CHAPITRE IV
Vie littéraire de Fléchier à Paris. Ses amis : Conrart, protecteur de Fléchier. Du talent et des écrits de Conrart. Sa correspondance galante avec M"« Godefroy. qui fut plus tard la marquise d'Andevillc. De Topinion de Tallemant des Réaux. Conrart met Fléchier en relation avec M. de Montausier. Il le recommande à Chapelain. — Estime de Chapelain pour Fléchier. Fléchier, défenseur de Chapelain aux Grands Jours d*Au« vergue. Il est possesseur du manuscrit original de la Pucelle,
Nous touchons à la période la plus piquante, et, nous dirons même, la plus agréable de la vie de Fléchier, période pleine de charme et d'intérêt, que nous allons essayer de faire connaître, en ajoutant quelques détails à ceux qui ont été déjà publiés sur ce sujet (t) . Par les premiers essais de sa jeunesse, conune
{\) Dans différents articles, sur lesquels nous aurons l'occasion de revenir, M. Sainte-Beuve a tracé, avec beaucoup de goût et de vérité, le tableau de la jeunesse de Fléchier. Il était difficile de parler de l'évêque de Nîmes avec plus de tact, de finesse et de mesure, que ne l'a fait le remarquable auteur des Causeries du lundi. — Voyez, Charles Labitte : la Jeunesse de Fléchier- {Revue des Deux-Mondes. Mars, 1845.) — M. Sainte-Beuve : un article remarquable en tête de l'édition des Mémoires des Grands- Jours d'Auvergne; 1 vol. in-12, Paris, Hachette, 1862. — Voir aussi M. Delacroix, Histoire d^ Fléchier : les trois premiers chapitres ; Pari», Louis Giraud, un vol. in-8, 1865.
par ses relations, Fléchier mérite parfaitement le litre d'homme de lettres qu'il se donnait un jour, en écrivant à son ami Huet, le savant évêque d'Avranches. « Il appartient par le goût et par la manière, dit avec raison M. Sainte-Beuve, à la société de l'hôtel de Rambouillet, et aux gens de lettres de la première académie, dont il était en quelque sorte l'élève ; c'est là, c'est dans ce double cercle qu'il prit son pli à l'heure où son talent se forma, et il le garda, même en se développant par la suite et en s'élevant ; mais il ne se renouvela point (1). » Oui, Fléchier suit les traditions de la première académie : disciple et admu-ateur de Balzac, ami de Conrart et de Chapelain, il continue fidèlement l'école du passé, sans s'inquiéter beaucoup de celle qui grandit déjà, et qui, représentée par Molière et Boileau, va déclarer la guerre à tous ces beaux esprits du temps, naïvement épris de leurs talents, qui croyaient avoir atteint les dernière» limites de fart, parce qu'ils savaient tourner un joli compliment, et composer sur toute espèce de sujet un ma-» drigal ou un sonnet. Poète officiel, Fléchier fait sa coUr à Mazarin, aligne de beaux vers latins sur la paix des Pffté- 7iées, comme, dans la suite, il chantera la naissance du Dauphin^ ou les splendeurs de la fête que Louis XIV donna en 1662, et à laquelle prirent part les seigneurs les plus distingués (2) . Causeur aimable et spirituel, il fréquente
(1) M. Sainte-Beuve, Iniroàuciion slux Mémoires sur les Grands^ Jours d'Auvergne, p. il.
(2) Voici, dans leur ordre chronologique, la liste des pièces latines de Fléchier, imprimées dans les Œuvres complètes, vol. IX, p. 91 et suiv. Edit. Ducreux :
les salons en renom, accepte leurs idées, leurs goûts, et quelquefois même leurs travers ; écrit de petits madrigaux à la façon de Ménage ou de Voiture, envoie des billets tout parfumés de galanterie aux précieuses de son temps, et cherche ainsi à s'acquérir la réputation d'un bel esprit, qui sait plaire dans la conversation et charmer dans ses lettres (1). Ce fut là, vraiment, la société au milieu de laquelle Fléchier vécut à Paris ; dans laquelle il ainuut à se trouver, et où il forma ces liaisons, qui indiquent nettement de quel côté inclinaient ses goûts littéraires. Aussi, nous ne sommes pas surpris qu'il ait réussi dans le monde, et, nous le croyons sur parole, quand il nous dit, dans le délicieux portrait qu'il nous a
Em. card. Julio Mazarino, carmen eucharisticum, ob pacem Gralliœ et Hispanire partam, anno 1660.
In itinerariam lUustrissimi Brieaaœ comitis, carmen, anao
Augustissimi Galliarum Del[)hiiii geûethliacoQ, 1662.
Gircus regius, sive pompa oquestris Ludovici XIV, carmen heroïcum, 1662.
De religiosissimi doctissimique viri Joannis Frontonis obitu, 1663, Epistola.
Ad illustrissimura virum Franciscum Ludovicura Lefèvre de Gdumartin, pro restituta filii sui valotudine, Soteria.
In conventus juridicos Arvernis habites, anno 1665. Carmen.
Sur ce» diverses compositions de la jeunesse de Fléchier, voir ce que dit M. Tabbc Delacroix, dans son intéressante Histoire de tévéque de Nîmes, ch. ii, p. 22 et suiv. Nous n'osons renvoyer nos lecteurs à Tétude particulière que nous avons faite dos vers latins de Fléchier, De laiinis Flecherii carminibus. Paris. Didier. 1872; ces sortes de travaux commencent à passer de mode.
(1) « On était alors au dix-septième siècle pour le bel-esprit, comme on a été de nos jours pour le talent; c'était un mot maj^i(iue qui couvrait tout. » (Sainte-Beuve, Causeries du lu>idi, p. 139, t. XV.)
