‹ La jeunesse de Francion, texte de 1626;Chapitre 6 sur 8 · DE F K A N C I O N · texte numérisé non relu

DE F K A N C I O N

et des mandores, comme si, pour paraître honnête homme, il eût fallu garnir le cabinet de Mélibée. Il n'eût pas eu assez de lieu pour mettre tous les instruments que l'on lui baillait. Pour moi, il m'en eût demandé, j'eusse bien été assez prodigue pour lui donner une trompe de laquais. 11 envoyait son faiseur de luths chez un seigneur qui lui avait promis de lui en payer un. Le seigneur le payait plus qu'il ne valait, ce qui allait au profit de Mélibée ; et, après cela, le marchand le portait encore à un autre : si bien qu'il s'est remarqué tel luth qu'ils firent acheter à dix seigneurs différents. Ne voilà-t-il pas une merveilleuss invention, que jamais aucun esprit n'avait trouvée ; et Mélibée n'est-il pas le premier qui a voulu entreprendre de gueuser avec honneur ? Mais ne s'obligeait-il pas aussi jusques envers le moindre de ceux qui lui avaient fait des présents ; et, s'ils lui eussent commandé de leur donner la musique, ne fallait-il pas qu'il leur obéît ? Toutefois il poursuivit son dessein, et amassa tant de divers instruments, que, lorsqu'il les voudrait revendre, comme je crois qu'il a maintenant fait, il en pourrait avoir une petite métairie en Beauce.

Ces choses-ci étaient capables de le rendre odieux à Diane ; mais elle était channée par de

vaines apparences. Vous savez que la plupart des filles aiment ceux qui parlent beaucoup, sans prendre garde s'ils parlent à propos : Mélibée parlait tout des plus, et avait acquis dans la cour une certaine liberté que je n'avais pas encore. Je faisais l'amour avec tant de modestie, que je n'osais pas même prendre la main de Diane pour la baiser ; mais, à ce que j'appris d'un qui l'avait vu avec elle, il n'était pas si respectueux. Outre cela, quand il était devant elle, il faisait le passionné, et roulait les yeux en la tête comme / \ ces petites figures d'horloges que l'on fait aller par ressorts. Il lui parlait toujours phébus dans son transport, et lui disait : « Que je baise ces belles mains, ma belle ! Mais, las ! quel prodigieux effet, elles sont de neige et pourtant elles me brûlent. Si je baise ces belles roses de vos joues, ne serai-je point piqué, vu que les roses ne sont point sans épines ? » Il en enfilait bien \ d'autres, qu'il savait par routine, et son humeur i était de témoigner toujours des passions extrava- / gantes. Quand il était même devant des prin- / cesses, il faisait semblant d'être touché d'admi- / ration, et leur disait : « Ah ! madame, je perds

la vue pour avoir trop vu de belles choses, et je m'en vais encore faire la perte de ma parole, qui ne vous peut plus entretenir parmi mon ravissement. « Il eût bien dit plus vrai, s'il se

fût plaint de la perte de son esprit ; aussi prenait-on tout ce qu'il disait de la part d'où il venait, et l'on lui souffrait des choses dont l'on se fût offensé si elles eussent été dites par un autre.

Je pense qu'il n'y avait personne que Diane qui en fît de l'estime ; encore n'était-ce pas peu pour lui, à la vérité, puisqu'il en était amoureux. Les sottises de ce courtisan qu'elle lui voyait faire, lui étaient plus agréables que ma modestie, et elle lui donnait tous les moyens qu'elle pouvait de parler à elle. Elle se tenait à la porte aux heures qu'il devait passer, et bien souvent elle ne lui refusait point l'entrée de sa maison. Il me prit fantaisie de l'aller voir, pour savoir comment j'étais avec elle ; mais elle me fit dire qu'elle ne pouvait voir personne ce jour-là. Je m'avisai d'emprunter le laquais d'un de mes amis, car je n'en avais point ; et, quand j'en eusse eu, il n'eût pas été propre à faire ce que je désirais. Je l'envoyai à Diane, comme de la part de Mélibée, savoir s'il ne lui ferait point d'incommodité de l'aller voir. Elle lui répondit que non ; mais elle eut beau attendre. Comme il fut venu me rapporter ceci, je connus pour chose avérée que Mélibée la possédait tout à fait, et qu'il fallait qu'il eût aussi gagné son oousin. Je vous proteste que j'eus pourtant des mouvements de

