CONDITIONS FINANCIÈRES DE SON MARIAGE
Catherine, au temps de toutes ces négociations, se retrouvait à Florence, sous la garde d'une parente sensée et prévenante, Marie Salviati de Médicis. La mère de Marie était Lucrèce, sœur de Léon X, mariée par son père, Laurent le Magnifique, à Jacques Salviati,* à l'époque où ce grand homme avait tenu à mettre fin à l'ancienne haine des deux familles, qu'avait tant envenimée et passionnée la participation de François Salviati , archevêque de Pise, à la conjuration des Pazzi. Jacques Salviati vivait à Rome, et fut l'un des principaux conseillers de Clément VII, comme il l'avait été de Léon X. Tandis qu'il s'enrichissait lui-même, il fortifiait le
Pape dans son économie, qui touchait presque à l'avarice, aussi s'attirait-il l'inimitié de ses neveux, sans en excepter Catherine ! . Son fils Jean avait déjà été fait Cardinal par Léon X : sa fille Marie avait épousé, en 1516, le seul des Médicis qui se soit fait un grand nom militaire, Giovanni, le fameux Jean des Bandes Noires, arrière-neveu de Côme l'aîné, qui avait hérité hien plus de la résolution de sa mère, Catherine Riario Sforza, que de l'habileté politique des Médicis.
Jean de Médicis, âgé de vingt-six ans, perdit la vie en décemhre 1 526 , des suites des blessures qu'il avait reçues, à Mantouc, dans un combat contre les lansquenets de Georges de Frundsberg : grand malheur que cette mort, pour Rome et pour Florence, ainsi que pour le Pape, qui aurait peut-être échappé aux infortunes qui lui ad vinrent, le printemps suivant, si le vaillant chef des Bandes Noires eût encore vécu. C'était de lui que Charles -Quint ne craignait pas de dire qu'il aurait fait trembler l'Kspagne et la France, tant sa valeur était grande et ses connaissances militaires profondes 8 . Il était encore au ber-
1 Antonio Soriano, Relazione, 286.
* Voyez aux Appendices notre traduction «le la remarquable lettre de l'Arétin à Marie Salviati de Médicis sur la mort de ce vaillant capitaine.
ceau, écrivait sa veuve à Pierre Arétin que ceux qui Télevaient avaient déjà lieu de reconnaître en lui des signes de nature héroïque, et, peu à peu, des qualités faites pour présager tout ce qu'il a fait ensuite de grand et de glorieux. Lors de l'émeute de mai 1527, elle dut s'enfuir avec son fils unique, âgé de huit ans, à sa villa « al Trebbio » , située au nord de Florence, dans la vallée de Sieve, et d'où Cômc de Médicis, le 8 janvier 1537, accourut en toute hâte à Florence, lorsqu'il fut nommé successeur du Duc Alexandre, mort assassiné. Elle ne prévoyait pas la grandeur future de ce fils, lorsque exilée et pressée de deux côtés, elle écrivait à Philippe Strozzi, le priant, par suite de son besoin et de sa misère extrême, d'avoir quelque patience pour le payement des créances dont les termes étaient échus 2 . Bonne, respectable et pieuse, Marie Salviati employa tout son temps et ses soins à l'éducation de Corne, qui dans la suite, il faut le dire, récompensa bien mal ce grand et vif amour maternel 3 .
1 Lrtlere scritte al signor Pietro Ârctino du molti signori; Vene/ia, 1551.
* Maria Salviati de' Medici a Filippo Strozzi, al Trebbio, 2 aettembre 1528, Niccolini, p. 179, 180.