par ses relations, Fléchier mérite parfaitement le titre d*homme de lettres qu'il se donnait un jour, en écrivant à son ami Huet, le savant évêque d'Avranches. « Il appartient par le goût et par la manière, dit avec raison M. Sainte-Beuve, à la société de Thôtel de Rambouillet, et aux gens de lettres de la première académie, dont il était en quelque sorte l'élève ; c'est là, c'est dans ce douMe cercle qu'il prit son pli à l'heure où son talent se forma, et il le garda, même en se développant par la suite et en s'élevant ; mais il ne se renouvela point (1). » Oui, Fléchier suit les traditions de la première académie : &ciple et admirateur de Balzac, ami de Conrart et de Chapelain, il continue fidèlement l'école du passé, sans s'inquiéter beaucoup de celle qui grandit déjà, et qui, représentée par Molière et Boileau, va déclarer la guerre à tous ces beaux esprits du temps, naïvement épriô^ de leurs talents, qui croyaient avoir atteint léâ dernlèiftt limites de l'art, parce qu'ils savaient tourner uti joli cOtt^ pliment, et composer sur toute espèce de sujet uii tb^ ^ drigal ou un sonnet. Poète officiel, Fléchier fait sa «rtl* ^ Ma^arin, aligne de beaux vers latins sur* la po.ix des Pyf^ nées, comme, dans la suite, il chantera la naissance Dauphhi^ ou les splendeurs de la fête que Louis Xl^ ^ en 1662, et à laquelle prirent part les seigaeurs les plu» distingués (2) . Causeur aimable et spvritael, U frèq^eûte
(1) M. Sâiûte-Beuve, Introduction aux JSdémoires sur U^ ^'^^ Jours d'Auvergne, p. il. . i lie
(2) Voici, dans leur ordre chronologicjue, la liste d P^ latines de Fléchier, imprimées dans les Œuvres cou»» vol. IX, p. 91 et suiv. Edit. Ducreux :
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par ses relations, Fléchier mérite parfaitement le litre d'homme de lettres qu'il se donnait un jour, en écrivant à son ami Huet, le savant évêque d'Avranches. « Il appartient par le goût et par la manière, dit avec raison M. Sainte-Beuve, à la société de l'hôtel de Rambouillet, et aux gens de lettres de la première académie, dont il était en quelque sorte l'élève ; c'est là, c'est dans ce double cercle qu'il prit son pli à l'heure où son talent se forma, et il le garda, môme en se développant par la suite et en s'élevant ; mais il ne se renouvela point (1). » Oui, Fléchier suit les traditions de la première académie : disciple et admirateur de Balzac, ami de Conrart et de Chapelain, il continue fidèlement l'école du passé, sans s'inquiéter beaucoup de celle qui grandit déjà, et qui, représentée par Molière et Boileau, va déclarer la guerre à tous ces beaux esprits du temps, naïvement éprlô de leurs talents, qui croyaient avoir atteint les dernières limites de l'art, parce qu'ils savaient tourner uti joli compliment, et composer sur toute espèce de sujet un ma-* drigal ou un sonnet. Poète officiel, Fléchier fait âa coui* à Mazarin, aligne de beaux vers latins sur la paix des Pyténées^ comme, dans la suite, il chantera la Jiaissance du Dauphhi^ ou les splendeurs de la fftte que Louis XIV donna en 1662, et à laquelle prirent part les seigneurs les plus distingués (2) . Causeur aimable et spirituel, il fréquente
(1) M. Sainte-Beuve, Inivo^xK^iion di\ix Mémoires sur les Grands' Jours d* Auvergne y p. il.
(2) Voici, dans leur ordre chronologique, la liste des pièces latines de Fléchier, imprimées daus les Œuvres compièteM, vol. IX, p. 91 et suiv. Edit. Ducreux :
les salons en renom, accepte leurs idées, leurs goûts, et quelquefois même leurs travers ; écrit de petits ma^ drigaux à la façon de Ménage ou de Voiture, envoie des billets tout parfumés de galanterie aux précieuses de son temps, et cherche ainsi à s'acquérir la réputation d'un bel esprit, qui sait plaire dans la conversation et charmer dans ses lettres (1). Ce fut là, vraiment, la société au milieu de laquelle Fléchier vécut à Paris ; dans laquelle il aimait à se trouver, et où il forma ces liaisons, qui indiquent nettement de quel côté inclinaient ses goùtd littéraires. Aussi, nous ne sommes pas surpris qu'il ait réussi dans le monde, et, nous le croyons sur parole, quand il nous dit, dans le délicieux portrait qu'il nous a
Em. card. Julio Mazarino, carmen eucharisticum, ob paeem Galliœ et Hispaoifle partam, aniio 1660.
In itinerariam lUustrissimi Briennîe comitis, carmen, anno
AugustLssimi Galliarum Delphiai geûethliacoa, 1662.
Gircus regius, sive pompa oquestris Ludovici XIV, carmen heroîcum, 1662.
De religiosissimi doctissimique viri Joaiinis Frontonis obitu, 1663, Epistola.
Ad illustrissimura vinim Franciscum Ludovicum Lefèvre de Cdumartiu. pro restituta filii sui valetudine, Soteria.
In conventus juridicos Arvernis habitos, anno 1665. Carmen.
Sur ces diverses compositions do la jeunesse de Fléchier, voir ce que dit M. l'abbé Delacroix, dans son intéressante Histoire de tévéque de Nîmes, ch. ii, p. 22 et suiv. Nous u'osons renvoyer nos lecteurs à l'étude particulière que nous avons faite des vers latins de Fléchier, De latinis Flecherii carminihus. Paris, Didier, 1872; ces sortes de travaux commencent à passer de mode.
(1) « On était alors au dix-septième siècle pour le bel-esprit, comme on a été de nos jours pour le talent-, c'était un mot maf^ique qui couvrait tout. » (Saiute-Beuve, Causeries du lu>idi, p. 139, t. XV.)
par ses relations, Fléchier mérite parfaitement le titre d'homme de lettres qu'il se donnait un jour, en écrivant à son ami Hiiet, le savant évêque d'Avranches. « Il appartient par le goût et par la manière, dit avec raison iM. Sainte-Beuve, à la société de Thôtel de Rambouillet, et aux gens de lettres de la première académie, dont il était en ({uelquc sorte l'élève ; c'est là, c'est dans ce double ccîrcle qu'il prit son pli à l'heure où son talent se fonD&, et il le garda, même en se développant par la suite et en s'élevant ; mais il ne se renouvela point (I). » Oui, Fléchier suit les traditions de la première académie : disciple et admirateur de Balzac, ami de Conrart et de Chapelain, il continue fidèlement l'école du passé, sans s'inquiéter beaucoup de c^llc qui grandit déjà, et qui, représentée par Molière et Boileau, va déclarer la guerre à tous ces beaux esprits du temps, naïvement épris de leurs talents, qui croyaient avoir atteint les dernières limites de l'art, parce qu'ils savaient tourner un joli compliment, et composer sur toute espèce de sujet un madrigal ou un sonnet. Poète officiel, Fléchier fait sa cour à Mazariii, aligne de beaux vers latins sur la paia: des Pyrénrrs, comme, dans la suite, il chantera la naissance du Dauph'n^ ou les splendeurs de la fête que Louis XIV donna en l(H)'2. et à laquelle prirent part les seigneurs les plus distingués (2) . danseur aimable et spirituel, il fréquente
(t) M. Saiiito-Beiivo, Introduction aux Métnoires sur les Grandi' J(nu\< d' Auvergne, p. 11.
r2i Voici, (lans leur ordre chronologiquo, la liste des pièces latinos de Pléchidr, impiimées dans les Œuvres coinplèUt, voL. IX, p. 91 et luif • lUt Dacreux :
les salons en renom, accepte leurs idées, leurs goûts, et quelquefois même leurs travers ; écrit de petits madrigaux à la façon de Ménage ou de Voiture, envoie des billets tout parfumés de galanterie aux précieuses de son temps, et cherche ainsi à s'acquérir la réputation d'un bel esprit, qui sait plaire dans là conversation et charmer dans ses lettres (1). Ce fut là, vraiment, la société au milieu de laquelle Fléchier vécut à Paris ; dans laquelle il sdnudt à se trouver, et où il forma ces liaisons, qui indiquent nettement de quel côté inclinaient ses goûts littéraires. Aussi, nous ne sommes pas surpris qu*il ait réussi dans le monde, et, nous le croyons sur parole, qaand il nous dit, dans le délicieux portrait qu*il nous a
Em. card. Julio Mazarino, carmea eucharisticum, ob pacem 6«Ili» et Hispaniae partam, anno 1660.
