DI- F R A N C I O N
— Qu'avez- VOUS à rire ?
Alors, ses yeux ne pouvant pas discerner ce qui était dedans la croûte, il mit ses lunettes, et, voyant le chausse-pied au lieu d'un lièvre, il crut qu'PIortensius s'était voulu moquer de lui et que c'était de cela qu'il faisait alors des risées : c'est pourquoi, ne supportant pas volontiers un tel affront, il reprit sa quarte sous sa robe de chambre, et s'en retourna en grommelant.
Hortensius, qui avait plus d'émotion que lui, le laissa sortir, sans songer à lui faire des excuses, et ne savait qui soupçonner du larcin du lièvre. Car, quant à son cuistre, à qui il l'avait donné à porter dans son étude, sa fidélité lui était si connue, qu'il n'avait garde de s'imaginer que ce fût lui. Ce bon serviteur était un autre soi-même, c'était son Achates, son Pirithoûs et son Pylade ; sa bonté étant si grande, qu'elle couvrait l'inégalité qui était entre leurs conditions. Il avait l'argent en maniement, et ne ferrait point la mule (a). Je crois que seulement il rognait notre portion, et, pour ce sujet, nous l'appelions les ciseaux d'Hortensius. Etait-il croyable qu'il eût voulu aussi s'employer à rogner ce que son maître et bon ami lui donnait franchement en garde ? Il était bien plus à juger que c'était quelqu'un
(a) Faire danser l'anse du panier.
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de nous autres écoliers, et le pédant se l'imagina bien, sachant qu'il y en avait entre nous autres qui avaient l'artifice d'ouvrir toutes sortes de serrures. Toutefois, n'en soupçonnant pas un particulièrement du fait dont il était question, il eût volontiers, tant sa rage était grande, fait ouvrir notre corps pour savoir la vérité, comme fit Tamberlan à ce soldat qui avait dérobé le lait d'une pauvre villageoise.
A la fin, il se résolut de nous punir tous, afin de ne point faillir à punir le coupable, ce qui était une injustice bien grande, ne lui en déplaise ; mais quel supplice pensez-vous qu'il nous fit souffrir ? Celui que je vous ai dit tantôt, qui lui était profitable ; il dîna tout exprès auparavant que nous fussions sortis de la classe, et se retira après dans son étude. Au sortir de la messe, nous n'avions point trouvé le cuistre pour lui demander nos hises (*), après lesquelles nous courions plus allègrement que si le vent de bise nous eût soufiié au derrière ; et croyez que, quand nous avions nouvelle que le boulanger les apportait, nous étions frappés d'un bien doux vent ; aussi ces bises de collège étaient-elles toutes creuses, et l'on ne trouvait rien dedans que du vent au lieu de mie. Je vous laisse à juger
(a) 1633... Nos bises qui sont de petits pains de deux liards que l'on appelle ainsi.
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si nous ne devions pas avoir bien faim ; et toutefois l'on nous fit asseoir à une table où il n'y avait rien que la nappe blanche comme les torchons des écuelles : pour des serviettes, l'usage en était défendu, parce que l'on y torche quelquefois ses doigts, qui sont entourés de certaine graisse qui repaît quand l'on les lèche.
Ayant demandé de quoi dîner au cuistre, il nous apporta le pâté tout fermé, et nous dit : Monsieur veut que vous mangiez votre part de cela. Un Normand affamé ôta la couverture, et, voyant le chausse-pied, se mit tellement en colère contre le cuistre, qui se moquait de nous, qu'il lui jeta toute la croûte aux badigoinces et se sauva après en la chambre d'un sien ami, où il demeura un jour courant, craignant le courroux d'Hortensius. Le Gascon et moi nous nous pâmions de rire, bien que nous eussions le ventre presque aussi creux que les autres, et tous ensemble, ne pouvant avoir chez notre maître de quoi manger, nous fîmes venir quelque chose de h ville, que nous achetâmes de notre argent : ainsi tel en pâtit qui n'en pouvait mais, et notre pédant ne sut point que j'avais dérobé le lièvre.
En ce temps-là j'étais à la troisième, où je n'avais encore rien donné pour les landis(^) ni pour les chandelles, bien que l'on fût déjà près des vacances ; et c'était que mon père avait
oublié d'envoyer cela avec ce qu'il fallait pour ma pension : mon régent, mrl content au possible, exerçait sur moi, à cette occasion, des rigueurs dont les autres étaient exempts, et me faisait, quand il pouvait, de petits affronts sur ce sujet. Il était bien aise quand l'on m'appelait Glisco, faisant allusion sur une règle du Despautère (^) où il y a : Glisco nihil dahit.
