CHAPITRE III
Quand le soleil eut ramené le jour, le seigneur du château, étant habillé déjà, ne manqua pas à venir voir si Francion avait bien reposé, afin de savoir quant et quant s'il pourrait achever le récit de ses diverses fortunes. Voulant bien employer le temps, leurs salutations furent courtes. Encore que Francion sentît beaucoup d'allégement au mal qu'il avait à la tête, il fut arrêté qu'il se tiendrait encore au lit jusqu'au lendemain, pour reprendre entièrement ses forces ; sans avoir donc souci de se lever, il continua le fil de son histoire comme je vais dire.
Monsieur, nous demeurâmes hier sur le plaisir que je prenais à la poésie ; il faut qu'en retournant sur ce sujet je vous conte que l'on me mit en main quelques ouvrages assez polis, sur lesquels je façonnai ceux que je fis par après : l'on m'enseigna même un certain livre fort nouveau, et d'un auteur fort renommé, que je me délibérai d'acheter, pour y apprendre comment il fallait écrire selon le siècle ; car je confessais ingénument que je n'y entendais rien.
Ayant appris que le libraire qui vendait cet ouvrage-là demeurait en la rue Saint- Jacques, je m'y en allai ; et, ma curiosité étant connue.
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aussitôt l'on prit la peine de me montrer une infinité de livres français dont jamais je n'avais ouï parler. Je n'avais pas assez de moyens pour acheter tant de marchandises ; voilà pourquoi je ne fis emplette que de ce que j'avais eu premièrement dessein d'avoir, de quoi même l'on m'avait prêté l'argent. Nonobstant je ne laissais pas de m 'amuser à feuilleter tous les livres qui étaient dessus le comptoir, comme voici venir un grand jeune homme maigre et pâle, qui avait les yeux égarés et la façon tout extraordinaire : il était si mal vêtu, que je n'avais point de crainte qu'il se moquât de moi ; de sorte que je parlai franchement au libraire devant lui, sans me soucier qu'il m'écoutât (^).
— Apprenez-moi, disais-je, s'il y a quelqu'un en ce temps-ci qui fasse bien en poésie : j'ai toujours cru qu'il n'y en a point qui y excellent, d'autant que je ne pense pas même que l'on s'amuse beaucoup en ce siècle-ci à rimer.
— En quelle erreur êtes-vous ! me répondit le libraire ; ne viens-je pas de vous montrer des œuvres admirables, composées par des auteurs encore vivants ? Mais c'est possible que vous ne prisez pas la nouvelle façon d'écrire de ces messieurs, et que vous n'estimez que les choses anciennes et grossières.
— Moi, ce dis-je, je ne sais pas si l'on fait
mieux en ce temps-ci qu'au temps passé, et ne saurais pas discerner, quand je fais des vers, s'ils sont à la mode nouvelle ou à l'antique.
Le jeune homme, en tournant alors la tête vers moi avec un rire de mauvaise grâce, et montrant la plupart de ses dents, me dit :
— Vous faites donc des vers, monsieur, à ce que j'entends?
— Je mets des paroles avec des paroles, sur des sujets qui s'offrent à mon esprit, répondis-je ; mais je les arrange si mal, que je ne crois pas que l'on doive appeler cela de la poésie.
Là-dessus, il me répliqua que je disais cela par humilité, et me pria de lui montrer quelqu'un de mes ouvrages. Je lui dis que je n'osais pas faire voir des pièces qui n'étaient pas par aventure selon les règles qu'il fallait suivre alors, desquelles je n'avais aucune connaissance.
— Eh bien, monsieur, me repartit-il, je vous dirai en ami ce qui m'en semblera, et possible serez- vous bien aise d'avoir ma conférence ; car il n'y en a pas trois dans Paris qui se puissent vanter de savoir mieux juger d'un vers que moi.
Ces paroles-là ne m 'ayant pu persuader de lui accorder sa prière, il prit congé de moi, ayant mis deux ou trois livres sous son manteau, sans en donner de l'argent au marchand, à qui je
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demandai, dès qu'il fut parti, s'il lui en faisait crédit de cette sorte.
— Je les lui prête, répondit-il ; je suis contraint d'en faire ainsi à un tas d'écrivains comme lui, qui se trouvent tous les jours dans ma boutique pour se communiquer ensemble leurs ouvrages ; ici se font leurs plus grandes assemblées ; tellement qu'il n'y a point de lieu dans la France qui doive plus justement porter le nom de Parnasse.
— Quel profit tirez-vous de leurs conférences ? ce dis-je.
— La perte de mes livres, qu'ils empruntent et ne rapportent point, répondit le marchand en riant.
— • Si j'étais que de vous, je chasserais bien cette chalandise-là, lui repartis-je.
— Je n'ai garde pour moi, me dit-il ; car il y en a toujours quelqu'un entre eux qui me donne quelque copie à faire imprimer, et puis ma boutique en est plus renommée.
Après ce devis, je- m'informai de tous les poètes du temps, dont j'appris les noms, et sus même que celui que je venais de voir était, à la vérité, des plus célèbres. Le libraire, alors, me voulant obliger, me promit que, si je lui donnais quelqu'une de mes pièces, il la montrerait à ces gens-là sans leur en nommer l'auteur, pour savoir d'eux
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ce qu'il y aurait de manque. Le désir que j'avais de bien faire au goût de tout le monde me fit prendre ce parti, et, dès le lendemain, je lui apportai la pièce qui me plaisait le plus de toutes les miennes. Elle fut montrée à ces personnageslà, qui y trouvèrent quasi autant de fautes que de paroles. Mon libraire me fit ce plaisir de me les coter toutes ; de sorte que j'y pris garde, et, ayant vu qu'ils avaient bonne raison, je me délibérai de ne plus tomber en pareil endroit.
Véritablement leurs lois ne tendaient qu'à rendre la poésie plus douce, plus coulante et plus remplie de jugement ; qui est-ce qui refuserait de la voir en cette perfection ? On me dira qu'il y a beaucoup de peine et de gène à faire des vers suivant des règles ; mais, si l'on ne les observait point, chacun s'en pourrait mêler, et l'art n'aurait plus d'excellence. Quelque temps après, j'eus une connaissance parfaite de ces choses, car je me trouvais souvent dans la boutique du libraire, où j'accostais tous les poètes : dès que je me fus frotté à leur manteau, je sus incontinent de quelle sorte il fallait composer ; ils ne me reprirent jamais que de deux ou trois fautes, et, en considérant celles-là, je m'abstins d'autres très lourdes. Je ne pense pas leur être redevable de beaucoup ; car certainement le peu qu'ils
m'en dirent n'était pas capable d'ouvrir le jugement de personne.
Il faut que je vous dise quelles gens c'étaient : il y en avait quelques-uns qui sortaient du collège, après y avoir été pédants ; d'autres venaient de je ne sais où, vêtus comme des cuistres, et, quelque temps après, trouvaient moyen de s'habiller en gentilhomme ; mais ils retournaient incontinent à leur premier état, soit que leurs beaux vêtements eussent été empruntés ou qu'ils les eussent revendus pour avoir de quoi vivre. Quelques-uns ne montaient ni ne descendaient, et ne paraissaient point plus en un jour qu'en l'autre : les uns vivaient de ce qu'on leur donnait pour quelques copies, et les autres dépensaient le peu de bien qu'ils avaient, en attendant qu'ils eussent rencontré quelque seigneur qui les voulût prendre à son service, ou qui leur fît bailler pension du roi. Au reste, il n'y en avait pas un qui eût un grand et véritable génie. Toutes leurs inventions étaient imitées, ou se trouvaient si faibles, qu'elles n'avaient aucun soutien. Ils n'avaient rien outre la politesse du langage ; encore n'y en avait-il pas un seul qui l'eût parfaitement ; car si le plus habile d'entre eux évitait une chose, il choppait en une autre. Plusieurs ne faisaient que traduire des livres, ce qui est une chose très servile : et lorsqu'ils voulaient
composer quelque chose d'eux-mêmes, ils faisaient de grotesques ridicules. Et il faut remarquer ceci, que la plupart étaient devenus poètes par / contagion, et pour avoir hanté ceux qui se mêlaient de ce métier-là ; car il n'y a point de maladie qui se gagne plus facilement que celle-ci. Sur mon Dieu, je les plains, les pauvres gens ; ils écrivaient sur l'imagination qu'ils avaient d'être bons écrivains, et se trompaient ainsi tout doucement. Néanmoins il y a des livres de leur main qui sont très estimés aujourd'hui ; mais, je vous dirai, c'est à faute d'autres meilleurs. Il faut bien se passer à ce que l'on a, malgré son envie ; et moi-même j'ai bien été quelquefois forcé J de les lire, ne trouvant rien autre chose pour me divertir. Ce sont de belles pièces, ma foi, que deux ou trois romans de leur façon, que l'on prise. Je veux que l'on m'ôte la vie, si je ne montre dans chacun des fautes dignes du fouet.
