PARIS
INTllODUCTION
DE
André THÉIUVE
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CHARLES SOREL, dont le Fnmcion est aux yeux du commun des lecteurs le principal titre de gloire, a fait figure, dès son vivant, d'écrivain malchanceux. 11 fut un de ces polygraphes qui défient les lecteurs à la course, mais qu'on lit pourtant, qu'on imite, qu'on plagie plus que les meilleurs. Voilà un fâcheux genre d'estime : il vaut à celui qu'on traite ainsi plus d'oubli voulu que de célébrité. Disons vite que les auteurs qui prêtent si bien à autrui, empruntent aussi souvent aux autres : Sorel n'a pas été beaucoup plus scrupuleux sur ce chapitre que ses contemporains. Il semble avoir vécu d'habitude dans ce domaine infra-littéraire où tout est en commun, idées, style, sentiments, où il n'existe pas de propriété spirituelle, où la bizarrerie même ne vaut pas toujours originalité. Il remua et brassa bien des conceptions dans sa vie, et fit gémir bien des presses ; mais le
plus souvent de façon anonyme, et d'ordinaire avec un succès fugitif; cet exeniple vaut un beau sermon sur l'inanité des écrits.
Il semblait être né pour un siècle où le journalisme eût flori sous sa forme présente ; il eût fait merveille dans la chronique, dans les polémiques gazetières, dans la vulgarisation aussi. Ajoutons qu'il eût réussi à toute autre époque que la sienne. Par malheur il vécut au temps où les lettres ont cessé d'être bourgeoises et populaires pour s'adresser à l'élite et aux délicats. Il ne pouvait plus mal tomber. Aussi son œuvre est-elle, dans l'ensemble, une protestation contre tout ce qui allait triompher et triomphait déjà. Par exceptions, elle suivit quelquefois la mode : ce sont ses pires ouvrages. Du reste c'est peut-être l'intérêt singulier qu'il présente pour nous : à la fois éclectique et chagrin, touche-à-tout et partisan, plein de velléités inutiles, de projets inféconds, d'intuition et de malchance, il nous fait comprendre, par une sorte de contre-épreuve, ce qu'il y a de limité dans le talent et le génie véritables, et pourquoi, sans ces limites, on ne peut rien accomplir. Les qualités d'un homme curieux de tout et d'esprit souple ne sont pas celles d'un créateur.
11 se trouve pourtant que Charles Sorel a
créé une œuvre durable. C'est le Francion, précisément, parce que les règles du genre, et une lourde tradition qui pesait sur lui, ne l'ont pas empêché d'y m(;ttre simplement beaucoup de son temps et un peu de sa per-'l sonne. Encore eut-il l'infortune d'être, à l'égard de cet enfant de sa veine, un simple père naturel, non putatif, et de ne pas jouir paisiblement même de cette gloire -là. Aussi faut-il penser, juste trois cents ans après l'impression de cette œuvre, que de l'éditer franchement, de discuter à son sujet, c'est une espèce de réparation.
Charles Sorcl (a) naquit en 1602 à Paris où il devait vivre et mourir. Il était de souche picarde. Son père avait servi dans les armées de la Ligue, et avait acheté ensuite une charge de procureur au Parlement de Paris. Il y avait eu des magistrats dans sa famille. C'est dire que les origines de son héros, Francion, seigneur de la Porte, sont un peu romancées. Mais il est vrai que sa mère était sœur de Charles Bernard, lecteur du roi et historiogra-
(a) Cf. touchant sa biographie Niceron et Roy, Charles Sorel (1891). Ce dernier ouvrage, thèse çà et là un peu confuse, est le plus complet qu'on ait sur notre auteur.
phe de France ; et que la propre sœur du romancier épousa le sieur Parmentier, avocat et substitut du procureur général : « Mon père, dit le Franc ion de i633, ne haïssait plus tant les hommes de longue robe... puisqu'une de mes sœurs en avait épousé un. »
Charles était l'aîné de la famille ; il paraît avoir été élevé comme la plupart des jeunes bourgeois d'alors, avoir connu les collèges d'humanités, affronté le droit, et répugné à cette étude. Il se décida pour une vie indépendante, et se condamna à vivre de sa plume. Sa précocité l'y encouragea.
