‹ La jeunesse de Catherine de Médicis, tr., annoté et augmentéChapitre 32 sur 71 · CATHERINE DE .MÉDICIS AU COUVENT DE SAINTE-LUCIE · texte numérisé non relu

CATHERINE DE .MÉDICIS AU COUVENT DE SAINTE-LUCIE

Il se fit grand bruit, et de vives discussions s'élevèrent dans le Conseil. Les uns disaient que ce n'était qu'un enfantillage; les autres exigeaient les mesures les plus sévères. On se permit les propos les plus amers contre les Médicis et leurs partisans. Contre toute attente, le résultat fut favorable aux prisonniers. On fut d'accord qu'il ne pouvait être question ici que d'une intrigue pour nuire à ces citoyens, et qu'on était allé trop loin contre eux pour que le fait pût être même taxé d'imprévoyance. On leur rendit la liberté. Mais en même temps on résolut de ne plus laisser Catherine auprès des nonnes. On courait le danger que la jeune fille ne fut enlevée par des citoyens du parti Médicis ou délivrée par un

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coup de main des assiégeants. La position du couvent facilitait l'une et l'autre de ces entreprises, et aucune des deux ne répondait aux desseins de la Seigneurie.

Tandis qu'au Conseil on agissait encore avec tant de modération, les Arrabbiati donnaient tumultueusement carrière à leur haine contre les Médicis, par les excès les plus grossiers ; ils incendièrent la célèbre villa de Garegi, et se raillèrent du Pape par des caricatures indécentes et des couplets infâmes. Dès le commencement des troubles, la petite Duchesse avait été l'objet de leur aversion. Comme elle était la seule héritière légitime de la ligne ainée des Médicis, on craignait pour l'avenir les prétentions qu'elle pourrait élever ou qu'on élèverait en son nom. En tout cas on craignait d'avance les tentatives continuelles, les prétextes sans fin de la voir mêlée aux affaires publiques. Léonard Bartolini, un homme dépravé qui avait menacé son frère de lui briser la téte lors de l'émeute contre Capponi s'il dépassait le seuil du palais de la Seigneurie, avait conseillé au commencement du siège d'enfermer Catherine plutôt dans une maison publique que dans un cloître ; le Pape perdrait ainsi l'envie de la marier à des Princes ou Seigneurs. Cette proposition ne fut entendue qu'avec mépris et dégoût; mais maintenant que les esprits étaient plus exaltés par la misère et par le blocus, il

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s'en trouva qui opinèrent pour lier Catherine à l'endroit le plus expose des remparts, afin de voir ce que diraient les halles du Prince d'Orange devant ce rejeton de la famille. Mais cet autre odieux projet ne fut pas mieux accueilli que le premier. Les gouvernants avaient trop d'humanité et de prudence pour céder à de pareils conseils. Ils se dirent cependant que Catherine était entre leurs mains un otage, un gage qui détournerait le Pape de résolutions extrêmes. Le danger qu'elle courait n'en était pas moins imminent.

Salvestro Aldobrandini , rejeton de noble famille, jurisconsulte habile et homme de grand sens, chancelier et secrétaire intime de la Seigneurie, fut chargé, avec trois commissaires, de retirer Catherine de Médicis de chez les Murate et de la ramener à Sainte- Lucie. Les religieuses de ce couvent, ainsi que les frères de Saint-Marc leurs voisins , s'étaient montrés favorables au parti populaire; l'esprit de Savonarole vivait encore parmi elles. Accompagné de gardes bourgeoises, Messer Salvestro se rendit au cloître et demanda à voir l'Abbcsse des Murate. Une confusion et une angoisse indescriptibles s'emparèrent des nonnes. Il pouvait arriver du mal à l'enfant, la mort peut-être l'attendait. Salvestro eut grand'peine à accomplir sa mission, et ce ne fut qu'après un long temps que les

nonnes apparurent à la grille du parloir avec Catherine. La petite était habillée en nonne, et, à l'égal des autres, elle s'était fait tailler les cheveux. L'envoyé lui fit part de l'ordre du Gouvernement d'une voix douce et usa des paroles les plus obligeantes. « Allez et dites à mes maîtres et pères que je deviendrai nonne et passerai ma vie entière auprès de ces mères respectables, » lui répondit Catherine. Messer Salvestro ajouta ce qui lui parut propre à agir sur l'esprit de l'enfant et sur son entourage. Il ne s'agissait que de la mettre en lieu plus sur, car ce cloître était à quelques pas seulement des murs de la ville et risquait d'être trop exposé en cas d'attaque. Sainte-Lucie, une fondation de sa famille, lui promettait un accueil et un traitement aussi bienveillants qu'aux Murate; d'ailleurs, n'y avait-elle pas déjà vécu? elle devait le savoir par expérience. Mais rien n'y fit. Aux protestations de Catherine les nonnes joignirent les leurs : elles entourèrent Messer Salvestro, le suppliant de leur laisser l'enfant au lieu de l'exposer à une moit certaine dans le désordre d'une ville soulevée. Agenouillées, elles demandèrent au ciel le salut de leur protégée. Aldobrandini, voyant que les meilleures paroles qu'il avait pu dire n'avaient aucun résultat, repartit et rendit compte de sa mission échouée à la Seigneurie.