Iq itiaeranam Illustrissimi Brieaaœ comitis, carmen, anno
Augustissimi Galliarum Delphini genethliacon, 1662.
Circus r^ius, sive pompa equestris Ludovici XIV, carmen beroicum, 1662.
De religiosissimi doctisslmique viri Joannis Frontonis obitu, 1663. Epistola.
Ad illustrissimum vinim Franciscum Ludovicum Lefèvre de Cdumartin, pro restituta filii sui valetudine, Soteria.
Iq coQventus juridicos Arvernis habites, anno 1665. Carmen.
Sur ces diverses compositions de la jcimesso de Fléchier, voir ce que dit M. l*abbé Delacroix, dans son intéressante Histoire de féf)éque de Nimes, ch. ii, p. 22 et suiv. Nous n'osons renvoyer Û08 lecteurs à l'étude particulière que nous avons faite dos vers latins de Fléchier, De latinis Flecherii carminihm. Paris, Didier, IB72; ces sortes de travaux commencent à passer de mode.
(1) « On était alors au dix-septième siècle pour le bel-esprit, comme ou a été de nos jours pour le talent-, c'était un mot ^^fîique qui couvrait tout. » (Sainte-Beuve, Causeries du lu^idi, P- 139, t. XV.)
laissé de lui-même : « 11 a fait des vers fort heureuse ment, il a réussi dans la prose, les savants ont été con tents de son latin. La cour a loué sa politesse, et le dames les plus spirituelles ont trouvé ses billets galants Il a écrit avec succès, il a parlé en public, même ave applaudissement (1). »
Le premier, et le plus utile des amis de Flécbier, fu Gonrart. Cet homme excellent lui procura d'illustres ami tiés, vanta tout haut son mérite, le fit admettre parmi le meilleures compagnies du temps; c'est grâce à soi active et bienveillante protection, que le jeune abbé par vint bientôt à la gloire, et de là à la fortune. Récemmen arrivé à Paris, mécontent du refus qu'il avait essuy de ses supérieurs, Fléchier prit la résolution de quitte une congrégation qu'il aimait, et au sein de laquelle i avait toujours vécu. Pauvre, inconnu, sans autres res sources que son talent, il sentait qu'il allait se trouve désormais aux prises avec les dures nécessités de la vie aussi, hésitait-il avec raison à sortir d'une maison qu l'avait accueilli jeune encore, où il avait trouvé jusque-l une existence commode, facile, et parfaitement confom» à ses goûts. A cette heure critique, Gonrart Taida affec tueusement de ses conseils, lui promit son amitié, relev doucement son courage, lui apprit à avoir confiance dani l'avenir, et l'affermit dans le dessein qu'il avait formé 4 rester libre de tout engagement (2). On comprend que
(1) Voyez ce que nous avons dit de ce joli portrait de Fléchiei dans notre ouvrage de la Correspondance de Fléchier avec M^* Dt Houlières et sa fille, p. 245 et suiv. Paris, Didier, 1872.
(2) Voir Ménard. volume d<''jà cité, p. 11.
secours un jeune homme intelligent, doué d'une grande souplesse et d'une rare dextérité, allait trouver dans le secrétaire perpétuel de l'Académie française, fort connu dans le inonde des lettres, uni d'amitié avec les écrivains les plus estimés alors, Pellisson, Chapelain, Godeau. M"' de Scudéry; écrivain lui-même, sinon fécond, du moins fort goûté pour l'agrément et la facilité de ses vers et de sa prose.
Conrart est le vrai modèle de l'homme de lettres à cette époque : esprit droit et sensé, aimant la littérature pour le plaisir, et non pour la réputation qu'elle donne, Tun des hommes les plus modestes et les plus polis de sou temps, il vécut toute sa vie tranquille et indépendant, dans une aisance assez honnête, au milieu d'amis charmants, qu'il était heureux de réunir souvent à sa délicieuse maison, dont M"*^ de Scudéry nous a tracé une aimable peinture (1).
Chose singulièi^e, celui qui occupa une place si honorable à côté des beaux esprits alors en faveur, qui fut « un des arbitres de la littérature de son temps », ne savait pas, ou plutôt, savait peu le grec et le latin ; ce ne fut que par son travail personnel, par la lecture de quelques bons écrivains français, peu nombreux alors.
{\)Mmagiana, vol. III, p. 183 ; Edit. d'Amsterdam, 47G2, 4 vol. ^•12.-1 Né protestant, quelque effort qu'aient fait ses amis, sur- ^utgon parent l'évéque de Grasse et de Vence, pour le ramener '^ns le sein de TÉglise catholique, il garda la foi de ses pères et Qïmita pas Pellisson, quoiqu'il sût bien quel mérite avait déjà, *uï yeux des dispensateurs de la fortune et des grâces, une conversion Tenue à propos. » (V. Cousin, Société française; \o\. II, P- 100.) - Clélie, U« partie, liv. H. p. 796.
- tiq-
que Conrart se forma un style qui n'était pas sans mëii et acquit une facilité vraiment sui^prenante, dans homme dont les premières études avaient été entiè ment négligées (1).
Tallemant des Réaux, qui le traite avec la demii injustice, lui reproche d'avoir « caballé la réputation toute sa force d, et d'avoir fait « par imitation, ou plu par singerie, tout ce que les autres faisoient par génie Cependant, le malicieux auteur des Historiettes^ tout parlant dédaigneusement de Conrart et de ses œuvn
(i) <t Conrart est fils d*un homme qui était d'une honn famille de Valencicimos, et qui avait du bien ; il s'était asfi bien allié à Paris. Cet homme ne voulait point que son i étudiât, et est cause que Conrart ne sait point de latin. » (Ti lemaut des Réaux, vol. III, p. 1; édition Techeuer, Paris, 186! — Co fait est confirmé dans une lettre en vers, que nous avo trouvée dans les manuscrits de Conrart. Puisé à pareille souit ce témoignage n'est pas sans valeur.
