SOU MARIAGE
Revenu du désert à Philadelphie, je ne trouvai point les lettres de change que j'y attendais: ce fut le commencement de mes embarras pécuniaires.
Le 10 de décembre 1791, le capitaine Bl'ayant donné mon passif à crédit, j(' m'cinbarquai avec plusieurs de mes compatriotes, qui, par divers motifs, retournaient comme moi en France. La désignation du navire était le Havre.
Un coup de vent d'ouest nous prit au débouquement de la Delaware, et nous chassa, en dix-sept jours, à l'autre bord de l'Atlantique. Souvent à mât et à corde, à peine pouvionsnous mettre à la cape. Le soleil ne se montra pas une seule fois. Le vaisseau, gouvernant à l'estime, fuyait devant la lame.
Loin de calmer, la tempête augmentait, à mesure que nous approchions de l'Europe, mais d'un souffle égal; il résultait, de l'uniformité de sa rage, une sorte de bonace furieuse dans le ciel hâve et la mer plombée. Le capitaine, n'ayant pu prendre hauteur, était inquiet; il montait dans les haubans, regardait les divers points de l'horizon avec une lunette. Une vigie était placée sur le beaupré, une autre sur le petit hunier du grand mât. La lame devenait courte et la couleur de Teau changeait, signe des approches de la terre : de quelle terre? Les matelots bretons ont ce proverbe : « Celui qui voit Belle-Isle, voit son ile; celui qui voit Groie, voit sa joie; celui qui voit Ouessantj voit son sang. »
J'avais passé deux nuits à me promener sur le tillac, au glapissement des ondes dans les ténèbres, au bourdonnement du vent dans les cordages, et sous les sauts de la mer qui couvrait et découvrait le pont : c'était tout autour de nous une émeute de vagues. Fatigué des chocs et des heurts, à l'entrée de la troisième nuit, je m'allai coucher. Le temps était horrible; mon hamac craquait et blutait aux coups du flot qui, crevant sur le navire, en disloquait la carcasse.
Bientôt j'entends courir, d'un bout du pont à l'autre, et tomber des paquets de cordages : j'éprouve le mouvement que l'on ressent lorsqu'un vaisseau vire de bord. Le couvercle de l'échelle de l'entrepont s'ouvre : une voix effrayée appelle le capitaine. Cette voix, au milieu de la nuit et de la tempête, avait quelque chose de formidable. Je prête l'oreille, il me semble ouïr des marins discutant sur le gisement d'une terre, .le me jette en bas d<- mon branle; une vague enfonce le château de poupe, inonde la chambre do
capitaine, renverse et roule pêle-mêle tables, lits, coffres, meubles et armes ; je gagne le tillac à demi noyé.
En mettant la tête hors de l'entrepont, je fus frappé d'un spectacle sublime. Le bâtiment avait essayé de virer de bord; mais, n'ayant pu y parvenir, il s'était affalé sous le vent. A la lueur de la lune écornée, qui émergeait des nuages pour s'y replonger aussitôt, on découvrait sur les deux bords du navire, à travers une brume jaune, des côtes hérissées de rochers. La mer boursouflait ses flots, comme des monts, dans le canal où nous nous trouvions engouffrés; tantôt ils s'épanouissaient en écumes et en étincelles; tantôt ils n'offraient qu'une surface huileuse et vitreuse, marbrée de taches noires, cuivrées, verdàtres, selon la couleur des bas-fonds sur lesquels ils mugissaient.
Pendant deux ou trois minutes, les vagissements de l'abîme et ceux du vent étaient confondus; l'instant d'après, on distinguait le détaler des courants, le sifflement des récifs, la voix de la lame lointaine. De la concavité du bîUimenl
sortaient des bruits qui faisaient battre le cœur aux plus intrépides matelots. La proue du navire tranchait la masse épaisse des vagues avec un froissement affreux, et, au gouvernail, des torrents d'eau s'écoulaient en tourbillonnant, comme à l'échappée d'une écluse. Au milieu de ce fracas, rien n'était aussi alarmant qu'un certain murmure sourd, pareil à celui d'un vase qui se remplit.
Kclairés d'un falot et contenus sous des plombs, des portulans ( I), des cartes, des journaux de route étaient déployés sur une cage a poulets. L)ans l'habitacle de la boussole, une rafale avait éteint la lampe. Chacun parlai! diversement de la terre. Nous étions entrés dans la Hanche, sans nous en apercevoir; le vaisseau, bronchant h chaque vague, courail en dérive entre l'Ile de Guernesey et celle d'Àurigny. Le naufrage parul inévitable, el les pat irrèrenl ce qu'ils avaient de plus
précieux, afin de le sauver.