Il est bien vrai que, quand je me porterais à mes extrêmes efforts pour faire quelque chose de bon, possible que tous ces petits esprits seraient de beaucoup plus prisés que moi ; mais c'est aussi que, pour agrandir leur réputation, ils se servent de certaines subtilités où je ne voudrais pas m'abaisser. Comme ils sont longtemps à achever ce qu'ils font, ils ont le loisir d'en faire courir le bruit partout, et de faire désirer leur ouvrage
par les louanges que l'on lui donne, sans en avoir vu une partie, et, le mettant en lumière, ils le rendent agréable à quelque seigneur, qui lui acquiert de la vogue dedans la cour. Outre cela, ils ont quelque poétastre à leur dévolution, pour leur dire qu'ils ont de l'empire sur tous les esprits du monde ; et sachez qu'ils n'en manquent pas, car il y en a qui semblent être gagés du roi pour donner des vers à tous les auteurs du temps. L'on voit leurs noms par tous les livres ; et, sans cela, leurs œuvres se seraient pas imprimées, car elles ruineraient les libraires ; si bien qu'ils font comme le roitelet, qui, pour monter aux nues, se cache sous les ailes de l'aigle. Qui plus est, nos auteurs sont si vains, qu'ils font euxmêmes des préfaces-et.desjettres de recommandation qui leur donnent des louanges si excessives, qu'après cela l'on ne sait plus ce que l'on donnerait à des divinités, et les font imprimer sous le nom de quelqu'un de leurs amis, qui encore qu'il soit bien éloquent, n'en pourrait pas parler assez suffisamment à bon gré. Que, s'ils priaient quelqu'un de faire quelques vers pour eux, l'on leur pourrait répondre : « Qu'est-il besoin que je prenne la peine de vous louer ? vous vous louez cent fois mieux que je ne saurais faire. » Il n'y a point au monde de présomption si grande que la leur était alors, et l'on m'apprit même qu'un
d'entre eux aspirant à la tyrannie, et voulant que tous les autres lui allassent rendre hommage, il disait : « Il y a encore de petits esprits rebelles qui ne me sont point venus faire la révérence ; ce sont de petits comtes palatins qui ne veulent pas reconnaître leur empereur, mais je les ferai bien venir à la raison. » Comme l'on me racontait cette sottise, j'étais en pleine assemblée de ces petits écrivains, où je me moquais et des uns et des autres ; et là-dessus je dis : « S'estime qui voudra le roi des beaux esprits, mais qu'il sache que c'est moi qui suis le grand Knes, le Prêtejan, le Sultan, le Sophy, le grand Kan, le Sériffe et le grand Mogor des beaux esprits, non seulement de l'Europe, mais de tout le monde. »
Cette plaisante rodomontade les fit rire ; néanmoins ils avaient l'âme si basse, qu'ils ne laissèrent pas de respecter celui qui voulait dominer sur tout le monde (i). Nous étions alors en la boutique du libraire de la rue Saint- Jacques, où l'on commençait à faire un grand mystère d'une petite lettre ; car il faut que je vous dise que, ne pouvant réussir à autre chose, ils s'allaient tous amuser à faire des épîtres, s'imaginant d'acquérir de la gloire par ce moyen, et avaient si peur que l'on se doutât de leurs sottises qu'ils faisaient imprimer jusqu'aux plus particulières choses qui se passaient entre eux et leurs amis :
aussi leur disais-je par raillerie que j'étais d'avis que l'un s'en allât en Italie, l'autre en Allemagne, et l'autre en Turquie, afin qu'ils eussent de la matière pour nous faire de beaux gros volumes de lettres. Et, comme j'eus remarqué dans un livre qui en était tout plein qu'au commencement et à la fin de chacune il y avait de longues répétitions de qualités, je dis au libraire que pour rendre les choses plus véritables et n'y rien oublier, l'auteur y devait aussi faire mettre les adresses des rues et des enseignes et ce qui avait été mis pour le port, parce qu'il eût amassé toutes ces petites sommes ensemble, et en eût fait une bien grosse, laquelle il eût demandée pour le prix de son livre, et se fût ainsi remboursé tout d'un coup de beaucoup de ports de lettres, s'il est ainsi qu'il les eût payés outre l'argent qu'il avait baillé de la copie. Cette invention lui sembla fort lucrative, et je vous jure qu'il ne tenait pas à lui qu'il ne la mît en effet. Mais, pour revenir à mon conte, il faut que vous sachiez que, comme sa boutique était le bureau où se trouvaient toutes les lettres nouvelles de ces petits messieurs, qui croyaient avoir crocheté la serrure du trésor de bien dire, tous ceux qui étaient là s'étaient transportés exprès et de cheval pour voir celle dont je vous ai parlé.
Enfin, après plusieurs entretiens de ces petits
épistolaires, on lut alors non pas cette lettre, mais cette merveille qui était la plus extravagante et la plus impertinente que l'on puisse trouver. Celui qui la lisait proférait les mots avec un ton de comédie, et il semblait qu'il mordît à la grappe. Les auditeurs étaient à l'entour, qui allongeaient un col de grue les uns par-dessus les autres ; et à tous coups, avec une stupéfaction et un ravissement intrinsèque, rouillaient les yeux en la tête comme un matou qui est en colère ; et le plus apparent d'eux, à chaque période, disait d'un ton admiratif : « Que voilà qui est bien ! » Aussitôt un autre redisait la même parole, et puis un autre, jusqu'à moi, qui étais contraint de faire de même, autant par moquerie que par complaisance ; si bien que, n'entendant presque dire autre chose que ces mots : « Que voilà qui est bien ! que voilà qui est bien I » je m'imaginais être à cet' écho de Charenton qui répète sept fois ce que l'on a dit.
Après cela, il y eut un poète qui récita de ses vers, et je pris beaucoup plus de plaisir à voir sa contenance ; car à la fin de chaque stance, il tournait ses yeux à la dérobée vers les assistants pour connaître, par leur mine, quel jugement ils en faisaient en leur intérieur. Et remarquez ceci, à quoi vous n'avez possible point encore songé, tous les poètes en §ont de même en lisant
leurs ouvrages. Or, ils émurent de grosses disputes sur ceux-ci, pour beaucoup de choses de néant, où ils s'attachaient, et laissaient en arrière celles d'importance. Leurs contentions étaient s'il fallait dire : // eût été mieux, ou il eût mieux été ; de savants hommes, ou des savants hommes ; s'il fallait mettre en rime main avec chemin, saint Cosme avec royaume, traits avec près Q). Et cependant ceux qui soutenaient que c'étaient autant de fautes en faisaient de bien moins supportables, car ils faisaient rimer périssable avec fable, étoffer avec enfer. Toutes leurs opinions étaient puisées de la boutique de quelques rêveurs qu'ils suivaient en tout et partout, et même se plaisaient, en discourant, à user de quelques façons de parler extrêmement sottes, qui lui étaient communes. Ils vinrent à dire beaucoup de mots anciens, qui leur semblaient fort bons et très utiles en notre langue, et dont ils n'osaient pourtant se servir, parce que l'un d'entre eux, qui était leur coryphée, en avait défendu l'usage. Tout de même en disaient-ils beaucoup de choses louables, nous renvoyant encore à ce maître ignare dont ils prenaient aussi les œuvres à garant lorsqu'ils voulaient autoriser quelqu'une de leurs fantaisies. Enfin, il y en eut un plus hardi que tous, qui conclut qu'il fallait mettre en règne, tous ensemble, des mots anciens que l'on renouvelle-
rait ou d'autres que l'on inventerait, selon que l'on connaîtrait qu'ils seraient nécessaires ; et puis, qu'il fallait aussi retrancher de notre orthographe les lettres superflues, et en mettre en quelques lieux de certaines mieux convenantes que celles dont l'on se servait.
— Car, disait-il, sur ce point, il est certain que l'on a parlé avant que de savoir écrire, et que, par conséquent, l'on a formé son écriture sur sa parole, et cherché des lettres qui, liées ensemble, eussent le son des mots. Il m'est donc avis que nous devrions faire ainsi, et n'en point mettre d'inutiles ; car à quel sujet le faisons-nous ? Me direz-vous que c'est à cause que la plupart de nos mots viennent du latin ? Je vous répondrai que c'est là une occasion de ne le suivre pas : il faut montrer la richesse de notre langue, et qu'elle n'a rien d'étranger. Si l'on vous faisait des gants qui eussent six doigts, vous ne les porteriez qu'avec peine, et cela vous semblerait ridicule. Il faudrait que la nature vous fît à la main un doigt nouveau, ou que l'ouvrier ôtât le fourreau inutile ; regardez si l'on ne ferait pas ce qui est le plus aisé. Aussi, parce qu'il n'est pas si facile de prononcer de telle sorte les mots, que toutes leurs lettres servent, que d'ôter ces mêmes lettres inutiles, il est expédient de les retrancher. En pas une langue vous ne voyez de semblables
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licences, et, quand il y en aurait, les mauvais exemples ne doivent pas être suivis plus que la raison. Considérez que la langue latine même, dont, à la vérité, la plupart de la nôtre a tiré son origine, n'a pas une lettre qui ne lui serve.
— Par la mort du destin, dis-je alors, voilà bien harangué pour le repos de la chose publique : je ne dis pas que vos raisons ne soient bonnes ; mais où est le moyen de les faire suivre, et où est même celui d'entre le peuple qui les approuvera ? Il vaudrait beaucoup mieux retrancher tant de choses mauvaises, qui sont superflues en nos mœurs et en nos coutumes, que non pas songer à retrancher des lettres qui ne font mal à personne, les pauvres innocentes. Quant aux paroles nouvelles, que vous avez dit tantôt qu'il nous fallait introduire, je vous laisse à penser si, semblant du tout extraordinaire au peuple, l'on ne se moquerait pas de nous. Néanmoins je consens qu'aux premiers États vous soyez délégué de la part des auteurs français, dont il faut faire une chambre nouvelle pour représenter aux autres l'utilité de vos opinions et persuader au roi qu'il les doit faire embrasser par tous ses sujets.