A treize ans (i6i5) il avait déjà fait un panégyrique des Vertus du Roi ; à seize, un épithalame pour le mariage de Louis XIII. A dix-neuf, il donnait dans le roman pastoral, écrivant (1621) V Histoire amoureuse de Cléagénor et Doristée, tissue de fades aventures, rapts, déguisements et combats de galanterie. A vingt ans, il faisait des libelles, dont l'un sous le nom de Chevalier Rosandre, et des recueils de contes gais, de fabliaux, dirais-je, grimés à la mode galante ; c'est le Palais d'Angélie{^), ce sont les Nouvelles françaises (*>).
(a) Il s'y trouve le sujet de l'Amour médecin.
(b) Il s'y trouve un « Médecin naalgré lui » ou mieux, un « Vilain mire ».
On voit que, malgré la tyrannie du goût pastoral, il tentait déjà la voie proprement gauloise. Du reste, en iGsîî?, il avait déjà fini le Francion, qu'il conçut évidemment comme un composé de plaisants récits et de confidences juvéniles, assez particulières à l'étudiant qu'il était alors.
Mais, pour s'avancer dans la carrière des lettres, il n'était guère que de s'attacher à la personne d'un grand, et de travailler pour les fêtes officielles. Nous avons vu les essais poétiques de Sorel ; en iGaS, il composa encore des vers pour le Ballet des Bacchanales où collaborèrent aussi Saint-Amand, Boisrobert et Théophile. Et dès 1621, il était secrétaire du comte de Cramait (»), qui le garda un an.
C'était un Gascon, mondain célèbre, bel esprit, esprit fort aussi... qui fit mourir sa femme de chagrin, mais qui emporte l'estime de Tallemant des Réaux. Il se piquait d'écrire, et nul doute qu'il n'ait fait travailler Sorel à ses œuvres, aux Jeux de r Inconnu, aux Amours
(a) V. Revue de Gascogne, 1893. Cramail fît aussi des thèses ou conclusions amoureuses adressées aux dames par le bachelier Erophile, qui sont citées dans les Remarques du Berger Extravagant, le Tombeau des Romans qui reproduit le passage des Amadis parodié dans le Francion (v. page 7^) et le Tombeau de l'Orateur français, dirigé contre Balzac.
l6 INTRODUCTION
(lu Jour et de la Nuit, i[\\\ ini-grivoiscs et mij^alantcs, étaient assez conformes aux dispositions du jeune liommo.
Ensuite Sorel fut à M. de Maieilly, comte de Cypière, avec qui il se brouilla rapidement. On peut accorder au Francion la valeur d'une espèce d'autobiographie, touchant cette époque de son existence. Puis il servit M. de Baradaz, favori du roi, et dont la fortune subite comme la subite disgrâce devinrent légendaires. En 1626, Sorel paraît avoir conquis sa pleine indépendance. C'est alors qu'il remania le Francion qui, sous cette nouvelle forme, eut un grand succès anonyme.
Sa mère mourut hydropique, et son père périt de la fièvre quarte.
En i635, il acheta la charge d'historiographe de son oncle Charles Bernard, à quoi était attachée une pension et vécut, célibataire, dans la famille de sa sœur, mademoiselle Parmentier, femme du substitut. Ce ménage demeurait au 16 de la rue Saint-Germainl'Auxerrois, tout près des Débats, si l'on veut. 11 est dépeint dans le Roman Bourgeois par Furetière qui a la plume maligne ; mais, si Parmentier ne ressemblait point à l'affreux procureur Vollichon, on ne saurait manquer de trouver Charles Sorel sous les traits et l'ana-
praniriic de Cliarro.sellcs, bourru bienfaisant, onclc-gatcau de la famille, mais enragé barl)ouillenr de papier. Ce fut assurément un bon oiiele ; il dota et maria sa nièce, Ijien ([ue la fortune ne lui eût guère souri. Il menait une vie paisible et casanière, coupée de quelques villégiatures en C lia m pagne où il avait, non loin de Sézanne, une terre à Soigny (»). Il fréquentait là une société de petits bourgeois de village, prévôts, notaires, médecins, oii l'on peut estimer qu'il n'était point dépaysé. Le reste du temps à Paris, il lisait et écrivaillait dans une soupente que les bons Parmentierlui laissaient pour étude ; et comme il arrive aux vieux, garçons, son histoire fut celle de ses amitiés.