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11 y avait, parmi l'équipage, des matelots français; un d'eux, au défaut d'aumônier, entonna ce cantique à Notre-Dame de Bon-Secours, premier enseignement de mon enfance; je le répétai à la vue des côtes de la Bretagne, presque sous les yeux de ma mère. Les matelots américains-protestants se joignaient, de cœur, aux chants de leurs camarades français-catholiques : le danger apprend aux hommes leur faiblesse et unit leurs vœux.
Passagers et marins, tous étaient sur le pont, qui accroché aux manœuvres, qui au bordage, qui au cabestan, qui au bec des ancres, pour n'être pas balayé de la lame ou versé à la mer par le roulis. Le capitaine criait : « Une hache ! une hache î » pour couper les mâts ; et le gouvernail, dont le timon avait été abandonné, allait, tournant sur lui-même, avec un bruit rauque.
Un essai restait à tenter : la sonde ne marquait plus que quatre brasses, sur un banc de sable qui traversait le chenal; il élait possible que la lame nous fit franchir le banc et nous
portât dans une eau profonde : mais qui oserait saisir le gouvernail et se charger du salut commun? Un faux coup de barre, nous étions perdus.
Un de ces hommes, qui jaillissent des événements et qui sont les enfants spontanés du péril, se trouva : un matelot de New- York s'empare de la place désertée du pilote. Il me semble encore le voir en chemise, en pantalon de toile, les pieds nus, les cheveux épars et diluviés, tenant le timon dans ses fortes serres, tandis que, la tête tournée, il regardai ta la poupe Tonde qui devait nous sauver ou nous perdre.
Voici venir cette lame embrassant la largeur de la passe, roulant haut sans se briser, ainsi qu'une mer envahissant les flots d'une autre mer : de grands oiseaux blancs, au vol calme, la précèdent comme les oiseaux de la mort. Le navire touchait et talonnait; il se fit un silence profond : tons les visages blêmirent. La houle arrive : au moment où elle nous attaque, le matelot donne l«- coup de barre; le vaisseau, près de tomber sur le Manc, présente l'arrière,
et la lame, qui paraît nous engloutir, nous soulève. On jette la sonde; elle nous rapporte vingt-sept brasses. Un huzza monte jusqu'au ciel et nous y joignons le cri de : Vive le roi!
Dégagés des deux îles, nous ne fûmes pas hors de danger; nous ne pouvions parvenir à nous élever au-dessus de la côte de Granville. Enfin, la marée retirante nous emporta, et nous doublâmes le cap de la Hougue.
Le lendemain, nous entrâmes au Havre.
Toute la population était accourue pour nous voir. Nos mâts de hune étaient rompus, nos chaloupes emportées, le gaillard d'arrière rasé, et nous embarquions l'eau à chaque tangage. Je descendis à la jetée. Le -2 de janvier 1792, je foulai de nouveau le sol natal.
J'écrivis à mon frère, à Paris, le détail de ma traversée, lui expliquant les motifs de mon retour et le priant de me prêter la somme nécessaire pour payer mon passage. Mon frère me répondit qu'il venait d'envoyer malettre à ma mère.
Madame de Chateaubriand ne me fit pas
LA JEUNESSE DE CHATEAUBRIAND d\)\
attendre, elle me mit à même de me libérer et de quitter le Havre. Elle me mandait que Lucile était auprès d'elle, avec mon oncle de Bédée et sa famille. Ces renseignements me décidèrent à me rendre à Saint-Malo, où je pourrais consulter mon oncle sur la question de mon émigration prochaine.
En me rendant du Havre à Saint-Malo, j'eus lieu de remarquer les divisions et les malheurs de la France : les châteaux brûlés ou abandonles propriétaires étaient partis ; les femmes vivaient réfugiées dans les villes. Les hameaux et les bourgades gémissaient sous la tyrannie des clubs affiliés au club central des Gordeliers, depuis réuni aux Jacobins (1).
L'ignoble dénomination de sans-culotte était devenue populaire; on n'appelait le roi que monsieur Veto ou mon* Capet.
.)• foi reçu tendrement de ma mère el de ma famille, qui, cependant, déploraient l'inopportunité de mon retour.
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Mon oncle, le comte de Bedée, se disposait à passer à Jersey avec sa femme, son fils et ses filles.
Il s'agissait de me trouver de l'argent pour rejoindre les princes. Mon voyage d'Amérique avait fait brèche à ma fortune : mes propriétés étaient presque anéanties, dans mon partage de cadet, par la suppression des droits féodaux ; les bénéfices simples qui me devaient échoir, en vertu de mon affiliation à Tordre de Malte, étaient tombés, avec les autres biens du clergé, aux mains de la nation.
Ce concours de circonstances décida de l'acte le plus grave de ma vie : on me maria.
Vivait retiré à Saint- Malo M. de Lavigne, chevalier de Saint-Louis, ancien commandant de Lorient.