Après que j'eus ainsi parlé, et donné matière de rire à chacun, il y eut le plus galant d'entre eux qui conclut que tout ce que l'on avait dit ne servait de rien au repos de la vie ; et, nous
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faisant sortir d'entre les livres, nous conduisit, entre les pots et les verres, au meilleur cabaret de Paris, où il nous voulut traiter de l'argent qu'il avait. Pour dire vrai, il n'y a point de gens moins avaricieux que les poètes : ils ont tant d'envie d'aller au royaume des cieux où il est aussi difficile qu'un riche entre qu'un câble dans le pertuis d'une aiguille, qu'ils avalent leur bien tout d'un coup, comme une pilule, afin d'y aller facilement. Il ne faut pas s'enquérir comme il fut morfé (*), ni combien l'on dit de bons mots de gueule ; or, parce que je jurai là encore par la mort du destin, ainsi qu'en la rue Saint- Jacques, l'on me demanda pourquoi je le faisais. C'était pour me moquer d'eux, qui ne composaient pas une stance où ils ne parlassent du destin ou du sort, afin d'accommoder leurs vers.
— Par la tête du sort, ce dis-je, vous êtes de grands ignorants, qui~ne savez guère votre métier ; ventre des Parques ! ne voyez-vous pas que je jiire en poète? Vous autres, qui croyez moins en Dieu que Diagoras ni que Vanini (^), vous ne jurez que par lui à tous les coups, comme si vous étiez des chrétiens fort dévots, qui voulussent toujours avoir son nom à la bouche.
(a) Goinfré.
Notez que je leur disais ceci encore parce que la plupart étaient libertins ; mais leur humeur franclie, et qui vraiment était louable en ce point, ne s'offensa pas de ce que je leur reprochais. Sans doute ils avaient quelque chose de meilleur en eux que le vulgaire, et principalement en ce qu'ils ne me prisaient pas moins pour me voir mal accommodé. En contrepoids, ils avaient aussi des vices insupportables : c'étaient les plus fantasques et les plus inconstants du monde ; rien n'est plus frêle qu'était leur amitié : en moins d'un rien, elle se dissipait comme la glace d'une nuit ; rien n'est plus volage qu'était leur opinion : elle se changeait à tout propos, et pour des occasions très injustes. Leurs discours étaient le plus souvent si extravagants, qu'il semblait qu'ils fussent insensés. Quand je leur récitais mes vers, il les trouvaient, à leur dire, les mieux faits du monde ; moi éloigné, ils en médisaient devant le premier dont ils faisaient rencontre : ils jouaient de ce même trait les uns envers les autres ; de sorte que la renommée de chacun s'apetissait : outre cela, ils s'adonnaient à écrire avec trop d'affectation, et n'avaient point d'autre but. En allant même par la rue, la plupart marmottaient entre leurs dents, et tiraient quelques sonnets par la queue. Tous leurs entretiens n'étaient que sur ce sujet.
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Mais, encore qu'ils décrivissent les faits généreux de plusieurs grands personnages, ils ne s'enflammaient point de générosité et il ne partait d'eux aucune action recommandable. Avec tout cela, c'étaient les gens les plus présomptueux de la terre, comme je vous ai déjà dit. Chacun croyait faire mieux que tous les autres, et se fâchait lorsque l'on ne suivait pas ses opinions. Je connus par là que le vulgaire avait raison de les mépriser, et dis plusieurs fois en moi-même qu'ils voulaient faire profession d'un bel art dont ils étaient indignes et envers lequel ils attiraient le mépris du peuple, en le pratiquant mal. Depuis il me furent si odieux, que je tâchai d'éviter leur rencontre, avec plus de diligence qu'un pilote n'essaye de s'éloigner des Syrtes.
Il me prit envie seulement de me conserver la connaissance d'un nommé Musidore ('), qui était celui qui m'avait accosté tout le premier chez le libraire, parce qu'encore que l'on ne pût pas dire véritablement qu'il fût de bonne humeur, il avait, ce me semblait, quelque chose dans son extravagance qui rendait sa compagnie agréable à une personne comme moi, qui ne le voulais fréquenter que pour se moquer de lui. L'ayant une fois rencontré par la rue, il m'apprit sa demeure, et je lui promis de l'aller voir. Jamais
il ne me l'avait voulu dire auparavant, et c'était sans doute à cause qu'il ne logeait qu'en quelque grenier à un sou par gîte, avec les aides à maçons. Aussi avait-il été si misérable, que son pauvre équipage me faisait pitié. C'était un indubitable axiome que, lorsqu'il avait une épée, il ne portait point de jarretières, car elles lui servaient à la pendre. Il n'y avait qu'un mois qu'il avait été dans une gueuserie extrême ; de sorte qu'il eût porté les crochets (^) afin de gagner sa vie, s'il eût eu de l'argent pour en avoir.
Il me souvient qu'en ce temps-là un homme de sa connaissance, qui se voulait donner carrière, lui amena la pratique des chantres du Pont- Neuf, et lui dit que, s'il faisait des chansons pour eux, il en serait bien payé, et que personne n'en saurait rien. Musidore, voyant ce profit évident, ne le refusa pas : il reçut une pièce de six sols d'arrhe, de la femme d'un des musiciens de la Samaritaine ; il veilla toute la nuit suivante V 1 pour lui faire des vers, et les lui livra le lendemain au matin. Aussitôt ils furent mis en air, et l'on les alla chanter au bout du pont ; mais personne n'en acheta. Les crocheteurs n'y entendaient rien ; cela n'était pas de leur style, si bien que la femme les lui vint rapporter et lui redemanda
(a) Faire le colporteur, le faquin.
son argent. Avant refusé de le rendre, vous pouvez penser de combien d'injures il fut assailli. L'on dit même qu'elle lui envoya un exploit ; mais tant y a, qu'elle s'en alla se plaindre de lui partout, et dire qu'il était un beau poésard, que personne ne voulait de ses chansons, et qu'elles étaient pleines de mots de grimoire et de noms de diable. Aussi avait-elle raison, et les courtisans du cheval de bronze n'avaient garde de comprendre sa poésie ; comment il parlait des filandières parques et de l'enfant cuisse-né. Il allait disant :
qu'Apollon Tenant en main son violon Sur ce beau mont où il préside, Réjouit les bourgeois des cicux, Et près de l'onde Aganipide, Fait danser la pavane aux dieux (i).
Quand je le rencontrai donc, songeant à son état passé et aux affronts qu'il avait reçus, je m'étonnai de le voir tout autrement fait qu'auparavant ; je ne pouvais m'imaginer de quel secret il avait usé pour faire changer de visage à sa fortune ; mais tant y a, qu'il était des plus braves et que son bonheur me donnait beaucoup de jalousie. Je pensais qu'il eût trouvé la pierre philosophale, et que par son moyen, je pourrais devenir riche, si je le voulais aller courtiser ; tellement que je me levai un matin auparavant
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le soleil, afin d'aller chez lui, et ne point manquer à l'y rencontrer. Je n'avais garde que je ne le trouvasse au lit, car il faut que vous sachiez que la plupart de ces messieurs s'y tiennent toujours jusqu'à onze heures et qu'ils ne sauraient rien composer que dedans ce repos. Comme je fus donc dans sa chambre, et que je lui eus demandé pardon de ma visite, il me témoigna que je lui faisais beaucoup d'honneur, et fit ouvrir tous les volets des fenêtres, afin d'avoir du jour pour se lever. Je vis alors qu'au lieu de bonnet de nuit il avait son caleçon autour de sa tête, et que tout le meuble de sa chambre était réduit à une escabelle à trois pieds et à un coffre de bois qui servait de table, de buffet et de siège. Pour le lit, il était d'une étoffe si usée, que l'on n'en pouvait pas même connaître la couleur, et il avait été rongé de plus de rats qu'il n'y en avait au combat que décrit Homère (a). Tout ceci me fit juger que la richesse de Musidore n'était pas si grande que j'avais pensé, et que, si peu qu'il avait, il le mettait tout sur soi, pour paraître au dehors.
Comme je rêvais là-dessus, il me retira de ma méditation par un cri extravagant qu'il fit en appelant son valet :
(a) Allusion à la Bàlrachomyomachie.
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— Ho ! Calcaret , dit-il, ça, je me veux lever ; apporte-moi mon bas de soie de la correction et de l'amplification de la Nymphe amoureuse ; donne-moi mon haut-de-chausses du grand Olympe, et mon pourpoint de l'Héliotrope : je pense que mon manteau des Lauriers du Triomphe viendra fort bien là-dessus.