Lettre du M octobre 1659.
Mon cher Conrart n*a point appris (^ langues de Rome et d'Athènes, Que Cici^ron et Démosthëne Font revivre dans leurs écrits.
Cependant, tout ce qu'il compose Mérite Timmortalité ; Ses beaux yers et sa belle prose Charmeront la postérité.
Sa bouche instruit notre ignorance, Elle est Toracle de la France; Chacun la consulte aujourd'huy.
Certes, ce prodige m*estonne :
Il n'a rien appris de personne, Et tout le monde apprend de luy;
(Manuscrits de Conrart, L. II, 151, p. 281, in-8s Èelles-Letb françaises, Biblioth. de 1 Arsenal. Cité par MM. René Kertil
témoigne quelque part de la souplesse de son talent, qui lui permettait d'aborder également tous les genres. «Â-t-on fait des rondeaux et des énigmes? 11 en a fait. A-trOD fait des paraphrases? En voilà aussitôt de sa iaçoD ; du burlesque, des madrigaux, des satires même, quoiqu'il n'y ait chose au monde à laquelle il faille tant être né. Son caractère, c'est d'écrire des lettres couraminent; pour cela, il s'en acquittera bien : eqcore, y aura-t-il quelque chose de forcé ; mais, où il faut quelque chose de soutenu ou de galant, il n'y a personne au logis (1) . »
ctEd.de Barthélémy, dans leur récent ouvrage, ValenHnConrart, *^ vie et sa correspondance; Préface, p. vir, Paris, Didier, 1 vol. iû>. 1881.)
« Rien ne prouve que Gonrart ait su le grec. Mais il ue semble pas possible qu'il n'ait eu une certaine connaissance du latin, quand on voit, dans ses papiers conserves à la bibliothèque de l'Arsenal, ses dissertations critiques sur certains textes de Cicéron et d'Horace. Peut-être, a-t-on mis Gonrart au nombre <ies gens qni ne savaient pas le latin, comme Ménage, qui a fait •ies vers grecs, ne s'est pas compté au nombre des trois Frai irais lui, seuls de son temps, savaient le grec, selon lui. » (Gh. Livet, histoire de Pacadémie française, vol. U, p. 139.) Gette remaniue est assez juste, et peut servir à expliquer une difficulté peu ^ à résoudre. — Voir à ce sujet d'utiles renseignements Qins l'ouvrage que nous avons cité : Conrart, sa vie et sa cor- ^^ndance, p. 9 et suiv. — U faut avouer, cependant, que les témoignages de Ghapelain, du chevalier de Gailly, de Vau- ^^^, et de Balzac, rapportés par les mêmes auteurs un peu PloMoio, p. 107 et suiv , sont bien formels: nous voilà dans une P^de perplexité. M. Gousin, si bien instruit de tout ce qui ^Qche à cette époque de notre histoire littéraire, dit aussi que Conrart ne savait ni le grec, ni même le latin (Société française au ^^^'ifptième siècle, vol. Il, p. 98.) — a Le procès se trouve maintenant complètement instruit », nous disent les auteurs de la Vie ^Conrart, p. 13; oui : mais quelle en est l*îssue? <|i Tallemant, vol. m, p. 3.
Il ne faut pas s'en tenir aux appréciations malveillantes de Tallemant sur Conrart; en somme, c'était un esprit distingué, doux, obligeant, d'un commerce agréable, et qui unissait à un cœur excellent un mérite réel (1). Aussi, M"' de Scudéry avait-elle raison de vanter la solidité da jugement, la capacité, la politesse et la galanterie de ThéodamcLs (2). Ce qui parait lui avoir manqué le plus, pour devenir un écrivain remarquable, ce ne sont pas les dons de l'intelligence, car il en était abondammeut pourvu ; mais, c'est un sujet grave, élevé, digne de fixer son attention, un sujet qui l'eût forcé de développer toutes les ressources qu'il possédait, et qui eussent ainsi trouvé un meilleur emploi. On ne peut nier que sa prose et ses vers n'aient quelquefois un caractère aisé et plaisant; et, toutefois, n'est-il pas étonnant qu'avec des qualités réelles, on ne trouve dans ses écrits aucun passage, aucun trait qui indique un écrivain supérieur? On peut dire de Courait, ce que Fléchier disait de Camus, l'évoque de Belley, que son malheur étoit davotr eu trop d esprit^ et trop de facilité. « C'étoît, ajoutait-il» une source trop abondante et mal ménagée ; en la resserrant, en la conduisant, on en auroii fait un canal charmant et utile ; il ne l'a employée qu'à des jets d'eau, ou
(1) Voir tout le ch. ni du volume de Conrart : Portrait de C(^' rart. — L'homme privé, p. 54 et suiv. Paris, Didier. Voir surtout la remarquablo notice que M. Gous-in a consacrée à Conrart: ^ Société française au dix-septième siècle, vol. II, p. 97 et suiv.
(*2) C'est sous ce nom que (Conrart est désigné dans la CléUe et le Grand Cyrus. — Voyez Clélic, 1I« partie, liv. II, p. 796; ciU^ par M. Cousin, la Société franêaise au dix-septième siècle, vol. U» p. 3*28, édit. in-8'. Paris, Didier.
les salons en renom, accepte leurs idées, leurs goûts, et quelquefois même leurs travers ; écrit de petits madrigaux à la façon de Ménage ou de Voiture, envoie des billets tout parfumés de galanterie aux précieuses de son temps, et cherche ainsi à s'acquérir la réputation d'un bel esprit, qui sait plaire dans la conversation et charmer dans ses lettres (1). Ce fut là, vraiment, la société au milieu de laquelle Fléchier vécut à Paris ; dans laquelle il aimsdt à se trouver, et où il forma ces liaisons, qui indiquent nettement de quel côté inclinaient ses goûts littéraires. Aussi, nous ne sommes pas surpris qu'il ait réussi dans le monde, et, nous le croyons sur parole, quand il nous dit, dans le délicieux portrait qu'il nous a
Em. card. Julio Mazarino, carmen eucharisticum, ob pacem GalIisB et Hispaolje partam, anuo 1660.
In itinerarlam Illustrissimi Briennse comitis, carmen, anno
Augustîssimi Galliarum Delphiui genethliacon, 1662.
Gircus regius, sive pompa equestris Ludovici XIV, carmen heroîcum, 1662.
De religiosissimi doctissimiquo viri Joannis Froatonis obitu, 1663, Epistola.
Ad illustrissimum vinim Franciscum Ludovicum Lefèvre de Cdumartia, pro restituta filii sui valetudine, Soteria.
In conventus juridicos Arvernis habitos, anno 1665. Carmen.
