‹ La jeunesse de Francion, texte de 1626;Chapitre 2 sur 8 · CHAPITRE PREMIER · texte numérisé non relu

CHAPITRE PREMIER

ONSIEUR, dit Francion,je serais le plus ingrat du monde si je ne vous accordais tout ce que vous me saurez demander ; car véritablement vous me traitez avec une courtoisie des plus remarquables du monde. Ce m'est un grand bonheur d'avoir rencontré un homme qui ne veut que des paroles pour récompense des plaisirs qutl me départ ; je m'en vais donc vous satisfaire au mieux qu'il me sera possible.

Son hôte s'étant alors assis sur une chaise proche de son lit, il poursuivit en cette façon :

Puisque nous avons le temps à souhait, il ne sera pas mauvais que je vous dise premièrement quelque chose de mon père : son nom était La Porte, son pays était la Bretagne, sa race l était des plus nobles et des plus anciennes, et sa vertu et sa vaillance si notables, qu'encore

qu'il ne soit point parlé de lui dans les histoires de France, à cause de la négligence et de l'infidélité des auteurs de ce siècle, l'on ne laisse pas de savoir quel homme c'était, et en combien de rencontres et de batailles il s'est trouvé pour le service de son prince.

Ayant passé ses plus belles années auprès des grands, où il voyait que sa fortune n'égalait pas son mérite, il s'en retira enfin tout dépité, et vint demeurer en sa patrie, où il possédait quelques terres.

Sa mère, qui s'était remariée depuis la mort de son père, vint à mourir en ce temps-là. Il ne put recueillir la succession sans procès, parce que le mari de la défunte aimait fort à chicaner, et avait recelé quelque chose des meubles, autant pour avoir sujet de passer par les mains de la justice que pour faire son profit. Les instances ordinaires furent formées, et le procès se vit en état d'être jugé par le bailli d'une des principales villes de notre pays. Mon père, qui eût mieux aimé aller à l'assaut d'une ville qu'à la sollicitation d'un juge, ou donner trois coups d'épée que d'écrire ou de voir écrire trois lignes de pratique, fut le plus empêché du monde. Il ne savait de quel côté se prendre pour bien mener son affaire ; et enfin, considérant la force que des présents ont sur des âmes viles, comme celles

des personnes qui sont maintenant élevées aux charges de judicature, il se délibéra de donner (/ quelque chose d'honorable à M. le bailli (^).

Ce qui lui sembla le plus à propos fut une pièce de satin pour lui faire une soutane ; et, ayant fait l'achat, il s'en alla recommander son procès à son juge, qui lui assura qu'il lui rendrait la justice. Mon père, laissant son laquais à la porte, avait pris le satin sous son bras. Le juge, ne sachant pas ce que c'était qu'il portait, lui demanda :

— Ne portez- vous pas là un sac ? Avez- vous encore quelque pièce à me montrer?

— Oui, monsieur, ce dit mon père, c'est une pièce de satin qui m'a été baillée par un marchand en payement de quelque somme qu'il me devait, et je prends la hardiesse de vous la présenter, afin qu'elle vous fasse souvenir des autrss pièces de mon procès. Excusez si ce n'est un don digne de votre mérite.

Le bailli, retroussant alors ses moustaches et regardant mon pèra d'un œil sévère, lui dit :

— Comment, monsieur ! pour qui me prenezvous, moi qui suis un juge royal dont la candeur est connue en tous lieux.'' Croyez- vous qu'il soit nécessaire de me faire des présents pour m'obli- y ger à visiter les pièces d'un procès ? Ne sî is-je pas bien à quoi mon devoir m'oblige ? Allez,

allez, je n'ai que faire ni de vous ni de votre satin : encore que mon office me coûte bien cher, je ne veux point en regagner l'argent iniquement, il me suffit d'avoir de l'honneur et de l'autorité ; apprenez à ne plus essayer une autre fois de corrompre ceux qui sont incorruptibles. Est-ce votre procureur qui vous a conseillé cela ? Si j'^ savais que ce fût lui, je lui défendrais de venir aux plaids d'un an, car il doit être mieux instruit que vous de ce qui concerne ma charge.

Lui semblant, à entendre les paroles et à voir les mines de son juge, qu'il était en grande colère, il reprit son satin sous son manteau, et, lui ayant fait une humble révérence, s'en alla sans lui rien dire. La femme, qui l'avait ouï parler d'une autre chambre, et qui ne désirait pas laisser échapper le gain qui se présentait, s'en vint à sa rencontre, et lui dit courtoisement :

— Monsieur, vous avez vu, mon mari est un peu fâcheux, il n'y fallait pas aller de la sorte que vous y avez été ; baillez-moi votre satin, je lui en ferai trouver le présent agréable.

Mon père s'était déjà résolu de s'en faire un habit, encore que ce ne fût pas bien sa coutume de porter du noir, parce qu'il le haïssait infiniment, étant une couleur funeste et malplaisante, qui n'appartient qu'à des gens qu'il n'aimait guère, comme bien contraire à son humeur

martiale. Le satin fut donc mis entre les mains de madame la baillcvesse, et M. le bailli, ne sachant pas qu'elle l'eût, se mit à la fenêtre de la salle, it, voyant mon père passer pu- la cour, lui dit :

— Là, là, monsieur de La Porte, l'on vous pardonne celle-ci, pourvu que vous ne retombiez jamais en une pareille : vous laisserez ici ce que vous m'avez voulu donner : aussi bien vous serait-ce trop de peine de le remporter encore chez vous.

— Je l'ai déjà baillé à madame, ce dit mon père. Après ceci, il s'esquiva doucement, et s'en

alla droit chez son procureur, qui était des meilleurs qui se fassent. Il lui conta tout ce qui s'était passé avec son juge ; et l'autre dit sincèrement :

— Vous ne connaissez pas l'homme, l'on le devrait plutôt appeler preneur que bailli ; car il prend bien et ne baille guère. Il vous a demandé si c'était de mon avis que vous lui offriez un présent, parce qu'il sait bien que nous tous, qui connaissons son humeur, n'avons garde de conseiller à nos parties de faire comme vous : il fallait tout d'un train donner l'étoffe à sa femme, ou, pour le mieux, la lui faire tenir par un tiers, afin de cacher d'autant plus la corruption, et faire que monsieur conservât la renommée qui court de sa prud'homie.

Or, nonobstant le don que mon père avait fait, il perdit son procès tout au long, il fallut qu'il payât les frais et les épices qui se montaient à beaucoup, car le bailli aimait fort les sauces de haut goût. Son adverse partie avait su, du marchand qui lui avait vendu le satin, le présent qu'il en avait fait au juge, et, craignant que cela ne lui fît avoir gain de cause, il avait été voir aussi le bailli, pour le solliciter ; mais, n'osant pas lui rien offrir parce qu'il sav?it la coutume du personnage, il s'était avisé d'une gentille subtilité, qui couvrait la corruption : c'est que, voyant un beau tableau dedans la salle, il dit qu'il en eût bien voulu avoir un pareil.