M. de Lavigne eut deux fils : l'un d'eux épousa Mademoiselle de La Placelière. Deux filles, nées de ce mariage, restèrent, en bas âge, orphelines de père et de mère. L'aînée se maria au comte du Plessis-Parscau, capitaine de vaisseau, fils et petit-fils d'amiraux, aujourd'hui contre-
amiral lui-même, cordon rouge et commandant des élèves de la marine à Brest; la cadette, demeurée chez son grand-père, avait dix-sept ans lorsque, à mon retour d'Amérique, j'arrivai à Saint-Malo. Elle était blanche, délicate, mince et fortjolie;elle laissait pendre, comme un enfant, de beaux cheveux blonds naturellement bouclés. On estimait sa fortune de cinq à six cent mille francs.
Mes sœurs se mirent en tête de me faire épouser Mademoiselle de Lavigne, qui s'était fort attachée à Lucile. L'affaire fut conduite à mon insu. A peine avais-je aperçu trois ou quatre fois Mademoiselle de Lavigne; je la reconnaissais de loin, sur le Sillon, à sa pelisse rose, sa robe blanche et sa chevelure blonde enflée du vent. Lucile aimait Mademoiselle de Lavigne et voyait, dans ce mariage, l'indépendance de m;j fortune : • Faites donc! dis-je. »
Le consentement de l'aïeul, de l'oncle paternel et des principaux parents fut facilement obtenu : restai! à conquérir un oncle maternel, .M. dr Vauvert, grand démocrate; or, il s'op-
posa au mariage de sa nièce avec un aristocrate comme moi, qui ne l'étais pas du tout. On crut pouvoir passer outre (19 mars 1792), mais ma pieuse mère avait exigé que le mariage religieux fût fait par un prêtre non assermenté (1), ce qui ne pouvait avoir lieu qu'en secret. M. de Vauvert le sut, et lâcha contre nous la magistrature, sous prétexte de rapt, de violation de la loi, et arguant de la prétendue enfance dans laquelle le grand-père, M. de Lavigne, était tombé.
Mademoiselle de Lavigne, devenue Madame de Chateaubriand, fut enlevée, au nom de la justice, et mise à Saint-Malo, au couvent déjà Victoire, en attendant l'arrêt des tribunaux.
Il n'y avait ni rapt, ni violation de la loi, ni aventure dans tout cela. La cause fut plaidée et le tribunal jugea l'union valide au civil. Les parents des deux familles étant d'accord, M. de Vauvert se désista de la poursuite.
(1) Les prêtres assermentés étaient ceux qui avaient prêté serment à la constitution civile du clergé, on les appelait communément prêtres, jtireurs.
Le curé constitutionnel, largement payé, ne réclama plus contre la première bénédiction nuptiale, et Madame de Chateaubriand sortit «lu couvent où Lucile s'était enfermée avec elle. C'était une nouvelle connaissance que j'avais à faire, et elle m'apporta tout ce que je pouvais désirer.
TABLE DES MATIÈRES
Notice biographique i
Famille de l'auteur. — Sa naissance. — Il est mis en nourrice 1
Saint-
Retour dani Il famille. -/Enfance turbulente! — Ifalo. Planeoët, Ifonchoix / . .
m CauMradef de jeux. — Le printempt en Bretagne. . , . 33
Arrivée au château de I ombourg 45
TABLE DES MATIERES
Le collège de Dol. — Les vacances à Combourg 33
Régiments de Touraine et de Conti. — Mariage de deux sœurs aînées. — Retour au collège G?»
Première communion. — Chateaubriand quitte le collège de Dol et entre à celui de Rennes. — Mariage de sa troisième sœur 81
Départ pour Brest. — On veut faire de Chateaubriand un marin. — Brusque détermination. — Entrée au collège de Dinan. — Retour à Combourg 03
Le château de Combourg et ses habitants 105
( Chateaubriand et sa sœur Lucile. 4- Premières poésies . 110
[ Accès de mélancolie. \—
Accès de mélancolie./— Maladie. — Adieux à Combourg. 123
Arrivée à Paris. — Mesdames de Farcy et de Chastenay. — Impressions d'un jeune provincial 133
TABLE DES MATIERES
Cambrai. — Débuts au régiment. — Mort de M. de Chateaubriand, le père 143
Chateaubriand revient à Paris/Vie solitaire qu'il y mène.) — Sa présentation à la Cour M 51
Court séjour en Bretagne. — Chateaubriand rejoint son régiment à Dieppe. — Ses sœurs le décident à les suivre à Paris. — Nouvelles connaissances 165
Chateaubriand assiste pour la première fois à une réunion politique. — Il retrouve sa mère en Bretagne. — Son entrée daoi l'Ordre de Malte 173
Wll
Une histoire de revenant. — Troubles en Bretagne. —
Retour ;■ Paria 18