Au nombre de ses amis il faut nommer des gens célèbres. Furetière d'abord, qui lui ressemble par tant de points, extraction, esprit, vocation de romancier, et qui fut son familier avant d'être son ennemi mortel : en i658, ledit Furetière se préparait à briguer l'Académie, et fît paraître une Nouvelle Allégorique où, sous couleur de recenser les bons auteurs, il dévoilait Sorel pour responsable du Francion et du Berger extravaganl. La discorde inter-
(a) II porta le titre de Sorel de Soigny ou Souvigny.
venue, il en fit son Charroselles ; cela ne se répara point.
Tl fut aussi le familier de Gui Patin, qu'il avait connu jeune, lorsqu'il était un écrivain aisé et que le futur Doyen de la Faculté n'était qu'un étudiant pauvre. Tls restèrent en amitié constante, quand les rôles furent intervertis. Patin lui avait fait aussi un anagramme, mais élogieux : Clarus sol ero (»). Notons encore le médecin Gui de la Brosse, qui fonda le Jardin des Plantes, — le conseiller Charpentier, — le président Miron, maître des comptes qui fut tué dans les troubles de i652, et dont la perte le laissa à jamais inconsolable, — l'abbé de Marolles qui devait faire, en maudits vers, son épitaphe :
Modeste, vertueux, d'un si doux entretien, Philosophe, orateur, historien fidèle.
Pour Parmentier, le beau-frère, c'était un bourgeois renforcé, et de tête frondeuse ; il fut grand adversaire de Richelieu, au point qu'on voulut le compromettre dans un complot. Et il va sans dire qu'à l'instar de Sorel même, il n'était « point bigot ni mazarin » (*>).
En i663, comme Colbert, pour réparer les
(a) Je brillerai comme un soleil. Garolus Sorel.
(b) Gui Patin.
INTRODUCTION IÇ
désordres do Fouquel, rélablissail les finances du royaume, Sorel se vil supprinncr sa pension régulière. On lui laissa le lilie d'historiographe de France, ce qui ne valait qu'honorairemcnt ; ses gratifications, d'abord intermittentes, tombèrent en désuétude. De plus, il perdit une part de son levenu, dans une de ces mesures de « retranchement « sur les renies de l'Hôtel de Ville, qui faisaient tant crier. Son beau frère et lui durent quitter et vendre la maison près de Saint-Germainl'Auxerrois. L'époux de la nièce qu'il avait dotée, hébergea à son tour l'écrivain vieillissant. Il s'appelait Simon de Riencourt, habitait sur la rue des Bourdonnais. Sorel acheva ses jours dans cet asile, modeste, oublié, con~ damné jusqu'à la fin à ces travaux de librairie qui ne nourrissent point la gloire et guère la bourse.
Gui Patin était mort en 1672. Deux ans après, son ami le suivit, le mercredi, septième de mars. On enterra à Saint-Germain-l'Auxerrois le conseiller du roi, premier historiographe de France, auteur avoué de beaucoup d'œuvres inconnues, auteur secret des livres qui ont perpétué son nom...
Son portrait nous montre un visage qui appelle la sympathie, franc et vigoureux ; ses
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yeux bien fendus, un nez sensuel et des lèvres où il y a de l'esprit. 11 était grassct et myope, infirmité d'observateur ; fort sobre, mais souvent malade. 11 se vit vieillir, bien qu'il ait vieilli longtemps. Gui Patin, qui le connut durant un demi-siècle, le dépeint comme plein de sens, à la fois très sensible et très taciturne : « il n'y a guère que moi, dit-il, qui le fasse parler ». Au reste, plus mélancolique d'aspect que de nature : sans cesse impatient d'écrire et de publier ; toujours vingt livres sur la planche malgré la lenteur des libraires ; son ambition étant de donner « au public une politique et une morale, qui ne sont point marchandise commune n. Quant à Furetière, il n'insiste guère que sur ce grand nez aigu, qui plaisait à Patin, mais qui, dit l'auteur du u Roman Bourgeois », toujours vêtu de rouge, pouvait à bon droit être appelé Son Eminence.