— Il est bien à votre service, répondit la dame du logis.

— Je vous en remercie très humblement, répliqua- t-il ; mais dites-moi ce qu'il vous coûte, je vous en donnerai tout à l'heure le même prix.

— Six écus, monsieur.

— Et vraiment en voilà trente-six que je vous baille, lui dit-il en lui mettant entre les mains une bourse. La peine que vous avez eue à l'acheter, et celle que vous aurez à vous accoutumer à ne plus le voir, mérite bien cette somme-là.

La femme du bailli, qui entendait bien à quel sujet il lui donnait tant d'argent de son tableau, recommanda donc si bien son affaire

à son mari, qu'elle lui fit gagner son procès.

Il n'y a chose si cachée au monde, qu'elle ne vienne un jour en évidence. Celle-ci fut publiée par une servante que le bailli avait chassée après l'avoir bien battue. Pour diflPamer son maître, elle ne se trouva depuis en pas un lieu où elle ne contât l'histoire, de sorte qu'il fut décrié partout.

Mon père s'en alla communiquer son affaire à son avocat du parlement, pour savoir s'il serait bien fondé en appellation. Celui-ci, qui ne dissuadait jamais personne de chicaner, ne manqua pas à garder sa coutume, et anima mon père à relever son appel par plusieurs raisons :

— Vous qui êtes noble, lui disait-il, il faut que vous montriez que vous avez du courage, et que vous ne vous laissez pas vaincre facilement ; le procès est une manière de combat où la palme est donnée à celui qui gagne, aussi bien qu'aux jeux Olympiques. Voyez-vous, qui se fait brebis, le loup le mange, comme dit le proverbe ; vous avez à vivre aux champs, parmi des villageois opiniâtres qui vous dénieraient ce qui vous serait dû, espérant de ne vous point payer, si vous vous étiez une fois laissé mener par le nez comme un buffle. Au reste, si vous plaidez en notre illustre cour, il vous adviendra des félicités incomparables : vous serez connu de tel qui n'en-

tendrait jamais parler de vous, et, qui plus est, vous serez immortalisé, car les registres que l'on garde éternellement feront mention de vous. Davantage les héritiers que vous aurez, possédant le bien pour lequel vous prenez tant de peine maintenant, béniront votre bon ménage, et prieront Dieu pour vous tout le temps de leur vie. Ceci vous doit ôter la considération d'un petit ennui passager qui vous dégoûte de poursuivre votre pointe. Je vous conseille donc, pour conclure, de ne point donner de repos à votre partie et de ne point faire d'accord, quand elle vous en parlerait. Il n'est que d'avoir un arrêt. Ne craignez point qu'il ne soit donné à votre profit, car vous avez une cause infiniment bonne.

Là-dessus, il prenait Bartholc et Cujas par les pieds et par la tête ; il citait des lois de toutes sortes de façons, pour prouver le bon droit de mon père, qui crut tout ce qu'il lui disait, ne sachant pas qu'il était en un lieu où l'on s'entendait des mieux à supposer de faux titres, à ne se souvenir que des raisons de ceux que l'on affectionnait, et à juger les procès dessus l'étiquette.

L'on lui adressa un jeune procureur de la

\j nouvelle crue qui, je m'assure, avait baillé de

l'argent pour le faire recevoir (je sais bien à qui),

car il n'y avait pas apparence que ce fût la grande

connaissance des affaires du palais qui lui eût fait obtenir la permission de postuler. Néanmoins, il n'était pas si ignorant cpi'il ne sût bien de quelle sorte il fallait accroître son talent ; et certes il était si bon procureur, qu'il procurait plutôt^ pour lui-même que pour autrui (^). Mon père était en une très mauvaise main ; car cet homme-ci se laissa gagner par sa partie, afin de faire double profit, et, au lieu d'avancer l'aflFaire, il la retardait malgré que mon père en eût, lui faisant accroire que toutes les procédures inutiles qu'il faisait étaient nécessaires.

Ses plus ordinaires discours n'étaient que d'argent, dont il assurait toujours qu'il lui était besoin pour faire beaucoup de frais, encore qu'il n'en fallût faire que fort peu : mon père ne laissait pas pourtant de lui en donner autant qu'il en demandait, afin de l'induire à apporter plus de diligence en son affaire.

D'un autre côté, l'avocat faisait des écritures où il ne mettait que deux mots en une ligne, iy pour gagner davantage, et, afin de les enfler très bien, son clerc usait d'une certaine orthographe où il se trouvait une infinité de lettres inutiles ; et croyez qu'il était bien ennemi de ceux qui veulent que l'on écrive comme l'on parle, et que l'on mette piez sans un d et devoir sans un b. Outre cela il usait d'un certain caractère majuscule

rempli de longs traits qui faisaient qu'en une ligne ^ il n'y avait que deux mots ; et le pire était qu'il n'y avait rien que des discours frivoles qui n'éclaircissaient point la matière. Or cet avocat avait cette gentille coutume que, quand il avait quelque chose à acheter, il acquérait, sur les premiers contredits que l'on lui donnait à faire, tout l'argent qui lui était besoin ; car il songeait auparavant combien il était nécessaire qu'il fît de rôles, et il fallait qu'il les emplît après, quand c'eût été d'une chanson.

Mon père ne se put tenir de lui dire un jour, en lui payant de pareilles écritures, que tout ce qu'il avait fait ne servait de rien ; que, pour lui, il en eût autant fait, et possible davantage, encore qu'il ne fût pas du métier, et qu'aussi bien était-ce une chose vaine d'alléguer toutes les lois qui y étaient, vu qu'il était certain que la cour n'y avait jamais égard. Il prit ceci au point d'honneur, et une grosse querelle s'émut entre eux. Mon père, afin de le moins" offenser, fit d'une attaque particulière une attaque générale, et se mit à parler contre la bande entière des praticiens, qu'il déchiffra d'une terrible façon : — Quelle vilenie, disait-il entre autres choses, que ces gens- ci exercent publiquement leurs brigandages ! Ils ont trouvé mille subtilités pour faire que les biens dont il s'agit n'aillent

pas à une des parties, mais demeurent à eux seulement. Les hommes sont-ils si sots que de se laisser tant tirer par ces sangsues ? Ne voient-ils pas bien que tant de procédures fagotées ensemble ne se font que pour les tromper ? A quoi servent toutes ces choses, qui ne rendent pas les causes moins obscures ? Que ne juge-t-on dès l'instant que les plaideurs comparaissent ? Encore, ce qu'il y a de pire, c'est qu'en toutes ces juridictions il y a diverses manières de procéder : je voudrais bien savoir pourquoi. Car que ne me prend-on partout celle qui est la meilleure et la plus courte ? Il faut que je m'imagine que c'est que l'on veut décevoir plus couvertement ceux qui n'entendent pas le chicanoux.