Ce discours m 'étonna de sorte que je n'en pouvais trouver l'explication ; car ni les nymphes, ni le ciel, ni les plantes n'ont point de pourpoint ni de haut-de-chausses, ni d'étoffe pour en faire. J'eus seulement quelque croyance qu'il y avait quelque mode, quelque couleur ou quelque étoffe qui étaient nouvelles, lesquelles s'appelaient de ces noms que Musidore avait dits, puisque l'on dit bien des jarretières de Céladon (^) et des roses à la Parthenice. Néanmoins je fus si curieux, que je lui demandai la signification de ses paroles ; et alors, faisant un faible souris qui ne lui passait pas les moustaches, il me répondit :
— Ah ! monsieur ! eh ! ne savez-vous pas ce que je veux dire ? Apprenez que notre honnête travail nous fait gagner souvent quelque petit argent, et que nous le mettons à nous vêtir ; voilà pourquoi, pour reconnaître nos habillements, nous les appelons du nom des livres que nous avons faits et de l'argent desquels nous les
avons eus. Si vous allez au palais, vous entendrez bien crier les livres que j'ai nommés, dont j'ai été payé depuis peu ; ce sont maintenant les entretiens de la plus belle moitié du monde, et il n'y a si petite fille de chambre qui ne les veuille lire, pour apprendre à complimenter. Mais, quoi ! trouvez-vous ceci indécent, de se faire donner une récompense par les libraires pour notre labeur ? Y sommes-nous aussi bien fondés que les avocats à se faire payer pour leurs écritures ? Apprenez que, s'il y a eu autrefois de la honte à ceci, elle est maintenant toute levée, puisqu'il y a des marquis qui nous ont frayé le chemin ; et, quoi qu'ils fissent donner l'argent à leurs valets de chambre, comme pour récompense de les avoir servis, cela tournait toujours à leur profit, et les exemptait de payer les gages de leurs serviteurs. Quant à ce nouvel auteur que vous connaissez, lequel s'imagine avoir couché avec l'éloquence (^), et que ses ouvrages sont les enfants qui proviennent de leur accouplement, croyez- vous qu'il ait donné son livre pour néant, encore qu'il soit riche? Non, non, il l'a bien vendu, et j'en nommerais beaucoup d'autres qui en ont fait de même. Pour moi, je suis de ce nombre, et n'en crois mériter ■que de la louange ; car, si mes ouvrages ne valaient rien, l'on ne me les achèterait pas.
Je ne pus rien répondre à ce propos, et me mis à considérer attentivement la misère de ce pauvre écrivain, qui ne faisait des livres que pour en gagner sa vie. Je jurais bien dès lors qu'il ne faHâit point s'étonner si tous ses ouvrages ne valaient rien ; car allongeant ses livres selon l'argent qu'il désirait avoir, il y mettait beaucoup de choses qui n'étaient pas dignes d'être imprimées et, outre cela, il écrivait avec une telle hâte, qu'il faisait une infinité de fautes de jugement.
Enfin son petit laquais lui ayant apporté ses habits, il se leva, et tout sur l'heure il entra un poète de ses amis, auquel il dit qu'il lui voulait montrer des vers qu'il avait faits le jour précédent. Là-dessus, il tire de sa poche un papier aussi gras que les feuillets d'un vieux bréviaire. Mais, comme il fut à la première stance, il nous dit (^) :
— Messieurs, je vous supplie de m 'excuser, il faut que j 'aille tout maintenant faire ce que les rois ni les empereurs ne peuvent faire par ambassade. Je ne fais point de cérémonie avec vous ; vous savez la liberté avec laquelle on vit maintenant à la cour.
Et là-dessus nous ayant quittés, il fut environ un quart d'heure au privé, où ayant son esprit égaré parmi sa poésie, il nous oubliait quasi. En revenant, il nous dit :
IÇO LA JEUNESSE
— Eh bien ! messieurs, achevons de voir mes vers.
Et puis il nous présenta un méchant papier tout rongé par les côtés, et enduit de m... par le milieu, ce qui nous surprit tellement, que nous ne savions si nous en devions rire ou nous en fâcher. Alors, ayant recouvré son esprit, que ses imaginations avaient préoccupé, il reconnut que ce n'était qu'un torche-cul qu'il nous apportait, au lieu de ses vers, et nous dit :
— Ah ! messieurs, excusez mes rêveries, vous êtes du métier, vous savez que nos grandes pensées nous possèdent quelquefois si fort que nous ne savons ce que nous faisons : j'ai ici apporté un autre papier que celui que je désirais, je m'en vais requérir celui où mes vers sont écrits.
En disant ceci, il se retourna d'où il était venu, mais il n'y trouva pas le papier qu'il cherchait ; car, par mégarde, il s'en était torché les fesses. Cependant je lâchai la bonde à mes risées, et son ami me dit :
— Vraiment nous n'avons rien vu de nouveau ; il me souvient que Musidore fit encore, il y a quelque temps, une semblable plaisanterie ; il revint du privé avec un torche-cul à la main, et, croyant tenir son mouchoir, il en releva sa moustache : il est fort sujet à de pareils transports
DEFRANCION ICI
d'esprit, et prend souvent les choses l'une pour l'autre, si bien qu'un jour étant à la table d'un grand seigneur, pensant cracher à terre et mettre un morceau de viande sur son assiette, il cracha sur son assiette et jeta le morceau de viande à terre.
Comme ce poète disait ceci, Musidore revint, et fut contraint de nous dire par cœur ce qu'il savait de ses vers, à faute du papier. Après cela, nous parlâmes d'un ballet que le roi allait danser, sur le sujet duquel il nous dit qu'il avait aussi entrepris de faire quelque chose, encore qu'il ne fût pas payé pour cela. Je m'avisai qu'il serait fort à propos que je montrasse ce que je savais faire en cette occasion, afin de m'acquérir quelques habitudes à la cour, et je m'enquis, sans faire semblant de rien, du personnage que représentait la reine, me délibérant de faire des vers pour elle.
Quelque temps après, les ayant composés, j'eus le moyen d'aborder un homme qui avait une partie de la charge des ballets, lequel trouva mon dessein très bon. Je fis donc imprimer quelques stances que j'avais composées, et, le jour du ballet venu, je m'en allai au Louvre avec mes vers sous mon bras, dont il y avait pour le moins trois cents exemplaires bien faits et bien empaquetés, tellement que j'étais fort chargé ;
mais l'honneur que j'espérais de recevoir d'avoir composé ce bel ouvrage me faisait souffrir allègrement cette peine.
Or il faut que vous sachiez que j'en étais si glorieux, qu'il me semblait que j'étais une personne fort nécessaire à l'État, et que, de servir le roi en son ballet, comme je faisais, c'était le servir en une chose très importante. Je l'avais donc dit à tous ceux que je connaissais et à ceux que je ne connaissais point, et principalement à un certain avocat de mon pays, qui, ayant été dépossédé d'une charge de lieutenant en l'élection d'une ville, pour quelque folie qu'il avait faite, était venu s'habituer à Paris, espérant qu'un procureur de la cour, qui était son parent, lui donnerait de la pratique.
Il eut tant envie de voir ce beau ballet, dont je lui avais conté tant de merveilles, qu'il se délibéra de se hasarder et de tâcher à y entrer. Il croyait que l'on y entrait aussi facilement comme au lieu de l'escarpolette ou aux marionnettes de la foire Saint- Germain, qu'il avait vues depuis peu pour un sou (^). Outre cela, il s'imagina qu'il y mènerait bien aussi sa femme, avec sa nourrice et ses enfants, vu que la courtoisie est exercée envers les dames par la noblesse ; et puis il se souvenait que, lorsqu'il y avait des comédiens en sa ville, il y entrait toujours pour
rien, et qu'encore lui gardait-on un siège. Il prit donc sa soutane et son long manteau des bons jours, et je ne sais comment il ne prit pas même sa robe du palais pour se rendre plus vénérable et se faire place. Quant à sa demoiselle, elle vêtit ses habits nuptiaux, qu'elle n'avait pas encore usés ; car elle ne les mettait que quatre fois l'année, et cette fois-ci était extraordinaire et superabondante.
Je fus donc tout étonné que je les vis, comme j'étais là, attendant avec beaucoup d'autres à une petite porte qui par de longues galeries conduit à sa salle de Bourbon. L'avocat marchait en magnifique arroi, avec une contenance sénatoriale : sa soutane était d'un beau damas, qui, à ce que j'ai ouï dire, avait été pris des rideaux d'un ancien lit et avait été teint de rouge en noir, et les feuillages, qui y étaient semés avec symétrie, étaient si larges, qu'il n'y en avait que trois depuis la ceinture jusqu'au collet, deux d'un côté et un de l'autre. Son manteau était doublé d'une belle peluche à long poil, au moins en apparence, car quelques médisants assurent qu'il n'y avait que la marge qui en fût doublée, et que le texte ne l'était pas ; mais, quoi qu'il en soit, je sais bien, à tout le moins, que ce manteau lui servait en toute saison, et que l'été il en faisait ôter toute la peluche, excepté celle du collet,
et la faisait remettre dès que les feuilles commençaient à tomber des arbres, ayant appris ce secret du seigneur Alaric (^), Ahrc»é des lorif^ues études. Pour ce qui est de mademoiselle sa femme, elle avait une jupe de satin jaune toute grasse, et une robe à l'ange si bien mise, et un collet si bien monté, que je ne la puis mieux comparer qu'à la pucelle saint Georges qui est en l'église du Sépulcre, ou à ces poupées que les atournaresses {^) ont à leurs portes. Pour sa nourrice, elle portait un beau bavolet à queue de morue, et avait un enfant entre ses bras, cependant qu'un autre un peu plus grand marchait à côté d'elle, la tenant par la cotte. Je crève de rire toutes les fois que je songe à leurs diverses postures. Il me semble que je les vois encore, et principalement l'avocat, qui faisait bien l'empêché, et, à tout propos, se tournait vers sa femme, et lui disait :
— Là, ma mie, tenez-moi bien toujours par le manteau, et vous, nourrice, ne nous perdez point de vue ; laissez faire, nous entrerons, gardez seulement que cet enfant ne crie.
