‹ La jeunesse de Joseph JoubertChapitre 3 sur 29 · CHAPITRE II · texte numérisé non relu

CHAPITRE II

Le jeune Joubert de vingt-qualre ans arrive à Paris, vers le mois de mai, en 1778. C'est l'année que moururent Voltaire et Jean-Jacques. Et c'est l'époque où, obscurément, la révolution se prépare. Les philosophes ont travaillé ; le stock d'idées sur lequel vivront les orateurs est maintenant prêt. Le mécontentement, qui grandit de jour en jour, se manifeste avec une audace déjà eflrontée. Mais il y a, dans ses démonstrations les plus impertinentes, quelque chose de léger, de badin, qui empêche qu'on devine les catastrophes. Aux murs du vieil édifice français, les observateurs les mieux attentifs aperçoivent des fissures; et ils ont entendu aussi des craquements, lis se promettent de conjurer le péril au moyen de réparations, pour lesquelles ils ne manquent ni d'ingéniosité ni d'entrain. Après Malesherbes et Turgot, Necker a de l'assiduité.

Un jeune roi de vingt-quatre ans, lettré, indécis, un peu mol, un peu obèse, comme Hamlet, avait succédé à Louis le Bien-Aimé : il ambitionnait le surnom de Louis le Sévère. Il possédait une Ame

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ingénue, un cœur sensible et autant <le bonnes intentions qu'il en faut pour être un excellent roi dans un siècle heureux, mais non dans des conjonctures qui réclamaient du génie. Il se montrait, avec un juge ment droit, merveilleusement incapable d'agir; ainsi, sa volonté honnête ne donnait qiuisi rien. La reine, auprès de lui, était l'activité même, sans jugement. Les qualités du ' gouvernement, assez complètes dans le ménage royal, ne se réunissaient pas, le ménage étant d'ailleurs assorti imparfaitement. Tout allait mal et, avec rapidité, très mal ; cependant, on était gai, distrait. Jouber! a noté, plus tard, que dès ce temps le monde était devenu fou. Le sut il remarquer dès son arrivée à Paris?Non, sans doute. Gomment, petit provincial qui descend du coche dans un monde nouveau, se fût-il occupé d'un autre soin que de s'établir là sans trop de maladresse ?

Je ne sais si on lui avait ménagé à Paris un accueil, des relations, s'il était présenté à des bourgeois, à des gens de lettres, par ses amis de Toulouse peut-être, ou par l'honnête Latapie. Il s'installa probablement à l'hôtel, dans une chambre garnie, assez peu garnie, très modeste; car tel étaitencore, au bout de quelques années, son domicile. Fontanes. en 1785 et jusqu'en 1787, lui écrit à l'hôtel de Bordeaux, chez M™0 Renaud, rue des Francs-Bourgeois. Mais il y avait trois rues des Francs-Bourgeois — on appelait francs-bourgeois ces espèces de pauvres honteux (honteux en paroles, en pratique non) qui ne mendient pas avec cynisme ou loyauté et vous apitoient, pour de l'argent qu'ils ne vous rendront jamais ; — bref,

il y avait une rue des Tapeurs au Marais, comme aujourd'hui, une autre dans le quartier Saint-Victor, une autre faubourg Saint-Germain : et c'est ici que Joubert demeura, au « Petit hôtel de Bordeaux ». Fontanes, sur L'adresse, indique tantôt « faux bourg Saint-Germain », tantôt « près du Luxembourg», et tantôt « près de la place Saint-Michel ». La place Saint-Michel n'était pas située où nous la connaissons, près du pont Saint-Michel, mais beaucoup plus haut, en montant la rue de la Harpe, laquelle avait à peu près la direction de notre boulevard Saint-Michel. La courte rue des Francs-Bourgeois se trouvait à l'angle du jardin du Luxembourg ; la rue Monsieur-le-Prince la continuait.

C'était, en somme, sur la rive gauche, le Pays latin, tout à côté de la Sorbonne. Les gens élégants et riches, les financiers, les femmes à la mode, demeuraient au Palais-Royal ou dans le faubourg Saint-Honoré. Le Marais, dans ses beaux hôtels, abritait une société moins jeune et remuante, un peu austère, un peu chagrine et que Sébastien Mercier, dans son Tableau de Paris, déclare « extrêmement Louis XIII » : mettons, Louis XIV ; mais on est gaillard à pousser loin dans le passé ce qui fait mine de vieillir. La rive gauche était, en général, assez pauvre. Le Pays latin, cependant, y avait une belle renommée ancienne et toujours rajeunie par l'afllux des adolescents. On y voyait aller et venir les sorbonnistes en soutane, les précepieurs à rabat, les écoliers, les étudiants et, en outre, les philosophes. Diderot demeurait aux environs, dans son logis de la rue Taranne, vers Saint- Germain-des-Prés.

11 tant imaginer l'arrivée à Paris de ce provincial qui jusque la ne connaissait que Montignac sur la Vé/.ère et Toulouse ; et il faut placer son étonne* ment, son émoi dans le Paris d'alors, que les philosophes appellent la nouvelle Athènes etqui d'abord est une ville de tumulte. Que de vacarme, après le silence du village qu'il a quitté ! Des rues bordées de maisons hautes, très hautes; des rues étroites et où n'entre guère le soleil: une ville qui cache tous les as pecl s de la nature et où l'on ne voit rien que de bâti, de fabriqué. Des cris : ceux des marchands et le « gare, gare ! » des voitures, carrosses, cabriolets, fiacres délabrés, et les diables, les vinaigrières. Il n'y a pas de trottoirs; on s'en plaint: on sait qu'il y a des trottoirs à Londres. Le danger, pour tout le monde et principalement pourle trais débarqué, c'est la bousculade et c'est 1 écrasement. Les accidents de la rue sont fort nombreux. Louis XV disait : « Si j'étais lieutenant de police, je supprimerais les cabriolets! » Seulement, il n'était que roi de France. On a laissé, la population croissant, augmenter les fameux embarras de Paris; et il n'est pas facile aux piétons de circuler. Les jours de plaie sont redoutables, à cause des cascades que lancent les gouttières, à cause des ruisseaux qui, longeant le milieu des rues, se gonflent comme des torrents et à cause de la boue, singulièrement épaisse et abondante sur la rivegauche, où les rues ne sont guère pavées, il est indispensable qu'on manœuvre et qu'on saute, ave- une exquise habileté, sur la pointe des pieds, si Ton veut préserver des avanies les plus fâcheuses son habit noir ou de coule or et, tourment de toutes les minutes, ses

bas blancs. On n'est pas riche, on épargne Ja dépense d'un véhicule, on va dans le monde : et l'on est un poète crotté. Les mouches que portent au visage les jolies dames, ou bien au col ou sur le sein, comment ne pas les avoir au mollet, petites taches étoilées ?.. Il y a les décrotteurs : mais à peine vient on de s'éloigner d'eux, on aurait besoin d'eux. Et il y a, pour les passages les plus incommodes, les bonnes gens qui, d'un bord à l'autre du ruisseau, vous tendent un pont de planches, monté sur des roulettes : mais, à l'approche d'une guimbarde, le pont se retire et vous avez tout à craindre. Afin d'être plus leste, parmi tant de problèmes à résoudre, on ne porte plus guère l'épée : on a, de préférence, la canne à la main, pour se procurer de place en place un point dappui. Les hommes prennent et conserveront une allure sautillante, qui est remarquable, comique, un peu ridicule, sur les gravures de l'époque. Joubert, si soigneux et calme !...

Le soir, la ville est peu éclairée. Cependant, on a récemment substitué aux insuffisantes lanternes l'heureuse innovation des réverbères à l'huile de tripes. Mais on accroche ces réverbères au milieu des rues : ils vous éblouissent et laissent derrière eux une longue obscurité. Puis, les nuits de lune, on fait l'économie de ne pas les allumer. Quand on les allume, on n'y met point assez d'huile ; de sorte que, sur les neuf ou dix heures, ils s'éteignent. Du reste, les Parisiens soupent de plus en plus tard, à neuf heures et demie, à dix heures : ils ont dîné à deux ou trois heures de l'après-midi. La rentrée au Petit hôtel de Bordeaux n'est pas facile ; et sou-

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vent il faut recourir à l'aide de ces galopins qui proposent « les falots, les falots ! » et qui vous accompagneront jusque chez vous, jusqu'à votre chambre et vous allumeront votre bougie ou votre chandelle. Sur les places et aux carrefours, la nuit, vous vous mêliez de ces fantômes noirs et immobiles, les grands parapluies repliés qui, le jour, abritent sous leur toile cirée les marchands détruits, de légumes, de vieilles hardes, les débitants de café au lait.

Il y a, dans l'histoire des grandes villes, des moments où elles sont trop pleines : on les élargira ; provisoirement, elles contiennent mal leur population, leur agitation. Tel est Paris, à la veille des années révolutionnaires.

Joseph Joubert, tout juste arrivé de Montignac, je me le figure qui volontiers cherche son refuge, tout près de chez lui, dans le tranquille et beau jardin du Luxembourg, asile de méditation, d'honnête loisir. La vogue est au Palais-Royal, mais la sagesse au Luxembourg : la sagesse et le silence, les jeunes hommes graves, les familles bourgeoises, les li lies pudiques, non les « Laïs parjures », les amants infortunés qui se divertissent aux pages de ÏHéloïse, les poètes qui rêvent sous les marronniers, les ecclésiastiques penchés sur le bréviaire.

Mais ne composons pas un Joseph Joubert pusillanime et retiré. Il est, dans sa jeunesse, très curieux : et Paris l'amuse. Sans doute se fait-il, dan-; son quartier Saint-Germain, où il case ses habitudes, une ville provinciale : il ne s'y enferme pas. En plein jour et par le beau temps, Paris est charmant, l'aguiche et le distrait : Joubert, venant

de son Périgord, est sensible au pittoresque de ce Paris, comme nous en regardant les estampes anciennes.

On bàlit beaucoup : les maçons limousins ne manquent pas d'ouvrage. Dans les quartiers neufs, ils édifient de somptueux hôtels en pierre de taille. Sur la rive gauche, le plaire domine, le plâtre d'abord si blanc, sale et noir bientôt. Les rues populaires ont leurs concerts en plein vent, vielleux, joueurs d'orgue et chansonniers qui, par permission de Monseigneur le lieutenant général de la police, débitent des complaintes religieuses ou des couplets alertes, touchant le libertinage, la bonne chère et les appas de Margot. LamaLinée est aux perruquiers, dits merlans à cause de la poudre dont ils sont couverts comme d'une farine. Ils se dépèchent, courent et vont poudrer les gens, à domicile. On porte de moins en moins la perruque; mais on se poudre les cheveux. Joubert aussi : ses papiers notent, plus d'une fois, la dépense qu'il a dû faire à ce propos ; et on le frisait, assurément. Les femmes, dans l'incertitude, avaient renoncé à être blondes ou brunes: elles étaient, rousses, par choix. De très bonne heure, et même avant les allées et venues des merlans, circulaient en grande hâte les boulangers de Gonesse et les porteurs d'eau.

Les berges delà Seine étaient fort animées. Seulement, des ponts, on ne voyait pas le ileuve, des échoppes et de minces maisons se dressant, au lieu de parapets, à droite et à gauche. Passé les ponts, Joseph Joubert allait aux boulevards, rendez-vous de la gaieté la meilleure et la plus gentiment parisienne. La flânerie le menait au café, où se réunis-

saient les joueurs d'échecs silencieux et, auprès d'eux, ces grands bavards, les nouvellistes. II flânait ; etil goûtait le plaisir amer et doux d'être seul, étrangement seul, dans une foule désordonnée et remuante. Il songeait à la petite ville où Marie- Anne Joubert était restée ; et, si parfois un peu d'attendrissement, de regret lui montait au cœur el aux yeux, il se disait qu'au bout du compte il avait bien agi en établissant sa jeune philosophie dans la véritable patrie du philosophe. Car il cédait à la crédulité de son âge.

Son premier soin fut de voir les philosophes : il avait quitté pour eux Montignac. Seulement, il arrivait trop tard pour connaître les deux plus illustres, ceux qui de loin l'avaient le plus tenté, les deux émules d'une gloire prodigieuse, pourvus dès leur vivant de leur immortalité, à demi légendaires déjà et, semblait il, les deux pôles de la pensée humaine entre lesquels l'esprit des autres hommes pouvait se mouvoir : le pessimiste admirablement gai, Voltaire souriant, très opulent et satisfait, et l'optimiste au désespoir, Jean-Jacques toujours déçu et plus malheureux qu'Heraclite.