Il ne saurait être question de donner ici une liste complète des œuvres de notre auteur. Nous avons parlé des productions de sa première jeunesse (»). En 1626, l'année oiî il
(a) II faut renoncer, au contraire de M. Roy, à lui attribuer les Aventures Satiriques de Florinde, habitant de la basse région de la lune. Ce roman licencieux, et du
reprenait Francîon, il fit paraître VOrphise, histoire cyprienne ; c'est une œuvre galante assez conforme au goût du temps. Et l'année suivante, le Berger Exlravdgd/il, qu'avait annoncé le Freine ion T cF qu i est aux romans pastoraux ce que Don Qulcholle est aux «chevaleries». Les aventures du héros qui joue au berger dans la banlieue parisienne, et s'y trouve victime de mille farces et avanies, ont du piquant quelquefois, et du languissant le plus souvent. En i633, il remania encore le Franc ion, dont le succès croissait sans cesse. En i634 il rédigea une suite à la Polyxène, roman galant du sieur François de Molière d'Essertines. En iG/i8 le roman de Polyandre marqua un essai de retour vers le^enre réalisje, mais il échoua misérablement.
Tous les autres ouvrages de Sorel ont surtout de l'intérêt pour les bibliographes ; et sans doute les composa-t-il par démangeaison d'écrire et par nécessité plutôt que par goût véritable. 11 revint au genre galant en lô/ja avec la Maison des Jeux, recueil de contes des plus fades, dont le cadre seul rappelle le
reste introuvable, serait inconnu sans un article de M. B. Guégan (Almanach de l'Armoire de Citronnier 1919). Il est fort obscur, fort mal écrit, et semble attribuable à l'Italien Codoni, ami de Tristan l'Hermite.
Décamcron. 11 continua sui* le même propos en iOGq. Celte servitude littéraire n'est pas sans ti"istesse.
Touchant la religion, on lui attribue (iG34) des Pensées Chréliennes sur les Commandements de Dieu ; touchant la morale, la Solitude et r Amour philosophique de Cléomède (iG/jo), le Chemin de la Fortune (iGG3), De la Prudence et des bonnes règles de la vie (liS'jo). Comme travaux de librairie, il composa en i634 la Science des Choses Corporelles, en iGSy, la Science des Choses Spirituelles, qu'il réunit ensuite sous le titre de Science universelle. En iG55, il écrivit un curieux Traité de la perfection de l'Homme, oîj se trouvent un essai de méthodologie des sciences et des discours singuliers sur la pédagogie. On verra dans (( Francion » quelle rancune il avait gardée contre l'enseignement à la vieille mode. Sa \y théorie d'une éducation expérimentale, pratique, fondée sur les sciences et les langues, trouverait certainement quelque faveur chez nos réformateurs d'aujourd'hui. Enfin, il nous a laissé, sous le nom de Bibliothèque française et de Connaissance des bons Livres, un essai de Bibliographie critique, bien précieux aux érudits par la rareté de son dessein. On soupçonne également sa mahi dans quelques piè-
ces (|iii siiiiia;L>^(Mil sur le fatras des tnazarinades (*).
Mais sa lâche d'Iiislorio^Maphe semble nuM'ilcf une meiilion paiiictilièi'e. Sorel s'y adonna sludicnsoinent ; il airnail la seience hisU)ri([iie au point d'avoir réclamé la fondation d'une Acadéniic d'histoire à côté de l'Académie française. Et ses théories pédagogiques ne laissent pas de marquer l'inlérôt (ju'il prit à sa fonction de chroniqueur officiel (^). En 1629 il publia une com[)ilation sui- la Monarchie française de Pharaniond à 752. En i633, il pousse ce travail jusqu'aux invasions normandes. De i635 à iG'iG, il acheva V Histoire du roi Louis XI If que son oncle et prédécesseur Charles Bernard avait entreprise. En i658 il écrivit un Traité des Droits du roi sur la Flandre ; quatre ans plus tard une Histoire de la Monarchie sous le règne de Louis XIV (i643- 16G1). En i665, il traita plus généralement de la Science de C Histoire ; en 1666, il revint aux travaux de détail avec un essai sur les Droits
(a) La bibliographie chronologique est complète dan^ la thèse de M E. Hoy. Relenons-en que la défense de Corneille appelée Jugemeni du Cid par un bourgeois de Paria, marguillier de sa paroisse, est atlribuable à notre auteur.