— Vous vous formalisez de peu de chose, dit l'avocat, et j'oserai bien dire que vous vous plaignez sans raison. Est- il rien de plus beau que la façon dont l'on agite les procès? N'est-ce pas une marque de la grandeur de la justice que le grand nombre de ressorts qu'elle fait jouer.? Vous autres qui plaidez, ne devez-vous pas avoir du contentement à voir marcher cette grande machine ? Quant à la différence des procédures des juridictions, elle est plus louable que blâmable ; car ne savez- vous pas bien qu'il faut que tout pays ait sa coutume ?

— Je vous le concède pour vous contenter,

répondit mon père : mais je me fâche de ce qu'après tous ces fatras le bon droit n'est point rendu : si l'on le rendait comme il faut, il n'y a point de longueur ni de chicanerie qui ne fût supportable.

Là-dessus l'avocat dit encore plusieurs choses / pour défendre son honorable métier : et néanmoins, à la fin, il fut contraint de conclure qu'il y avait beaucoup à redire ; mais que c'était que la Divinité envoyait ce fléau aux hommes pour la punition de leurs énormes péchés, et force lui fut d'accorder à mon père que c'est à tort que l'on appelle en un mot la chicanerie pratique, sans dire de quoi elle est pratique, comme s'il n'y avait que cette pratique- là, ou qu'elle eût une prérogative si grande sur toutes les autres, que ce fût assez de dire cela seulement pour la faire reconnaître.

Pour revenir au procès, il fut distribué à un conseiller le plus fantasque de tous, car, pour dire vrai, je ne s?is par quelle fatalité la plupart de ces gens-là deviennent à demi-fous sur leurs vieillesse. Ceux qui ont hanté les cours souveraines s'en étonnent. Les raisons les plus probables sont que, premièrement, pour la plupart, ils sont des âmes abjectes, comme étant nés de parents de basse condition, et que, pour garder leur sotte gravité, ils se séquestrent des bonnes

compagnies, et ne passent leur temps qu'à des choses qui les rendent d'autant plus stupides qu'elles sont les plus viles du monde.

Le rapporteur de mon père, parmi sa solitude ordinaire, s'était rendu un vrai misanthrope ; personne ne se pouvait vanter de le savoir gouverner, de sorte que ses parties ne devaient pas craindre qu'il favorisât l'un plus que l'autre. Tout ce qui pouvait advenir, c'était qu'il ne comprît pas bien l'affaire ; et certes c'était sa coutume de passer par-dessus, et de croire pourtant qu'il n'y avait personne qui l'entendît si bien que lui.

La première fois que mon père l'alla voir, il le prit d'abord pour un crieur des trépassés, le trouvant sur sa porte sans aucune suite, et lui pensa demander qui était mort au quartier. Mais un jeune homme bien brave, venant parler à lui, lui fit une profonde révérence, ce qui lui donna à connaître que c'était le maître du logis. Il s'enquêta qui était ce jeune muguet, et l'on lui apprit que c'était le clerc de monsieur, qui de palefrenier était venu à ce degré où il ne s'oubliait pas à jouer de la harpe.

Pour ce coup-là, le conseiller ne fit rien paraître à mon père de son humeur bizarre ; mais une autre fois il lui en montra une partie, car il lui dit fort bien, comme il lui racontait son fait.

t;2 LA JEUNESSE

qu'il était un ignorant, qu'il ne savait ce qu'il voulait dire, et lui amenât son procureur, pour lui mieux expliquer son affaire.

Étant retourne le visiter quelques jours après, il s'aperçut qu'il avait une épée ; je ne sais quelle fantaisie lui avait pris à l'heure même de ne vouloir pas que l'on en portât chez lui, non plus que des éperons au palais : tant il y a qu'il ôta incontinent une vieille hallebarbe enrouillée d'un râtelier, qui était en sa salle basse, et, la brandissant au poing, s'en vint mettre en son perron sur son quant- à-moi, comme s'il eût voulu boucher le passage. Mon père lui ayant demandé pourquoi il faisait cela, il lui dit que, le voyant entrer en sa maison avec des armes, il croyait qu'il la voulût prendre d'assaut, et qu'il désirait la défendre.

Ceci n'était qu'une matière de risée ; mais il avait bien d'autres choses qui faisaient maudire à mon père l'heure qu'il avait commencé de plaider ; et enfin, quoi que lui conseillât son avocat, il s'en alla trouver son beau-père, auquel il parla de s'accorder à telle composition qu'il voudrait.

— Mon Dieu ! je vous supplie, lui dit- il, retirons- nous à la hâte de ce gouffre, où nous nous sommes imprudemment jetés ; autrement nous y serons engloutis. Pour moi, j'aimerais autant être en enfer que de plaider, et je pense que le

plus grief supplice que l'on ait inventé pour les damnés, c'est de semer bien du discord entre eux, ^ et de leur faire recevoir des injures dont ils ne peuvent avoir raison, quelques poursuites qu'ils fassent, et quelques peines qu'ils se donnent. Assurez-vous que nous trouverons à la fin que nous ne sommes guère mieux partagés l'un que l'autre. Tout le bien dont nous disputons sera la proie de ces maudites gens, qui ne vivent que du dommage des autres, et qui ne sauraient désirer avoir occasion de s'enrichir sans souhaiter la ruine et le malheur des familles. Ne vaut-il pas bien mieux que nous gardions notre argent que de le donner à ces personnes-là, qui ne nous en sauront point gré, et croiront encore que nous leur serons de beaucoup redevables, nous comptant trois lignes d'écriture une somme hors de raison? Partageons ensemble ce que nous voulions avoir tous deux en entier, ou je vous jure que je suis si harassé des chicaneries passées, que je vous laisserai tout sans disputer dorénavant.

La franchise de mon père plut tant à son beaupère (a) qu'il goûta ses raisons, et il lui dit qu'il songerait à cela plus mûrement. Cependant mon père, ayant vu en son logis une belle fille

(a) Sic ! 1633 = à celui qui auparavant ne voulait point ouïr parler d'accord.

du premier lit, qui avait toujours été en pension avec des religieuses, prit dessein de la demander en mariage, ce qu'il fit à la première vue, et l'accord que l'on lui en passa mit fin à toutes les plaideries et rendit camus les procureurs et les avocats (^).

Un an après qu'il eut épousé cette femme, il eut une fille d'elle, et encore une autre au bout d'un même terme.