Or, Voltaire venait de succomber à un excès de joie. Du mois de février à la fin de mai, Paris n'avait été occupé que de l'apothéose du petit octogénaire malicieux. Il l'avait comblé de ses faveurs, il l'en avait enivré. Dans les salons du marquis de Villette, à l'Académie, au Théâtre Français et partout où il était possible que se transportât, fût-ce avec imprudence, le fragile vieillard tout décharné, loul en os légers et en llamrne spi-

rituelle, cérémonies et fêtes, protocoles de déférence et d'amour, panégyriques et couronnements parurent ne pas lui laisser le temps de mourir. On applaudissait à la fois l'auteur à Irène et l'apologiste de Galas et l'on réveillait tous les éléments épars de sa renommée. L'enthousiasme allait à ses idées les plus diverses et, pêle-mêle, aux subversives comme aux rassurantes. Cela faisait un ensemble extraordinaire de magnificence où disparaissait, ainsi que les taches dans le rayonnement du soleil, le souvenir des anecdotes tatillonnes, des menus péchés et des bastonnades. Le roi montrait de la mauvaise humeur : on ne prenait pas garde à lui. Une M'11" de Gisors, avec ses mines scandalisées, qui réclamait au nom de la religion, vous avait l'air d'une toquée. Les gens les moins prompts aux nouveautés oubliaient de redouter la révolution voltairienne ; il y eut, dans le délire général, une sorte de sérénité comique et belle. Cependant, le héros mince et alerte portait gentiment son auréole, multipliait les grâces, les amabilités, affichait assez de modestie pour plaire aux jaloux même et aux ombrageux, et assez d'orgueil pour ne se pas diminuer aux yeux des sots ; et il était ravissant de bonhomie. Il mourut, dans la nuit du 30 au 31 mai ; il entra dans son éternité, pimpant et superbe. Joubert ne l'avait pas vu. Fontanes. qui sera bientôt l'ami de Joubert, l'avait aperçu des lauriers aux tempes, invoqué par M"r Vestris, à la représentation d'Irène. Plus tard, Joubert détestera Voltaire, I appellera un farfadet ou un singe. .Mais, en le délestant, il avouera qu'il ne se délivre

pas de lui facilement ; et, avant de le détester, il subira longtemps le prestige dû grand séducteur, Il en aura l'attention sans cesse tracassée. 11 sera de ceux qui, « le lisant tous les jours, s'imposent à eux-mêmes el d'une invincible manière la nécessité de l'aimer ». jusqu'au moment où, « ne Je lisant plus » et « observant les influences que son esprit a répandues », il se i'era « un acte d'équité, une obligation rigoureuse et un devoir de le haïr ». Au printemps de l'année 1778, féru encore de ses chimères idéologiques, il ne l'eut point haï, mais admiré, mais adoré, quitte à se repentir de sa jeune naïveté on suite.

Jean-Jacques, moins habile, moins curieux de la bienveillance publique, achevait sa triste vie à la campagne: non loin de Paris où il venait quelquefois... Konlanes, arrivé une année avant Joubert, se promenait un jour avec Ducis. gros, homme simple et bon, doué de puissance tragique et inégal à ses rivaux : mais il avait choisi, pour ses rivaux, Sophocle et Shakespeare ; tant de hardiesse ne l'intimidait pas beaucoup et il vivait dans le sublime avec une agréable familiarité. Ducis était l'ami de Thomas, écrivain d'un rare talent, si démodé; Thomas disait à l'auteur A.' Abu far : « Ducis, vous serez le poète de la nature ! » Les contemporains le crurent ainsi. Par nature, on entendait les prés, les vallons, la rusticité, puis la vérité du cœur humain. Nous ne voyons plus très bien la nature, dans l'œuvre de Ducis; et il n'est rien de plus aléatoire que la nature. Mais Ducis, pour être en eflet Je poète que Thomas avait prédit, ne seguindait pas et se fiait à son génie Enfin Ducis et Fou-

tanes rencontrèrent Jean-Jacques, bien morose et farouche. Ducis le connaissait, l'aborda, sut (dit Sainte-Beuve) l'apprivoiser et, par les tours de son aménité, le persuada d'entrer, avec Fontanes et lui, chez le restaurateur. Ils dînèrent et, après le dîner, Ducis récita quelques passages de son Œdipe chez Adnièle. L'aveugle s'adresse aux dieux, en un langage un peu ampoulé, assez beau ; il leur dit qu'à leurs coups il a gémi, certes, non murmuré...

C'est un de vos bienfaits que, né pour la douleur, Je n'aie au moins jamais profané mon malheur !

Jean-Jacques était resté jusque-là très sombre et silencieux. !1 se leva, sauta au cou de Ducis et, d une voix solennelle, déclara : « Ducis, je vous aime ! » Œdipe lui rappelait Jean-Jacques et l'attendrissait... Chez le marquis de Girardin, dans son pavillon d'Ermenonville, auprès de Thérèse Levasseur, indigne et qui peut-être l'assassina, il endurait lugubrement sa destinée. Il se purifiait par les chagrins, se tourmentait et compliquait le problème de sa difficile patience. Thérèse, il l'avait confondue jadis avec la nalure : la nature le houspillait vilainement et lui flétrissait plus d un rêve. Il mourut le 2 juillet. On célébra ses louanges ; sa mort fut déplorée de tous les penseurs et de toutes les âmes sensibles : mais elle ne lit pas, comme la mort de Voltaire, événement parisien. Il fallut la îévolution pour ranimer et pour amener à Paris ce cadavre d'Ermenonville... Joubert n'avait pas vu le Genevois. Il lui reprochera d'avoir donné « do l'importance, du sérieux, delà hauteur et de

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la dignité aux passions » ; il le lui reprochera, quand il aura composé pour son usage quoti lien cette philosophie <lu repos, qu'il voulait qu'on eût « en amour el vénération ». Mais, à vingt-quatre ans, il ne songeait pas encore au sage apaisement du cœur. Je conjecture qu'il pleura Jean-.Jacquos et regretta d'avoir langui trop longtemps à Montignac en Périgord.

Voltaire mort, et puis Rousseau, quelle péripétie dans Le drame, d'ailleurs mêlé de comédie, — dans le drame bourgeois, — de notre littérature philosophique! Une péripétie et, l'on dirait, ou peu s'en faut, le dénouement : les deux protagonistes ont disparu. Il reste des personnages importants, et des comparses; encore l'action principale où ils jouaient un rôle est-elle achevée depuis quelque temps : c'est la fabrication de l'Encyclopédie. Ils ne font plus grand'chose; ils ont vieilli et, tant bien que mal, occupent la scène jusqu'au dénouement véritable, qui sera la révolution. Mais on attend le dénouement, et la pièce traîne. A certaines époques, la volonté est plus rapide que la pensée ; or. cette fois, c'est la pensée qui alla le plus vite : les philosophes ont été prêts avant les énergumènes. Quand la révolution surviendra, la révolution qu'ils ont préparée, l'on ne saura plus ce qui dépend d'eux; leur influence se perdra parmi d'autres. Un jour, au mois de juin 1794, Boissy d'Anglas présentait à la commission de l'instruction publique une requête de son ami Florian, le fabuliste, chassé de Paris en tant que noble et qui cherchait un stratagème pour atténuer la rigueur de son exil. Toute la commission se

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récria. Le médecin Duhem prononça ces remarquables paroles : « Ces gens de lettres, tous aristocrates et contre révolutionnaires ! On n'en pourra jamais rien faire de bon. Ce Voltaire, dont on parle tant, il était royaliste et aristocrate : il aurait émigré l'un des premiers, s'il avait vécu. Et Rousseau, il n'y a qu'à lire ses écrits pour- voir qu'il aurait été fédéraliste et modéré!...1 » L'opinion de ce Duhem n'est pas une singularité. Peu de jours après la démarche qu'avait tentée Boissy d'Anglas, Florian fut arrêté à Sceaux, rue de Bru tus. Et il disait à l'agent Rousseville : « Messieurs de la révolution, vous avez pourtant bien des obligations aux hommes de leltres qui vous ont préparé vos succès... » Rousseville répondit : « Messieurs les hommes de lettres auraient bien dû ne pas abandonner leur ouvrage, et continuer tous avec nous jusqu'à la consommation du triomphe de la liberté sur toutes les tyrannies ! 8 » Voilà le grief : les philosophes n'avaient pas continué. Rousseville, assurément, fait allusion à certain.;-; défaillances de gens de leilres fort lancés dans les folies et à qui les prisons, les menaces de la guillotine, les excès de la fureur donnèrent de la li nidité. Mais aussi Rousseville sent, confusément peut-être, que la philosophie chôme depuis longtemps; de même, aux hardis propos du médecin Duhem, on devine que le souvenir de Voltaire et de Rousseau a perdu sa vivacité, s'est affadi Pen lantladouzained'annéesquia précédé la révolution, il v a eu, pour ainsi parler, vacance de la philosophie C'est à une médiocre période littéraire que le jeune Joubert assistera. 11 connaîtra

un polit nombre des survivants de l'âge héroïque et il les connaîtra fatigués. Il aura ses amis, ou du moins ses relations, parmi des gaillards de qualité intérieure, et très pittoresques souvent, absurdes quelquefois, les uns qui ne font guère que liquider le magasin philosophique, d'autres en qui la nouvelle frénésie commence de se manifester, et puis plusieurs poètes oui s'obstinent à badiner, contre toute vraisemblance. Les deux hommes 1rs [dus attachants de l'époque, et différemment admirables, Beaumarchais et André Chénier, je ne suis pas sûr que même il les ait entrevus : Beaumarchais, oui, probablement; et non Chénier, si je ne me trompe.

Au bout de peu de mois, dit M. Paul de Raynal, il connaissait Marmontei, La Harpe et d'Àlembert. Croyons-le; car M. Pau! de Raynal l'avait appris certainement de son beau-père Arnaud Joubert, lequel a bien pu le savoir.

La Harpe, nous le retrouverons; quant aux rapports qu'entretint Joubert avec les deux autres, les témoignages manquent. La Harpe, en 1778, n'avait pas quarante ans. Il me semble que Joubert n.' l'a jamais aimé. Il l'appelle — mais, il est vrai, après la révolution, après que le Lycéen s'est conduit de façon très bizarre — un « élégant petit esprit», et qui ne juge que les mots, non les choses, et qui, devant les choses, ne vaut rien, chancelle, va tomber, tombe s'il ne se raccroche « à quelque passage de livre ». Au surplus, Joubert considérait que « tout critique de profession » est un « homme médiocre par nature » : il avait de ces rudes sévérités. D'Alembert, la soixantaine passée.

l'Encyclopédie terminée, était illustre et vivait à l'écart, dans une chambre garnie d'où, ne purent le tirer ni les invitations du roi de Prusse ni celles de la famille de Tencin ; et Linguet l'appelait « le Vieux de la Montagne ». Il était rébarbatif tout de go, et puis très bon. Ses vives colères s'apaisaient sans plus de motif qu'elles n'éclataient: et il avait, dans sa gentillesse comme dans sa mauvaise humeur, quelque chose de naïf et de puéril que son génie célèbre consacrait. Joubert, dixneuf ans plus tard, le lira encore et caractérisera ce style qui « semble tracer des figures de géométrie ». Il est possible que Joubert ait été présenté à d'Alembert par Fontanes, lequel raconte qu'il a beaucoup vu, dans sa première jeunesse, ce philosophe mémorable : un prêtre de l'Oratoire, qui fut un des maîtres de Fontanes, était grand ami de d'Alembert *. Joubert n'aura nulle indulgence pour l'aimable et anodin Marmontel; car il écrira : « Cet homme n'avoit que de l'esprit qu'il s'étoit fait. Au reste, c'est un bien singulier talent et un bien singulier pouvoir que celui de se donner à soi-même de l'esprit quand on n'en a pas". » Marmontel, lorsque Joubert l'a connu, venait de perdre son excellente amie M" Geoffrin; et. senlant la solitude, il venait d'épouser, à cinquantequatre ans, une lille jolie et jeune, la nièce de l'abbé Morellet. Il avait eu des aventures d'amour assez retentissantes, prenant au maréchal de Saxe une demoiselle Verrière; il avait eu des aventures de théâtre, avec des tragédies, lesquelles allaient aux nues ou tombaient magistralement; il avait eu des aventures de Bastille, quelque dix jours de con-

fortablc prison. Mais il était, en 1778. membre de l'Académie française, historiographe de France et grand optimiste avec une simplicité gracieuse. Amoureux de sa femme, enchanté «le sa lune de miel, qu'il prolongeait de son mieux, il publiait nonchalamment les Incas, ouvrage très ingénieux, ennuyeux, coloré pourtant, que le libraire lui payait trente-six mille livres. Et peut-être le jeune Joubert fut-il injuste, aimant comme à son âge les audacieux et les révoltés, pour ce littérateur opulent qui profitait de sa fortune.