Afin de lui causer plus de dépit, voyant qu'il cherchait partout quelques raisons pour autoriser le supplice qu'il avait envie de me faire endurer, j'étudiais mieux et m'abstenais de toutes sortes de friponneries, si bien qu'il pensa plusieurs fois perdre patience, et m 'imputer faussement quelque chose, tant cette âme vile se colérait lorsqu'on n'assouvissait point son avarice. Par sa méchanceté, il m'eût fallu passer par les piques (^), si mon argent ne fût venu à point nommé : je le voulais présenter à la mode que les pédants avaient introduite pour leur profit, lui donnant un beau verre de cristal plein de dragées, et un citron dedans, sur l'écorce duquel je n'avais pas mis toutefois les écus, comme c'est l'ordinaire, mais les avais fourrés dedans par un trou que j'y avais fait.
— Monsieur, lui dis-je avec feintise en lui présentant le verre, vous savez que je suis de loin ; le messager ne m'a pas encore apporté ce qu'il faut pour votre landi : en attendant, je
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VOUS offre ceci de ma seule part, comme des arrhes de dix ccus d'or que vous aurez dans quinze jotu's.
Cette douce promesse alla fendre le rocher qui entourait son cœur, et l'empêchait d'être touche du respect et de l'amitié que je lui témoignais pour vaincre sa sévérité opiniâtre. Il garda le verre, et, me remerciant avec un souris, me versa dans ma toque les dragées ; pour le citron, il le donna à un galoche (^) de ses mignons, ne sachant pas qu'il était aussi précieux que pas une pomme qui fût dans le jardin des Hespérides. Afin d'en avoir le plaisir tout au long, je le laissai faire ; mais, quand je vis que la leçon était donnée et que l'externe était prêt à sortir de classe, je m'en allai vers lui et m'enquis s'il voulait troquer son citron contre mes dragées. Il s'y accorda, aimant mieux le doux que l'aigret ; et tout de ce pas je m'en retournai à notre Dominé, que je tirai par sa grand 'manche, comme il corrigeait un thème. Je lui demandai en riant s'il voulait manger du citron et, en disant cela, je l'ouvris par la moitié avec une jambette (») et lui fit voir les écus,
— Vous n'attendrez pas si longtemps que je vous avais fait accroire, lui dis-je.
(a) Canif en forme de jambe.
— Non, répondit-il en prenant l'argent, ceci est pour moi, je vous laisse tout le citron.
Après il me dit qu'il me louait bien pour ma subtilité, mais qu'il me blâmait pour le hasard où je m'étais mis de perdre mes écus. Tandis qu'il discourait là-dessus, ses écoliers plaudèrent de leurs portefeuilles à l'accoutumée contre leurs bancs, et si fort qu'ils les pensèrent rompre.
Depuis, cet animal farouche, entièrement apprivoisé, ne me traita pas plus rigoureusement que les autres ; mais je ne pus jouir longtemps de ce bonheur, parce que mon père me manda, par ses lettres, que j'allasse en notre pays aux noces de mes deux sœurs, que l'on devait marier en un même jour, l'une à un brave gentilhomme et l'autre à un conseiller du parlement de Bretagne. Je fus donc là par la voie du messager, et jamais je ne me vis si aise ; car l'on ne me parlait de guère autre chose que de faire bonne chère. Néanmoins l'envie que j'avais d'apprendre les sciences me fit demander mon congé après la fête, d'autant que la Saint- Remy {^) s'approchait, où les leçons se recommencent ; et je m'en revins donc, âgé d'environ treize ans, pour être à la seconde classe.
De celle-là je passai les années suivantes à toutes les autres, et enfin achevai mon cours. Je ne vous dirai rien de tout ce qui m'y advint ;
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car ce sont de petites choses qui ne feraient qu'importuner vos oreilles. Je suis déjà las de vous avoir tant conté de niaiseries, vu que je puis vous mieux entretenir.
— Comment^ monsieur, dit le seigneur bourguignon, est-ce ainsi que vous me privez cruellement du récit de vos plus plaisarites aventures ? Ignorezvous que ces actions basses sont infinimetit agréables, et que nous prenons même du contentement à ouïr celles des gueux et des faquins, comme de Guzman d'Alfarache et de Lazaril de Tormes : comment n^en recevrais-je point à ouïr celles d'un gentilhomme écolier qui fait paraître la subtilité de son esprit et la grandeur de son courage dès sa jeunesse ?