(b) Par certains points il est même un précurseur d'Augustin Thierry et de sa réforme.
et prérogatives des Rois de France. On voit qu'apolog-cliques ou désintéressés, ces ouvrages marquent une certaine dispersion fâcheuse d'études et de reclierclies. Là encore Sorel ne put ni donner sa mesure ni se fixer à un propos. Soit que le génie naturel lui manquât, soit que les nécessités le pressassent, cet auteur fécond et désordonné ferait figure, pour la postérité, d'un simple polygraphe, d'un graphomane peut-être, s'il n'avait écrit le Francion.
Or il y eut une querelle du Francion, cette œuvre n'ayant jamais été avouée officiellement par son auteur. La querelle est depuis longtemps vidée (^) ; mais oij serait-elle évoquée plus opportunément qu'ici ?
Francion parut en lôaS (privilège du i5 août 1622), avec sept livres, qui valent les huit premiers des éditions courantes, mais sans nom d'auteur. 11 eut un succès modeste, et ne fut remanié qu'en 1626, purgé des passages trop licencieux, et accru de quatre livres, mais toujours anonyme. Sous cette
(a) Ce qui n'empêche pas M. François de Nion (Revue de France, 192 1) d'attribuer le Francion à un auteur controuvé.
nouvelle forme il connut une quinzaine d'éditions ou contrefaçons. Pour faire bref, il fut remanie encore on tO.'».'^, entrolnrdr de discours moraux, pourvu d'un douzième livre, et affublé cette fois d'un nom d'auteur, Moulinet. Un avocat normand de ce nom, mort vers 162/i, avait écrit des romans galants : Chrisaure, 161 2 ; Floris, i6i3; les Diversités d Amour, le Jardin du Monde. D'autre part, le nom comique de Moulinet, qui équivalait à « Calino », à <( Verboquet » ou à « Gaulard ». avait servi à signer les adaptations récentes de Tiel V Espiègle, du Recueil Normand, des Nouvelles de Des Périers, en particulier le recueil nommé Facétieux devis. Sorel, qui a lu ce dernier livre et l'imite, forgea un gentilhomme lorrain avec le sobriquet légendaire et le nom de l'avocat et lui mit sur le dos une préface, embrouillée à dessein, oii l'on ne distingue pas si ce Moulinet est présenté comme auteur de tout ou de quelque chose de ce Frcmcion célèbre. La supercherie serait déjà évidente, si les meilleurs auteurs de l'époque ne l'avaient aussi dénoncée (^), voire les amis intimes de Sorel, Furetière dans son libelle. Patin dans ses lettres. Même, Sorel l'a pratiquement con-
(a) Cf. Bouhours. Doutes sur la langue français.
fessée, lui aussi, mais de façon fragmentaire. En lO.V'i il écrivait dans \a Science des Choses Corpoi-cllrs : Je confesserai bien que s'il y a (la piquant dans ce lirre, c'a été moi qui l'y ai i/iséré. Au pis aller, quel lorl cela nie ferait-il ?.. s'il est vrcd que j'ai fait cela, y a-t-il aucune raison pour m'en repentir ? Or, il y avait eu des inconvénients, qu'il était imprudent de rappeler. Car le roman de t623 est d'une extrême licence, et c'est à cette époque qu'on persécuta le plus les auteurs libertins et satiriques, et que Théophile fut brûlé en effigie...