D'ailleurs, les divers jugements que formule ainsi Joubert au sujet des philosophes qu'il a visités lors de son arrivée à Paris sont de bien des années postérieurs à sa jeunesse. Ils n'indiquent pas tant sa première opinion qu'ils ne marquent le changement de ses idées. Mais il connut Diderot; et, ici, les renseignements utiles ne nous manquent pas tout à fait.

Je crois que Diderot est l'un des premiers hommes de lettres que Joubert aborda. Je ne puis le démontrer. Mais il semble que Joubert ait travaillé assez longtemps auprès de Diderot. Lequel mourut en I78i. Puis le philosophe était d'un abord si facile et agréable ! Il suffisait qu'on vînt à lui. de préférence avec un mot de recommandation : faute de ce mot, Ton n'avait qu'à se présenter. Il était si gentil, • •t accueillant d'autant plus volontiers qu'on lui faisait plaisir en étant là : un interlocuteur ou, mieux, un auditeur, un spectateur. Alors, il vous donnait la comédie ; c'était son meilleur amusement : et, pour la récompense, il vous obligeait, de toute sa généro-

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site. On se rappelle comment il reçut jBemetzrieder,

jeune Allemand qui n'avait pas le son et demandait la recette pour gagner sa vie sur le pavé de Paris. Bemetzrieder savait les mathématiques : « oui, crottez vous dix ou douze ans par les rues et vous aurez trois à quatre cents livres de rente ; — il savait les lois, le droit : — fameux, cela, pour mourir de faim contre une borne ; — l'histoire, la géographie : — les parents se moquent bien de faire éduquer leurs enfants... Alors? — Je suis assez bon musicien. — Oh ! que ne disiez-vous cela d'abord ? Et, pour vous faire voir le parti qu'on peut tirer de ce dernier talent, j'ai une fille : venez tous les jours, depuis sept heures et demie du soir jusqu'à neuf; vous lui donnerez leçon et je vous donnerai vingt-cinq louis par an ; vous déjeunerez, dînerez, goûterez, souperez avec nous; le reste de votre journée vous appartiendra, vous en disposerez à votre profit » 6.

Bemetzrieder devint le familier de la maison. Avant de monter au cinquième étage du logis de la rue Taranne, à l'a atelier », le professeur d'Angélique s'arrêtait habituellement au quatrième, où la simple Mmo Diderot, fidèle à ses cassci oies, préparait assez bien les repas du philosophe et des amis. Et Diderot fut, pour Bemetzrieder, la complaisance même, au point de lui rédiger, avec une verve délicieuse, ses Leçons de clavecin et principes d'harmonie, en dialogues, au point de lui composer une espèce de renommée7.

L'ennui, quand on allait chez Diderot, c'élait le risque de tomber sur l'épouse du philosophe, excellente femme, — « grande, belle, pieuse et sage », dit M1""1 de Vandeul avec un louable effort de piété

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filiale, — excellente femme, dévouée à son mari, très patiente si l'on veut bien songer à tout ce qu'elle supporta, et laborieuse, et raisonnable, mais de moins en moins jeune et déplus en plus démunie d'attrait, incapable de la coquetterie nécessaire, d'une ignorance accomplie H qui, dans ses moments de mauvaise humeur, par exemple les jours que Diderot ne donnait pas d'argent au ménage, faisait de rudes apparitions de mégère. On la voyait, mal vêtue, un sale bonnet sur ses cheveux, du tabac d'Espagne en moustache sous le nez : elle tenait à la main son écumoire et, sous les aisselles, deux bûches de bois. Elle se dirigeait très hargneuse vers la cheminée, ranimait le feu, écumait le pot. Diderot s'écartait avec politesse. Elle se redressait ; Diderot la présentait à ses visiteurs effarés. Vous la félicitiez d'être la compagne d'un tel génie. Mais elle, d'une voix forte : « Bah! tout cela nous fait une belle jambe ; ce grand philosophe ne sait môme pas gagner de quoi mettre le pot-au-feu tous les jours ! » Mie s'éloignait sans saluer, claquant les portes 8. Alors Diderot, souriant, affirmait que, sous une rude écoive, elle cachait un cœur d'or. Vous n'osiez pas la comparer à Xanlippe ; seulement, vous appelle/. Diderot « Socrate » : et il était content. Je ne sais pas comment Joubert s'accommoda de M"'" Diderot. Vous arriviez chez Diderot. Vous aviez grimpé cinq étages. Dans sa bibliothèque, ditel'atelier, vous le trouviez. Sans perruque, sa belle tète libre. Une robe de chambre en flanelle rouge l'enveloppait. A sa cheminée, il se chauffait : et le pot au-feu cuisait, à petit bruit de vapeur vive aux échancrures du couvercle. Diderot, sans retard, était éloquent.

Ou bien, s'il écrivait alors, il vous donnait un livre, pour vous occuper, un peu de minutes. Il écrivait, hochant la tète : ce qu'il écrivait, il le déclamait à lui-même, tout has ; et il cédait au mouvement de la phrase. Sa plume grinçait ; et, si elle grinçait plus fort, c'est que l'idée voulait plus d'insistance. Il appuyait sur le papier comme, en parlant, on alourdit exprès, aux hons endroits, les syllabes. Qui le regardait dans la besogne d'écrire avait tout le secret de son style, et de son charme, et de son génie, et de sa merveilleuse négligence: Diderot possédait l'art, à peu près spontané, de noter avec les mots l'accent de sa pensée.

Puis, abandonnant son travail, il vous recevait : il parlait. Maintes visites à Diderot sont bien célèbres. L'une des meilleures, celle de La Harpe en 1750. Le jeune La Harpe de dix-sept ans, frais émoulu de rhétorique, n'a pas craint de se présenter à l'auteur du traité De la poésie dramatique, œuvre toute récente et qui l'a scandalisé Vaniteux, hardi, féru des écrivains classiques, le rtiétoricien n'a peur de personne ; et il arrive, résolu à chicaner le philosophe. Il l'admoneste ; et il trouve son maître. De la défensive, Diderot, passe à l'offensive. D'ailleurs, les objections du garçon ne le gènenl pas, car il sent les arguments contraires affluera son esprit. Bientôt, La Harpe n'a sous les yeux, dit-il, qu'un énergumène : les choses tournent de telle sorte qui! ne songe plus à ses doctrines et n'est occupé que de l'homme qui les lui défait. Pendant quatre heures d'horloge, Diderot fut debout ; il s'agitait et il marchait : « si, par hasard, il s'asseyait, c'était encore une partie de sa pantomime ». La Harpe le regar-

dait. Par moments, Diderot fermait les yeux, comme s'il attendait l'inspiration : les bras pendants, la tête levée, il parlait, comme en extase. Soudain, il s'éveillait d'un rêve. Il s'écriait : « Qu'y a-t-il à répondre à cela ? » Et il lançait son bonnet de nuit au bout de la chambre. Silencieux et grave, il allait le ramasser ; il le remettait sur sa tète et répondait enfin : « Rien ! » a La Harpe dit que la scène lui parut dérisoire ; et il n'a d indulgence que pour le rhétoricien désinvolte qui est venu poser à Diderot ses objections. Mais Diderot qui donne au petit pédant quatre heures d'une si belle comédie est gracieux. La Harpe n'aimait pas Diderot : et on le vit, lorsque Diderot fut mort.

Tel était Diderot, avec les jeunes gens : un prodigue de sa complaisance et de son génie. On lui adressait beaucoup de jeunes gens; il le raconte et ne s'en plaint pas10. Joseph Joubertlui futadressé ainsi. Par qui ? Peut-être par un doctrinaire de l'Esquille : les doctrinaires ne haïssaient pas la philosophie ; et lui, le philosophe, ennemi du fanatisme, — c'est la religion qu'il désigne de ce mot, — ne détestait pas les religieux « éclairés ».

A l'époque où le vit Joubert. il avait soixantecinq ans passés. Imaginons-le alors. Son buste, par Houdon, est de la soixantaine. Charmant visage ! A le regarder, nous comprenons ce que Meister (qui l'a connu en ce temps-là) écrivait un peu plus tard : « L'artiste qui aurait cherché l'idéal de la tète d'Aristote ou de Platon eût difficilement rencontré une tète moderne plus digne de ses études que celle de Diderot... » ll. Pareillement, Rousseau : « On regardera de loin cette tête universelle avec une

admiration mêlée d'étonnemant, comme nous regardons aujourd'hui la tête des Platon et des Aristote... »

Le front haut, les traits largement disposés, Je pur ovale de la ligure, la physionomie ouverte, claire ; et, avec la physionomie la plus remuante, il a un air de repos, un caractère d'éternité. Pourtant, il a vieilli : comme il a vieilli à merveille et, pour ainsi parler, habilement ! I -es rides sont au front, au cou ; elles sont même aux joues ; les deux plus marquées partent des ailes du nez et, par bonheur, s'éloignent des lèvres : la bouche demeure intacte. Les rides ne touchent point aux lèvres et à la bouche, s'en vont, s'éloignent, comme les plis circulaires d'une eau effleurée. Un miracle, analogue à celui qui préserve, dans la sépulture, le cœur des saints, a préservé de la vieillesse la bouche éloquente de ce magnilique bavard. Et Diderot qui n'est plus jeune garde sa vivacité. Seulement, cette vivacité avait jadis on nesaitquoi de pétulant à l'excès : lesyeux. dans le portrait de Garand, pétillent presque un peu trop. Maintenant, ce visage a pris de la sérénité, la nouvelle perfection du palme,

Quel diable est encore Diderot vers 1 approche des soixante-dix ans, si l'on veut le savoir, qu'on lise le récit de Garât. En 1779, a la campagne et peut-être à la Chevrette, Garât, dès l'aube, entre dans la chambre de Diderot : il ne le connaît pas: mais il adopte ce moyen de faire connaissance avec lui. Diderot se lève, n'interroge pas son visiteur imprévu et commence de parler. D'abord, très bas, très vite, sans bouger. Puis il s'anime; la voix devient plus sonore; les gestes bientôt se mettent de la partie. Debout, l'orateur environne

L ARRIVÉE A i'AltlS. — JOUBERT ET DIDEROT 79

«If ses bras le garçon qui l'écoute. Ils s'asseyent : l'orateur frappe sur la cuisse du garçon « comme si elle était à lui » Le mol de lois passe dans le discours : et Diderot esquisse un plan de législation. LietAéâtrel cl il esquisse quatre ou cinq plans de drames ou de tragédies. A propos de théâtre : donnez-nous, au théâtre, des tableaux, des scènes qu'on voie ! pas de dialogue, des tableaux, — comme dans Tacite, ce peintre; — et, là-dessus, Diderol récite des pages des Annales ou des Histoires. Tacite! que de chefs-d'œuvre de l'antiquité perdus! Si. dans les fouilles d'Hereulanum, on retrouvait du Tacite : à cette pensée, Diderot s'exalte. Mais les archéologues travaillent si mal : Diderol, comme un ingénieur, indique la façon de pratiquer des fouilles prudentes et fécondes. 11 songe à L'Italie antique, adoucie par la politesse athénienne. A quoi ne songe-t-il pas? Il vante les jours admirables des Lélius et des Scipions et, contre toute probabilité, affirme qu'alors les vaincus eux-mêmes assistaient avec plaisir aux triomphes des généraux victorieux Térence? et il « joue » une scène de Térence: « il chante presque plusieurs chansons d'Horace » ; puis il chante une chanson de lui. Le bruit qu'il fait appelle toute la maison ; et l'on entre dans sa chambre. Il aperçoit, parmi la compagnie, Garât qui est là depuis longtemps: il croit qu'il le reconnaît, vient à lui « comme à quelqu'un que l'on retrouve après l'avoir vu autrefois avec plaisir ». Il le prie de cultiver cette liaison dont il a senti tout le prix. Au moment de le quitter, il lui donne deux baisers sur ie front et « arrache » sa main de celle

de l'ami qu'il vient de se faire. Garât, qui l'avait trouvé drôle et délicieux, publia dans le Mercure le récit de son entrevue12. Diderot n'en fut pas choqué, mais en rit et môme, dans l'Essai sur les règnes de Claude et de Néron, — tout en digressions, comme sa causerie, — avoua qu'au portrait, un peu caricatural, il s'était reconnu. Va-t-on, demande-t-il, le prendre pour un original, d'après une si gaie peinture? N'importe! Il se félicite, s'il a, jusque dans la société, gardé sa nature et s'il ne ressemble pas aux plats galets des plages.