Ceci était dit avec une action si naïve, que tous les courtisans, qui étaient là, reconnurent la sottise du personnage, et, s'en voulant donner du plaisir, se retirèrent un peu à quartier pour le laisser approcher de la porte. Il est bien vrai
que quelques-uns pensaient que ce fût l'avocat de quelque grand seigneur, et que, sans cela, il n'eût pas eu l'assurance qu'il avait de se présenter pour entrer.
Il arriva qu'alors Géropolc(^), qui était encore capitaine des gardes, ouvrit la porte pour laisser entrer quelques baladins. L'avocat fit tant qu'il s'approcha de lui, et commença cette belle harangue qu'il y avait longtemps qu'il étudiait :
— Monsieur, ayant appris, par la renommée aux langues al tisonnantes, qu'il se faisait à ce jour d'hui une fête plénière dedans ce basilique séjour, la curiosité, qui espoint d'ordinaire tous les nobles cœurs, m'a porté à venir voir ces beaux jeux du roi et des reines ; il vous plaira donc de m'y introduire avec ma petite famille, qui l'inculquera en sa mémoire au grand jamais, comme un bénéfice de votre affabilité.
Il faut que vous vous imaginiez qu'il disait ces paroles avec un visage ingénu et un même accent que s'il eût déclamé ou fait un paranymphe (a-) devant un recteur de l'Université ; et vous pouvez juger quel contentement cela donnait à Géropole, qui était des plus gausseurs de la cour. Comme il avait le plus souvent de fort plaisantes reparties, il ne s'oublia pas en
(a) Kloge des candidats rei;us.
FUANCION 13
cette occasion-ci. Figurez- vous que vous le voyez sans chapeau, avec une calotte de satin sur sa tête, un trousseau de clefs en une main, aussi gros que celui du geôlier de la Conciergerie, et un mouchoir en l'autre, dont il essuyait la sueur de son visage. Voilà comme il était ; et, après avoir bien fait le fatigué, il prit son bâton, qui était à côté de lui, et, en reprenant haleine, à chaque parole, il dit à l'avocat :
— Par ma foi, monsieur, vous auriez de la peine à croire combien je suis las de battre ; je n'ai fait autre chose tout aujourd'hui, je ne sais si vous avez si peu de conscience que de vouloir que je recommence tout maintenant. Il faut que je reprenne un peu mes forces, et je vous jure, sur mon Dieu, que, si vous voulez attendre encore un demi-quart d'heure, je vous battrai tout votre saoul.
G&opole dit cela si plaisamment, que tous ceux qui étaient là se prirent à rire ; et, voyant le peu de compte qu'il faisait de l'avocat, il vint une foule pareille aux flots de la mer quand elle est courroucée, qui le repoussa bien loin de là avec toute sa famille, si bien qu'il se plaignit inutilement de la discourtoisie que l'on faisait paraître envers lui. Je me poussai parmi les autres, et n'eus garde de l'aller aborder, ne me voulant amuser à rien, et ayant peur que les cour-
tisans, me voyant être de sa connaissance, ne se moquassent aussi de moi. Mais je sus depuis qu'ayant reçu cet affront, les pages et les laquais vinrent à lui et en jouèrent à la pelote ; de sorte qu'étant jeté d'un côté et d'autre, il tomba dedans les boues, et l'on dit que la peluche de son manteau fut aussi crottée que le poil d'un barbet qui aurait été quinze jours à chercher son maître. Pour la maîtresse et la nourrice, elles se sauvèrent avec leurs enfants, parce qu'encore la barbarie n'était-elle pas si grande, que l'on voulût faire du mal aux femmes ; et il n'y eut aussi personne qui eût envie de les enlever, car elles étaient si laides, qu'il n'y avait point de presse à se charger d'une si vile marchandise. Mais, quoi que ce soit, ni le mari ni la femme n'ont jamais eu envie depuis de retourner au ballet du roi.
Commuent est-ce que l'on eût laissé aller ce pauvre jurisconsulte avec sa soutane, sans lui faire toutes ces indignités, vu que tous ceux que les pages rencontraient habillés en homme de ville, ils leur faisaient souffrir mille persécutions ? Je sais bien même seigneur assez qualifié qui, étant vêtu de deuil, et n'étant pas reconnu pour ce qu'il était, fut pris pour un bourgeois et fut bien malmené auparavant que ses gens le délivrassent. Pour moi, je me fourrai subtile-
ment parmi les autres, et fis tant que je m'approchai de Géropole, auquel ayant montré que je portais des vers pour le ballet, il me laissa entrer sans difiiculté. Ainsi plusieurs autres entraient, étant de la connaissance des baladins : les uns, portant en leurs mains un masque, les autres un bonnet à l'antique, et les autres, quelque robe de gaze ; il ne leur était point fâcheux de faire l'office de valet, pourvu que l'on leur ouvrît librement.
Quand je fus entré avec toute cette bande, ce ne fut pas encore la fin de mes peines ; il me fallut passer tant de portes et tant traverser de chambres, que je croyais que ce ne serait jamais fait. Je trouvais de la difficulté partout, et mon passe-port m'était bien nécessaire. Outre cela, la presse était si grande, qu'elle me défendait autant l'entrée comme les archers ; enfin, je me trouvai dans cette longue galerie de Bourbon, qui jette sur la rivière, oii il se fallut arrêter.
Il y avait là force courtisans qui désiraient savoir ce que je portais, et, comme ils voyaient ces papiers bien plies en long, ainsi que pourrait être du linge, il y en avait de si ignorants, qu'ils me venaient demander :
— Le roi va-t-il souper ? Sont-ce là des serviettes que tu portes ?
Je leur répondis que c'était des vers pour le
ballet. Alors un, qui faisait l'entendu, s'en vint dire :
— Ce sont des placards.
Et, à toutes les fois que je passais et que je repassais, pour chercher quelque place à me mettre, il y avait un autre qui disait niaisement, et pensant dire un bon mot : « Ce sont des papiers ; voilà des papiers. » Ces paroles étaient accompagnées d'un mépris qui me fit connaître que, quelque chose de bien fait que pussent voir ces brutaux, ils prenaient tout pour des rogatons, et que les sciences leur étaient si fort en horreur, qu'ils avaient mal au cœur quand ils voyaient seulement un papier, et en tiraient le sujet de leurs moqueries. Mais quoi que ce soit, mes papiers me servirent bien, en ce que, n'y ayant là que les quatre murailles, je m'assis dessus, et je voyais beaucoup de seigneurs debout qui enfin, ne sachant plus quelle contenance tenir, étaient contraints de s'asseoir sur leur cul comme des singes.
Après que j'eus été là quelque temps, l'on ouvrit une porte par où l'on allait à la salle de Bourbon ; la foule était si grande pour y entrer, que je m'imaginais que l'on nous eût mis tous en un pressoir pour en tirer la quintessence. Toutefois nous parvînmes tout entiers jusqu'à la salle du ballet, où je trouvai toutes les places
prises ; si bien que je ne savais de quel côté me tourner. Je nuisais à tout le monde, personne ne voulait de moi : l'un me poussait, aussi faisait l'autre ; tellement que je croyais que mon corps fût devenu ballon, puisque l'on s'en jouait ainsi. Un archer de ma connaissance me tira de peine, et, m 'ayant fait mettre sus l'échafaud des violons en attendant le ballet, me dit qu'il faudrait bien que l'on me fît place, malgré que l'on en eût, lorsqu'il serait commencé. Quand j'y fus, je ne cherchais point d'autre siège que mes papiers, mes compagnons fidèles ; et comme je m'étais planté là, les violons vinrent. Ils tenaient chacun leur tablature, et, n'ayant point de pupitre, ils crurent que j'étais là pour leur en servir. L'un ôta une épingle de sa fraise, l'autre de sa manchette, et puis ils s'en vinrent tous attacher leurs papiers à mon manteau. J'en avais dessus le dos, j'en avais dessus les bras ; ils en mirent même au cordon de mon chapeau, et, encore cela n'eût été rien, si un plus impudent que les autres ne fût point venu pour m'en mettre aussi au devant. Je lui dis que je ne le souffrirais pas, et que cela m'incommoderait, mais il m'adoucit, me représentant qu'en ce lieu-là il se fallait aider les uns les autres. J'avais si peur que l'on me chassât ou qu'on me battît, que je fus patient jusques à ce point que de lui dire qu'il m'attachât
donc sa tablature où il voudrait. II me la vint mettre à la bouche pour l'y pendre, et je serrai fort bien les dents et les lèvres pour retenir ce que l'on me donnait, comme un barbet qui sert et qui rapporte tout ce que l'on lui jette. Les violons s'accordaient déjà à l'entour de moi, quand Géropole, m 'apercevant, se souvint que j'étais un des poètes du ballet, et m'appela pour aller distribuer mes vers de même que les autres.
— Eh ! monsieur, lui dis-je, comment voulezvous que j'aille à vous ? Vous voyez comme je suis fait : je suis entoupé de musique.
En ouvrant la bouche pour dire ces paroles, le papier tomba, ce qui fit bien rire Géropole ; et pour avoir plus de plaisir, il me repartit :
— Ne laissez pas de venir ; dépêchez-vous ; la reine vous demande ; elle veut voir les vers que vous avez faits pour elle.