Quant à moi, je vins au monde cinq années après qu'ils furent joints ensemble, et ce fut en un jour des Rois ; comme ma mère, ayant été la reine de la fève, s'était assise au bout de la table où elle buvait aux bonnes grâces de tous ses sujets d'une soirée, elle sentit une petite douleur qui la contraignit de se jeter sur son lit, où elle ne fut pas sitôt qu'elle accoucha de moi sans sage-femme, si l'on ne veut appeler sages celles de la compagnie qui étaient à l'entour d'elle.

Ainsi je naquis dauphin et je ne sais quand ce sera que je me verrai la couronne royale sur la tête. L'on but si plantureusement à ma santé par tout le logis, qu'il y parut bien aux tonneaux de notre cave. Maintenant il ne faut pas s'étonner si je bois bien ; car c'est que, me voyant en âge compétent, je veux faire raison à loyale mesure à tous ceux qui m'appelèrent dès ce temps-là

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au combat du verre, et je pense que je les y vaincrai.

Pour vous le faire court, ma mère n'étant pas en assez bonne disposition à son avis, se dispensa de me nourrir et me bailla à une femme du village prochain pour me donner à téter ("^). Je ne veux pas m'arrêter à juger si elle fit bien d'endurer que je prisse du lait d'une autre qu'elle, parce qu'en premier lieu je ne suis pas si mauvais fils que je reprenne ses actions ; et si je vous assure que cela ne m'importe en rien, d'autant que je n'ai point pris de ma nourrice des humeurs qui déplaisent aux hommes d'esprit et de courage. Il est vrai que je me souviens que l'on m'apprit, comme aux autres enfants, mille niaiseries inventées par le vulgaire, au lieu de m 'élever petit à petit à de grandes choses, en m 'instruisant à ne rien dire de badin ; mais depuis, avec le temps, je m'accoutumai à ce qui est de louable.

Il faut que je vous conte, en passant, une petite chose qui m 'arriva après que je fus sevré : j'aimais tant la bouillie, que l'on ne laissait pas de m'en faire encore tous les jours. Comme la servante tenait le poêlon dessus le feu dedans ma chambre, pendant que j'étais encore couché, l'on l'appela de la cour : elle laissa son poêlon

(a) Texte se disposa de me nourrir et de me bailler..

à râtxe, et s'en alla voir ce qu'on lui voulait. Tandis, un maître singe, que nourrissait secrètement depuis peu un de nos voisins, sortit de dessous un lit où il s'était caché, et ayant vu, pensez, d'autres fois donner de la bouillie aux ^j enfants, il prit un peu de la mienne et m'en vint barbouiller tout le visage. Après, il vint m'apporter tous mes habits et me les vêtit à la mode nouvelle, faisant entrer mes pieds dans les manches de ma cotte et mes bras dedans mes chausses : je criai beaucoup, à cause que cet animal si laid me faisait peur ; mais la servante étant empêchée, ne se hâtait point de venir pour cela, d'autant que mon père et ma mère étaient à la messe. Enfin le singe, ayant accompli son bel ouvrage, sauta de la fenêtre sur un arbre, et de là s'en retourna chez lui.

La servante, revenue peu après, et me trouvant en l'état où il m'avait laissé, fit plus de cent fois le signe de la croix, en écarquillant les yeux et donnant des signes de son étonnement ; elle me demanda, avec des caresses, qui m'avait accommodé ainsi ; et, parce que j'avais déjà ouï appeler du nom de diable, quelque chose laide, je dis que c'était un petit garçon laid comme un diable ; car je prenais le singe, qui avait une casaque verte, pour un petit garçon (^). Mais la servante qui y allait tout à la bonne foi, considé-

rant qu'il n'était point entré d'enfant chez nous, ni personne du monde d'extraordinaire, elle crut fermement qu'un mauvais esprit m'était venu voir ; et, après m'avoir nettoyé et habillé, jeta plus d'une pinte d'eau bénite par la chambre

Ma mère, étant revenue de l'église, la trouva encore en cette occupation, et lui demanda pour quel sujet elle faisait cela. Elle lui conta, avec une simplicité très grande, en quelle façon elle m'avait trouvé et l'opinion qu'elle avait que ce fût un diable qui était venu dedans ma chambre. Ma mère, qui n'avait pas coutume de croire de léger, rapporta le tout à mon pèr^, qui s'en moqua et dit que c'était une pure rêverie, voulant quasi faire accroire à la servante qu'il n'était rien de tout ce qu'elle avait vu ; mais un valet, qui était entré un peu après elle en la chambra et m'avait vu au même état, comme elle m'int?îrrogeait là-dessus, lui ôta le soupçon qu'il avait, qu'elle se trompât par faiblesse d'esprit.

Le méchant singe revint encore chez nous la nuit suivante, et, ayant aussi étalé tous les jetons d'une bourse sur la table de la salle, comme s'il les eût voulu compter, et ayant aussi renversé beaucoup d'écuelles de la cuisine, s'en retourna avant le jour par les barreaux d'une petite fenêtre qui n'avait point de volet, et qui lui avait déjà servi de passage. Quand les

servantes eurent aperçu tout le ménage qu'il avait fait, elles le dirent à mon père et à ma mère, qui furent presque contraints de s'imaginer qu'il venait un lutin en notre maison (}).

Les impressions que nos serviteurs avaient de cela faisaient qu'ils s'imaginaient que la nuit ils avaient vu beaucoup de fantômes. Même l'un d'eux assura que, s'étant relevé sur les onze heures pour pisser par sa fenêtre, à cause qu'il n'avait point de pot de chambre, il avait aperçu quelque chose dans le jardin qui sautait d'arbre en arbre.

— Je jure, dit mon père, que tous tant que vous êtes, puisque vous voulez me faire accroire qu'il revient ici des esprits, vous ferez les nuits la sentinelle, à quelque fenêtre pour voir si quelque chose vous apparaîtra et m'en venir avertir à l'heure.

Comme il était entier en ses résolutions, l'on accomplit ce qu'il disait, et déjà par huit fois quelqu'un de nos gens avait toujours veillé ou feint de veiller (car je pense qu'ils se laissaient bientôt abattre au sommeil), lorsque celui qui était la neuvième nuit à la guette vint dire à mon père qu'il avait vu quelqu'un dans le jardin. Mon père prend un pistolet, et s'en va tout bellement avec cettui-là au lieu qu'il lui avait enseigné. Il n'y fut pas sitôt, qu'il vit un homme s'en-

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fuir vers un endroit de la muraille qui était abattue. Lui de courir après avec son pistolet, qu'il tira en l'air ; ce qui étonna tellement celui qui fuyait, que, avec ce qu'il se heurta contre une pierre, il lui fut impossible de se soutenir davantage ; de sorte que mon père fut auprès de lui avant qu'il eût eu le loisir de se relever : par sa voix, qu'il fut contraint de faire ouïr, en disant que l'on lui pardonnât, notre serviteur reconnut que c'était un paysan d'un bourg prochain ; et, par un panier où il y avait deux ou trois poires de bon-chrétien, mon père vit qu'il était venu là pour dérober ses fruits. Néanmoins il avait un courage si peu porté à tirer vengeance d'une telle canaille, qu'il se contenta de lui bailler deux ou trois coups de pied au cul, et de le menacer de le mettre en justice s'il retournait à sa première faute. Encore fit-il un acte de clémence, bien gracieux et bien agréable.