Il n'y eut pas d'homme plus amusant, par l'abondance et la finesse, par la facilité, la spontanéité. D'ailleurs, il avait du discernement et savait organiser la scène où il serait beau. Un jour, il va chez Mannlich, voir les tableaux de ce jeune peintre. Mais il rencontre, dans l'atelier, un autre peintre, Saint-Quentin, lequel lance des critiques, débine tout ce qu'on lui montre. Et Diderot se tait, obstinément. Saint-Quentin se retire. Alors Diderot va pousser le verrou derrière l'importun. Puis il revient à Mannlich, se jette dans ses bras et lui dit : « Je suis enchanté! J'enrageais d'entendre les chicanes de votre condisciple et n'ai voulu à aucun prix déflorer l'élan de mon admiration en vous l'exprimant devant lui... » Un enthousiasme sincère, et d'une sincérité presque ingénue, — et le plus sincère cabotinage : — une étonnante faculté de dédoublement ; l'art d'un comédien loyal et avisé. Le Paradoxe sur le comédien n'est pas un paradoxe pour le subtil et fervent Diderot, qui tout naturellement le réalisait dans sa vie quotidienne.

L ARRIVÉE A PARIS. — JOUBERT Et DIDKHOT 81

Voilà Diderot, si turbulent, si extraordinaire, L'homme le inoins fa.il pour séduire l'attentif et secrel Joubert.

Il l'a séduit tout de même. Il a dû l'impatienter aussi. Jusqu'à la mort de Diderot, Joubert parait avoir été dans son intimité assez proche. Une note de Joubert, relative à Diderot, concerne l'année 1779; une autre, l'année 1783. Mais je ne t l'on ve pas le nom de Joubert cité une fois par Diderot; sans doute le philosophe ne tirait-il pas grand'choae, pour sa pensée exubérante, de ce jeune homme silencieux. Avec son tumultueux génie, il l'intimidait, lui imposait, l'émerveillait d'idées et l'embrouillait. Il le lança dans des projets de livres ; et, là-dessus, nous avons un témoignage précieux, un peu confus cependant. C'est un passage du journal de Joubert, et daté du li février 1804. Le voici : « En 1783. L'ouvrage où j'avois été engagé par Diderot auroit dû se réduire à ce point-ci : des perspectives pour l'esprit, et s'il peut se contenter sans elles, si la même étendue qui le rend capable de concevoir une grande idée ne lui rend pas inévitable le désir d'une gloire sans bornes, enfin si les castes pensées et le long espoir ne sont pas naturellement, indissolublement liés. etc. En 1779 : la bienveillance universelle. Le fonds manqua. Il auroit fallu déterminer quelles en dévoient être le» bornes et observer qu'il n'avoit pas eu le temps de rien déterminer; arrêté au point décisif d'une si haute opération, etc. Là. comme je l'ai dit, la matière manqua et je ne sous pas le voir. » Les dernières

lignes sont les plus obscures. Joubert venait, je crois, de relire d'anciens brouillons et notait, pour lui tout seul, le résumé de sa tentative malheureuse. Quelles en dévoient être les bornes : ce sont. il me semble, les bornes de la bienveillance, — universelle, oui, mais qui avait besoin de quelque détermination. Diderot, qui suggérait à Joubert ce problème, ne le lui a-t-il pas déterminé un peu précisément? Baste ! il n'eut pas le temps de rien déterminer ; et Joubert fut arrêté au point décisif de sa recherche : la matière manqua, — sujet trop vague et dans lequel on n'a point de solidité.

Voilà bien Diderot! Ce jeune homme qui vient le voir et lui demander avis, il vous Ta jeté dans une périlleuse aventure spirituelle. La bienveillance, et puis la bienveillance universelle : évidemment, ces mots passèrent dans la conversalion. Ce fut presque le hasard; dans l'énorme conversation qui roulait avec elle en torrent mots et idées, d'autres mots et d'autres idées pouvaient aussi fortuitement arrêter l'attention du prodigieux bonhomme : et ainsi, le jeune Joubert était dirigé ailleurs. Toutefois, et la part faite au désordre, notons le tour que prit la causerie : un tour philosophique et moral. Diderot, sur foute autre matière, — sciences, poésie, arts, histoire et le reste. — était également prêt. Joubert, sans doute, l'invitait aux considérations philosophiques et morales. Et remarquons la finesse du grand bavard étonnant qui, ayant l'air de ne songer qu'au plaisir de son éloquence, est tout de même attentif à son interlocuteur : entre l'âme de Joubert et le sujet que lui propose Diderot, la bienveil-

lance, il y a de l'accord. Seulement, oui, la bienveillance, un joli sujet, qui vous attendrit, et vous tente : il vous tente à merveille, quand Diderot vous l'échauffé de son esprit, vous le dilate et vous le i^loii lie ; Diderot livré à sa verve, et Diderot qui, parcourant un livre mauvais ou bon, s'en échappe comme ceci, au dire de Naigeon : « Sa vue s'agrandit avec l'horizon qu'elle embrasse; il s'empare des principes de l'auteur, les applique, les généralise et en tire de grands résultats... M. d'Holbach lui dit un jour qu'il n'y avait point de mauvais livres pour lui ; et rien n'est plus exact. Diderot lui-même ne se défendait pas trop de celte facilité avec laquelle il prêtait aux autres son talent, son imagination et ses connaissances; et lorsqu' après avoir lu sur sa parole tel ou tel livre don! il avait fait l'éloge, on lui faisait remarquer qu'il n'y avait rien de tout ce qu'il y avait vu, il répondait naïvement : Eh! bien, si cela n'y est pas, cela devrait y être! » 13 Au lieu d'un livre, qu'il s'agisse d'un sujet de livre : et nous avons le même Diderot. Il n'y a pas de sujet mauvais, pour lui. Dans tout sujet, ce qu'il voit, c'est ce qu'il ajoute : il ne distingue pas ce qui est de lui ou du sujet. Cela n'y est pas, dans le sujet? cela devrait y être!... Sur la parole de Diderot, vous parlez, avec ce sujet comme avec un livre tout fait qu'il vous eût célébré. Puis, tout seul, vous regardez le sujet : ce n'est plus rien; Diderot absent, la matière manque. Tel fut le désarroi de Joubert, avec la bienveillance universelle et sans Diderot. « Plus on médite un sujet, plus il s'étend... Il part tant de branches, et ces branches vont s'entre-

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lacer à tant d'autres qui appartiennent à des sciences et à des arts divers qu'il semble que, pour parler pertinemment d'une aiguille, il faudrait posséder la science universelle »14 : voilà ce qu'éprouve Diderot, à consulter son imagination pensive ; et, dans ce genre de trouble, que ne dut éprouver Joubert, auprès de Diderot qui lui suscitait une foison d'idées et de corollaires"? Diderot conclut : « Qu'est-ce qu'une bonne aiguille'? Dieu le sait. Le découragement et le dégoût nous prennent; et, dans l'impossibilité de tout dire, car il faudrait tout savoir, on se tait... » Diderot, se taire?... C'est « le parti dont la paresse naturelle s'accommode fort bien ». Non, il ne se taisait pas. Découragement, paresse et silence, ce n'est pas son fait; il avait un entrain splendide à réagir là-contre : c'est le fait d'un Joubert, prudent, réfléchi, volontiers nonchalant.

Cependant. Joubert, avant de se décourager, travailla sur la bienveillance universelle. Il y a dans ses papiers des bribes des réilexions qu'il notait en vue de cet ouvrage. Des bribes seulement; et, mon Dieu, j'avoue que je les prends où je les trouve, voire sur des feuillets qui ne sont pas datés et que j'attribue à cette époque sans pouvoir toujours démontrer que j'ai raison de le faire. « La bienveillance associe à nos facultés et à nos jouissances les jouissances et les facultés de tous les objets qu'elle embrasse. L'homme est un être immense, en quelque sorte, qui peut exister partiellement et dont l'existence est d'autant plus délicieuse qu'elle est plus entière et plus pleine. » El : « Le bonheur de l'homme est dans

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son existence entière et absolue. » Remarques : « Au sein môme de toutes les jouissances du luxe et des arts l'homme ne peut se passer de l'homme Tant la nature nous unit, quand nos institutions nous séparent. » Puis : « Tout ce qui multiplie les nœuds qui attachent l'homme à l'homme, le rend meilleur et plus heureux. » Inversement : « Quiquonque éteint dans l'homme un sentiment de bienveillance le tue partiellement. » Baisons psychologiques, et même physiologiques, de la bienveillance : « Toutes les voluptés naissent de quelque rommunaulé. Celles de l'amour, de la communauté des atlouchemens, soit qu'ils s'opèrent par le regard, par le contact ou par la pensée. Celles de l'amitié, de la communauté des humeurs ei des seiitimens ou de la disposition à soulFrir les inèmcs fortunes ensemble. Celles de l'estime et de l'admiration proviennent du rapport, mutuel qui se rencontre entre les qualités de l'un et le goût, les opinions de l'autre. .. » Corollaires : « 11 n'y a point sans doute de causes finales ; mais les êtres sont faits les uns pour les autres par la même nécessité qui l'ait qu'ils existent... Le crime nous l'ait voir des ennemis partout et la vertu des amis... Les arts, la philosophie et tous les efforts de l'intelligence et de l'industrie humaine ne peuvent avoir qu'un but : d'étendre les limites individuelles de l'homme,,. » Ainsi, l'objet que se proposait, Jouberi. n'était pas seulement d'analyser la bienveillance, vertu aimable, en moraliste et comme eût fait un moraliste du précédent siècle. Ses apophtegmes ont une tendance sociale, et politique bientôt, qu'on apercevra dans les passages

que voici : « Ceux qui veulent tout ramener à l'égalité naturelle ont tort. Il n'y a point d'égalité naturelle. La force, l'industrie, la raison élèvent des différences à chaque pas. . » Mais, ce que la force, l'industrie et, voire, la raison séparent, la bienveillance le rapproche : elle est un principe d'union, comme l'intelligence toute seule est individualiste. Joubert étudie les effets sociaux de la réciprocité. Il écrit : « La liberté publique ne peut s'établir que par le sacrifice de toutes les libertés particulières sans aucune exception. Dans cette admirable institution, les forts cèdent une partie de leur force, les riches une partie de leurs richesses, les nobles une partie de leur noblesse à tous les autres citoyens qu'ils veulent rendre leurs égaux: et les petits, les faibles, les pauvres ci'dent à leur tour une partie de leurs espérances, et de la noblesse, et des richesses, et de la force que le bienfait et l'inconstance du sort toujours variable pourroit donner soit à eux soit à leurs descendans ». On le voit, Joubert n'est pas loin d'aboutir à quelque socialisme; en tout cas, il est tout près des idées et des sentiments par lesquels la l'évolution préludera : et l'on dirait un peu qu'il devine les générosités du 4 août 1780.

Nous distinguons, je ne dis pas le livre que Joubert comptait écrire, — il n'a probablement pas mené sa tentative jusqu'à la constitution d'un système, — du moins, quelques-unes des directions que prenait sa pensée. Il cherchait les motifs réels de la bienveillance, motifs et mobiles; et il étendait la bienveillance au delà des frontières où les peuples s'enferment. Lisant l'histoire, il se

persuadait que tous les peuples ont une origine commune. L'analogie ancienne lui était indiquée par L'analogie des religions, qu'il appelle (sous l'influence des philosophes et de Diderot] erreurs religieuses. « Leurs erreurs religieuses frappent par leurs ressemblances. Ou c'est un héritage funeste transmis par un peuple premier aux autres peuples ses enfans ; ou c'est une contagion apportée de proche en pioche par les voyageurs de tous les païs... » Joubert s'est éloigné de ses croyances et, pour en affirmer le contraire, il a le style d'un jeune sage très dogmatique et impertinent.