Dans Idi Bibliothèque française (\^. SgS), Sorel nous commente le Francion et pose la thèse de son réalisme avec une compétence bien singulière : « Lorsqu'il n'avait point achevé ses études, comme le genre de vie qu'il connaissait le plus était celui des Maîtres de collège et des Écoliers, ou de quelques jeunes hommes qui avaient quitté de nouveau cette condition, il avait pris là son sujet... Voulant faire des histoires entièrerrie/it vraisemblables et qui décrivissent agréablement la manière dont on vivtdtr^JUms ■ le monde, il en a fait quelques-unes de fort récréatives. (A.u reste) quand les ouvrages ne sont que des exercices de ceux qui les font, et des ess(ds de leurs forces, il n'est pas nécessaire de les mettre au rang de leurs véritables ouvrages. Il ny a jamais eu
dCobUgatloii dr se dire rdiitcnr des lirrfr^ (jii'im. désdiHiiic en ù's ildiiridiif. » Plus loin : (SorcI,) éUiU en l'iî'/c 01) les a 11 1res sont encore sons Ui discipline des madrés : il caiil mieux avoir J(nl cela (jue de s'elre iidouné aux débauches. Il a fait ses prenuers livres à dix sept ans el il en avait composé plus de douze avant (ju'iljùt sur sa vingt-quatrième aimée. » Ces lignes étaient écrites quarante ans après, lorsque le plaisir d'avoir fait un des plus célèbres romans du siècle lui donnait d'autres conseils que la simple prudence. Ces demi aveux, ces demiexcuses sont des preuves bien fortes, mais tardives. Que dire alors de celte déclaration que nous prenons dans l'Avertissement aux Lecteurs de l'édition de 1626 ?
... Je ne doute point que plusieurs, voyant l'opiniâtreté que j'ai à me cacher, n'en aient une aussi grande à s'enquérir de mon nom et qu'ils ne prient
instamment le Libraire de le dire Je suis content
qu'ils tiennent [ce livre] pour un enfant trouvé qui s'est fait de soi-même, ou qui n'a point de père, pour en avoir trop ! Les Lecteurs croient-ils que je sois obligé de leur dire mon nom, puisque je ne saurais apprendre le leur et qu'une infinité de personnes qui ne seront jamais de ma connaissance verront mes ouvrages ? S'il y a quelqu'un à qui je sois obligé de tout découvrir, c'est à mes amis intimes qui prendront mon travail en bonne part, au lieu que les inconnus, qui le mépriseront pos-
sible, me blâmeraient s'ils savaient que je me fusse adonné à des bouffonneries, lorsque j'ai tant de choses sérieuses à dire...
Joij?nons que le Francion inspira plusieurs passages à'Orphise et annonçait en 1626 le Berger Extravagant (a). Or ces deux ouvrages sont avoués par Sorel {Scienee des Choses Corporelles et Science Universelle). Le Tombeau de r Orateur français (1628), qui est sans contredit de Sorel et de Cramail réunis, parle aussi du Francion d'un ton qui ne convient qu'à l'auteur en personne. Enfin on ne peut attribuer cette fraternité évidente de livres divers à de simples coïncidences, car ce fut la méthode constante de Sorel que de se plagier lui-même perpétuellement : ce polygraplie gardait bien de laisser rien perdre ; aussi Cléagénor, la Maison des Jeux, les Nouvelles françaises et les pièces du recueil de Sercy f 1 658) reprennent-ils çà et là des sujets semblables, Polyandre loue le Berger, qui lui-même cite
(a) Le roman de 1626 s'achève ainsi : En attendant je travaillerai à mettre par ordre les aventures du Berger Extravagant que Francion a composées et les donnerai au public comme une deuxième partie de cette Histoire Comique. FIN. — Le Berger était aussi annoncé au XP Livre, dans un passage qui, à partir de l'édition de 1628, le Berger étant paru en 1627, disparaît au profit d'un petit démenti bien maladroit.
tout au long Orphise, et que vantera à son tour
la Connaissance des bons livres. I/anflienticité dn Fi'ancion ne pcMil, donc ]>;is rire conlcslôe, ni la k'gcndedn j)iclondu Moulinet admise une minute par la critique.