— Or çà, Lubin, lui dit-il, ma foi, je vois bien que c'est peine perdue de te vouloir empêcher d'avoir toujours de mon fruit ; je ne puis pas faire la garde toutes les nuits, et d'ailleurs je ne • veux pas faire de la dépense pour rendre mes murailles plus hautes, mais accordons-nous ensemble : combien veux-tu de poires tous les ans, à la charge que tu ne m'en viendras plus dérober? Te contenteras- tu d'un cent?

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Alors ce vilain brutal lui répondit : « Par ma fé, monsieur, j'y perdroye. »

Et cette repartie sembla si naïve à mon père, qu'elle le fit plutôt rire que de le fâcher : il continua seulement ses menaces et le laissa aller, étant assez aise d'avoir reconnu quel esprit c'était que notre valet avait vu sur les arbres ; mais, quant à celui qui m'avait tourmenté, et qui avait fait ravage dans la maison, il n'en savait que juger.

Le lendemain il entra dans le logis où était le singe, qu'il vit attaché d'une chaîne de fer dedans la chambre basse. Il demanda à un laboureur, qui demeurait là dedans, à qui appartenait cette bête.

— Monsieur, répondit-il, elle est à un gentilhomme dont je suis affectionné, et qui me l'a baillée en garde. Il est bien vrai qu'elle fait plusieurs plaisanteries : ayant été l'autre jour à la boutique du barbier, elle s'en revint ici et, ayant pris un torchon, le mit au col de notre chat : elle tenait des ciseaux dont elle voulut faire la barbe, de même qu'elle venait d'apprendre et lui coupa toutes les moustaches. Toutefois je voudrais bien n'en être point chargé, elle me fait mille maux : j'ai été contraint de l'enchaîner ainsi, parce que, deux jours après que je l'eus, elle alla à votre maison, où j'avais peur qu'elle ne retournât faire quelque dommage si je lui donnais la liberté. Mon père, s 'étant enquis alors particulièrement

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du jour préfix que le singe était venu chez nous, découvrit que c'était là le démon dont l'on avait tant parlé et tant eu de crainte.

C'est pour vous dire comme les âmes basses se trompent bien souvent, et conçoivent de vaines peurs ainsi que faisaient nos gens. Vous qui vivez auprès des villages, vous pouvez savoir qu'il n'y a si petit hameau où il ne coure le bruit qu'il y revient quelques esprits ; et cependant, si l'on avait bien cherché, l'on trouverait que les habitants ont fondé ces opinions-là sur des accidents ordinaires et naturels, mais dont la cause est inconnue à leurs esprits simples et grossiers. C'est un grand cas que, si petit que j'aie été, je n'ai jamais été sujet à de telles épouvantes ; car même, lorsque nos servantes, me voulant corriger de quelque chose qu'il ne leur plaisait pas, me disaient qu'elles me feraient manger à cette bête qui m'était venue voir un matin dans le lit, j'avais aussi peu de crainte que si elles ne m'eussent point menacé.

Un jour, mon père et ma mère s'en allèrent à quelque six lieues de nous et, menant mes sœurs en leur compagnie, me laissèrent au logis avec une servante et quelques valets, qui, en leur absence, se résolurent de faire ripaille aux dépens de leur maître, qui avait bon dos, à ce qu'ils disaient. Mais, parce que je nuisais beaucoup

à leur dessein, ils eussent voulu que j'eusse été encore au ventre de ma mère. Quand ils apprêtaient quelque chose de bon, ils me disaient à tous coups :

— Vous en mangerez ; mais n'en parlez pas à votre maman, Francinet !

Car l'on m'appelait ainsi, ou bien Francionet, parce que, comme vous savez, l'on a cette coutume en France d'appeler les enfants par un diminutif de leur nom, de sorte que l'on en fait parfois de bien plaisants, comme était celui de ma sœur aînée, qui a nom Elisabeth ; et l'on l'appelait Babay — j'aimerais autant dire Barbet ou Barbichon. Pour moi, je promettais donc à notre chambrière de garder le silence et j'y étais bien contraint, si je voulais manger du bon-bon que je voyais (ce sont des mots badins que l'on apprend aux enfants).

J'avais de la curiosité beaucoup, et aperçus qu'un valet prenait le chemin du colombier pour y aller quérir des pigeons, afin de faire chère entière. Je le voulais suivre à toute force, quoique l'on me dit que c'était là que demeurait la Bête ; et j'y eusse été si la servante ne m'eût retenu bien ferme par le bras, afin que je ne visse point leur larcin : mais quelque bonne garde qu'ils fissent, je leur vis tuer les pigeons et mangeai néanmoins de la fricassée sans faire aucune frime (^) .

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Mon père et ma mère étant revenus un jour après, sur l'heure du souper, ils recommandèrent que l'on leur apprêtât vitcmcnt leur repas ; et ma mère se trouvant dans la cour, dit à celui qui avait été, pendant leur absence, voler les pigeons du colombier, qu'il s'y en allât quérir tout à l'heure deux ou trois paires. Quand je vis que le compagnon était entré dedans et que ma mère prenait le même chemin, je m'écriai :

— Maman, maman, gardez- vous bien d'aller au colombier. C'est là que loge la Bête.

Elle se retourna alors et me demanda qui m'avait fait accroire cela, parce qu'elle ne voulait pas que l'on me donnât de telles épouvantes qui causent quelquefois de grandes maladies aux enfants. Je lui racontai alors tout ce que je savais, depuis un bout jusqu'à l'autre, lui disant principalement que, quand notre valet était au colombier, il ne fallait pas en approcher, si l'on ne voulait pas être menacé, comme moi, par notre chambrière. Je vous laisse à juger si ma mère ne fit pas alors une belle vie à nos gens et si elle ne résolut pas de me laisser toujours à la maison, puisque je prenais si bien garde au tort que l'on lui faisait.

Il faut que je passe sous silence beaucoup de petites naïvetés que je fis en ce bas âge, et que je monte un peu plus haut. Quand l'usage de la

raison me fut venu, l'on me donna un homme pour m'enseigner à lire et à écrire, avec lequel je ne fus pas longtemps ; puis l'on me fit aller tous les jours chez notre curé, qui m'apprit presque tout ce qu'il savait de latin.