Je fus si pressé de partir, dès que j'eus ouï ceci, que, sans songer que j'avais plus d'affiches à l'entour de moi que le coin d'une rue, et sans prendre le soin de les détacher, je commençai de descendre légèrement de l'échafaud. Alors vous eussiez vu tous les violons tâcher d'atteindre à moi, l'un avec la main, l'autre avec le bout du manche de sa basse, et la plupart avec leur archet, afin de ravoir leur musique. Pour vous
représenter leurs diverses postures, imaginezvous de voir ces preneurs de lune qui sont en l'almanach de l'année passée, où les uns tâchent de l'attraper avec des échelles, qui s'allongent et s'accourcissent comme l'on veut, et les autres avec des crochets, des tenailles et des pincettes. Les disciples de Bocan (^) reprirent donc toute leur tablature moitié déchirée, et, sur l'auspice de Géropole, je m'en allai offrir mes vers à la reine, et puis j'en jetai parmi la salle. Je crois que ceux qui étaient payés pour en faire me virent d'un très mauvais œil ; mais ils ne pouvaient pas craindre que l'on leur ôtât leur pension pour me la bailler, car je n'étais pas assez bien vêtu pour faire croire qu'il y eût quelque bonne partie en moi.
Je ne m'amuserai point à vous décrire les entrées du ballet ; je vous dirai seulement que je vis là une image des merveilles que j'avais pris tant de plaisir à lire dedans les romans. Je vis marcher des rochers, je vis le ciel, le soleil et tous les astres paraître dans une salle, et des chariots aller par l'air ; j'ouïs des musiques aussi douces que celles des champs Élysées ; et en effet je croyais qu'Urgande la déconnue eût ramené ses enchantements au monde. Ce fut là aussi le seul bien qui m'advint pour avoir veillé les nuits en faisant mes vers ; car de profit ni d'hon-
ncur, il n'en faut point espérer par un tel moyen(i).
Toutefois j'eus encore mes livres en la tête, et m'imaginai que, si je dédiais à quelque seigneur une certaine histoire que j'avais fait mettre depuis peu sous la presse, cela servirait à mon avancement. Entre tous ceux de la cour j'en choisis un duquel, à mon avis, je pouvais beaucoup espérer de faveur, et m'acquis la connaissance d'un gentilhomme qui le gouvernait. J'espérai de lui toute sorte d'assistance, et lui contai en bref les services que j'étais capable de rendre à Philémon, qui était le seigneur que je désirais connaître (^). Je lui disais que je jouais du luth, et que je savais des chansons nonpareilles ; qu'outre cela je faisais des contes les plus gais du monde, et que j'étais capable de faire rire Heraclite : aussi voyait-il bien des preuves de tout ceci ; mais cela ne fît que lui ôter l'envie de me faire voir à Philémon. Il croyait que si j'eusse possédé son oreille, il n'eût plus été rien auprès de lui. Des qualités comme les miennes étaient bien à la vérité à soupçonner.
Tant y a, qu'au lieu de me faire parler à ce seigneur, un matin que j'attendais à sa porte l'occasion de lui offrir mon livre, il me le vint demander, me disant qu'il le ferait trouver agréable à Philémon et à quelques autres qui étaient auprès de lui, et qu'après cela il me vien-
draît requérir pour le saluer. Moi qui étais sans malice, et qui ignorais les tromperies de la cour, je lui baillai librement mon livre, et il le porta en la chambre de Philcmon, où je ne sais ce qu'il en fit, car je n'ai jamais parlé à personne qui y fût lors avec lui. Peu de temps après, Philémon étant sorti avec beaucoup de suite, il sortit aussi, mais tout le dernier, et me vint dire qu'il n'y avait pas moyen que je saluasse ce seigneur pour ce jour-là ; que c'était assez, puisqu'il avait reçu le présent de mon livre, que je n'en eusse pas été de mieux, quand je l'eusse donné moi-même, et qu'il l'eût reçu de mes mains, tournant la tête d'un côté pour parler à quelque autre, sans prendre garde seulement à moi. Le lendemain, je l'allai encore importuner de me mener chez Philémon ; mais point de nouvelles. J'allai bien avec lui jusqu'à la porte ; mais, comme nous y fûmes, il me dit :
— Que gagnerez- vous ici, vous ne ferez que vous morfondre les pieds ?
Ayant ouï ces mots, qui me témoignaient le peu de volonté qu'il avait de me faire saluer Philémon, sitôt qu'il eut le dos tourné, j'escampai sans lui dire adieu.
Outre que j'avais déjà pensé qu'il craignait que je lui nuisisse, si je connaissais Philémon, que pouvais-je penser qui l'eût empêché de me mener
à lui pour lui donner mon livre, sinon qu'il avait très mauvaise opinion de la courtoisie et de l'esprit de ce seigneur ? II lui faisait bien du tort ; car il me donnait sujet de croire que, s'il ne me présentait à lui, c'était qu'il avait peur que je ne connusse qu'il n'avait pas l'esprit de dire trois mots de suite pour me remercier, et que possible ne savait-il pas lire, et n'eût non plus entendu ce que je lui disais dans mon épître que si c'eût été du langage des Indes. Je ne veux pas dire pourtant qu'il fût si ignorant que cela ; que sert-il d'en parler? l'on sait bien si cela est ou non. Et puis, ma foi, c'est un grand vice que la médisance, comme dit très bien Plutarque en ses Opuscules. En m'en retournant, je donnai au diable et le livre et le seigneur, et protestai de ne faire plus de telles sottises que d'aller dédier des livres à des stupides qui vous croient beaucoup obliger lorsqu'ils les reçoivent seulement, et ne vous voient que le moins qu'ils peuvent, craignant que vous ne les importuniez de quelque chose.
Je m'adressai encore à un gentilhomme de la connaissance de Philémon, à qui je me plaignis de mon infortune. Je lui dis que je ne désirais point que l'on me fît quelque présent, et que je n'étais pas si mercenaire : que je demandais seulement que l'on me fît bon visage, et que l'on
2o6 LA JEUNESSE
s'employât à obtenir pour moi une pension du roi, et qu'encore que je fusse jeune, j'avais des desseins si salutaires à l'État, c[hc je méritais bien qu'on me reconnût.
— Comment, me répondit-il, savez- vous si peu les affaires du monde que vous espériez une pension? J'ai dépensé plus de trois cent mille livres au service du roi, et je n'ai pas un sol de lui.
Je ne me pus tenir de rire de ce discours ; car jamais celui-ci n'avait rendu aucun service à Sa Majesté, et je ne feignis point de lui repartir ainsi :
— Monsieur, je ne doute pas que vous n'ayez pour le moins dépensé trois cent mille livres depuis que vous êtes à la cour ; mais que ce soit en servant le roi, c'est ce que je ne crois pas. Chacun sait bien les dépenses superflues que vous avez faites. Voudriez- vous que le roi payât les habits somptueux dont vous changez tous les huit jours, et la dépense que vos garces vous ont faite ? Les débauches sont-elles comptées au nombre des services que l'on rend à la couronne ? Vous avez eu aussi bonne grâce à me dire ceci qu'avait un certain Suisse à se plaindre des ministres de l'Etat, lequel, étant venu à Paris se mettre d'une compagnie de ceux de sa nation, il fut tenté par la bonne nature, et s'en alla voir
les dames, où il n'eut guère été qu'il y gagna la vérole, dont il s'alla faire panser chez un des plus renommés barbiers de Paris. Il lui demanda beaucoup d'argent pour l'avoir guéri ; tellement que, pour avoir cette somme, il en fit faire une ordonnance, et l'alla porter à un secrétaire d'État pour la signer. Je vous laisse à penser s'il se moqua de lui et s'il ne le renvoya pas avec injure ; mais il persista en sa demande, et dit que c'était la raison que le roi payât son barbier, puisqu'il avait gagné la vérole à son service. Il voulait que l'on l'en récompensât, aussi bien que des plaies qu'il eût reçues dans un combat ; et croyant que l'on lui fît une injustice, il ne voulut plus servir le roi. Vous êtes, à ce que je vois, de son humeur, et n'avez pas moins de sujet de vous mécontenter.
Je disais cela avec une façon si libre et si gaie, que celui à qui je parlais ne put s'en offenser ouvertement, et fut forcé de tourner tout en raillerie. Il ne laissa pas d'avoir son fait ; et, pour moi, je protestai dès lors de ne plus rien celer à ces barbares. Voyant tous mes espoirs perdus, et me représentant la honte que ce m'était de voir qu'il y eût dedans mon livre une épître avantageuse pour Philémon, duquel j'avais eu si peu d'accueil, et à qui je n'avais jamais parlé, j'allai chez le libraire pour faire
changer toutes les premières feuilles. Mon courage est trop grand pour souffrir aucun affront, et fût-ce un prince qui descendît de l'étoile poussinière (^), je m'en ressentirais. Néanmoins, y ayant un peu songé, je permis que l'on vendît le livre comme il était, me représentant que le peuple, sachant le peu d'accueil que l'on m'avait fait, en serait davantage irrité contre Philémon, et croirait que toutes les louanges que je lui avais données n'étaient que des moqueries. Depuis cela, je me délibérai de n'écrire plus que pour moi, sans gagner du rhume à aller attendre les seigneurs à leurs portes ; et, la fortune me voulant gratifier environ ce temps-là, ma mère m'envoya beaucoup d'argent, dont je me fis habiller d'une façon qui paraissait infiniment. C'était l'été ; je fis faire un habit de taflFetas colombin avec la petite oie bleue. Je me mis à une pension plus basse que celle où j'avais toujours été ; et l'argent que j'épargnais en cela fut depuis employé à doubler mon manteau d'un autre taffetas bleu. Car voyez les belles coutumes que la sottise a introduites, et que le peuple s'ébat à suivre : l'homme qui n'a qu'un manteau de taffetas simple est moins estimé que celui qui en a un de deux taffetas, et l'on fait encore moins d'état de vous si vous en portez un de serge doublé seulement de quelque étoffe
de soie. Entre les femmes il y a bien d'autres nivetteries (^) ! j'entends entre les bourgeoises : celles qui ont les cheveux tirés, ou la chaîne sur la robe, sont estimées davantage que les autres, qui ne sont pas ainsi parées.