dédain plutôt que de jalousie. Il me semblait que Diane, me quittant pour Mélibée, était assez punie de son aveuglement, et je ne me voulus point fâcher d'une chose dont elle se devait fâcher elle-même. Je me consolai, en ce que de la rechercher toujours ce n'était que m'amuser en vain. Elle voulait avoir un courtisan, il lui fallait laisser le sien. Je pense que, si elle l'eût épousé, comme elle s'imaginait, elle eût eu le loisir de s'en repentir. Pour moi, je vous assure bien que j'eusse fait chanter son épithalame par les musiciens du Pont- Neuf, quand j'eusse dû en faire les vers.

En attendant, pour me donner carrière, je pris une nuit cinq ou six de mes amis, et nous allâmes sonner une sérénade à jVIélibée avec des cliquettes, des tambours de Biscaye, et des trompes de laquais. Pour moi, je chantai en récit des vers grotesques, où je disais que nos instruments valaient bien les siens, et qu'ils lui eussent beaucoup servi à captiver les bonnes grâces de sa maîtresse. Je dis beaucoup d'autres choses à sa honte, lesquelles je crois qu'il entendait bien ; mais il n'osa paraître.

Outre cela, je lui eusse fait bailler cent coups de bâton tout devant sa maîtresse, s'il eût valu la peine ; il n'y avait rien de si aisé. Mais je pensai que possible ne tarderait-il guère à être méprisé

de Diane, et qu'elle le changerait pour quelque autre, comme elle m'avait changé pour lui. Outre les imperfections de l'esprit, il en avait encore au corps. J'avais ouï dire autrefois à Diane : « Mon Dieu ! que Mélibée est mignon ! il sent toujours si bon ! » Il était vrai ; et l'on pouvait dire qu'il sentait bon, parce qu'il sentait mauvais. Il avait une odeur capable de donner la peste aux lieux les plus tempérés ; et, sans les coussinets de parfums qu'il mettait sous les aisselles, les lieux où il était eussent été si fort empuantis, qu'une heure après son départ on l'eût encore senti. Je n'avais qu'à attendre que les grandes chaleurs fussent revenues, et que sa forte sueur vainquît le parfum. Il ne se pouvait qu'il n'oubliât quelquefois à manger des muscadins, lorsqu'il baiserait Diane, pour corriger la puanteur de ses dents ; et les meilleurs propos qu'il pouvait tenir devaient toujours être très mauvais en sa bouche, puisqu'il avait l'haleine si mauvaise. Sans considérer tout cela, je pense qu'il fallut que Diane l'oubliât ; car son père la maria peu après à un avocat assez riche et assez honnête homme aux mains duquel j'aimais mieux la voir qu'en celles de Mélibée.

Alors étant assez consciencieux pour ne vouloir point troubler un ménage, il se trouva que je n'avais plus qu'une affection fort tiède pour elle,

et, si j'ose trancher le mot, que je n'en avais plus du tout. L'amour conserva pourtant l'empire qu'il s'était acquis dessus moi, et me fit adorer une autre beauté dont la recherche était de beaucoup plus épineuse, encore que je l'abordasse facilement.

Après celle-là, j'en ai aimé beaucoup d'autres dont je ne vous parlerai point ; ce serait trop vous ennuyer. Qu'il vous suffise que la plupart ont reconnu mon affection par une réciproque ; mais il n'y en a guère eu qui m'aient donné des témoignages d'une passion véhémente, en m'accordant les plus chères faveurs. Il ne luit pas au ciel tant d'étoiles que de beaux yeux m'ont éclairé. Mon âme s'enflammait au premier objet qui m'apparaissait ; et, de cinquante beautés que j'avais le plus souvent dedans ma fantaisie, je ne pouvais pas discerner laquelle m'agréait le plus : je les poursuivais toutes ensemble ; et, lorsque je perdais l'espoir de jouir de quelqu'une, je recevais quelquefois un déplaisir sans pareil. Par aventure vous conterai-je tantôt quelqu'une de mes affections, comme il écherra.

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