Le roman de i633 constitue donc une espèce de Vulgate. En comptant quelques éditions contrefaites en régression sur ce texte-là, il y a une trentaine d'éditions diverses du Francion dans la suite du xvii" siècle. Encore n'a-t-on pas dû conserver un exemplaire de toutes celles qui furent données au public. On possède deux éditions du siècle suivant ; et les textes qu'il est usuel de se procurer aujourd'hui, réédités depuis i858 jusqu'à 1909, sont toujours conformes à celui de i633. Nous avons tenu à suivre les leçons de 1626, qui ne comportent point les discours moraux artificiellement rajoutés par le pseudo-Moulinet, et qui donnent en plusieurs endroits des détails plus naïfs et plus piquants qu'aucune autre ; les données saliri(jues^y^ sont au complet, sans trop de superflu romanesque. Il ne pouvaitêtre question d'éditer le roman de 1623 ; outre qu'il appartient à une bibliothèque par-
ticulière, il est (runc ^Mossicrcté qui, ayant alarmé le ])nl)lic voici trois cents ans, nOlTri rait g^noie d'oxcuses anjourd'liui.
A.n snr[)liis, connue nous l'avons dit dvyà, c'est le roman de i (')>() qui, le premier, déchaîna le succès et qui possède sa constitution définitive... Une note des Mcnagiana a fait supposer qu'il y eut des éditions de 1624 et 1625. Cela ne se peut ; car des phrases de Balzac, citées au Livre XI, n'existent dans les recueils du grand Épistolier qu'avec la date 1625, et à partir de cette année-là. Le même chapitre fait allusion à un grand jubilé de 1629, le précédent ayant été publié au printemps de 162/1. Il n'y eut donc pas d'édition intermédiaire. Bref, le Francion de 1G26 est en un sens l'original complet.
Le titre même de Jeunesse de Francion n'est autre que celui dont se sert le héros, en 1626, pour désigner le récit de ses aventures qu'il est censé composer lui-même (Livre XI).
En i633 il est remplacé dans le texte parles Jeunes Erreurs. Nous l'avons donné légitimement au fragment continu qu'on lira ci-après, car il se borne aux enfances du personnage et à ses épreuves de jeune homme pauvre.
On peut dire qu'il nous oflre une intéressante autobiographie, compte tenu des imitations de
la liljtératurc comique dont son^ réalisme est alourdi. Car, cliose assez rare dans les romans du siècle, qui relevaient d'un j^enrc tenu i)our mineur, on y aperçoit par instants des traits de psychologie sincère, et même passablement hardie. Sans doute serait il imprudent de chercher sans cesse l'auteur derrière son héros, mais on estimera qu'un romancier de vingt ans ne pouvait faire œuvre purement objective en traitant un pareil sujet. Francion c'est donc un Sorel idéalisé, plus noble (encore l'auteur l'embourgeoise-t-il peu a peu dans la suite des remaniements) mais impatient des chaînes sociales et peut-être de la morale aussi... C'est en 1622 l'exemple d'un curieux romantisme juvénile, qu'on chercherait en vain dans le Page Disgracié de Tristan, et dans les déclamations libertines des auteurs priapiques ou satiriques d'alors. Il ne faut pas douter cependant que ce héros ne soit un mécréant, en môme temps qu'un garçon dalibres mœurs. Voici au Livre Yllun passage inédit qui le laisse au moins deviner :
Je semais parmi [les aalres] le plus qu'il m'était possible de ma nouvelle philosophie dont je vous ai déjà parlé (a)
(a) V. p. i44et 235.