Quand je pense à la vanité des hommes, je ne me saurais trop émerveiller comment leur esprit, qui sans doute est capable de grandes choses, ne fait que s'amuser aux plus abjectes considérations de la terre. Mille coquins, qui passaient par la rue, se retournaient pour me regarder, et moi, qui ai ce bienfait des cieux de pouvoir lire dans les pensées, je connaissais bien que quelques-uns se donnaient de la présomption, parce que leur habit valait par aventure plus que le mien, et que quelques autres moins braves étaient au contraire envieux de ce que je portais.
Alors il ne s'écoulait point de jour que je ne passasse cinq ou six fois par devant la porte de ma Diane, afin de lui jeter des œillades qui lui fissent connaître l'extrême affection que j'avais pour elle. Mais cela ne servait de rien ; car, étant pourvue d'une infinité d'appâts, il y en avait bien d'autres que moi qui la regardaient, et je crois qu'elle ne se pouvait pas figurer que je fusse plus amoureux d'elle que les autres.
Je me résolus de lui écrire une lettre, pour
lui découvrir ma passion. Je la fis donc, mais en termes si honnêtes, que l'humeur la plus austère du monde n'eût pas pu s'en offenser. Vous savez de quelle sorte on procède en ces matières-là ; voilà pourquoi je ne vous dirai rien de ce poulet : qu'il vous suffise que je fis aussi plusieurs vers, pour lui faire donner avec. Il me souvient qu'il y avait un sonnet sur son jeune sein, que j'avais vu croître petit à petit depuis que j'étais devenu amoureux d'elle ; puisque je l'ai encoreen mon souvenir, il faut que je vous le dise, non pas pour vous montrer que je fais bien des vers ; car, si je vous le voulais témoigner, je vous réciterais une meilleure pièce : c'est seulement pour ne point passer sous silence cette petite particularité. Le voici :
Je vois s'augmenter chaque jour, En leur petite enflure ronde, Ces jeunes tétons que le monde A pris pour le trône d'amour.
Mon désir, aimant leur séjour Plus que le ciel, la terre et l'onde, Accroît sa flamme vagabonde A mesure que croît leur tour.
Dieux ! faites qu'il en soit le maître, Si, comme eux, vous le voyez être En parfaite maturité ;
Et permettez-moi qu'à mon aise,
Sans blâme de témérité.
Un jour je les touche et les baise.
Cela était un peu trop folâtre, me dira-t-on, pour envoyer à une jeune fille de bon lieu ; mais je savais bien qu'elle n'était pas pour s'en offenser, et puis les autres pièces n'étaient pas si licencieuses. J'usai d'un artifice bien gentil pour lui faire tenir le tout.
Sachant que son père était allé aux champs, et qu'elle était toute seule au logis avec une servante (car sa mère était morte), j'envoyai le laquais d'un mien ami avec le petit paquet de papiers à la main, lui demander si son père n'était point en la maison. Ayant répondu que non, il lui présenta ce qu'il portait, et la pria de le lui donner dès qu'il serait de retour, et lui dit que c'était pour une affaire de son maître dont il avait connaissance, car son père était avocat. Le papier baillé, il esquiva vitement, et Diane n'en soupçonna rien ; car c'est la coutume des laquais de courir. D'autant qu'elle savait que son père ne reviendrait pas sitôt, elle eut la curiosité d'ouvrir ce papier qui était bien plié pour être de pratique ; et, par ce moyen, ce que j'avais espéré fut accompli. Ainsi que j'ai su depuis, ayant vu que tout s'adressait à elle, elle pensa que cela venait de la part du maître du laquais, qui venait quelquefois l'entretenir.
Sitôt qu'elle le vit, elle lui dit par une gentille ruse :
FllANClON 14
— Monsieur, vous avez un laquais qui n'exécute guère bien les messages que vous lui donnez ; je m'assure que vous lui aviez baillé tout ensemble deux papiers, l'on pour porter à votre maîtresse, et l'autre pour apporter à mon père. Celui qu'il fallait présenter à cette dame, il l'a apporté céans, et j'ai peur qu'il ne lui ait été offrir en contreéchange celui dont vous désirez que mon père eût la communication.
Ce jeune homme, ne sachant pas ce qu'elle voulait dire, crut qu'elle avait envie de lui donner quelque cassade (i), et nia surtout d'avoir mis des lettres entre les mains de son laquais pour faire tenir à sa maîtresse. Diane lui ayant montré là-dessus ce qu'elle avait reçu, et lui ayant conté la façon avec laquelle son laquais le lui avait baillé, il jugea que cela venait de la part de quelqu'un qui était secrètement amoureux d'elle ; et, voyant qu'elle croyait fermement que tout venait de lui, parce qu'elle lui plaisait assez pour souhaiter sa bienveillance, il s'informa premièrement d'elle si la lettre et les vers lui étaient agréables ; puis, ayant connu qu'elle n'y trouvait rien qui ne lui causât quelque espèce de contentement, il lui dit qu'il ne pouvait plus celer que c'était lui qui les lui avait envoyés, autant qu'il fallait qu'elle le sût nécessairement, pour connaître quel était le désir qu'il avait de
la servir. ]\lême il eut bien l'esprit assez bon pour lui assurer qu'afin qu'elle ne fît point de refus de recevoir ce présent, il avait trouvé l'invention de lui faire dire par son laquais que les papiers étaient de conséquence et concernaient une affaire que son père maniait pour lui. Mais, bien qu'elle crût cela, elle ne laissa pas de persister toujours à lui dire, comme auparavant, que son laquais s'était trompé, et qu'il avait charge sans doute de porter le paquet à une autre fille qu'elle. Depuis, il sut de ce valet la commission que je lui avais donnée, et continua néanmoins à persuader de telle sorte à Diane qu'il avait composé les vers pour son sujet, qu'elle fut forcée d'avouer qu'elle ajoutait de la croyance à son dire ; et, parce que les beaux esprits lui plaisaient beaucoup, s'imaginant que celui-là en avait un très beau, elle commença de le chérir par- dessus tous ses amants.
J'avais fait encore un bon nombre de vers , pour elle, et rencontrant dans la rue sa servante, V comme on ne voyait goutte, je lui dis :
— Ma mie, donnez cette chanson à mademoiselle Diane, je la lui promis l'autre jour : recommandez-moi bien à ses bonnes grâces.
La servante ne fit point de difficulté de prendre le papier, ni de le porter à Diane, qui ne pouvait quasi croire qu'il vînt de la part d'où elle pen-
sait que fussent venus les premiers, parée que l'auteur, qui avait parlé à elle le jour précédent, le lui eût bien pu bailler lui-même sans se servir de finesse.
Pour lui faire connaître que les vers venaient de moi, le lendemain, comme elle était sur la porte après souper, je chantai un peu haut, en passant, une des stances que je lui avais envoyées ; elle, qui avait bonne mémoire, se souvint bien où elle l'avait vue, et jeta incontinent les yeux sur moi.
Ce ne fut pas assez ; je lui écrivis encore une lettre, que je lui fis tenir finement, je la fis entrer dedans un coffre qui était au banc qu'elle avait à Saint-Séverin, et, le lendemain, qui était dimanche, comme elle l'ouvrait pour y prendre une bougie et un certain livre de dévotion qu'elle y enfermait, elle l'y trouva. Cette lettre contenait des assurances extrêmes d'affection, et que, si elle avait envie de connaître qui c'était qui lui écrivait, elle n'avait qu'à prendre garde à celui qui dorénavant se mettrait à l'église à l 'opposite d'elle et aurait un habit de vert-naissant.
J'en avais fait faire un de cette couleur tout exprès ; et, parce que dès le matin à la messe, elle avait trouvé mon poulet, elle eut le moyen de le lire auparavant que de venir à vêpres ; voilà pourquoi, quand elle y fut, elle me put
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bien reconnaître pour son amant, car je m'étais mis proche de son banc dès le commencement du sermon, tant j'avais peur de manquer à mon entreprise, à faute d'y trouver place : je remuais les yeux languissamment et par compas, comme un ingénieur ferait tourner ses machines, et ma petite meurtrière avait tant d'assurance, quoiqu'elle eût blessé mon âme, qu'elle me regardait fixement, et, par aventure, avec moins de honte que je ne la regardais. A cause que son siège était bas et qu'il y avait des hommes au-devant d'elle, durant presque tout le service, elle se tint debout, afin que je la visse mieux. Je ne sais si je dois appeler cela cruauté ou bien douceur, car, d'un côté, elle m'obligeait, vu que je ne chérissais rien tant que sa vue ; mais, d'un autre aussi elle me faisait un grand tort, puisque chacun de ses regards m'était un trait vivement décoché. Quand je me fus retiré chez moi, j'en ressentis bien des blessures.
A quelques jours de là, je la rencontrai dans une rue fort large ; elle allait d'un côté, et moi de l'autre, et tous deux fort proches des maisons. Néanmoins, comme attirés par un secret aimant, petit à petit, nous nous avançâmes si bien, que, quand elle passa par-devant moi, il n'y avait plus que le ruisseau entre nous ; et, qui plus est, nos têtes se touchaient presque, tant elles s'in-
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dînaient par le languissement de notre âme, car cette belle avait déjà quelque affection pour moi. Toutefois, je n'osais pas l'accoster, si quelqu'un ne me faisait acquérir sa connaissance.
