‹ La jeunesse de ChateaubriandChapitre 21 sur 24 · A REVENIR EN EUROPE · texte numérisé non relu

A REVENIR EN EUROPE

Cliamplain, à la fin de son premier voyage au Canada, en 100.°), raconte que « proche de la baye des Chaleurs, tirant au sud, est une taie, OÙ l'ait résidence un monstre épouvantable que les sauvages appellent Gougou ».

Les Canadiens ne ^>nf plus tels que dans ce

trmp— h. grâee A l'instruction que Les jésuites

Leur ont apportée et qui fl mêlé des idées étran*

iux idées natives des indigènes : <m

aperçoit, au travers de fables grossières, 1rs

croyances chrétiennes défigurées. La plupart des sauvages portent des croix, en guise d'ornements, et les marchands protestants leur vendent ce que leur donnaient les missionnaires catholiques. Disons, à l'honneur de notre patrie et à la gloire de notre religion, que les Indiens s'étaient fortement attachés à nous, qu'ils ne cessent de nous regretter, et qu'une robe noire (un missionnaire) est encore en vénération dans les forêts américaines.

La tribu de la petite fille partit; mon guide, le Hollandais, refusa de m'accompagner au delà de la cataracte; je le payai et je m'associai avec des trafiquants qui partaient pour descendre POhio; je jetai, avant de partir, un coup d'œil sur les lacs du Canada.

Le lac Érié a plus de cent lieues de circonférence. Les nations riveraines furent exterminées par les Iroquois, il y a deux siècles. C'est une chose effrayante que de voir les Indiens s'aventurer, dans les nacelles d'écorce, sur ce lac renommé par ses tempêtes, où fourmillaient autrefois des myriades de serpents.

Ces Indiens suspendent leurs manilous (1) à la poupe des canots et s'élancent au milieu des tourbillons, entre les vagues soulevées. Les vagues, de niveau avec l'orifice des canots, semblent prêtes à les engloutir. Les chiens des chasseurs, les pattes appuyées sur le bord, poussent des abois, tandis que leurs maîtres, gardant un silence profond, frappent les flots en cadence, avec leurs pagaies.

Les canots s'avancent à la file : à la proue du premier se tient, debout, un chef qui répète la diphtongue oah : o sur une note sourde et longue, ah sur un ton aigu et bref. Dans le dernier canot est un autre chef, debout encore, manœuvrant une rame en forme de gouvernail. Les autres guerriers sont assis sur leurs talons, au fond des cales. A travers le brouillard et les vent-, on n'aperçoit que les plumes dont la tôtfi des Indiens esl ornée, le cou tendu des dogues hurlants, el les épaules des deux sachem8t pilote el augure: on dirait les dieux de ces lacs.

divinités.

'll'k LA JEUNESSE DE CHATEAUBRIAND

Partis des lacs du Canada, nous vînmes à Pittsbourg, au confluent du Kentucky et de l'Ohio; là, le paysage déploie une pompe extraordinaire. Ce pays si magnifique s'appelle pourtant Kentucky, du nom de sa rivière qui signifie rivière de sang. Il doit ce nom à sa beauté : pendant plus de deux siècles, les nations du parti des Chérokis et du parti des nations iroquoises s'en disputèrent les chasses.

Le Wabach, la grande Cy prière, la Rivière-aux- Ailes ou Gumberland, le Ghéroki ou Tennessee, les Bancs-Jaunes passés, on arrive à une langue de terre, souvent noyée dans les grandes eaux ; là s'opère le confluent de l'Ohio et du Mississipi.

J'étais si charmé de mes courses que je ne pensais presque plus au pôle. Une compagnie de trafiquants, venant de chez les Creeks, dans les Florides, me permit de la suivre.

Xous nous acheminâmes vers les pays connus alors sous le nom général des Florides et où s'étendent, aujourd'hui, les États de l'Alabama, de la Géorgie, de la Caroline du Sud, du Tennessee.

Nous étions poussés par un vent frais. L'Ohio, grossi de cent rivières, tantôt allait se perdre dans les lacs qui s'ouvraient devant nous, tantôt dans les bois. Des îles s'élevaient au milieu des lacs. Nous fîmes voile vers une des plus grandes : nous l'abordâmes à huit heures du matin.

Je traversai une prairie semée de jacobées à fleurs jaunes, d'alcées à panaches roses et d'obélarias dont l'aigrette est pourpre.

Une ruine indienne frappa mes regards. Le contraste de cette ruine et de la jeunesse de la nature, ce monument des hommes dans un désert, causait un grand saisissement.

Des anfractuosités sablonneuses, des raines ou des tumulus, sortaient des pavots à fleurs roses, pendant au bout d'un pédoncule incliné d'un vert pâle. La tige et la Heur ont un .ironie qui reste al lâché aux doigts, lorsqu'on

touchi i la plante.

i n puiw m ^'enguirlandai! de dionéea : une multitude d'éphémère* bourdonnaientalentour.

Il > av.ni aussi de* oiseaux~mouchef ei dej

papillons qui, dans leurs plus brillants afiiquets, joutaient d'éclat avec la diaprure du parterre.

Les sauvages de la Floride racontent qu'au milieu d'un lac est une île où vivent les plus belles femmes du monde. Les Muscogulges en ont tenté maintes fois la conquête; mais cet Éden fuit devant les canots.

Cette contrée renfermait aussi une fontaine de Jouvence.