J'avais déjà je ne sais quel instinct qui m'incitait à haïr les actions basses, les paroles sottes et les façons niaises de mes compagnons d'école, qui n'étaient que les enfants des sujets de mon père, nourris grossièrement sous leurs cases champêtres. Je leur remontrais de quelle façon il fallait qu'ils se comportassent : mais, s'ils ne suivaient mes préceptes, je les chargeais aussi d'appointement ; de manière que j'avais souvent des querelles contre eux, car ces âmes viles, ne connaissant pas le bien que je leur voulais, et ne considérant pas que, qui bien aime, bien châtie, se cabraient à tous les coups, et me disaient en leur patois : « Ah ! parce que vous êtes monsieur, vous êtes bien aise », et mille autres niaiseries et impertinences rustiques. Quelquefois ils se plaignaient à leurs parents de ma sévérité, et faisaient tant qu'ils venaient prier mon père de m'encharger de ne plus battre leurs enfants, qui n'osaient pas se revenger contre moi. Mais je plaidais si gentiment ma cause, que l 'on était contraint d'avouer que j'avais bonne raison de les punir des fautes qu'ils commettaient.

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Quelquefois j'entendais discourir mon père des universités, où sont les collèges, pour instruire la jeunesse, tous remplis d'enfants de toute sorte de maisons, et je souhaitais passionnément d'y être, afin de jouir d'une si bonne compagnie, au lieu qu'alors je n'en avais point du tout, si ce n'était des badauds de village. Mon père, voyant que mon naturel me portait fort aux lettres, ne m'en voulait pas distraire, d'autant qu'il savait que, de suivre les armes comme lui, c'était un très m.échant métier.

Or, parce que les collèges de notre pays n'étaient pas à sa fantaisie, malgré les doléances de ma mère, ayant affaire à Paris, il m'y amena et me donna en pension à un maître du collège de Lisieux, que quelqu'un de ses amis lui avait enseigné (^). Après qu'il m'eut bien recommandé à un certain avocat de ses anciennes connaissances, et l'eut supplié de me fournir tout ce qui me serait nécessaire, il s'en retourna en Bretagne, et me laissa entre les mains des pédants, qui, ayant examiné mon petit savoir, me jugèrent digne de la cinquième classe ; encore ne fut-ce que par faveur.

O quel changement je remarquai^ et que je fus bien loin de mon compte ! Je ne jouissais pas de toutes les délices que je m'étais promises ; qu'il m'était étrange de n'être plus avec mon

père, qui me menait quelquefois en des seigneuries qu'il avait hors de la Bretagne ! Que j'étais fâché d'avoir perdu la douce liberté que j'avais, courant parmi les champs d'un côté et d'autre, allant abattre des noix et cueillir du raisin aux vignes, sans craindre les messiers (^) et suivant quelquefois ceux qui allaient à la chasse ! J'étais alors plus enfermé qu'un religieux dans son cloître, et étais obligé de me trouver au service divin, au repas et à la leçon, à de certaines heures, au son de la cloche, par qui toutes choses étaient là compassées. Au lieu de mon curé, qui ne me disait pas un mot plus haut que l'autre, j'avais un régent à l'aspect terrible qui se promenait toujours avec un fouet à la main, dont il se savait aussi bien escrimer qu'homme de sa sorte. Je ne pense pas que Denis le Tyran, après le misérable revers de sa fortune, s'étant fait m'^ître d'école afin de commander toujours, gardât une gravité de monarque beaucoup plus grande. La loi qui m'était la plus fâcheuse à observer sous son empire était qu'il ne fallait jamais parler autrement que latin, et je ne pouvais me désaccoutumer de lâcher quelques mots de ma langue maternelle ; de sorte qu'on me donnait toujours ce que l'on appelle le signe, qui me faisait encourir une punition. Pour moi, je pensai qu'il fallait que je fisse comme les disciples de Pythagoras,

dont j'entendais assez discourir, et que je fusse sept ans à garder le silence comme eux, puisque, sitôt que j'ouvrais la bouche, l'on m'accusait avec des paroles aussi atroces que si j'eusse été le plus grand scélérat du monde ; mais il eût été besoin de me couper la langue, car, en étant bien pourvu, je n'avais garde de la laisser moisir. A la fin donc, pour contenter l'envie qu'elle avait de caqueter, force me fut de lui faire prononcer tous les beaux mots de latin que j'avais appris, auxquels j'en ajoutais d'autres de français écorché, pour faire mes discours.

Mon maître de chambre (^) était un jeune j^ homme, glorieux et impertinent au possible ; il se faisait appeler Hortensius par excellence, comme s'il fût descendu de cet ancien orateur qui vivait à Rome du temps de Cicéron, ou comme si son éloquence eût été pareille à la sienne. Son nom était, je pense, le Heurteur ; mais il l'avait voulu déguiser, afin qu'il eût quelque chose de romain et que l'on crût que la langue latine lui était comme maternelle. Ainsi plusieurs auteurs de notre siècle ont sottement habillé leurs noms ^--^ à la romanesque, et les ont fait terminer us, afin que leurs livres aient plus d'éclat et que les ignorants les croient être composés par des anciens personnages. Je ne veux point nommer ces pédants-là ; il ne faut qu'aller à la rue Saint- Jacques,

l'on y verra leurs œuvres et l'on y apprendra qui ils sont.

Mais, encore que notre maître commît une semblable sottise, et qu'il eût beaucoup de vices insupportables, tout ce que nous étions d'écoliers nous n'en recevions pas d'affliction comme de voir sa très étroite chicheté, qui lui faisait épargner la plus grande partie de notre pension pour ne nous nourrir que de regardeaux. J'appris alors, à mon grand regret, que toutes les paroles qui expriment les malheurs qui arrivent aux écoliers se commencent par un P, avec une fatalité très remarquable ; car il y a pendant, peine, peur, punition, prison, pauvreté, petite portion, poux, puces et punaises, encore avec bien d'autres, pour lesquelles rechercher il faudrait avoir un dictionnaire et du loisir.