Il examine les phénomènes de l'unanimité : « Voyés, aux spectacles, combien les âmes émues ont le tact rapide et le discernement exquis!... Dans le moment de l'émotion universelle, il n'est pas un seul homme qui n'ait du goût ». Tant de confiance dans les mérites de l'émotion, plus de confiance encore dans une espèce d'infaillibilité qu'on attribue à l'émotion universelle : deux imprudences, qui sont au cœur même de la révolution, et que la révolution glorifiera, et démentira.

Ses considérations relatives à la bienveillance conduisaient Joubertà l'utopie... «Votre commerce n'est qu'une guerre d'argent ; votre commerce vous a donné cette avidité qui vous ronge, votre commerce a fait la moitié de vos maux et ne vous a fait aucuns biens. 0 grands hommes, et vous parlés des avantages du commerce ! c'est que vous eoncevés une espèce de commerce bien différente. Le commerce seroit beau, plus beau même que vous ne l'avés conçu, s'il se faisoit de peuple à peuple par une seule émulation de générosité et de

bienfaisance. » Oui : et, ce penseur, selon l'usage ou la manie de l'époque, a le Ion, peuUélre les ambitions, d'un réformateur II écrit encore ; « il faut que je cherche jusqu'à quel point, d'après i'hipotèse de Tordre universel, l'union de l 'homme e! de la femme peut être exclusive ; jusqu'à quel point ils peuvent devenir propriété l'un de l'autre... » Surtout, la femme esldans la possession del'homme. Cela est-il juste? Le « droit de disposer de soi », une femme ne saurait, selon notre morale, l'exercer légitimement qu'une fois en toute sa vie. Dans les mœurs, il en va tout autrement : « est-ce nos mœurs ou notre morale qu'il l'a ut condamner ? » Jouberta posé ce principe : « Comment ce que : les âmes innocentes peuvent commettre sans remords seroit-il un crimeV » Eh ! bien, dit-il, «je vois que celles qui transportent leurs amours et leurs caresses à d'autres hommes que celui auquel elles s'étoient d'abord livrées sont souvent douces, laborieuses, humaines et môme chastes. Je les vois se livrer à leurs penchants dans la sécurité qu'inspire la vertu si rien ne peut être connu de leurs plaisirs secrets... » Alors?... « J'avoue que leur conduite alors me paroit une réclamation sensée plutôt qu'une violation criminelle de cette loi que je vois partout établie. » Oh ! oh! dira-l-on; mais enfin ces gentilles femmes pratiquent les vertus de la bienveillance universelle : et Diderot n'eût il point aimé ces corollaires aventureux?

Joubert, excité par Diderot, ne craint pas le paradoxe : « Le seul moïen d'avoir des amis, c'est de tout jetter par les fenêtres, de n'enfermer rien et de ne jamais savoir où l'on couchera le soir. Il

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y a, ii m>. dirés-vous. peu de gens assés fous pour prendre ce parti. Lh ! qu'ils ne se plaignent donc pas. s'ils n'ont pas d'amis : ils n'en veulent pas ! » A méditer sur la bienveillance, — sur la réciprocité humaine, la charité, la solidarité. — Joubert n'évite pas toute rêverie un peu collectiviste et qui, présentée avec entrain, rappellera le discours de Panurge touchant les debteurs et emprunteurs, dans Rabelais, Cesquelqueslignes où la logique de l'amitié de.vieni folie sont de cet ordre. .Mais aussi nous voyons Joubert conclure autrement L'idée de l'unité humaine dans l'espace et par la communauté des peuples a pour camarade l'idée de l'unité humaine dans le temps ; et l'on aboutit à une doctrine de la tradition, qui me paraît admirable dans les formules que voici : « La perfectibilité humaine n'a point de bornes, parce que nous pouvons associer à nos connoissances celles de tous les hommes qui nous ont précédés, à nos forces celles de tous les êtres qui existent avec nous.., Nous avons reçu le monde comme un héritage qu'il n'est permis à aucun de nous de détériorer, mais que chaque génération au contraire est obligée de laisser meilleur à la postérité... La vie est un pays que les vieillards ont vu et habité. Ceux qui doivent le parcourir ne peuvent s'adresser qu'à eux pour leur en demander les routes » lr\ \h\ Joubert audacieusemeiit réformateur, puis un Joubert en qui se révèlent déjà, auprès d'une juvénilité prompte à lancer ses hypothèses, les tendances de son esprit fort raisonnable, voilà le jeune homme qui travaille, huit ou dix années avant la révolution, dans le voisinage de Diderot .

N'essayons pas de restituer l'Essai sur la Bienveillance universelle, par Joubert, qui n'avait pas réussi à le constituer. Les feuillets où j'ai trouvé les divers passages qu'on vient de lire contiennent beaucoup d'autres pensées, remarques et notations, dans un désordre qui témoigne de l'incertitude où le chercheur se tourmentait. Il n'en était pas à conclure et je ne veux pas lui attribuer une doctrine. Cependant, il allait à une philosophie qui fût la négation morale, politique et sociale de tout individualisme... « Ces hommes solitaires s'imaginent que tout est fait, s'ils respirent l'air sans le corrompre et s'ils mangent du pain en le païant. Eh, mes amis ! tout n'est pas fait, il faut encore remplir sa tâche. Mais je fais honnêtement mon métier. Ton métier ! ton métier ! est-ce que la nature n'a pas donné pour métier à tous les hommes de se consoler, de s'entraider, de se réjouir les uns les autres, de se pardonner, de s'encourager, de se fortifier par des doléances communes et de [se] rendre heureux par d'aimables congratulations ? Mais on ne peut pas tout faire. Qui te la dit? la paresse, la lâcheté, l'exécrable égoïsme. Mais je suis occupé de musique, de statues, de tableaux. Eh ! jette au feu ta musique, tes tableaux, tes statues, car tu ne fairas jamais bien ton métier de musicien, de peintre, de statuaire si tune scais faire auparavant ton métier d'homme » Belle réprimande, et qui secoue assez bien le dilettantisme de l'art, celui des épicuriens délicats, celui des bourgeois innocents ! Nobles volontés ; et dangereuses !.. Il est bon de tarabuster l'égoïsme ; il faut craindre pourtant de susciter le zèle universel.

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Quand Joubert refuse à personne le droit de se tenir coi et confiné dans une petite existence, nous approchons de l'époque où il sera dommage qu'un chacun dédaigne de rester chez soi, sinon dans l'égoïsme, du moins dans sa chambre; que tout le monde, éperdu de dévouement, prétende à servir la chose publique; et enfin que le plus modeste citoyen méprise son métier d'artisan pour accomplir son métier d'homme, à sa guise, et avec quel entrain détestable! Joubert fulmine contre la paresse : et les jours arrivent où, dans le plus horrible des branle-bas, on connaîtra qu'une certaine mollesse ou humilité ou niaiserie des caractères aurait mieux valu.

Joubert se trompe, à maintes reprises, et hardiment, il est jeune ; il est l'ami, le familier des penseurs et il a Diderot pour son guide, incomparable maître d'erreurs. Au milieu de ses velléités idéologiques, il ne démêle pas très exactement ses préférences. 11 en est à préférer toutes les idées. La tête lui bouillonné et l'afflux de ses imaginations le ravit. Quels matériaux il entasse ; et pour construire, quoi"? l'avenir. 11 n'a peur que de mourir avant d'avoir achevé la bâtisse, comme Dardenne ; et il écrit : « Si je meurs et que je laisse quelques pensées éparses sur des objets importans, je conjure au nom de l'humanité ceux qui s'en verront les dépositaires de ne rien supprimer de tout ce qui paroîtra s'éloigner des idées reçues. Je n'aimai pendant ma vie que la vérité. J'ai lieu de penser que je l'ai vue sur bien de grands objets. Peutêtre un de ces [mots] que j'aurai jettes à la hâte... » 11 n'achève pas : il a le projet de vivre et démener

à bien son œuvre qui modifiera ia vie humaine et réformera l'univers.

Voilà tout, ce que j'aperçois, et devine un peu, quant à l'Essai sur la Bienveillance universelle. Jouhert, dans sa note du 14 lévrier 1804, en a daté le titre et la préparation de l'année 1779. Par le fait même de la recherche et de la réflexion, le sujet se transforma : « En 1 7 S 3 . L ouvrage où j'avais été engagé par Diderot auroit dû se réduire à ce pointci : des pei'spectives pour l'esprit... » Je crois que Paul de Raynal se trompe, quand il dit que Diderot conseillait à Joubert d'écrire « je ne sais quels traités sur les perspectives de l'esprit, sur la bienveillance universelle, ou sur quelques autres thèmes aussi vagues ». En réalité, il ne s'agit pas de plusieurs ouvrages, ni de deux ouvrages : c'est le traité de la Bienveillance universelle qui devenait le traité des perspectives pour l'esprit. Mais le passage d'une donnée à l'autre et du premier titre au second, le voyons-nous? Il me semble que oui, lorsque la bienveillance, étendue (comme je l'expliquais) dans le temps, — et dans le passé, dans l'avenir, — ouvre en effet à l'esprit des perspectives qui lui seraient fermées s'il s'emprisonnait en luimême. Perspectives dans le passé : c'est la tradition, à laquelle ce jeune homme, qui vient de quitter ses parents et les religieux, demeure attaché. Perspectives dans P avenir : c'est là que Diderot l'attirait. Au surplus, on dirait, à lire Paul de Raynal et puis à lire M. Victor Giraud, que ces mots de « perspectives pour 1 esprit », s'ils ne sont pas absurdes tout à fait, le sont à peu près. « Voila bien des sujets à la Diderot! » s'écrie M. Victor

L'ARRIVÉS a PARIS. — JoUBftM Bt didehot 93

Giraud, précipitamment '6. Paul de Raynal, citant Joubert, devait le Citer plus au long: « des perspectives pour l'esprit, — et s'il peut se contenter

sans elles, — si la même étendue qui le rend capable de concevoir une grande idée ne lui rend pas inévitable le désir d'une gloire sans bornes, — enfin, si les vastes pensées et le long espoir ne sont pas naturellement et indissolublement liés, etc. » L'idée, ainsi définie, est-elle absurde ? En outre, cette idée, ne la reconnaissons-nous pas? C'est exactement celle qu'a traitée, el bien avant l'arrivée de Joubert à Paris, Diderot lui-même dans ses Lettres SUT la postérité, adressées à Palconet le sculpteur. C'est une ancienne idée à lui, une idée à laquelle il tenait fort, que Diderot proposait au jeune homme qui venait s'inspirer de lui. Joubert ne la reconnut pas tout de suite II finit par la reconnaître; ou bien, plus réellement, c'est à cette idée que tournèrent ses méditations, de la manière que permet d'entrevoir une autre note de Joubert (et que Paul de Ravnal n'a point citée) : « Des tableaux de Polygnote décrits par Pausanias... » (Et, ici, Joubert renvoie au tome XIII, p. 54 de ['Histoire de ï Académie des inscriptions, édition Panckoucke, où le comte de Caylus étudiait Pausanias et ses descriptions de Polygnote...) « Ce sont les deux tableaux qui excitèrent cette querelle de Falconet le sculpteur et de M Diderot, dont je me suis mêlé. »

Voyons un peu cette querelle, puisque Joubert s'en est mêlé.

