptiste, entreprise depuis le 27 mai, mais il est avéré que la plus grande part en fut appliquée au payement de la dot de la Médicis 2.
Le Roi , de son côté , accordait au Prince son fils un revenu annuel de cinquante mille livres tournois. Dix mille livres et un palais à Gien sur la
1635, pour la première fois, dans l'inventaire de la galerie Florentine, V. G. Bencivenni Pelli : Sagrjio storico délia R. galleria di Fircnze, 1779, I, 245. A Zobi, Notizie storiclie suit origine e proyressi dei lavori di commesso in piètre dure , 2e édité; Florence, 1833, 66, 73. Des détails importants sur Valerio comme graveur en médailles se trouvent dans les Mémoires de François de Hollande cités par Piaczvn^ki, les Arts en Portugal, Paris, 1848, p. 7, 44, 59.
1 Varchi, Istoria fiorentina, xiv, xvi (m, 93, 362).
' Settimani, Cronica, t. Ier, 1534, juillet.
182 LA TEUNESSE
Loire devaient former le douane de Catherine. Gien, dans l'Orléanais, avait été donné en fief au fameux Jean de Dunois, par Charles VII, et lorsque, pendant les guerres avec les Anglais, le bâtard d'Orléans passa la Loire, Gien fut la première ville qui recueillit le Roi français. Plus tard elle appartint à Anne de Beaujeu, sœur de Charles VIII, et régente du royaume. Si l'on ajoute encore les possessions que Catherine tenait de sa mère, on ne pouvait certes pas la tenir pour pauvre , comme le voulurent dire, tout d'abord, les Français. Lorsque, à la consignation de la dot, le trésorier de France fit mine de penser de la sorte, Philippe Strozzi lui dit en présence de plusieurs gentilshommes : « La dot n'est pas si misérable, surtout si vous mettez en ligne de compte les trois joyaux que le Pape donnera prochainement à sa cousine : Gênes, Milan et Naples. Ne vous semblent-ils pas dignes d'une fille de Roi , ces joyaux-là? »
Le Pape ne les lui donna point, le fait de sa mort étant survenu peu de temps après qu'il avait signé ses promesses secrètes; et c'est un des jeux du sort vraiment remarquables que le même Roi, auquel le mariage avec une Italienne devait assurer les possessions de ces pays, dut y renoncer, lors de la paix de Château-Cambresis, peu avant sa mort, et voir
ainsi disparaître des espérances qui, durant soixantecinq ans, avaient tenu les armes françaises en mouvement. Les paroles de Philippe Strozzi furent rapportées à l'Empereur, et Charles-Quint s'en ressouvint trop dans les jours de malheur du plus riche et du plus splendide d'entre les Florentins.