' Dans la Chronirpic de Settimani (tomo II, anno 1543^, Maria Salviati est ainu décrite : « Fn alta di statura, bianca di
La veuve de Jeun des Bandes Noires, d'après le désir du Pape, accueillit sa jeune parente; elle et Messer Ottaviano de Médias se partagèrent les soins de sa surveillance. Catherine avait alors quinze ans. Antonio Soriano, deux ans auparavant, alors qu'elle était encore à Rome, nous la dépeint comme il suit : « La Duchesse est dans sa treizième année; elle est très-vive, montre un caractère affable et des manières distinguées. Elle a reçu son éducation auprès des nonnes de Florence de l'ordre des Murate, femmes d'une réputation excellente et d'une sainte vie. Elle
volto, occhi yrosseti, corne quclla che ritraeva a Papa Leone X. » Voyez encore D. Mcllini, Ricordi del Grandnca Cosimo /, publics par D. Moreni; février, 1820, p. 85, 86 : « Era, tlit Jtone.letto Varclii, Ma<lonna Maria sua madré che si cliiamava poi la Sitfnora, donna prudente e di vila eseinplare, e corne clla per sè inedesima non s'inalzava sopra il yrado suo, cosi non volcva esserne abbassata da altri, c brevemente, dependendo la {jrandezza sua délia (pandezza del fif'liuolo, si conteiitava di quelle {jrazie che egli, il qualc le era, nelle cose che non concernevan h) Stato, ossequeutissiino, le concedeva. » Voyez, pour bien connaître le caractère magnifique de cette femme emiuente, un article d'un haut intérêt tant pour les apprécia* tions que pour les documents publié, par M. C. Guasti dans le (iiornale storieo deyli arehivi Toscani, anno n, dispensa i» (1858), p. 13. Alcunifalti délia prima yiovinezza di Cosimo I de Medici, Cranduca di Toscana, illiislrati von i docu~ menti contemporanei.
est petite de stature et maigre; ses traits ne sont pas fins, et elle a les yeux saillants, comme la plupart des Médicis 1 . » Fra Sébastien del Piombo, le maître célèbre qui chercha à unir le coloris de Giorgione au dessin de Buonarotti, fit le portrait de Catherine lorsqu'elle était à Rome ; mais l'oeuvre ne fut pas terminée et resta inachevée dans les appartements privés du Pape. Georges Vasari, aussi peintre d'un talent et d'une renommée inférieurs à ce Vénitien devenu Romain , Georges Vasari, qui dès ses jeunes ans fut employé et favorisé par les Médicis des deux branches, et qui avait en quelque sorte été élevé dans leur maison, fut, à peine âgé de vingt ans, chargé par le Duc Alexandre de faire le portrait en grandeur naturelle et de profil de Catherine pendant qu'elle hâtait à Florence , les préparatifs de son voyage de noces. Destiné au Duc d'Orléans, Messer Ottaviano voulut avoir une copie de ce portrait pour servir de pendant à cet autre portrait trop expressif du Duc Alexandre que l'on voit aujourd'hui dans la grande salle de l'École toscane, à la galerie de Florence. « L'amitié que cette signora nous témoigne, écrivait le Vasari à Messer Carlo Guasconi , mérite que nous gardions
' Antonio Soriano, Raccolta délie Relazioni venete pnbblicate par Albèri, et notre livre Diplomatie vénitienne , Princes de t Europe au seizième siècle y p. 466, 467. (Note du tratl,)
auprès de nous son portrait d'après nature, et qu'elle demeure réellement devant nos yeux comme, après son départ, elle demeurera gravée dans le plus profond de notre cœur. Je lui suis tellement affectionné, mon cher messer Carlo, pour ses qualités particulières et pour l'affection qu'elle porte non pas seulement à moi, mais à toute ma patrie, que je l'adore comme on adore les saints du paradis. Son agrément ne se peut dépeindre, sansquoi j'en conserverais la mémoire avec mes pinceaux » Il existe encore un autre