A déjeuner et à goûter, nous étions à la miséricorde d'un méchant cuistre qui, pour ne nous point donner notre pitance, s'en allait promener, par le commandement de son m.aître, à l'heure même qu'elle était ordonnée, afin que ce fût autant d'épargné et que nous écoulassions jusques au dîner, où nous ne pouvions pas nous recourre ; car l'on ne nous baillait que ce que l'on voulait bien que nous mangeassions. Au reste, jamais l'on ne nous présentait de raves, de salade, de moutarde, ni de vinaigre, crai-

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gnant que nous n'eussions trop d'appétit. (^) Eh Dieu ! quelle piteuse chère, aux prix de celles que faisaient seulement les porchers de notre village ! Encore disait-on que nous étions des gourmands, et fallait-il mettre la main dans le plat l'un après l'autre par certain compas. Notre pédant faisait ses mignons de ceux qui ne mangeaient guère et se contentaient d'une fort petite portion qu'il leur donnait. C'étaient des enfants de Paris, délicats, à qui il fallait peu de nourriture ; mais, à moi, il m'en fallait beaucoup plus, d'autant que je n'avais pas été élevé si mignardement : néanmoins je n'étais pas mieux partagé : et si mon maître disait que j'en avais plus que quatre, que je ne mangeais pas, mais que je dévorais. Bref, je ne pouvais entrer en ses bonnes grâces. Il faisait toujours à table un petit sermon sur l'abstinence, qui s'adressait particulièrement à moi ; il alléguait Cicéron, qui dit^ qu'il ne faut manger que pour vivre, non pas vivre pour manger. Là-dessus il apporta des exemples de la sobriété des anciens, et n'oublia pas l'histoire de ce capitaine qui fut trouvé faisant rôtir des raves à son feu pour son repas. De surplus, il nous remontrait que l'esprit ne peut faire ses fonctions, quand le corps est par trop chargé de viande, et il disait que nous avions été mis chez lui pour étudier, non pas pour manger

yo LAJEUNESSE

hors de raison, et que pour ce sujet nous devions plutôt songer à l'un qu'à l'autre. Mais, si quelque médecin se fût trouvé là et eût tenu notre parti, comme le plus juste, il eût bien prouvé qu'il n'est rien de pire à la santé des enfants que de les faire jeûner. Et puis, voyez comme il avait bonne raison de prêcher l'abstinence : tandis que nous étions huit à l'entour d'une éclanche de brebis, il avait un chapon à lui tout seul. Jamais Tantale ne fut si tenté aux enfers par les pommes où il ne peut atteindre que nous l'étions par ces bons morceaux où nous n'osions toucher.

Quand quelqu'un de nous avait failli, il lui donnait une pénitence qui lui était profitable : c'était qu'il le faisait jeûner quelques jours au pain et à l'eau, ainsi ne dépensant rien d'ailleurs en verges. Aux jours de récréation, comme à la Saint-Martin, aux Rois et à Carême-prenant, il ne nous faisait pas apprêter une meilleure cuisine, si nous ne donnions chacun un écu d'extraordinaire ; et encore je pense qu'il gagnait beaucoup sur les festins qu'il nous faisait, d'autant qu'il nous contentait de peu de chose, nous qui étions accoutumés au jeûne ; et, ayant quelque volaille bouillie avec quelques pièces de rôti, nous pensions être aux plus somptueux banquets de Lucullus et d'Apicius, dont il ne nous parlait jamais

qu'en les appelant infâmes, vilains et pourceaux. De cette façon, il s'enrichissait au détriment de nos pauvres ventres, qui criaient vengeance contre lui ; et c?rtes je craignais le plus souvent que les araignées ne fissent leurs toiles sur mes mâchoires à faute de les remuer, et d'y envoyer balayer à point nommé. Dieu sait quelles inventions je trouvais pour dérober ce qui m'était besoin.

Nous étions aux noces lorsque le princip?l, qui était un assez brave homme, festoyait quelques-uns de ses amis ; car nous allions, sur le dessert, présenter des épigrammes aux conviés qui, pour récompense, nous donnaient tant de fruits, tant de gâteaux et de tartes, et quelquefois tant de viande, lorsqu'elle n'était pas encore desservie, que nous décousions la doublure de nos robes pour y fourrer tout, comme dans une besace.

Les meilleurs repas que j'ai pris chez les plus grands princes du monde ne m'ont point été si délicieux que ceux que je prenais après avoir fait cette conquête par ma poésie. O vous, misérables vers que j'ai faits depuis, encore ne m 'avez- vous jamais fait obtenir de salaire qui valût cettui-là, que je prisais autant qu'un empire !

J'étais aussi bien aise, lorsque aux bonnes fêtes

de l'année l'avocat à qui mon père m'avait recommandé m'envoyait quérir pour dîner chez lui ; car, à cause de moi, l'on rehaussait l'ordinaire de quelque pâté de godivcau que j'assaillais avec plus d'opiniâtreté qu'un roi courageux n'assiégerait une ville rebelle. Mais, le repas fini, mon allégresse était bien forcée de finir aussi ; car l'on m'interrogeait sur ma leçon, et l'on me menaçait de mander à mon père que je n'étudiais point, si l'on voyait que j'hésitasse quelque peu en répondant. C'est une chose apparente que, de quelque naturel que soit un enfant, il aime toujours mieux le jeu que l'étude, ainsi que je faisais en ce temps-là, et toutefois je vous dirai bien que j'étais des plus savants de ma classe. Aussi, quand l'avocat le reconnaissait, il me donnait toujours quelque teston qu'il mettait sur les parties qu'il faisait pour mon père ; de cet argent, au lieu d'en jouer à la paume, j'en achetais de certains livres que l'on appelle les romans, qui contenaient les prouesses des anciens chevaliers.

Il y avait quelque temps qu'un de mes compagnons m'en avait baillé à lire un de Morgant le Géant, qui m'enchanta tout à fait ; car je n'avais jamais rien lu que les épîtres familières de Cicéron et les comédies de Térence. L'on m'enseigna un libraire du Pont-Neuf qui vendait

plusieurs histoires fabuleuses de la même sorte ; et c'était là que je portais ma pécune. Mais je vous assure que ma chalandise était bonne ; car j'avais si peur de ne voir jamais entre mes mains ce que je brûlais d'acheter, que j'en donnais tout ce que le marchand en demandait, sachant bien à qui il avait affaire. Je vous jure, monsieur, que je désire presque d'être aussi ignorant à cette heure qu'en ce temps-là ; car je kJ"

goûterais encore beaucoup de plaisir, en lisant de tels fatras de livres, au lieu que maintenant il faut que js cherche ?illeurs de la récréation, ^ K ne trouvant pas un auteur qui me plaise, si je ne veux tolérer ses fautes ; car, pour n'en mentir point, je sais bien où sont tous les livres, mais je ne sais pas où sont les bons : une autre fois je traiterai de ce paragraphe, et je vous prouverai qu'il n'y en a point du tout, et qu'à chacun il y a de trop grands vices à reprendre ; mais sachez que j'excepte les livres que notre religion honore.