Des disputeurs, nous connaissons Diderot. Voici Falconet. C'était un homme assez rude,

bizarre, et qui mettait au service d'une estimable fierté un caractère incommode. Un singulier visage, amusant, narquois, têtu, sans arrangement. Des manières brusques, la désinvolture d'un gaillard qui ne compte pour rien ce qu'on obtient au prix de fins ménagements, et qui aime sa liberté, qui en abuserait plutôt que de s'en priver le moins du monde. Inlelligent, peu instruit, mais capable d'acquérir au jour le jour l'information qui lui manque. Un bon sculpteur, en outre, et qui a, dans l'exercice de son métier, maintes délicatesses et roueries qu'on ne lui voit pas dans l'ordinaire de l'existence. 11 était d'origine très humble et assurait qu'il ne tirait de là nulle vanité. Mais, à Pétersbourg, quand il édifiait le monument du tsar Pierre, l'impératrice Catherine lui conféra le titre de « Votre haute naissance » ; et il dit à la souveraine : « Ce titre me convient, car je suis né dans un grenier. » Son personnage d'orgueil, il l'avait organisé à l'inverse du bourgeois gentilhomme; et, gentilhomme dans les arts, il affectait une vertu populaire. Jeune, il eut de la religion et la poussa jusqu'à une sorte de jansénisme: pour que fût son austérité plus manifeste, il ajoutait à son bouillon de l'eau, dénigrant toute gourmandise. Plus tard, philosophe, il résolut d'imiter, non Diogène, au moins Socrate. Il fut raisonneur, simple de costume et frugal. Riche par ses travaux, il observa la règle de ne boire du vin qu'une fois la semaine. D'ailleurs, il était généreux et, dans les grandes occasions, prodigue. 11 avait appris à lire et à écrire, par chance. Puis on le mit, gamin, comme apprenti,

L'ARRIVÉE A PARIS. — JOUBERT ET DIDEROT 9a

chez un sculpteur de tèles à perruques. Son aubaine fut (rentrer à dix-sept ans chez Lemoyne. Six ans après, son Milon de Crotone Le fit agréer à l'Académie royale. De bonne heure, il se maria, eul des enfants, ftagna sa vie avec courage. Il était d'humeur violente ; il avait de rudes colères : niais il était sensible et humain. Peu sociable, dédaigneux et ardu, il goûtait l'amitié. Il y a, dans son caractère, et de l'amertume, et du cynisme, et de la gloriole, et puis des contrastes qu'il rendait pittoresques. La tète de son Milon de Crotone, il la blâmait, disant : « Elle est ignoble, car je Tai faite d'après la mienne! »" Avec cela, très fat et susceptible.

Diderot l'aima, pour son esprit, ses défauts même, sa qualité de vif original. « Diderot le philosophe et Falconet le statuaire, au coin du feu, rue Taranne, agitaient la question si la vue tl' la postérité fait entreprendre les plus belles actions et produire les meilleur* ouvrages. Ils prirent parti, disputèrent et se quittèrent, chacun bien persuadé qu'il avait raison, ainsi qu'il est d'usage. Dans leurs billets du matin, ils plaçaient toujours le petit mot séditieux qui tendait à réveiller la dispute. Enfin, la patience échappa; on en vint aux lettres. On fit plus : on convint de les imprimer... » C'est Falconet qui présente ainsi les origines de la querelle. Il est, content d'écrire « Diderot et Falconet » : car il ne s'agit pas de sculpture, où il n'a plus besoin de marquer sa suprématie, mais de philosophie, où il lui plaît de se mettre sur le pied d'égalité avec le philosophe le plus célèbre. Toute sa vie, et d'autant mieux qu'il n'avait pas

96 LÀ JKI'NKSSi'; DE JOSEPH JOUBËtTÎ

d'instruction première, il désira d'ôtre un penseur et un écrivain : bientôt, un érlidit quand, à Pétera* bourg', le retard (1rs fondeurs lui donnant des loisirs, il apprendra tant bien que mal un peu de latin pour traduire Pline et Le commenter.

Les discussions de la rue Taranne, touchant la postérité, datent de l'hiver 1765. L'opinion de Diderot, la voici telle que d'abord il la pose : « Il est doux d'entendre pendant la nuit un concert de flûtes qui s'exécute au loin et dont il ne nie parvient que quelques sons épars... Je crois que le concert qui s exécute de plus près a bien son prix. Mais, le croirez-vous, mon ami ? Ce n'est pas celui-ci, c'est le premier, qui enivre. La sphère qui nuus environne, et où l'on nous admire, la durée pendant laquelle nous existons et nous entendons ia louante, le nombre de ceux qui nous adressent directement l'éloge que nous avons mérité d'eux, tout cela est trop petit pour la capacité de notre âme ambitieuse. Peut-être ne nous trouvons-nous pas suffisamment récompensés de nos travaux par les génuflexions d'un monde actuel. A côté de ceux que nous voyons prosternés, nous agenouillons ceux qui ne sont pas encore. Il n'v a que cette foule d'adorateurs illimitée qui puisse satisfaire un esprit dont les élans sont toujours vers l'inlini... » Voilà le thème; et, au cours de plusieurs centaines de pages, Diderot l'enrichira; il en variera les aspects; il trouvera des arguments à foison, multipliera les prouesses de la défensive et de l'attaque : il ne bougera pas de son idée. Or. cette idée est la plus simple, naïve et, sur un tel problème, la moins paradoxale.

On interprète mal ce goût du paradoxe, qu'avait Diderot; n'oublions pas sa bonhomie : elle l'incitait à prendre parti pour la vérité, pour la franchise. Sa bonhomie se voit dans la gaieté souriante avec laquelle il avoue qu'il prétend à la postérité; Le paradoxe, en celle affaire, c'est Falconet qui le soutient : Falconet plein de gloire; Falconet qui travaille dans le bronze et le marbre, durables matières ; et Falconet, friand des hommages contemporains, qui se moque de la postérité. Mais ce Falconet ne nous étonne pas : c'est bien celui qu'en toutes circonstances nous voyons, brutal et malin, prompt à ravaler les faciles éloquences de l'enthousiasme et. par son austérité janséniste, par sa règle philosophique, induit à condamner les flatteries de l'ambition, comme aussi son triomphe inopiné d'homme qui s'est fait luimême l'incite à profiler des minutes présentes. En 1787, quand il est vieux, paralytique et publie les Œuvres diverses concernant les arts, « par M. Falconet. statuaire du roi, adjoint à recteur en l'Académie royale de peinture et sculpture de Paris, honoraire de celle de Saint-Pétersbourg, membre de la société établie pour l'encouragement des arts dans la ville et le territoire de la république de Genève », quoi encore? il fait insérer en tète de son premier tome cet Avis de l'éditeur : « M. Falconet, sans tirer vanité de son humble origine, ce qui seroit un raffinement de l'orgueil, mais incapable de rougir de ses parents, ce qui seroit le vice d'un .'ils dénaturé, nous engage à déclarer que sa naissance est obscure. Tl avoit dix-huit à vingt ans lorsqu'il put rece-

LA IKSSJB DF. JOSCPH JOUBERI

L8 de l'art dans lequel il

rendu célèbre... » Quelle an g pour

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pour ant lui l'avenir. Il ne pi

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ce dans une ile d'or- . • lui. 1" — . l'avenir font un océan de ténèbres où il ne va p is et qu'il méprise. Mais i'olvimote .' Au m - mai 1766, le pbi- - he ni le sculpteur épiloguaienl depuis une demi-année : Falconet iit cette diversion. Il v< re,ddir\&Y Histoire de ' >. riptiom,

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Pàqu s 1757 lus v étudiai! la description don-

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! vlus qui n'y entend

rien ls qui a tout fan--- Diderot ne

peut souffrir Caylus. Il s*- souvient de s'être quer. lui. touchant la peinture à l'encaus-

tique : Caylus se vantail d'avoir retrouvé le strata-

geme dos anciens, et Diderot réclamait pour M. Bachelier l'honneur de la découverte. Et Gavlus écrivait à Paciaudi : « Je ne l'estime point (Diderot) mais je crois qu'il se porte bien. H y a Certains bougres qui ne meurent pas !.. » ls Caylus, lui, mourut en 176o. Il avait acheté 'à Rome un sarcophage en granit rouge ; et Diderot lui rédigea celte épilaphe :

Ci-itit un antiquaire acariâtre et brusque.

Ali ! qu'il est bien logé dans cette cruche étrusque ! 19

Vous vovez bien que c'est la faute à ce Caylus et qu' « Homère, quand il est beau, n'est ni plus sage ni plus beau que Polygnote » ! Falconet, sans patience aucune, répond : « Si un peintre moderne eût composé le même, ou les mêmes sujets, à la manière de Polygnote, on lui djroit : — Troie prise et pas une maison brûlée ou renversée, est une sottise. Après un carnage effroyable, dix ou douze corps morts de compte fait, est une sottise. Laomédon, parmi ceux qu'on vîenl de tuer cinquante ans après sa mort, est une sottise; et c'en est une autre d'avoir placé dans le tableau ce personnage, s'il n'étoit pas le përe de Priam, parce que la ressemblance de nom doit nécessairement tromper le spectateur. Epéus nud, qui renverse de fond en comble les murs de Troie, est un composé de deux ou trois sottises. attendu... » Falconet déclare qu'Epéus, fils de roi et qui devint roi, avait de quoi se vêtir; en outre, il ne fallait pas le placer nu « tout auprès de ces dames qui attendent que le vaisseau soit prêt » ;

enfin, l'on n'est pas tout nu, vraiment, pour abattre les murs de Troie!... Falconet continue drôlement d'énumérer les « sottises » de Polygnote. Diderot certes répliquera ; et. sur Caylus, Pausanias et Polygnole. le sculpteur et le philosophe échangeront remarques, théories et railleries.

Quel rapport y a-t-il entre ces tableaux de Polygnole et le problème de la postérité"? Diderot, lui, adore les digressions et va très volontiers où Falconet le mène : une escarmouche l'amuse, comme une bataille. Mais l'entêté Falconet n'oublie pas son propos. Les démêlés qu'on peut avoir, au sujet d'un antique, montrent l'incertitude qu'il y a dans les jugements de la postérité. Il dit : « Si un peintre moderne... » Et, pour le peintre moderne, vous auriez loute sévérité : l'antiquité vous impose!... « Une partie de cette prodigieuse vénération qu'on a pour Pline... » Cette fois, il s'agit de Pline; mais, au lieu de Pline, lisez Pausanias... « est due à l'aveugle admiration que nous avons en général pour ce qui est ancien et à notre mépris pour ce qui est moderne. N'en soyons pas étonnés : l'antiquomanie est la maladie de tous les temps... »20 Falconet, dans l'éternelle querelle des anciens et des modernes, est le partisan déterminé des modernes : il éconduit le passé comme, dans sa correspondance avec Diderot, l'avenir, il n'admet que son temps à lui, tandis que Diderot n'a pas trop de tous les temps pour v exalter, pour y occuper et pour y distraire son imagination, •

au mois de septembre 17(16, Falconet partit

pour la Russie, où L'appelait la commande à lui faite d'un monument du tsar Pierre. Les deux amis étaient alors au meilleur de leur amitié. Ils furent, à se quitter, le plus vif chagrin. Falconet, de Saint-Pétersbourg, dès son arrivée, écrit à Diderot : « Cher ami dont l'âme était malade, souviens-loi quelle était brisée la veille de mon départ. Souviens-toi qu'après nous être quittés au sein de ta famille et de quelques amis, tu revins chez moi; que ton àme, plus faible ou peut-être plus forte que la mienne, t'empêcha d'entrer; tu t'en retournas sans me voir... » Ils continuèrent de correspondre et. pour se donner l'illusion de n'être pas si loin, continuèrent par lettres assidues la belle discussion relative à la postérité. Puis, au printemps de l'année 1773. Diderot partit pour la Russie avec M Narishkine. Les deux amis, après une longue séparation, se retrouvent : c'esl alors qu'ils se brouillèrent, ou à peu près.