Sur ces diverses compositions de la jeunesse de Fléchier, voir ce que dit M. Tabbé Delacroix, dans son intéressante Histoire de tévéque de Nimes, ch. ii, p. 22 et suiv. Nous n*osons renvoyer nos lecteurs à Tétude particulière que nous avons faite dos vers latins de Fléchier, De latinis Flecherii carminihus. Paris, Didier, 1872; ces sortes de travaux commencent à passer de mode.
(1) « On était alors au dix-septième siècle pour le bel-esprit y comme on a été de nos jours pour le talent; c'était un mot majîique qui couvrait tout. » (Sainte-Beuve, Causeries du luyidi, p. 139, t. XV.)
laissé de lui-même : <( 11 a fait des vers fort heureusement, il a réussi dans la prose, les savants ont été contents de son latin. La cour a loué sa politesse, et les dames les plus spirituelles ont trouvé ses billets galauts. Il a écrit avec succès, il a parlé en public, même avec applaudissement (1). »
Le premier, et le plus utile des amis de Fléchier, fut Conrart. Cet homme excellent lui procura d'illustres amitiés, vanta tout haut son mérite, le fit admettre parmi les meilleures compagnies du temps; c'est grâce à son active et bienveillante protection, que le jeune abbé parvint bientôt à la gloire, et de là à la fortune. Récemment arrivé à Paris, mécontent du refus qu'il avait essuyé de ses supérieurs, Fléchier prit la résolution de quitter une congrégation qu'il aimait, et au sein de laquelle il avait toujours vécu. Pauvre, inconnu, sans autres ressources que son talent, il sentait qu'il allait se trouver désormais aux prises avec les dures nécessités de la vie; aussi, hésitait-il avec raison à sortir d'une maison qui l'avait accueilli jeune encore, où il avait trouvé jusque-là une existence commode, facile, et parfaitement conforme à ses goûts. A cette heure critique, Conrart Taida affectueusement de ses conseils, lui promit son amitié, releva doucement son courage, lui apprit à avoir confiance dans l'avenir, et l'affermit dans le dessein qu'il avait formé de rester libre de tout engagement (2). On comprend quel
(1) Voyez ce que nous avons dit de ce joli portrait de Fléchier, dans notre ouvrage de la Correspondance de Fléchier avec M'*^" Des HouUères et sa fille ^ p. 245 et suiv. Paris, Didier, 1872.
(2) Voir Méuard, volume déjà cité, p. il.
secours un jeune homme intelligent, doué d'une grande souplesse et d'une rare dextérité, allait trouver dans le secrétaire perpétuel de l'Académie française, fort connu dans le monde des lettres, uni d'amitié avec les écrivains les plus estimés alors, Pellisson, Chapelain, Godeau. M"* de Scudéry; écrivain lui-même, sinon fécond, du moins fort goûté pour l'agrément et la facilité de ses vers et de sa prose.
Conrart est le vrai modèle de l'homme de lettres à cette époque : esprit droit et sensé, aimant la littérature pour le plaisir, et non pour la réputation qu'elle donne, l'un des hommes les plus modestes et les plus polis de son temps, il vécut toute sa vie tranquille et indépendant, dans une aisance assez honnête, au milieu d'amis charmants, qu'il était heureux de réunir souvent à sa délicieuse maison, dont M"* de Scudéry nous a tracé une aimable peinture (1).
Chose singulièi*e, celui qui occupa une place si honorable à côté des beaux esprits alors en faveur, qui fut a un des arbitres de la littérature de son temps », ne savait pas, ou plutôt, savait peu le grec et le latin ; ce ne fut que par son travail personnel, par la lecture de quelques bons écrivains français, peu nombreux alors.
(I) Menagiana, vol. III, p. 183 ; Edit. d'Anisterdam, 1702, i vol. m-î2. — «Né protestant, quelque eiïort qu'aient fait ses amis, surtout son parent révêquo de Grasse et de Vence, pour le ramener dans le sein de TÉglise catholique, il garda la foi de ses pères et n'imita pas Pellisson, quoiqu'il sût bien quel mérite avait déjà, aux yeux des dispensateurs de la fortune et des grâces, une conversion venue à propos. » (V. Cousin, Société française; y o\. II, p. 100.) -- CléUe, II« partie, liv. U. p. 796.
que Conrart se forma un style qui n'était pas sans mérite, et acquit une facilité vraiment suiprenante, dans un homme dont les premières études avaient été entièrement négligées (1).
Tallemant des Réaux, qui le traite avec la dernière injustice, lui reproche d'avoir « caballé la réputation de toute sa force », et d'avoh* fait « par imitation, ou plutàt par singerie, tout ce que les autres faisoient par génie ». Cependant, le malicieux auteur des Historiettes^ tout en parlant dédaigneusement de Conrart et de ses œuvres.
(1) « Conrart est fils d'un homme qui était d'une honnête famille de Valeiicicunos, ot qui avait du bien ; il s'était assez bien allié à Paris. Cet homme ne voulait point que son fils étudiât, et est cause que Conrart ne sait point de latin. » (Tallemant des Héaux, vol. III, p. 1 ; édition Tcchener, Paris, 1862.) — Ce fait est confirmé dans une lettre en vers, que nous avons trouvée dans les manuscrits de Conrart. Puisé à pareille source, ce témoignage n'est pas sans valeur.
Lettre du \1 octobre 1659.
Mon cher Conrart n*a point appris Ces langues de Rome et d'Athènes, Que Cic('Ton et Démosthëne Font revivre dans leurs écrits.
Cependant, tout ce qu'il compose Mérite rimmortalité; Ses beaux yers et sa belle prose Charmeront la postérité.
Sa bouche instruit notre ignorance, Elle est l'oracle de la France; Chacun la consulte aujourdliuy.
(iCrtes, ce prodige m'estonne :
n n*a rien appris de personne, Et tout le monde apprend de luy^
{Manuscrits de Conrart, t. II, 151, p. 281, in-Ss Èellés-Letires françaises, Biblioth. de 1 Arsenal. Cité par MM. René Kerriler
témoigne quelque part de la souplesse de son talent, qui lui permettait d'aborder également tous les genres. « A-t'On fait des rondeaux et des énigmes? 11 en a fait. A-t-on fait des paraphrases? En voilà aussitôt de sa façon ; du burlesque, des madrigaux, des satires même, quoiqu'il n'y ait chose au monde à laquelle il faille tant être né. Son caractère, c'est d'écrire des lettres couramment; pour cela, il s'en acquittera bien: encore, y aura-t-il quelque chose de forcé; mais, où il faut quelque chose de soutenu ou de galant, il n'y a personne au logis (1) . »
et£d. de Barthélémy, dans leur récent ouvrage, ValentinConrart, sa vie et sa correspondance) Préface, p. vir, Paris, Didier, 1 vol. in-8«. 1881.)