La fortune me favorisa en ceci très avantageusement ; car un cousin de cette belle Diane, que j'avais fréquenté au collège, vint demeurer chez elle en ce temps-là. Je l'abordai un jour par manière d'entretien ; lui ayant récité mes vers, il me dit que sa cousine lui en avait montré par excellence de tout pareils. Connaissant la bienveillance que ce jeune homme-ci avait pour moi, je me délibérai de ne lui rien cacher, et lui ayant appris mon amour, je le priai de faire connaître à Diane le vrai auteur des pièces qu'elle avait entre ses mains. Il n'y faillit pas ; et, par un excès de bonne volonté, lui dit de moi tout le bien que l'on peut dire du plus brave personnage de la terre, n'oubliant pas à lui conter comme j'étais issu d'une race des plus nobles. Celui qui s'était attribué mes ouvrages, étant reconnu pour un lourdaud, perdit son crédit entièrement, et Diane ne demandait pas mieux, sinon que je l'abordasse ; mais elle avait un père revêche, qui ne souffrait guère patiemment de la voir parler à des personnes qui ne fussent point de son ancienne connaissance, la trouvant d'une humeur
fort aisée à suborner. Notre entrevue ne pouvait donc être moyennée sitôt.
En attendant, je la courtisais des yeux, et ne manquais pas à me trouver à l'église toutes les fois qu'elle y était. Un jour, j'y allai à un salut avec un gentilhonmic de mes amis ; comme clic n'était pas encore venue, je n'avais fait que me promener toute l'après-dînée, et, me voulant reposer, je m'avisai de m 'asseoir sur une planche qui était attachée au-devant de son banc : sur mon Dieu, je parlais d'elle, et d'une sœur qu'elle avait, qui était déjà mariée, lorsque je les vis arriver toutes deux. Afin que celui qui était avec moi ne connût point mon amour, je tâchai de cacher mon émotion, lui tenant quelque discours. Je parlais un peu haut à la courtisane, en riant quelquefois, et lui tout de même, sans songer que j'importunais possible ma maîtresse et sa sœur. Nous nous levâmes pour quelque temps, continuant toujours notre entretien ; mais aussitôt elles sortirent de leur banc et se vinrent mettre à notre plac5.
Moi, qui suis soupçonneux au possible en ces affaires-là, je crus qu'infailliblement elles faisaient cela pour me faire déloger et me contraindre d'aller m'asseoir plus loin, afin de n'être plus importunées de mes discours. Incontinent je m'éloignai, pour montrer que je les révérais
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tant que j'étais bien marri de leur déplaire. Néanmoins je vous confesse que j'étais infiniment en courroux ; car le mépris qui me semblait que Diane avait fait paraître envers moi, en me déplaçant, m'ét?it infiniment sensible ; et même, en l'excès de ma passion, je vins jusqu'à dire qu'elle n'avait que faire d'être si glorieuse, que j'étais pour le moins autant qu'elle, et que ce lui était un bonheur de me posséder, moi qui devais jeter les yeux sur des filles de plus grande maison qu'elle.
Toute la nuit je ne fis que rêvasser là-dessus, et n'eus point de repos jusques à tant que j'eusse parlé au cousin de Diane, à qui je me plaignis de l'injure qui m'avait été faite, ayant presque les larmes aux yeux. A l'heure il se prit à rire si fort, qu'il redoubla mon ennui, me faisant croire qu'il se moquait de moi. Mais voici comme il m'apaisa :
— Mon cher ami, dit-il en m 'embrassant, vous avez tort d'être si soupçonneux que de vous imaginer que Diane vous ait méprisé, commettant une incivilité éloignée de son naturel ; vous ririez trop si vous saviez la cause de votre aventure ; je me souviens qu'hier au soir, étant de retour du salut, Diane se plaignit à la servante de ce qu'il y avait eu quelque gueux qui avait délâché la croupière dedans son banc. Ce fut ce
qui l'en fit sortir ; mais la poudre de Cypre dont vous étiez couvert, vous empêcha de sentir une si mauvaise odeur.
Cette nouvelle me contenta tout à fait, et j'eus pourtant la curiosité d'aller en l'église, voir si l'on ne me donnait point une baste (»■) : je trouvai encore l'ordure dans le banc, que l'on n'avait pas nettoyé, et la vue de cette infection me plut davantage que n'eût fait celle des plus belles fîeurs, à cause que, par ce moyen, j'étais délivré d'une extrême peine. Lorsque Diane sut mon soupçon, je pense qu'elle ne put se garder de rire ; mais néanmoins tout se tournait à mon avantage, d'autant que par là elle pouvait apercevoir le souci que j'avais de me conserver ses bonnes grâces.
L'on dit ordinairement que le prix des choses n'est accru que par la difficulté, et que l'on méprise ce qui se peut acquérir facilement ; je reconnus cette vérité alors mieux qu'en pas une occasion. Quand j'avais trouvé des obstacles à gagner la familiarité de Diane, je l'avais ardemment aimée. A cette heure-là, parce que son cousin me promettait de me mener en son logis lorsque son père n'y serait pas, et de me faire non seulement parler à elle, mais encore de la
(•1) Farce.
persuader de telle façon que j'en obtiendrais beaucoup de bienveillance, je sentais que ma passion s'affaiblissait petit à petit. Le principal sujet était que je considérais qu'il ne fallait pas m'attendre de remporter de cette fille-là quelques signalées faveurs, si je ne l'épousais : or j'avais le courage trop haut pour m'abaisser tant que de prendre à femme la fille d'un simple avocat ; et, sachant même que tout homme de bon jugement m'avouerait que celui-là est très heureux, qui peut éviter de si fâcheuses chaînes que celles du mariage, je les avais entièrement en horreur. Néanmoins je ne voulus pas qu'il fût dit que j'eusse aimé une fille sans avoir jamais parlé à elle ; et, allant visiter le cousin de Diane, j'eus le moyen d'aborder cette belle fille. Elle me donna tant de preuves de son gentil esprit, que je repris mes premières passions, et ne cherchai depuis que les occasions de la voir à sa porte, à l'église et à la promenade. Elle me faisait fort bon visage, sachant de quelle maison j'étais ; et, toutes les fois que j'allais chez elle> elle quittait toute autre occupation pour mon entretien. Mais il advint que vers la fin de l'été ses faveurs finirent tout à coup, et, quand j'allais chez elle la demander, elle faisait toujours dire qu'elle n'y était pas. Quelque chose qu'elle pût faire, je la vis pourtant, et de discours en dis-
cours, lui ayant ouï parler à l'avantage d'un certain homme que je connaissais, appelé Mélibéc (^), je me doutai bien qu'elle avait quelque inclination pour lui.
C'était un joueur de luth qui avait pension du roi, et qui, mettant dessus soi tout ce qu'il pouvait gagner, était toujours des plus braves ; il était toujours à cheval, et moi je n'étais qu'à pied, ce qui avait gagné le cœur de la volage Diane. J'appris d'un de mes amis, qui le connaissait, la familiarité qu'il avait avec elle. J'en eus beaucoup de regrets pour son bien particulier, car Mélibée ne la pouvait rechercher à bonne intention ; et, si j'eusse eu une parente qu'il eût recherchée de la sorte, je ne l'eusse pas souffert. L'on sait bien que des gens libertins comme lui ne courtisent point les filles pour les épouser ; et c'est une chose certaine que les bouffons, les poètes et les musiciens, que je range sous une même catégorie, ne s'avancent guère à la cour, si ce n'est par leurs maquerellages. Il était à craindre que Mélibée ne tâchât de gagner Diane pour la prostituer à quelque Jeune seigneur qui lui servît d'appui, et il y avait beaucoup d'apparence que cela fût. Je m'étonnai de l'erreur de Diane, de me mépriser pour un tel homme, qui n'avait rien de recommandable, sinon qu'il jouait du luth, encore n'était-il pas des premiers
du métier ; et moi, qui n'en faisais pas profession, j'en jouais aussi bien que lui.
Ce qui l'avait avancé, c'était son impudence ; et, depuis peu, il avait fait une chose qui, à la vérité, l'avait enrichi, mais elle avait été trouvée déshonnête de tout le monde. Il s'en alla un jour effrontément dire au roi (i) :
— Sire, je reconnais bien que je ne suis pas capable de vous servir ; mais j'ai un désir extrême de l'être, et j'espère d'y parvenir si vous m'y voulez assister. Il plaira donc à Votre Majesté me faire donner de l'argent pour avoir des instruments de musique, afin que je puisse concerter souvent. Il n'y aura après pas un seigneur qui, à votre exemple, ne m'en donne aussi.
Le roi, par une bonté de naturel, lui accorda ce qu'il lui demandait ; et aussitôt il s'en alla quémander chez tous les seigneurs. A l'un, il demandait une viole ; à l'autre, un luth ; à celui-là une guitare ; à celui-ci, une harpe, et à quelques-uns, des épinettes. Lorsqu'il y en eut deux ou trois qui lui eurent donné, tous les autres furent contraints de lui donner aussi ; car il y eût eu pour eux une espèce de honte, s'ils se fussent montrés moins libéraux que les autres. Il n'y eut pas jusqu'à leurs valets, qui ne donnassent des poches {^)
(a) Ou pochette, violon de poche.