1 Et l'écrivain ajoute : « E fu caso tla riderc, questa settimana, chc aveudo lasciato i colori, clic avevo Iavorato in sul suo ritratto tutta la matina, nel tornnrc dopo pranzo per finire Topera chc avevo coruinciata, trovo che liauiio colorito da se una mora, che pareva il trentadiavoli vivo, vivo : c se io non la davo a (jambe per le scalc, da clin avevano coiiiineiato, avrebbono dipinto ancora il dipintorc. » Vasari, Vita ili Schastiano Viniziftno, édition Le Monnier, vol. X, p. 131. Vasari parle deux foi* de ses propres œuvres dans cette biographie et dans une lettre à Messer Carlo Guasconi, qui lui avait demandé un portrait de Catherine : « Efjli è vero (répond le Vasari) ch' io n ho fra le mani uno, dalle fjinocchia in su quant' il vivo, il quale, finito, debbe andare subito in Francia al Duca d'Orléans, suo sposo novello; e perche sono forzato fonte una copia che rimanga a Messer Ottaviano de' Medici, chc 1' ha in custodia da quello, avendo la S. V. pazienza potro ritrarne uno a scrvirla. » La lettre à Messer Guasconi est sans date; elle doit être de l'année 1533, au printemps (Vasari étant revenu de Rome à Florence en décembre 1532), Un troisième portrait, gravé pour
portrait de Catherine qui , bien que fait plus tard , nous la représente telle qu'elle était à cette époque : sans être beau, le visage est du inoins agréable, avec des traits qui, bien qu'un peu forts, ne sont pas irréguliers. Elle porte des fleurs dans ses cheveux rejetés en arrière, sa robe est montante, une ruche de riches dentelles fait le tour du cou , et ses manches sont brodées de perles. Plus tard encore, Brantôme nous vante sa tenue belle et majestueuse , mais en même temps gracieuse, son expression agréable et son goût dans sa toilette ainsi que sa belle taille, son teint blanc, ses petits pieds et ses mains superbes.
« Elle estoit de fort belle et riche taille , de grande majesté, toutesfois fort douce quand il falloit, de belle apparence et bonne grâce, le visage beau et agréable, la gorge très belle et blanche et pleine, fort belle aussi par le corps , et la chairnure belle et
l'ouvrage d'Eugenio Albcri, Caterina di Medici, 1838, est attribué à Angelo Allori, dit le Bronzino. Ou a de ce peintre un petit portrait de Catherine exécuté plus tard, qui se trouvait, avec plusieurs autres de la famille, dans le Palais-Vieux; il est aujourd'hui dans la galerie des Offices. Dans les peinture» à fresque de Taddeo Zuccheri représentant l'histoire de la maison Farncse, à Caprarola, on voit Catherine dans la peinture dont les noces d'Horace Farnèse avec Diane, fille naturelle de Henri II, sont le sujet.
174 LA JEtJNESSE
son cuir net, ainsy que j'ay ouï dire aussy à de ses dames, et qui prenoit grand plaisir à la bien chausser, et à en veoir la chausse bien tirée et tendue ;.du reste, la plus belle main qui fut jamais veue, si crois-je. Les poètes ont loué jadis Aurore pour avoir de belles mains et de beaux doigts ; mais je pense que la Reyne Feust effacée en tout cela; et si l'a tousjours gardée et maintenue telle jusqu'à la mort. Le Roy son fils Henry III en hérita de beaucoup de ceste beauté de main. 1 »
Malgré sa jeunesse, Catherine entra de bonne heure, comme fiancée au Prince français, dans la vie publique. Il est naturel du reste qu'après la déclaration du mariage elle fut tenue pour un grand personnage. On était en avril de l'année 1533, lorsqu'une autre fiancée, plus jeune encore que la jeune Médicis, Marguerite d'Autriche, âgée de neuf ans seulement, promise au Duc Alexandre, fut annoncée comme devant arriver à Florence. Le 13 de ce mois d'avril, ce fut Catherine qui fut chargée d'aller au-devant de la jeune princesse et de lui faire les honneurs de l'accueil et de l'entrée. Accompagnée de douze des dames et demoiselles notables dans Florence, elle alla à sa rencontre à la villa de Cafaggiolo, dont l'aspect ne
* Vies des Dames illustres, Catherine de Médicis.
DE CATHERINE DE MÉDICIS. m
rappelle pas seulement les fêtes joyeuses et les cérémonies pompeuses, mais encore les faits tragiques qui ont précédé la mort d'Éléonore de Tolède, infortunée épouse de Pierre de Médicis.