Le détail de la bisbille n'est pas absolument clair. Du côté de Falconet, on raconta que Diderot, arrii Saint-Pétersbourg, descendit chezM. Narishkine, au lieu de « se jeter dans les bras de son ami » -1. Du coté de Diderot, ce n'est pas cela. Falconet. dit M"" de Vandeul, insista pour que Diderot vînt en Russie tant qu'il put croire que le philosophe « n'abandonnerait jamais ses pénates »: Falconet reçut le philosophe « assez froidement » et regretta « de ne pouvoir le loger >>. mais son fils, arrivé depuis peu de jours, occupait le dernier lit. Conséquemment, Diderot n'avait aucune raison de ne pas s'installer chez. M. Narishkine. Et. sur l'accueil de son vieil ami Falconet, il écrivit à sa

102 LA JEUNKSSE DE JOSEPH JOUBER'f

femme une lettre « déchirante ». Mme de Yandeul ajoute : « Ils se virent pourtant assez souveni pendant le séjour de mon père à Pétersbourg, mais l'âme du philosophe était blessée pour jamais... » -1 Depuis quelque temps, l'amitié du philosophe et du statuaire avait subi de petites atteintes. Falconet. si obstiné, brutal et hargneux, enfin « le Jean-Jacques de la sculpture », comme Diderot l'appela, eut parfois l'air de taquiner son interlocuteur. Diderot plaisante; mais il est un peu impatienté, dès l'année 1760. quand il écrit son Entretien entre H'Alembert et Diderot. Il veut démontrer que la matière inanimée et la matière animée ne sont pas si différentes *. broyez du marbre dans un mortier, rendez-le comestible et vous le transformerez, si vous l'absorbez, en matière vivante; et, broyez donc une statue... « Doucement, s'il vous plaît; c'est le chef-d'œuvre de Falconet... — Gela ne fait rien à Falconet; la statue est payée; et Falconet fait peu de cas de la considération présente, aucune de la considération à venir! » -:: A Saint-Pétersbourg, en 1771, Falconet s'avisa île recommencer la poiémiquedesanciens et des mo len\es. à propos de la statue antique de Marr-Aurèle, qu'il n'avait pas vueetne connaissait que par un fragment de moulage. Il écrivait à Diderot : « Vous auriez beau me montrer la foudre de l'antiquomanie prête à tomber sur ma tête, je ne vous dirois pas moins mon avis sur la statue i\r Marc-Aurèle ! » S''.t il publiait ses Obserra/ions sur In statue de Marc-'Aurèle, adressées à 1/ DiderotM Et nous lisons, dans la Coi 'Tçspondançe de Grimai et Diderot pour le mois de juillet 1771, cette

page qui est certainement de Diderot" « Etienne Falconet, sculpteur de noire Académie royale, est depuis cinq ou six ans en Russie pour faire la statue de Pierre le Grand. C'est avoir une assez grande besogne; et assurément, si Etienne s'appelait Michel-Ange, ce ne serait que mieux. Cependant Etienne*, malgré celte entreprise très capable d'absorber un homme entier, trouve encore le loisir d'écrire «le mauvaises brochures d'un ton si hargneux et si arrogant qu'on ne peut s'empêcher de prendre mauvaise opinion, non seulement de son caractère, mais de sou talent : car le génie ne marche guère avec ces petits défauts dune tête et d'une âme rétrécies... » Suit un résumé, très sarc astique, des Observations sur la statue de Marc-Anrèle. Deux ans plus tard, à Saint-Pétersbourg, Diderot revoit Falconet. Et Falconet ne manque pas de lui ressasser la taquinerie insupportable de l'antiquomanie. Il insiste. « M. Diderot (dit-il) à Paris avoit peu goûté les observations sur la statue de Marc-Aurèle; il s'en étoit même assez franchement expliqué.. . »Eh îbien, laissez-le !.. Pas du tout : Falconet montre à Diderot ses bouts de moulage et lui demande « une demipage qui contint son sentiment » 2(i. Diderot, bon entant, niais un peu irrité, lui écrivit : « Hé! mon ami, laissons là ce cheval de Marc-Aurèle. Qu'il soit beau, qu'il soit Laid, qu'est-ce que cela me l'ait? Je n'en connais point le sculpteur; je ne prends aucun intérêt à son ouvrage : mais parlons du vôtre... » -' Et il vantait la statue de Pierre le Grand, pour amadouer Falconet. Quand Diderot quitta la Russie, les deux amis n'étaient plus des amis.

Or, tout cela est de plusieurs années antérieur à l'époque où Joseph Joubert fit connaissance avec Diderot. Gomment donc a-t-il pu se mêler de cette querelle ? Après la brouille, la querelle n'estelle pas finie?

Avec un tel Faiconet, on n'en finit pas, d'une querelle, par le vif moyen de la rupture. Littérateur vaniteux, il s'était mis en tête de publier la correspondance qu'il avait eue avec Diderot. Peutêtre, dans les premiers temps de la discussion, quand il s'agissait de la postérité, Diderot agréat-il le projet de son ami, car il gardait par devers lui des copies de ses lettres, qu'il retoucha et corrigea. Mais la discussion s'éternisa et Diderot ne l'aima plus : donc il refusa la publication. Faiconet tâcha de la rendre nécessaire. 11 communiqua — je crois que c'est lui; qui serait-ce? non Diderot, certainement : donc Faiconet, — un manuscrit des lettres à un Anglais qu'il rencontra et qui, rentré dans son pays, en fit imprimer une traduction"8. Que vaut celle traduction? n'altèret-elle point la pensée des deux correspondants ?.. Faiconet, dans le doute, supplia Diderot de consentira la publication française et complète : Diderot s'y refusa. Faiconet, désolé, prit le parti de publier au moins ses lettres à lui Faiconet : « Je ne crois pas avoir de permission à en demander à M. Diderot, chacun ayant la liberté d'user de son bien à son gré .. » Mais il se résignait mal à ne donner au public que la moitié du dialogue. 11 pria le prince Galitzine d'intervenir auprès de Diderot. Nous n'avons pas la lettre du prince; nous avons

L'ARRIVÉE A PARIS. — JOUBEKT BT DIDEROT 105

la réponse du philosophe. Elle est datée du 9 octobre 1780 : et, à cette époque, Joubert est à Paris, dans l'intimité de Diderot. La réponse manque de toute amabilité pour Falconet. Diderot déclare qu'il a relu cette correspondance sur une copie que Falconet lui a renvoyée de Saiut- Pétersbourg il y a quelque dix ans : mauvaise copie et, en plusieurs endroits, si défectueuse qu'on n'y entend plus rien; il se plaint de lacunes, voire d'additions... Et : « Nous sommes, dit-il, si pauvres, si mesquins, si guenilleux, si négligés, si ennuyeux et si difius partout que cela fait pitié... » Puis, de place en place, ils se tutoient : ce ton serait de mauvais goût dans un ouvrage imprimé. Or, cet ouvrage n'appartient ni à l'un ni à l'autre des correspondants : il appartient à tous les deux et l'un ne peut honnêtement le publier sans l'aveu de l'autre Diderot se plaint de 1 infidélité qui a été commise, par qui '? là-dessus, il n'a aucun doute : par Falconet lui-même. « Si Falconet avait pensé qu'en permettant à l'ouvrage de sortir de ses mains il disposait du bien d'autrui,... jecrois qu'il aurait été plus circonspect. On peut confier sa bourse à qui l'on veut, mais on ne remet à personne la bourse d'un autre... » Cependant, il a promis à M'"' Falconet — c'est .Marie Anne ColloL la belle-fille du sculpteur et son élève — de relire ses lettres à lui. Denis Diderot, de les corriger et d'en communiquer à Falconet le texte définitif. 11 le fera. Mais quand se mettra-t-il à ce travail? et quand, surtout, en sortira t-il? C'est ce qu'il ne sait pas. Il ne va pas abandonner, pour une si fastidieuse besogne, un ouvrage important : l'Essai

sur les règnes de Claude et do Néron. Et veuille Falconet le Laisser tranquille ! « On n'écrit pas comme on l'ait des ourlets; ej des idées ne se reprennent pas, quand elles sont coupées, comme on renoue des bouts de fil.,, a Diderot demande au prince d'envoyer à Falcone! relie lettre « dans laquelle, avec un peu de justice, il ne trouvera rien, je crois, qui puisse lui déplaire».

La lettre lut communiquée à Falconet; et on Ta retrouvée dans ses papiers. Ce qu'il en pensa, nous le devinerions: et nous le savons. Cinq ans plus tard, il la relisait encore et l'annotait. Dans la marge, à côté du passage où Diderot l'accuse d'avoir altéré le texte de leur correspondance, il écrit avec colère : « Diderot, l'original existe et je puis le produire. J'écris ceci de la main gauche, étant paralytique de la droite, en 17<S.'J. quay des Théatins. » Sa rancune invective ainsi contre Diderot, qui est mort depuis un an. Diderot est mort ; et Falconet, le 3 mai 1783, connue il se préparait a partir pour l'Italie, — où le tentait probablement le cheval de Mare-Àuréle, — ■ a été frappé d'hémiplégie29, !i passe ses journées dans son fauteuil. 1! a, près de lui, ses enfants. Un jour, il fait etfoi l de son bâton, pour se dresser. Le bâton glisse : le vieillard retombe sur son fauteuil, lequel risque de chavirer. Far ce mouvement, le bâton se lève et semble menacer Marie-Anne, qui vient à l'aide du vieillard La 611e de Marie-Anne, enfant de six ans. croyant sa mère menacée, « a un élan sublime pour se jeter vers elle et la défendre ». C'esl Falconet Lui-même qui, de sa main gauche, a écrit le récit de l'incident. Lamine

cl la petite-fille étaient habillées de blanc; cela lit un beau groupe marmoréen II ajoute : « Nous l'avons tous vue, cette scène rapide; et j'ai dit: —Les Grecs nous oui encore laisse de quoi moissonner avec gloire. Ues chers confrères, je vous présente la faucille, et que grand bien vous fasse. J jti i soixante el huit ans. je suis paralytique, et je vis encore en 17X4 '. » Falconet raconte cette anecdote à propos d'un groupe antique de Niobé qu'il n'admire pas. Son désir est de prouver que la vie moderne offre 'les images de beauté : nouvelle et précieuse raison le se fàchei contre l'antiquomanie. Tout infirme qu'il est, il ne lâche pas son idée.

En 1780, quand Falconet recul la lettre de Diderot, parle prince Galitzine. i! préparait l'édition des Œuvres d'Etienne Falconet, qui parut l'année suivante, en six volumes. La bibliothèque nationale possède un bel exemplaire de cette édition : l'exemplaire de Falconet, tout chargé de s» s corrections, qu'il faisait en vue d'un autre tirage. Dans les Observations sur la statue de Marc- Aurèle, adressées à M. Diderot, il y avait cette phrase : « Vous croyez peut-être, mon ami, que je viens de nVamuser à battre la campagne.., » El Falconet. très fortement, a barré mon ami81. L'édition qu il préparait en corrigeant son exemplaire de ut en trois volumes, l'année 1787. Au lome II, il publie son essai sur deux peintures de Polygnote : c'est tout ce qu'il a pu extraire de sa correspondance avec Diderot: et il a rédigé son ouvrage de sorte que le nom de Diderotn'y fût pas. Dix-sept ans après la mort de Falconet, en 1808, parut encore une édition de ses œuvres, en trois

volumes in-octavo. Sans doule l' avait-il préparée lui-même. Les Observations sur la statue de Marc- Aurèle n'y sont plus « adressées à M. Diderot », de sorte que les premières lignes de ce trailé : « Quand nous disputions sur le tableau de Polygnote... » y sont incompréhensibles pour le lecteur non averti; n'importe! et Falconet supprimait Diderot. La rancune a duré jusqu'au bout. La paralysie de Falconet n'avait pas attendri le philosophe; et, bien après la mort du philosophe, le statuaire n'avait pas désarmé.

La correspondance de Diderot et de Falconet fut longtemps inédite. En 1828, Barrière, l'éditeur des Mémoires de Brienne, publia dix des lettres de Diderot32. En 1831, Walferdin publia treize lettres de Diderot, d'après une copie appartenant à la famille de Vandeul33. L'édition jusqu'à présent la meilleure est celle qu'adonnée M. Tourneux dans les Œuvres complètes de Diderot, d'après les manuscrits que la baronne de Jankowitz de Jeszenisce, petite-fille de Falconet, déposa en 186G au Musée lorrain. Mais la petite-fille de Falconet, d'abord, avait détruil les lettres postérieures à l'année 1773, lettres de la « brouillerie » et de l'hostilité déclarée.

Maintenant, quelle est la part que Joubert prit à cette querelle? J'avoue que je ne Je sais pas. Son intervention ne peut dater que des toutes dernières années, de l'époque où Falconet préparait ses éditions de 1781 et de 1787. Mais qu'a-l-il fait? Peut-être eut-il à négocier, de l'un des ennemis à l'autre? Je ne le crois pas : la lettre au prince Galitzine indique bien que toutes relations étaient

L'ARRIVÉE A l'.VRIS. — JOUBERT ET DIDF.ROT 109

rompues. D'autre part, Diderot, dans sa réponse au prince Galilzine, promet de revoir et corriger ses lettres. Or, il étail furt occupé de son Essai sur les règnes de Claude et de Xéron. Peut-être a-t-il chargé le jeune Joubert de la revision qu'il n'avait pas le temps de faire lui-même. Peut-être encore Joubert, au moment où parut l'édition des œuvres de Falconet, en 1781, publia-t-il un article de Critique. Falconet dit, en note, dans son édition de 1787 : « Un écrivain aussi estimable par ses vertus que par ses connaissances a mis dans un journal quatre pages d'observations très abrégées sur mes écrits3'. » Seulement, je n'ai pas retrouvé cet article; et je ne sais pas si cet article est de Joubert, bien que ces mots, « très abrégées », tassent songera la concision qu'aimait Joubert.