€ Rien ne prouve que Gourart ait su le grec. Mais il ne semble pas possible qu'il n'ait eu une certaine connaissance du latin, quand on voit, dans ses papiers conservés à la bibliothèque de r Arsenal, ses dissertations critiques sur certains textes de Cicéron et d'Horace. Peut-être, a-t-on mis Conrart au nombre des gens qni ne savaient pas le latin, comme Ménage, qui a fait des vers grecs, ne s'est pas compté au nombre des trois Franrais qui, seuls de son temps, savaient le grec, selon lui. s (Gh. Livet, Histoire de Pacadémie française, vol. U, p. 139.) Gette remaniue est assez juste, et peut servir à expliquer une difficulté peu aisée à résoudre. — Voir à ce sujet d'utiles renseignements dans l'ouvrage que nous avons cité : Conrart, sa vie et sa cor* respondance, p. 9 et suiv. — U faut avouer, cependant, que les témoignages de Ghapelain, du chevalier de Gailly, de Vaugelas, et de Balzac, rapportés par les mêmes auteurs un peu plus loin, p. 107 et suiv , sont bien formels: nous voilà dans une grande perplexité. M. Gousin, si bien instruit de tout ce qui touche à cette époque de notre histoire littéraire, dit aussi que Conrart ne savait ni le grec, ni même le latin {Société française au dix-septième siècle, vol. Il, p. 98.) — « Le procès se trouve maintenant complètement instruit », nous disent les auteurs de la Vie de Conrart, p. 13; oui : mais quelle en est l*lssue?
(1) Tallemant, voL III, p. 3.
II ne faut pas s'en tenir aux appréciations malveillantes de Tallemant sur Conrart; en somme, c'était un esprit distingué, doux, obligeant, d'un commerce agréable, et qui unissait à un cœur excellent un mérite réel (1). Aussi, M"* de Scudéry avait-elle raison de vanter la solidité du jugement, la capacité, la politesse et la galanterie de Théodamas (2). Ce qui parait lui avoir manqué le plus, pour devenir un écrivain remarquable, ce ne sont pas les dons de l'intelligence, car il en était abondamment pourvu ; mais, c'est un sujet grave, élevé, digne de fixer son attention, un sujet qui l'eût forcé de développer toutes les ressources qu'il possédait, et qui eussent ainsi trouvé un meilleur emploi. On ne peut nier que sa prose et ses vers n'aient quelquefois un caractère aisé et plaisant; et, toutefois, n'est-il pas étonnant qu'avec des qualités réelles, on ne trouve dans ses écrits aucun passage, aucun trait qui indique un écrivain supérieur? On peut dire de Courait, ce que Fléchier disait de Camus, l'évèque de Belley, que son malheur étoit davou* eu trop d esprit^ et trop de facilité, « C'étoit, ajoutait-il, une source trop abondante et mal ménagée; en la resserrant, en la conduisant, on en auroit fait un canal charmant et utile ; il ne l'a employée qu'à des jeis d'eau, ou
(1) Voir tout le ch. m du volume de Conrart ; Portrait de Conrart, — L'homme privé, p. 54 et suiv. Paris, Didier. Voir surtout la remarquable uoticc que M. Goutin a consacrée à Gourart ; la Société française au dix-septième siècle, vol. II, p. 97 et suiv.
(21 G'cst .sous ce nom que Gonrart est désigné dans la ClcUe et le Grand Cyrus. — Voyez Clélie, U^ partie, liv. II, p. 796; cité par M. Cousin, la Société frauêaise an dix-septième siècle, vol. II, p. 328, édit. iu-8". Paris, Didier.
ûssé se répandre, et n'a fait qu'un marais bourbeux (1) . » le dernier trait ne peut s'appliquer au secrétaire peipéuel de l'Académie; mais tout le reste lui convient parfaitement : il a fait des madrigaux, des chansons, des M)nnets, des lettres, et rien de tout cela n'est assez \iche\é pour mériter une grande attention (2). Homme le bonne compagnie, ami de M"'' de Scudéry, familier de II. et de M"** de Montausier, il a laissé ce que l'on pourrait stppeler des vers de société ; content de briller dans les salons, il ne s'est nullement préoccupé du public du dehors, et, c'est pour cela, que son nom est tombé peu à peu dans un oubli qu'il ne chercha pas à éviter.
On le devine aisément, Conrart, qui assista aux beaux jours de l'hôtel de Rambouillet, et fréquenta ies Samedis de H^** de Scudéry, où la galanterie était fort à la mode, nefutpasle dernier à se pliera ce genre convenu, qui était généralement admis, et qui, au fond, était parfaitement innocent. Presque toutes ses lettres roulent sur ce thème étemel de tendresse langoureuse, si commune alors,
H) Mémoires de Trévoux, pour le mois do novembre, 171 1 ; cités dans les Œuvres complètes de Fléchier, vol. I, p. lxxxv, édiU I^creux.
1^1 D'ailleurs, Conrart avouait lui-même qu'il lui arrivait rarement de biea rendre ses pensées. La raison de ce défaut est fort simple : incapable de travailler patiemment son style, son itoir était d'écrire des lettres couramment, et il n était nullement dwposé à faire dégénérer en fatigue ce qu'il regardait comme ^ agréable délassement. « Je n'exprime jamais bien à mon gré ^ que je sens, écrit-il à Saint-Pavin; mon esprit est un valet paresseux, et mon cœur un maître mal obéi. » (Lettre du ISmtrs 1G68; manusc. de Conrart, vol. XIII, p. 420, in-f. i^ubliéi» par MM. René Kerviler et Ed. de Barthélémy, p. 603; ouvrage cité plus haut.)
qui blessait le bon sens de Boileau, et que notre satirique fit enfin disparaître, en livrant au mépris tous ces poètes transis,
Qui, toujours bien mangeant, meurent par métaphore (1).
Du temps de Conrart, ce ton guindé et précieux était en pleine faveur ; aussi n'est-il pas étonnant qu'il l'ait entièrement adopté. Si on voulait prendre à la lettre les différents billets qu'il adresse à M"*' Godefroy (2), qui fut plus tard la marquise d'Andeville, à M"** de la Vigne ou à M"*" Dupré, il faudrsdt avouer que sa vie fut troublée par bien des chagrins et des déceptions. 11 n'est question, en effet, dans cette correspondance, que de rivaux^ de jalousies^ de desespoirs; mais, heureusement, tout cela n'est que pour la rime, et les aimables précieuses, auxquelles étai^t adressées de si brûlantes missives, en connaissaient bien la véritable signification. C'est là une remarque impor* tante, dont il faut tenir grand compte, si on ne veut pas se faire la plus fausse idée des personnes et des choses de ce temps ; on peut justement appliquer à tous les écrits de ce genre la judicieuse obsenation de Ch.Labitte, à propos des lettres de Fléchier à M"'' de la Vigne : '< Il ne faut pas voir, dit-il, dans ces singuliers billets entremêlés de prose et de vers, plus qu'il n'y a réellement. Quelquefois ce sont de simples lieux-communs de ruelles, et comme des développements de |X)litesse amoureuse, de passion
(1) Boiloau, satire IX,
(2) Les lettres à M"«' Godefroy ont été publiéen pour h première lois par MM. René Kervilor et Ed. de f^rthélemy, Coîirartf sa vie et sa correspondance, p. 580 et suiv.