Le 17, dans l'après-midi, la future duchesse de Florence fit son entrée par la porte de Prato. Le cortège passa par Borgognissanti , le Lungarno, et, côtoyant les parais Spini et Strozzi, si grandioses, ainsi que le palais Tornabuoni , auquel Louis Cigoli ajouta plus tard l'élégante loggia, arriva à la place du Dôme. C'était le chemin qui conduisait au palais des Médicis, par la via de Martelli. A côté de Marguerite étaient Catherine et ses dames d'honneur, en avant le Duc Alexandre en compagnie du Cardinal Cibô et d'un Cardinal allemand, à qui l'Empereur Charles avait confié sa fille. Ce fut une grande fête dans Florence; on célébra dans l'église de San-Felice les doux mystères de l'Annonciation ; il y eut mille feux d'artifice à San-Lorerteo et des combats de taureaux à Santa-Croce. Les fêtes au palais Médicis eurent lieu le 23, jour de Saint- Georges; festins, bals à l'intérieur, combats de lances au dehors, et mascarades à la florentine tout au long de la via Larga, mascarades célèbres qu'on appelait les Puissances, qui, avec leurs empereurs, rois, ducs et princes du Prato, de la Lune, du Diamant, de
176 LA JEUM ESSE
VÉpee, et d'autres qualifications imaginaires, faisaient admirer à la foule éblouie la pompe et l'éclat de leurs triomphants cortèges. Ainsi se passèrent ces dix jours à l'honneur de Marguerite, qui, de nouveau accompagnée solennellement par sa petite parente la petite Médicis, laissa Florence le 27 pour aller à Naples, où elle devait rester quelque temps près du vice-roi don Pierre de Tolède, à la fille duquel il était réservé de succéder à Marguerite comme Duchesse de Florence. Mais revenons à Catherine, à son ma- * riage même, et voyons sa dot.
Clément VII, quoiqu'il lui en coûtât avec ses habitudes parcimonieuses et l'épuisement des finances romaines, n'en voulut pas moins doter magnifiquement Catherine, tant — pour user des termes mêmes du contrat de mariage — à cause de son inclination particulière pour la Duchesse d'Urbin sa parente, qu'à cause de l'éclat et de la grandeur de la maison qui la recevait 1 . Sa dot devait consister en cent mille écus de France au soleil ; puis, comme compensation des biens de son père auxquels elle renonçait, le Pontife y ajoutait trente mille écus. Cinquante mille devaient être payés comptant à Marseille ou à Lyon, le reste en deux fois par semestre. Quant à l'héritage
1 Voyez aux Appendices le texte du contrat.
maternel qui restait à Catherine en France, il était naturel qu'il n'entrât point ici en ligne de compte, n'ayant rien de commun avec la dot reconnue par le Pontife. Ce que le Pape donnait à sa cousine n'était donc pas une chose aussi médiocre que l'on s'est plu à dire dans les pamphlets. Brantôme assure que d'après la valeur de l'argent de ce temps , la somme se serait élevée à quatre cent mille écus. Pour se la procurer, Clément dut recourir à la "banque Strozzi , à laquelle il avait si souvent fait appel : Philippe Strozzi paya quatre-vingt mille ducats. Le Pape lui donna plusieurs gages, entre autres une agrafe, pour la chape dans les grandes cérémonies, chef-d'œuvre de Benvenuto Cellini , eu or et surmontée d'un diamant de grand prix et d'autres pierres précieuses. Au-dessus du diamant était représenté Dieu le Père, en manteau déployé, bénissant le monde, et au-dessous de lui un groupe de trois anges, tandis que tout autour voltigeaient d'autres anges, les figures en partie entières, en partie de demi-relief 1 . A la mort de Clé-
1 Lettre de Philippe Strozzi à François Vettori ; Home, 2 janvier 1535. Vitu di Fitippo, par son frère Loren/.o. Dans les Ricordi de Strozzi, 10 novembre 1535, on voit qu'il « restituisce la punta bella di diainante del pettorale che aveva avuto in pegno da Papa Clémente VII a conto de' ducati 80 inila che doveva avère dalla caméra apostolica, » Vitu di Benv, Cellini, chap. t%,