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On fit tenir à l'Abbesse l'ordre de se soumettre à la volonté de la Seigneurie. Peu de jours après, le 20 juillet, Messer Silvestro reparut le soir au couvent des Mtiratc. Catherine pleura amèrement, puis elle se tranquillisa et se montra disposée à mieux écouter renvoyé de la Seigneurie. Les exhortations entraînantes de Silvestro et les paroles encourageantes de Messer Antoine de Nerli qui l'accompagnait firent une impression salutaire sur l'esprit de la jeune fille. Suivie de ses gens, elle gagna sans éclat, à dos de mule , le cloître de la Via San-Gallo. Elle y fut reçue cordialement et bien traitée, et y resta jusqu'au jour où, épuisée plutôt que vaincue, la courageuse Florence dut mettre bas lès armes et se rendre 1 .

Les rapports entre Catherine de Médicis et le couvent des Murate n'ont point cessé avec l'année 1530, année pendant laquelle le couvent avait été la rési-

' Varchi, XI (11, 389, 390); Nardi, ibici., IX (11, 225, 226 }; Cronica di Sitor Gittstina Xiccolini, 128. Gio Batista liusini (Lettcre a Benedetlo Varchi sitgli avvcnimcnti delt assedio di F ire me ; Pisa, 1822, 147) nous fournit la noie curieuse que voici : u Ancora avete a sapere che la Résina, die è ora, era nelle Murale, c messe tant' arte e confusione fra <\ueUe Xencioline, che il Monastero era confuso e diviso, e rlii pregava Dio (che allr' arme non avevano) per la libertà c clii per i Mctlici; talcliè i inagistrali la traniularono, c mandarono 'per M. Salvestro a cavarla di quivi; ed ella piançcva credendo che la vole88ero fare ainmazzare ed ora è regina. »

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dence et le refuse de la jeune princesse, et d'où elle avait été, on peut dire, arrachée. Dauphine, Reine de France , Catherine a toujours gardé des dames de ce cloître le plus fidèle et le plus heureux souvenir. Kllc fut même en correspondance avec l'Abbesse, lui donnant des nouvelles de ses affaires privées, lui parlant de son époux et de ses enfants, se recommandant à ses prières. Jadis ce couvent avait protégé sa personne; elle lui recommandait maintenant son âme. Ktant Dauphine, elle s'était promis de hénéficier les Muratc et de rendre à cette maison tous les services possihles. Elle n'a point manqué à ces promesses de gratitude, et, une fois qu'elle fut sur le trône, elle leur fit don d'une belle possession dans le val d'Eisa, et eut une longue correspondance avec les Grands- Ducs François et Ferdinand pour garantir les dispositions qu'elle avait prises à cet égard , et exempter les nonnes des droits et des taxes ordinaires en de pareils contrats ou en de telles donations. Elle avait pensé un instant à faire exécuter pour leur église sa propre statue; mais ensuite elle se contenta de leur offrir un portrait des plus ressemblants. Peu d'années avant de mourir, et déjà bien vieille, elle avait manifesté le désir de savoir si quelqu'une des nonnes qui lavaient vue enfant vivait encore, et elle pria ces dames de continuer à prier pour ses bien -aimés

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défunts, pour le feu Roi son époux, pour les deux Rois ses fils trépassés, pour le Roi Henri régnant alors et pour elle-même, demandant surtout que dans ces prières ces dames invoquassent la honte céleste pour qu'il lui fût donné de revoir la France rétahlie dans la prospérité et la splendeur où elle l'avait trouvée au temps où elle y était venue comme fiancée du Duc d'Orléans. Un an aussi avant d'avoir rempli sa vie si agitée, elle se recommanda de nouveau et pour une dernière fois à l'Ahbesse et à ses dames , appelant leurs prières sur le Roi son fils et la Reine sa helle-fille, pour qu'ils eussent une descendance à la gloire du royaume et de la chrétienté. On est, il faut le dire, touché de rencontrer ces marques d'une vive gratitude, ces témoignages d'une affahilité constante au milieu d'une existence si remuée et si tourmentée, en proie aux violents orages des passions politiques, des inimitiés des factions, et livrée aux angoisses de la guerre civile et à toutes les anxiétés et les inquiétudes pour la conservation d'un royaume si heau , menacé de devenir la proie d'irréparables divisions '.

1 Voyez aux Appendices les lettres écrites eu divers temps par Catherine «le Mcdicis à Madame des Muraties à Florence. 12 juin, d'Escleron, 1542; 6 juillet, de Paris, 1544; 1 er octobre, de Lyon, 1548; 22 septembre, de Paris, 1592; 6 juillet, de Mézières, 1583; 14 août, de Paris, 1584; 3 janvier, de Paris,

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