Quelques esprits y prenaient goût ; et ne s'en fallait guère qu'ils ne désirassent de la pouvoir suivre. Mais d'autres, barbares et slupides, lui faisaient un si mauvais accueil que j'eusse voulu ne leur eu avoir jamais parlé. Même, comme c'est l'ordinaire de la bêtise des hommes, ils vinrent à m'accuser de folie ; ce qui me fâcha tant que je me résolus de tenir comme un trésor caché ce que je savais, puisqu'il n'y avait personne qui eût la volonté de s'en servir, u 11 ne m'importe, ce disais-je en moi-même. Les hommes refusent leur bien que je leur présente; ils en porteront la peine ! 11 est vrai que j'en pâtirai quelque peu. Mais quoi ! il faut s'accommoder au temps ! La Mort viendra bientôt me délivrer de mes angoisses ! »
Il n'y a pas loin de cette w philosophie » à l'orgueil^toïcien des Charron et des La Mothe Le Vayer, et l'existence d'un tel protagoniste suffit à sauver un roman du commun. Les diverses expériences que Francien prend de la société, son orgueil professionnel d'écrivain, jusqu'à sa vanité insolente de jeune homme, voilà des traits de caractère vivant ; c'est aussi du (i vécu » que la satire des gens de lettres. Ennemi du purisme et des maîtres, enragé de poésie libre et personnelle, Sorel a fait de son héros le libertin qu'il dut être au moins quelque temps ; et la confusion entre l'auteur et sa créature est si évidente dans l'ensemble que Francion, auteur feint
de Benjcr et de la Jeunesse, sert parfois de prôtc-nom à Sorel. En un certain sens, il est préférable de ne lire de ce roman qu'une édition partielle comme celle que nous donnons ici : dans ce fragment est au moins respectée l'unité psychologique. Plus tard, P^rancion cesse d'ctre un gentilhomme pauvre et devient un riche cavalier ; de libertin, il devient moraliste ; et de mémorialiste presque sincère, simple héros de contes galants. Nous avons donc affaire ici au passage le plus cohérent et le plus véridique de ce roman célèbre. Cela suffirait à expliquer que le Francion ait survécu bien mieux que les autres récils réalistes (^) ou historiques de son époque : le Roman Satirique de Lannel n'est guère lisible, ni le Page Disgracié, ni Vllistoire Comique de Théophile. Furetière surpasse beaucoup Sorel par son talent d'écrivain ; Scarron par sa drôlerie ; et pourtant le Roman bourgeois ni le Roman Comique ne supportent la lecture comme Francion. Celui-ci, mal conçu, mal développé, étouffé peu à peu de digressions et de contes parasites, n'en a pas moins failli être un roman à la moderne, la monographie d'une âme ; c'est déjà quelque chose d'être
(a) V. Gustave Reynier, Le roman réaliste au XVW siècte.~~ — ^
devenu une sorte inféncure de Gil lilas, en tant que roman d'aveiilures, et d'être resté, en tant que roman réaliste, un document précieux.
Mais Francion sortait aussi de la tradition comique, où l'on ne se piquait guère d'originaliTe ; il y entra, sitôt le succès venu, et fut imité partiellement, non sans désinvolture. En un siècle, il connut trois traductions hollandaises, quatre allemandes et une version en anglais. La Comédie des Comédies de Barry (lôSg), le Cercle des Femmes de Chappuzeau (i66r) nous attestent son inlluence. On sait aussi plus communément que Molière, Cyrano de Bergerac, Furetière l'ont lu et mis à profit. Le nom du héros, qui figurait par hasard dans les Amours de Floris, fut em[)loyé dans la Ménippée de Francion et la Comédie Allégorique d'Europe (i643). Les recueils de contes plaisants rimitcnt. le pillent à plaisir : par exemple, le Face lieux réveil-matin des esprits mélancoliques (iG^S), et les Contes du sieur d'Ouville (i64/j). L'album de gravures de Jacques Laigniet contient plusieurs illustrations de l'œuvre de Sorel. Dès 1642, Gillet de la Tessonnière la mit à la scène de telle sorte qu'on y pouvait voir tout autre chose qu'une fantaisiepicaresque. Il semble donc que le Francion eut un grand succès d'estime, à côté
d'un succès matériel qu'on ne saurait nier. Mais dès 1660, la niodc gauloise a çjécliné dans lé genre romanesque : c'en est fait de la vogue nitéraire proprement dite; le goût épuré, la décence des mœurs, la rénovation chrétienne, tout cela fit mettre les récits réalistes au rang des ouvrages mineurs, sinon des ouvrages secrets.
On peut voir d'après cela quelle fut la malchance de Sorel, dont nous parlions en commençant : son indécision dans le propos littéraire, son désaccord avec le nouveau goût du siècle, firent qu'il n'osa résister ni ne sut s'adapter à son époque. Son Polyandre, bien plus prétentieux que Francion, est une œuvre ennuyeuse, manquée. Il n'était pas de ceux qui se passent des circonstances : sans quoi le Berger extravagant eût été une courte parodie immortelle et Francion serait aussi célèbre que la Vie de mon père ou l'histoire de Gil Blas.
On nous saura peut-être quelque gré d'avoir borné notre dessein à publier et commenter les meilleures pages de cet auteur fécond et infortuné.
Nous rappellerons, pour preuve de cette infortune, qu'il prolongea le temps de Henri IV