Peu s'en fallut que ces fables ne prissent, à mes yeux, une espèce de réalité. Au moment où nous nous y attendions le moins, nous vîmes sortir, d'une baie, une flottille de canots, les uns à la rame, les autres à la voile. Ils abordèrent notre île. Ils formaient deux familles de Greeks, l'une siminole, l'autre muscogulge. Je fus frappé de l'élégance de ces sauvages qui ne ressemblaient, en rien, à ceux du Canada.

Les Siminoles et les Muscogulges sont assez grands, et, par un contraste extraordinaire, leurs mères, leurs épouses et leurs filles sont la plus petite race de femmes connue en Amérique.

Les Indiennes, qui débarquèrent auprès de nous, avaient la taille élevée. Deux d'entre elles ressemblaient à des créoles de Saint-Domingue et de FIle-de-France.

La plaine de notre camp était couverte de taureaux, de vaches, de chevaux, de bisons, de buffles, de grues, de dindes, de pélicans : ces oiseaux marbraient de blanc, de noir et de rose le fond vert de la savane.

Nos agents de Irailc commencèrent à s'enquérir des chevaux : il fut résolu que nous irions nous établir dans les environs des haras. Dès lors, tandis que mes compagnons se rendaient à leurs affaires, moi je restais avec les femmes et les enfants.

Je ne quittais plus mes deux lloridiennes : l'une était fière et l'autre triste. Je n'entendais pas un mot de ce qu'elles m<î disaient, elles ne me comprenaient pas; mais j'allais chercher l'eau pour leur soupe, les sarments pour leur feu, les mousses pour leur lit. Elles portaienl la jupe courte et les grosses manches tailladées à l'espagnole, le corset et l«' manteau indiens.

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Leurs jambes nues étaient losangées de dentelles de bouleau. Elles nattaient leurs cheveux avec des bouquets ou des filaments de joncs; elles se maillaient de chaînes et de colliers de verre. A leurs oreilles pendaient des graines empourprées; elles avaient une jolie perruche qui parlait : oiseau d'Armide; elles l'agrafaient à leur épaule en guise d'émeraude, ou la portaient chaperonnée sur la main, comme les grandes dames du xe siècle portaient Tépervier. Pour s'affermir les bras, elles se frottaient avec l'apoya ou souchet d'Amérique (1).

Au Bengale, les bayadères mâchent le bétel, et, dans le Levant, les aimées sucent le mastic de Chio; les Floridiennes broyaient, sous leurs dents d'un blanc azuré, des larmes de liquidambar et des racines de libanis, qui mêlaient la fragrance de l'angélique, du cédrat et de la vanille.

Je m'amusais a mettre, sur leur tète, quelque parure : elles se soumettaient, doucement

I Plante marécageuse

effrayées; magiciennes, elles croyaient que je leur faisais un charme. L'une d'elles, la père, priait souvent: elle me paraissait demichrétienne. L'autre chantait, avec une voix de velours, poussant, à la fin de chaque phrase, un cri étrange. Quelquefois elles se parlaient vive* ment : la triste pleurait; et le silence revenait. Enfin nous repassâmes les montagnes Bleues, et nous rapprochâmes des défrichements européens, vers Chillicothi. Je n'avais recueilli aucune lumière sur le but principal de mon entreprise ; mais j'étais escorté d'un monde de poésie :

Comme une jeune abeille, aux roses engagée, Ma muse revenait, de son butin charg

J'avisai, au bord d'un ruisseau, une maison américaine, ferme à l'un de ses pignons, moulin ;» l'autre. J'entrai demander le vivre et le couvert i-i fus bien reçu.

.M«>n hôtesse me conduisit, par un»' échelle, dam une chambre au-dessus de l'axe de le machine hydraulique, lia petite croisée, festonnée de lierre el de cobées à cloches d'iris,

ouvrait sur le ruisseau qui coulait, étroit et solitaire, entre deux épaisses bordures de saules, d'aulnes, de sassafras, de tamarins et de peupliers de la Caroline. La roue moussue tournait sous ces ombrages, en laissant retomber de longs rubans d'eau. Des perches et des truites sautaient dans l'écume du remous; des bergeronnettes volaient d'une rive à l'autre, et des espèces de martins-pêcheurs agitaient, audessus du courant, leurs ailes bleues.

La nuit vint. Je descendis à la chambre delà ferme. Elle n'était éclairée que par des feurres de maïs et des coques de faséolesqui flambaient au foyer. Les fusils du maître, horizontalement couchés au porte-armes, brillaient au reflet de l'àtre. Je m'assis sur un escabeau, dans le coin de la cheminée, auprès d'un écureuil qui sautait alternativement du dos d'un gros chien sur la table d'un rouet. Un petit chat prit possession de mon genou pour regarder ce jeu. La meunière coiffa le brasier d'une large marmite dont la flamme embrassa le fond noir, comme une couronne d'or radiée.

Tandis que les patates de mon souper ébouillaient sous ma garde, je m'amusai à lire à la lueur du feu, en baissant la tète, un journal anglais tombé à terre entre mes jambes : j'aperçus, écrits en grosses lettres, ces mots : Flifjht of the king (Fuite du roi). C'était le récit de l'évasion de Louis XVI et de l'arrestation de l'infortuné monarque, à Varennes. Le journal racontait aussi les progrès de l'émigration et la réunion des officiers de l'armée, sous le drapeau des princes français.

Une conversion subite s'opéra dans mon • -prit. Je résolus d'interrompre brusquement ma course, et je me dis : « Retourne en France. »

El pourtant les Bourbons n'avaient pas besoin qu'un cadet de Bretagne revînt d'outre-mer leur offrir son obscur dévouement.

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