de société, relevés par l'effort dti tour élégant, par la recherche de l'expression précieuse (1). »
Tel est le caractère des lettres de Conrart à M"* Godrfroy (2); lettres bien étranges à notre épocpie^ assurément, mais qui alors n'avaient rien que de fort honorable pour les personnages même les plus graves, et les plus connus par la sévère dignité de leur vie. Laissons donc le secrétaire de l'Académie écrire hardittient à M"° Godefroy i a Mon cœur ne peut plus vivre sans vous », et affecter ttû^ profonde douleur en apprenant que son aimable Iris^ qui était venue le visiter à Athis, va bientôt le quitter ; laissonsle dire que la funeste nouvelle de son cruel départ le jette ixû& la surprise et t accablement (3). Ailleurs, quatnd îl Im parle d'une proposition, qu'il ne fait pas comme un éUmrdi^ On croirait qu'il s'agit d'une affaire bien sérieuse. A le voir si humble, si timide et si réservé, on s'imaginerait qu'il va enfin lui révéler un secret important : « Je me suis consulté moi-même, et j'ai consulté ^orc des gens plus sages que moi, et qui ont autant d'intérêt à ce qui vous touche; ils ont approuvé mon ^r, et m'ont promis même de l'appuyer de * leur suffrage. Après cela,
(*i Ch. Labltte, la Jeunesse de Fléchier. (Revue des Deux-Mondes, ^^^ 1845.) — Voyez aussi ce que nous disous du ton galant au Q^-8eptième siècle. {Correspondance de Fléchier avec M'""^ Des ^owfrfr«,p. 114, 139 et suiv.)
(•) Fille d'un conseiller du roi, et amie de M"" de Glialais, 'i^ût parle M. Cousin. {Société franc., vol. II, p. 430.)
'•^) Lettre à M»'« Godefroy, du 5 novembre 1667, Manusc. de Conrart, vol. XIU, p. 295, in-f*>; publiée par MM. René Kerviler et Ed. de Barthélémy, p. 585.
Nous verrons, belle Iris, ce qu'il en faudra croire. Si vous rendrez mon sort heureux ou malheureux; Si votre cœur m'est doux, ou s'il m'est rigoureux, Si vous me comblerez ou de honte, ou de gloire (1). t
On s*atteDd, évidemment, à quelque grave révélation, qui va décider du sort de celui qui parle ; on est tout surpris, quand on voit que ce langage plein de mystère est sans conséquence, que ce n'est là qu'un manège de bel esprit qui connaît bien sa carte de Tendre^ et sait conmient on donne un air galant à un modeste billet. Ici, il est simplement question d'un portrait que Conrart demande à la belle Iris : (( Afin, dit-il, qu'il puisse tenir une place dans mon cabinet, quand je ne vous y pourrai voir. Ce n'est pas que j'aie besoin d'un objet visible pour me faire souvenir de vous; mais, c'est que l'on doi^ toujours tirer tous les avantages que l'on peut de son amitié, quand elle est tendre et respectueuse comme la^ mienne ». Le 2/i novembre 1667, il écrivait encore à M"* Godefroy ; c'est toujours le même ton de politesse exagérée, qui ferait supposer un tout autre sentiment, si on n'était averti : « Depuis mon retour d'Atys, j'ai beaucoup d'aiïaires sur les bras, mais je ne puis venir à beat des plus importantes sans vous. On me menace de tous côtés, et je n'entends parler que de blondins et de brunets, (juc de braves et que de beaux esprits, que d'envieux et de rivaux. Je me sens le cœur assez ferme p'jur résister à tous ces gens-là, pourvu que vous ne soyez pas de leur côté; mais, si vous n'avez autant de bonté que j'ay de couragCf
(I) Conrart, sa vie et sa correspondance, p. 581. Lettre du 29 octobre 16G7. — Conrart était né en 1G03; ii avait donc soixantequatre ans, quand il écrivait sur un ton si précieux.
je puis bien combattre, je puis bien mériter la victoire, mais je ne puis m*assurer de la remporter. » Il supplie la cruelle de se déclarer pour lui contre ces rivaux qu'il veut braver ; sans cela, ajoute-t-il, « ni la douceur de vos billets, ni les marques de tendresse que j*y lis quelquefois, ni la manière obligeante dont vous recevez les miens, ne me pomToient empescher de mourir d'aflliction, ni de vous estimer, en mourant,* plus cruelle que la goutte et le ihumatisme, qui n*ont pu encore me mettre au tombeau » .
Vers la même époque. M"" Godefroy devenait la marquise cTAndeville. Mais Gonrart n'en continue pas moins d'écrire à sa jeune amie, absolument sur le même ton ; changez l'adresse, et vous croirez ces lettres destinées encore à JT** Godefroy. Arrivée à Athis le 1" novembre 166S, la marquise en partit quatre jours après. Aussitôt, comme jadis, Gonrart de se plaindre de ce départ précipité, et de pleurer son malheur dans les vers suivants :
J'avois assez senti les douleurs de Tabsence,
Sans apprendre aujourd*huy,
Que même la présence
Peut causer de Tennui.
Quoi! paroistre un moment, et soudain disparoistre ! Quoi! paroistre un moment, pour convaincre mes yeux, Que de tous vos appas mon rival est le maître, Et me rendre témoin de son sort glorieux ! C'est pour moy, belle IHs, une triste aventure,
Et je dois, désormais
Ne vous voir qu'en peinture,
Ou ne vous voir jamais (1).
(l) Manusc. de Gonrart, vol. XIII, in-f^, lettre inédite, publiée par MM. René Kerviier et Ed. de Barthélémy, Gonrart, sa vie et $a correspondance, p. 192. En 1667, M*'« Godefroy avait épousé le marquis d'Andeville.
Un compliment flatteur, des couplets gui ne manquaien ni de gaieté ni d agrément, voilà ce qu'on remporta ordinairement d*Athis, comme un souvenir des beau jours qu'on avait passés dans cette charmante demeure (1] La muse de Théodamas était complaisante, dans ces occi sions : elle l'aidait à faire les honneurs de la maison, chanter les joies de l'arrivée, ou les tristesses du départ et, il faut l'avouer, elle s'en acquittait assez bien. Cet ainsi qu'au moment de dire adieu à M""* d'AndeviUe ( aux autres personnes qui étaient venues le voir, il compos une chanson pleine d'à-propos, semée d'idées ingénieuse et finement rendues. Il nous semble entendre d'ici la voi bruyante des invités répéter, au milieu des préparatif du départ, ces couplets faciles et charmants, où le maltr de la maispn iqêlait à ses regrets l'éloge de la belle troufi des vendangeuses qui aUait le quitter :
Peuple d*Atys, chantez en basse note De Profuridis au lieu de Te Deum ; Voyant partir ccUte charmante flotte, Entonnons tous d'un lamentable ton :
Ton teron. ton ton.