Enfin, nous voyons un peu, — sinon très bien, — ce qu'a fait Joubert auprès de Diderot. Il n'a pas seulement assisté aux conversations merveilleuses, où Diderot lui donnait le spectacle de son esprit en belle et bénévole activité. Il a travaillé. Diderot, en quelque mesure, l'associait à ses besognes; il le lançait dans une de ses querelles. Puis, certainement, il l'a initié aux arts, dont il avait la passion, l'intelligence et la familiarité. Joubert, à cette époque, s'intéresse à la peinture : c'est un goût qu'il développa, supposons-le, à l'instigation de son maître». Je conjecture que Diderot l'emmena dans quelques-unes de ces visites qu'il aimait à faire aux ateliers des artistes. 11 dut le conduire chez Pigalle, comme un jour il présentait au grand

110 I.A JlïUNKSSK DK JOSEPH JOUBEftT

sculpteur son jeune ami le peintre Mannlich. En 1786, Joubert composera un remarquable éloge de Pigalle, où il montrera une connaissance très juste de l'artiste et de son art : l'information date peut-être du temps où il se promenait, causant, avec Diderot.

Quant au sujet de livre où Diderot l'avait engagé, c'était, je l'accorde, un sujet pour Diderot plutôt qu'un sujet pour Joubert : l'événement l'a prouvé, puisque Joubert ne s'en est pas tiré. Pourtant, c'était un beau sujet, digne de méditation. Jl n'est pas indifférent que l'artiste ou l'écrivain songe; tout uniment à son époque ou songe à la postérité, cherche des satisfactions toutes proebes ou veuille donner à son œuvre un caractère d'éternité. 11 cédera plus ou moins à la mode; il créera une beauté plus ou moins durable. Mais jusqu'où peut-il aller, dans le désir de l'absolu, sans risquer de perdre, mon Dieu, la tête et de s'évanouir dans le néant? Problème d'esthétique et de morale, les perspectives de l'esprit; et problème, du reste, que Joubert n'a point dénigré, s'il confesse qu'il ne l'a point résolu. Longtemps après, en 1804, quand il note le souvenir de ses tentatives avortées, il y revient, à ce problème delà bienveillance universelle et des perspectives : « Questions (écrit-il). I, S'il faut, s'il est utile que tous les peuples soient mêlés et qu'ils aient un sort uniforme; ou si la séparation entre frères vaut mieux que le commun malheur. II, Des deux mondes (l'ancien et le moderne) le premier, mieux borné peut-être pour la capacité de l'esprit humain, de même qu'un horizon trop étendu détruit entière-

l'arrivée a paris. jourert et djderot Ml

nient L'utilité et le plaisir quo peut donner la perspective. Se resserrer, etc. » Ce n'est qu'une indication jetée vite sur le papier; le mot de perspective, Joubert cette fois ne le prend pas dans l'acception de son titre abandonné, « Des perspectives pour l'esprit. » Ces quelques lignes, très hâtives, montrent ce que la pensée de Joubert est. devenue, aînés vingt ans : l'inverse de la pensée à laquelle Diderot l'invitait. Joubert, plus il vécut, et plus il •• confina. La sagesse à Laquelle il aboutit peu à peu. c'est le contraire de l'imprudence si aguichante de Diderot : nous le verrons. Quant à la postérité, il la négligera; mais, pour son usage, il la remplacera par un autre principe de grandeur et de fierté individuelle : le souci de la perfection réalisée sans nul souci que d'elle-même.

Après cela, convient-il de croire que Joubert ait profondément subi l'influence de Diderot? Grande influence, dit Sainte-Beuve, « plus grande qu'on ne le supposerait à voir la différence des résultais » :;\ Eh ! il faut cependant que les « résultats » soient analogues, pour qu'on y saisisse les traces d'une influence. Or. Joubert et Diderot sont différents îi merveille. Et nous sommes avertis : nous allons avoir l'un de ces arrangements très subtils où triomphe l'ingéniosité de Sainte-Beuve ; 1res subtils et industrieux, et qu'il impose à la réalité plus simple, et qu'il impose à la réalité très bien, de sorte que. si arbitraires, ils vous ont néanmoins un air de vérité, Joubert serait un « élève épuré » de Diderot, un élève platonicien de ce matérialiste, et chrétien de ce vif athée. Sainte-Beuve plaisante? Non; et, assure-t-il, « ce n'est que par ce contact

de Diderot qu'on s'explique bien en M. Joubert la naissance, l'inoculation de certaines idées si neuves, si hardies alors, et, qu'il rendit plus vraies en les élevant et en les rectifiant ». On voudrait que Sainte-Beuve donnât quelques échantillons de ces idées à la Diderot métamorphosées par Joubert. C'est ce qu'il ne fait pas du tout. Il aime, en pareil cas, les exemples : cette fois, il n'en a pas trouvé.

Cette influence de Diderot sur Joubert, je ne l'aperçois pas : cette influence que dit Sainte-Beuve. Diderot : un charmant bonhomme français, vulgaire un peu, grand gaspilleur, prodigieux causeur qui trouve des idées tant qu'il en veut, qui en trouve encore quand on n'en veut plus, les idées les plus neuves et amusantes, profondes quelquefois, et qui trouve les mots les plus frappants, et qui les arrange si bien qu'il n'a qu'à écrire ce qu'il dirait, comme il le dirait, pour être un écrivain délicieux, un grand écrivain quelquefois ; une tête sans cesse féconde, sans cesse laborieuse, et féconde avec une allégresse ravissante; de l'enthousiasme toujours prêt, de la gaieté qui se prodigue. Il est léger. Il a, pour les idées, tant d'amitié qu'il ne consent point à sacrifier celle-ci à celle-là. Plutôt que d'en perdre quelqu'une, il se contredit. Les idées ont mauvais caractère et s'accordent mal les unes avec les autres : il les voit se battre, dans son esprit ; et ce spectacle l'invite à sourire. Il sourit joliment et rit volontiers. Les motifs sur lesquels s'appuie le désespoir des pessimistes, il les connaît et les apprécie ; mais il leur préfère sa joie. Le désordre de son esprit ne lui est pas du tout pénible. A ma-

L ARRIVER A l'Mî!S. — JOUBRHT KT DIDEROT H3

tcur d'idées, il ressemble à ces collectionneurs qui

ont cluv. eux leurs objets d'art sens dessus dessous, ne tes raftgent pas-, mais les entassent, et. vivent très lineiuenl dans un trésor bouleversé. Joubert sera et, de nature, il est tout L'opposé de ce Diderot : Joubert, logicien 1res attentif, idéologue certes,' mais qui a soin d'accorder les idées et. qui cherche, dans leur accord, leur vérité; Joubert qui regarde comme un signe de vérité le repos ou les différentes idées se tiennent ensemble, une fois faite Topérat ion dialectique de l'esprit ; Joubert qui a le désir de V ordre tout de même que Diderot vit dans la richesse du désordre ; Joubert qui, dans le désordre, est éperdu ; Joubert qui, en fin de compte, a vrr\i les cadeaux confus de Diderot et n'en a rien pu faire.

Diderot pétille de génie, et d'un génie un peu mêlé, mêlé de tous les contrastes. Il n'est pas distingué ; il a trop d'exubérance : et puis il a une exquise délicatesse. 11 est gourmand, se plaît k des goinfreries : et il est un gourmet cependant, il est dans ses livres comme à table ; il manque démesure : et il a toute la grâce d'un artiste. Il exulte aux anecdotes où il y a des faits et du commentaire Il est ingénieux et fort. Il est bien portant. Il ne rêve pas beaucoup ; il se divertit avec abondance et avec choix. Il est gaillard, il est drôle. Mais il n'esi [tas l'un des maîtres de l'àme. Il s'adresse à l'esprit, non k l'àme. Entre lui et Joubert, il y a cette disparité, il v a ce malentendu.

Je ne crois pas que Diderot, tel que le voilà, ait, eu jamais, sur Joubert, une iniluence positive. Une mtiuence négative, oui Arrivant k Paris et vivant

soudain près du philosophe, le jeune Joubert attrapa de lui l'incrédulité, quelque rationalisme et un certain cynisme de l'intelligence. Diderot le détacha ou, du moins, contribua singulièrement à le détacher de ses croyances, de ses coutumes. Si Ton veut, il le déniaisa : Diderot, pour un temps, ne laissa point à Joubert l'ânie avec laquelle Joubert était né. Joubert, nous le verrons bientôt occupé à se refaire son àme vraie. Diderot l'aura secoué, l'aura excité, l'aura même embrouillé.

Et Joubert ne lui gardera nulle reconnaissance.

Après la mort du philosophe, on publia quelquesuns de ses ouvrages encore inédits. Le roman de La religieuse, écrit en 1760, parut en 1796 ; Joubert le lut L'année suivante et en copia quelques lignes sur son carnet311. Le Salon de 171)7 parut en 1798. Joubert le lut quatre ans plus tard et observa que, sur un point, Diderot s'exprimait « fort étourdiment ». Diderot, qui juge des tableaux d'histoire, prétend « qu'un tyran est plus beau qu'un roi, les dieux méchants que les dieux bons » ; et Joubert : « Il prend le remuement pour de l'action » ,T. A cette époque, en 1 802, Joubert écrit ces lignes un peu surprenantes : « Du Diderot, de la Mm" de Staël et du Saint-Pierre fondus ensemble, mais de manière que le dernier domine fortement, voilà Chateaubriand tout entier » ss. C'est assez drôle. En 1802, Chateaubriand, c'est l'auteur d'Atala et du Génie du Christianisme : négligeons l'Essai sur les révolutions, que Joubert ignore. Et l'on y voit sans difficulté du Bernardin ; passe pour « de la M,nL'de Slai'd » : mais le Diderot de Chateaubriand, où est-il?... Sans doute Joubert le discerne-t-il

dans la légèreté inventive el brillante de cetle apologétique; seulement, c'est du Diderot sanctifié, tourné ailleurs, et vers la religion : du Diderot analogue à celui que Sainte Berne discerne mieux que moi dans Joubert. La Fausse rigueur de la démonstration, le plaidoyer très habile et qui ne va pas au fond des choses, c'est probablement là ce Diderot que Joubert aperçoit dans le Génie du Christianisme.

Continuons de relever les passages de Joubert qui ont trait au philosophe de ses débuts. Il écrit, en 1812 : « Diderot, etc. Fou; non pas qu'il eût la tète folle, mais par de folles opinions » !'\ Puis : « 28 juillet 1815. Diderot est moins funeste que Jean Jacques. La plus pernicieuse des folies est celle qui ressemble à de la sagesse ». C'est décidément un souvenir de folie que Diderot a laissé à Joubert. Et, d'ailleurs. Joubert distingue uns' folie de la tête et une folie des opinions; la seconde moins grave, extérieure en quelque sorte au personnage : il n'attribue à Diderot que la seconde. Il lui a connu la tète bonne et saine, avec des idées absurdes. La folie des opinions de Diderot lui apparaît comme si manifestement visible qu'on dirait qu'il est quasi prêt à en sourire. Il la trouve moins dangereuse que la folie de Jean-Jacques: terrible, celle-ci, « qui ressemble à de la sagesse » : à la folie de Diderot, l'on ne se trompe pas. S'y estil trompé jadis ? Un peu de temps ; et puis il a vu clair.

En 1813, il écrit : « Diderot, etc. Ils prenaient leur érudition dans leur tète, et leur raisonnement dans leurs passions ou leur humeur »;o. Il bbàme

ainsi, avec un peu d'injustice et beaucoup de vérité, Diderot et les philosophes de l'Encyclopédie. À trois ans de mourir, en 1821. quand il est parvenu à ses plus parfaites assurances philosophiques et religieuses, il montre encore plus de vivacité hostile : « Diderot. Il ne vit aucune lumière et n'eut que d ingénieuses lubies » ;,i. La brusquerie de la formule indique une réelle antipathie de l'intelligence. On ne voit pas du tout que Joubert eût conservé seulement une aimable mémoire de l'accueil que lui a fait Diderot ; et il déteste l'erreur où Diderot l'avait induit.

En tin de compte, il ne pouvait y avoir nulle entente et nulle amitié de pensée entre ces deux hommes, dont l'un se plaît à l'aventure et l'autre cherche le repos, dont l'un est un fol et l'autre un s aère.

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