C'était donc mon passe- temps que de lire des chevaleries ; et il faut que je vous dise que cela m'époinçonnait le courage, et me donnait des désirs nonpareils d'aller chercher les aventures par le monde ; car il me semblait qu'il me serait aussi facile de couper un homme d'un seul coup par la moitié qu'une pomme. J'étais au souverain

degré des contentements quand je voyais faire un chaplis horrible de géants, déchiqueté menu comme chair à pâté. Le sang qui issait de leurs corps à grand randon faisait un fleuve d'eau rose où je me baignais moult délicieusement ; et quelquefois il me venait en l'imagination que j'étais ce même damoisel qui baisait une gorgiase infante qui avait les yeux verts comme un faucon. Je veux vous parler en termes puisés de ces véritables chroniques (^). Bref, je n'avais plus en l'esprit que rencontres, que châteaux, que vergers, qu'enchantements, que délices et qu'amourettes ; et, lorsque je me représentais que tout cela n'était que fiction, je disais que l'on avait tort néanmoins d'en censurer la lecture, et qu'il fallait faire en sorte que dorénavant l'on menât un pareil train de vie que celui qui était décrit dedans mes livres : là-dessus je commençais déjà à blâmer les viles conditions où les hommes s'occupent en ce siècle, lesquels j'ai aujourd'hui en horreur tout à fait.

Cela m'avait rendu méchant et fripon, et je ne tenais plus rien du tout de notre pays, non pas même les accents, car je demeurais avec des Normands, des Picards, des Gascons et des Parisiens, avec qui je prenais de nouvelles coutumes : déjà l'on me mettait au nombre de ceux que l'on nomme des pestes, et je courais la nuit dans la

cour avec le nerf de bœuf dans les chausses pour assaillir ceux qui allaient aux lieux, pour parler par révérence. J'avais la toque plate, le pourpoint sans boutons, attaché avec des épingles ou des aiguillettes, la robe toute délabrée, le collet noir et les souliers blancs, toutes choses qui conviennent bien à un vrai poste (i) d'écolier ; et qui me parlait de propriété se déclarait mon ennemi. Auparavant, la seule voix d'un maître courroucé m'avait fait trembler autant que les feuilles d'un arbre battues du vent ; mais alors un coup de canon ne m'eût pas étonné. Je ne craignais non plus le fouet que si ma peau eût été de fer, et exerçais mille malices, comme de jeter, sur ceux qui passaient dans la rue du collège, des pétards, des cornets pleins d'ordures, et quelquefois des étrons volants.

Une fois, je dévalais par la fenêtre un panier attaché à une corde, alin qu'un pâtissier qui était en bas, à qui j'avais jeté une pièce de cinq sous, mît dedans quelques gâteaux ; mais, comme je le remontais, mon maître qui était à mon déçu dans une chambie de dessous, le tira à lui en passant et ne le laissa point aller qu'il ne l'eût vidé. Je descendis en bas pour voir qui m'avait fait cette supercherie, et, trouvant ce pédant sur le seuil de 1 • porte, je reconnus que c'était lui et n'en osai pas seulement desserrer les dents.

O le grand crève-cœur que j'eus ! il me commanda tout à l'heure d'aller prier un autre maître, son voisin, de venir goûter avec lui : je m'y en allai, et le ramenai avec moi jusque dans sa chambre, où je ne vis point d'autres préparatifs sur la table que mes gâteaux, dont il ne me donna pas une miette à manger, tant il fut vilain. Voyez un peu comme il savait bien pratiquer les ordonnances de la lésine, friponnant sur ses disciples pour festoyer ses amis !

— Vous en aurez, monsieur le raquedenaze (i), ce dis-je en moi-même ; dussé-je avoir la salle (2) ; je vous servirai d'un plat de mon métier.

L'occasion de me venger s'offrit peu après à souhait. Le père d'un de mes compagnons lui avait fait présent d'un pâté de lièvre, qu'il avait dit être bon la première fois qu'il en avait tâté à notre table ; car il se plaisait, je pense, à manger devant nous ce qu'il avait d'exquis, afin de nous faire enrager d'envie, et même il n'en donna pas au fils de celui qui le lui avait envoyé. J'ouïs qu'il commanda de le porter en son étude, parce qu'il en faisait autant d'état que de ses livres, aimant autant la nourriture de son corps que celle de son esprit. Ce lieu, où il l'enferma, n'était entouré que de planches à demi déboîtées, et couvertes d'un côté et d'autre de vieille natte que je décousis en son absence ;

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et, comme j'étais fort menu alors, un Gascon, qui était l'un de mes compagnons plus fidèles, levant un ais de toute sa force, je me glissai à la fin dedans le cabinet, autant sacré à Bacchus et à Cérès qu'aux muses : je regardai sous les planches, et détournai tous les livres, sans trouver aucune chose.

Ayant dit mon malheur à celui qui m'attendait de l'autre côté avec grande impatience, j'avais déjà passé mes deux pieds entre les ais pour ressortir à reculons, lorsqu'en me baissant j'avisai une grande caisse où l'année précédente on avait fait un jardin. Un certain démon me conseillant, je m'en retournai vers ce côté-là, et trouvai le pâté enchâssé là dedans. La croûte était dure et de fort peu de saveur, n'y ayant point de beurre ; voilà pourquoi, songeant aussi que ce serait trop que l'emporter tout, je la laissai, et ne pris que la chair, au lieu de laquelle je mis dedans un chausse-pied, qui se trouva sous- ma main. Ayant posé le couvercle, j'empaquette le lièvre dans du papier, le donne à mon compagnon, et vais après, avec une aussi grande ardeur que si je l'eusse poursuivi à la chasse. Je vous jure qu'il ne demeura guère entre nos mains, et que nous n'eûmes que faire de songer où nous pourrions le cacher seulement ; car nous le mîmes dedans notre coffre naturel avant que le soir fût

venu ; et il eût fallu que nous eussions eu au corps une fenêtre, comme désirait Momus, pour découvrir que nous en étions les larrons.

Hortensius ne songea pas à son pâté jusqu'au lendemain, qu'il en eut un ressouvenir, et commanda à son cuistre d'aller prier à déjeuner un autre vieil pédant, son compagnon de bouteille, et de lui dire qu'il lui ferait manger d'un bon lièvre, à la charge qu'il apportât une quarte de son vin nouveau, pour servir de remède à la soif que leur causerait l'épice. Ce pédant ne faillit pas à venir tout à l'heure avec autant de vin qu 'Hortensius avait dit, et sitôt qu'il fut dans la chambre, le cuistre alla quérir le pâté de dedans la caisse et le posa sur la table, où il ne fut pas sitôt que le vieux pédant prit un couteau qu'il fourra dedans par l'endroit même où la croûte était entamée, pensant qu'elle ne le fût point, et tournoya tout à l'entour tenant un^ main ferme sur la couverture, et disant :

— Çà, çà, il faut voir ce que ce pâté-ci a dedans le ventre. Ah ! monsieur Hortensius, que vous avez ici un bon couteau ! Il coupe tout seul, je ne m'efforce point presque.

Hortensius se mourait de rire, voyant qu'il était si sot, qu'il passait le couteau par le lieu où il était déjà coupé ; et l'autre disait, en ôtant la couverture :

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