A sou abord, on vit dans nos prairies. Danser, sauter, bergères et moutons ; A son départ, on les voit défleuries.
Echo, partout (2), tristement nous répoud ; Ton teron, ton ton.
(1) Sur cette demeure de Conrart, à Athis-Mons, polit villagt situé près de Paris, voyez la délicieuse description que M. Go^ sin en a faite : la Maison de Conrart à Athù. [Société franc., vol
(2) Et non, comme ont imprimé par erreur MM. Kerviler el Ed. de Barthélémy : Echo pasteur tristement nous répond... Il 2 a partout dans le manuscrit de Conrart.
Eq quatre jours, ces belles vendangeuses Ont vendangé de toutes les façons; Tout a passé par leurs mains dangereuses, Vignes et fruits, dindons, chapons, pigeons : Ton teron, ton ton.
Jusqu a leurs yeux, ils ont fait leur vendange ; Nos pauvres cœurs savent comme ils en sont Pressés, foulés, par un prodige étrange ; Et, toutefois, ils le regretteront :
Ton teron, ton ton (1).
Qu'on dédaigne, tant qu'on voudra, cette poésie familière et aisée, qu'on la condamne sans pitié, comme pauvre de sentiments et d'idées, comme dépourvue de richesse et d'éclat; pour nous, nous jugerons avec indulgence des vers faits sans prétention, souvent improvisés, et qui, à défaut de mérite plus sérieux, avaient du moins celui d'égayer un instant de spirituelles personnes. Sans doute, il ne faut pas donner trop d'importance à ces mille petites pièces : impromptus, sonnets, madrigaux, énigmes, qui couraient de main en main, et faisaient le charme de quelques cercles du temps; mais aussi, il serait injuste de les décrier avec humeur, car, en somme, il y a quelquefois, dans cette poésie de salon, bien de l'enjouement et de la finesse, bien des traits piquants ou ingénieux, et des idées délicates exprimées avec bonheur. Nous partageons, M sujet, le sentiment d'un illustre écrivain, qui connaissait admirablement cette époque ; il serait de mauvais goût
'1' Bibl. de l'arsenal, manuscrits de Gonrart, vol. XIII, in-f", P- Î93. Autographe de Gonrart, avec ce titre : Couplets envoyés à * ^Ik troupe des vendangeuses à leur départ d'Atys. Les deux Prière couplets ont été cités par MM. Kerviler et Ed de Barthélémy, p. 196. Conrart, sa vie et sa correspondance.
d'être plus exigeant que lui : « Toute cette poésie galante « dit M. Victor Ciousin, ne veut pas être prise au sérieux et soutient à peine la publicité; mais il ne faut pas oubliei quelle n'y était pas destinée; c'est un pur badinage, qixî n'est pas dépourvu de facilité et d'agrément, et nous n'avons pas l'honneur de connaître de société qui fù.1 capable de s'amuser de cette façon (1) . »
Pour le bel esprit et le ton précieux, Fléchier est un vrai disciple de Conrart. L'empreinte laissée par le secrétaire de l'Académie est encore, pour ainsi dire, visible ; et, les lettres de l'un sont la copie fidèle des lettres de l'autre. Qu'on nous permette de répéter ici ce que nous avons écrit autrefois, en parlant du style de Fléchier et de Conrart : « Ce sont^ disions-nous alors, les mêmes qualités et les mêmes défauts, les mêmes agréments un peu affectés, les mêmes tours de phrase, les mêmes coquetteries de langage et, en quelque sorte, les mêmes inflexions de voix. Comparez les lettres de Conrart à M"* de la Vigne (2) avec celles que Fléchier écrivait à M"* Des Houlières, et vous aurez de la peine à remarquer la plus légère différence : mêmes joies, mêmes tristesses, mêmes inquiétudes, chez le secrétaire de l'Académie et le noble orateur; tout se ressemble, jusqu'à la forme du style, qui est maniéré de part et d'autre, avec plus d'élégance et de clarté dans Fléchier, avec un ton plus vif et plus gai dans Conrart, qui veut être amusant quand même. Tous deux furent
(1) V. Cousin, Société française, vol. II, p. 285.
(2) Dans les manuscrits de Conrart, vol. X, p. 83, in-f«. Biblde l'Arsenal. Quelques-unes de ces lettres viennent d*étre publiées. (Voyez Conrart, sa vie et sa correspondance, p. 606 et 609.
fidèles jusqu'à la fin de leur vie aux goûts de leur jeunesse : Conrart était déjà fort vieux, quand il entretenait M"' de la Vigne de mille bagatelles qui nous font sourire aujourd'hui; et* en 1686, Fléchier, académicien depuis longtemps, Fléchier, qui avait déjà prononcé la plupart de ses Oraisons funèbres^ et qui avait alors cinquante-quatre ans, passait encore son temps à composer des épitres, vrai modèle de ce style précieux tant goûté autrefois (1) . »
Qu'on ne le croie pas, ce n'est pas là un rapprochement forcé, ou une ressemblance fortuite; non, l'aimable protégé s'est certainement appliqué à imiter son protecteur. Comme Conrart se plaint à M"*" Godefroy des envietix ou des rivaux qu'il redoute ; des ennuis où son absence va k précipiter; de son indifférence, de sa froideur ou de ses craautés; de même, Fléchier ne parle à M'*'' de la Vigne ou à M"' Des Houlières, que d'injustices, de rigueurs, de tourments, en un mot tout le thème de la politesse amoureuse en usage dans les belles compagnies (2). Comme Conrart demande son portrait à la belle Iris, Fléchier, pendant les loisirs que lui laisse le voyage d'Alsace, crayonne le sien pour plaire à M"* Des Houlières. Enfin, détail assez piquant, comme pour rendre un dernier hommage à la mémoire de Conrart, Fléchier, en traçant son propre portrait, semble avoir les yeux fixés sur celui du maître, dont il a reproduit plus d'un trait. Ainsi, « l'àme de Théod^unas est grande, ferme et généreuse ;
\h Correspondance de Fléchier avec M"'^ Des Houlières, p. 115. P^, Didier, 1872.
'^) Voyez ces lettres à M»'*» Godefroy, Conrart, sa vie et sa cor- ^pondance, p. 580 et suiv.