— Vous ne savez pas, repartit Francion, que vous recevrez bien plus de plaisir à entendre ce qui m'est advenu en un âge plus haut, d'autant que ce sont choses plus sérieuses, et où vous trouverez bien plus de quoi vous repaître l'esprit.
— Je n'attends rien que des merveilles de votre vie courtisane, dit le seigneur ; car j'en ai déjà oui quelque chose de noiipareil par de certaines personnes qui venaient de la cour : c'est pourquoi je voudrais que vous y fussiez déjà, et que vous eussiez passé toutes les classes, quand vous devriez être fouetté dix fois à chacune ; néanmoins je ne désire pas sauter d'un temps à l'autre.
— Vous VOUS représentez avec grâce les choses comme si elles étaient présentes, lui dit Francion, et vraiment, je vous sais bon gré de ce que vous souhaitez ainsi de me voir tant donner le fouet. Oii pourrais- je trouver les fesses qui y puissent résister? Je vous prie, faites forger une cuirasse à mon cid, et la faites peindre couleur de chair^ ou me prêtez la peau du vôtre pour le couvrir.
— Ne vous souciez pas, nous pourvoirons à tout, lui répo7idit-il.
Achevant ces paroles, il vit que Francion tira un peu à soi le rideau de son lit, il avança la tête pour jeter les yeux sur V endroit le plus reculé de la chambre.
— Que regardez-vous, monsieur? lui dit alors le seigneur du château.
— Je voidais voir, répondit Francion, sHl n'y avait point ici quelqu'un de vos gens pour le prier qu'il me donnât ce petit tableau qui est attaché à la tapisserie. Il m'est impossible de discerner d'ici ce qui y est représenté.
— Je m'en vais vous le quérir, dit le seigneur ; et, s'étant levé de sa place, il alla prendre le tableau, qui était fait en ovale, et pas plus grand qu'un cadran de soleil à porter en poche, et le mit entre les mains de Francion, qui dit qu'il était marri d'en avoir parlé, puisqu'il était cause qu'il avait pris cette peine-là. En après, il tourna sa vue vers le
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tableau, où il vit dépeinte une beauté y la plus parfaite et la plus charmante du monde,
— Ah ! tnonsieur, s^écria-t-il, mettez-vous de tels enchantetnents dans la chambre de vos hôtes, afin de les faire mourir sans qu'ils y pe?isent, pour avoir leurs dépouilles ? Ah ! vous m'avez tué en me montrant ce portrait.
— Tout le monde n'est pas si sensible que vous, dit le seigneur ; et, si je l'étais, je serais déjà mort, puisque j'ai beaucoup de fois contemplé les attraits de ce visage.
Francion alors regarda sur la couverture du tableau, car il se fermait comme une boîte, et il vit en écrit : N-aïs.
— Que veut signifier cela ? dit-il.
— C'est le nom de la belle, lui répondit le seigneur; elle est Italienne, comme vous pouvez voir par sa coiffure. Un gentilhomme italien, nommé Dorini, qui vint ici dernièrement, me prêta ce portrait pour huit jours, afin que f eusse le loisir de le considérer à mon aise. Je l'avais mis en cette chambre-ci, qui est la plus secrète de tout mon château, et oii je fais mon cabinet de délices.
— Cette nonpareille dame est-elle encore vivante ? dit Francion.
— Je n'en sais rien, répondit le seigneur, il n'y a que Dorini qui nous le puisse apprendre.
— Ah ! que vous êtes peu curieux de ne vous
en être point encore enquêté ! reprit Francion. Uon voit bien que vous êtes d'une humeur libre, qui se tient dans V indifférence.
— // est vrai, repartit le seigneur, et je vous jure qu'étant avec Hélène, que j'allai voir avant-hier, et qui n'a qu'une beauté vulgaire, je pris autant de plaisir que je ne pourrais faire en jouissant de Vincomparable Nais. Fermez les yeux, monsieur, quand vous serez contraint de baiser un visage qui n'aura rien d'attrayant, et vos sens 7ie laisseront pas d'être chatouillés du plaisir le plus parfait de l'amour, et vous éteindrez l'ardeur que vous aviez pour vous joindre à un corps en qui vos yeux trouvent des sujets d'une extrême passion.
Alors Francion, ayant regardé attentivement le portrait, l'attacha d'une épingle au dossier de son lit, et reprit la parole, ainsi que Von pourra voir au livre suivant.
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