‹ La jeunesse de Joseph JoubertChapitre 4 sur 29 · CHAPITRE III · texte numérisé non relu

CHAPITRE III

FONTASIES, SES AMIS. ET JOUBEHT

Voici le très cher ami de Joubert, soncamarade, le compagnon de sa jeunesse, de son espoir et de ses entreprises, Fontanes. Mais, Fontanes. on ne le voit que trop sous les espèces du Grand Maître de l'Université, noble personnage et imposant. C'est un autre Fontanes, tout autre ! que Jouhert, peu de mois après son arrivée à Paris, rencontra et aima : un jeune Fontanes mélancolique- el déluré.

Il n'es! guère de figure, dans notre histoire littéraire, qui me paraisse plus inexactement connue. La tradition l*a toute faussée; une tradition que, d'ailleurs, il avait bien favorisée lui-même, étant de nature un peu sournoise. Quand il devint un considérable fonctionnaire, il eut soin d'organiser sa renommée des plus respectables et, après sa mort, sa fille consacra un zèle pieux et opiniâtre à veiller sur sa. mémoire : même, elle l'arrangea, et l'habilla, non sans coquetterie, et la costuma, non sans habileté honorable. La fille du feu Grand Maître de l'Université, comtesse Christine de Fontanes, chanoinesse, eut un jour une idée admirable-

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menl ingénieuse. Elleoffril à Sainte-Beuve la mission de classer les papiers de son défunl père et de les publier. Aguiché, Sainte-Beuve accepta. El Sainte-Beuve rédigerait la notice préliminaire; il tracerai! le portrait de Fontanes, pour la postérité. Sainte-Beuve ? c'était dangereux : Sainte-Beuve, qui a beaucoup plus de curiosité que «le respect. tant de malice et le goût de peindre les gens au naturel?... Pas du tout! Ayant confié à Sainte- Beuve la mémoire de son défunt père, et les papiers, la comtesse Christine de Fontanes tenait Sainte- Beuve. Elle sut le tenir. Une OU deux l'ois, il donna des signes do hardiesse : elle vous l'admonesta, do manière qu'il ne dût pas recommencer. Elle livrait au panégyriste quelle avait choisi les documents et renseignements qu'elle désirait qui fussent mis au jour; non les au 1res: les autres, (die les gardait pour elle et. en général, les détruisait. Jamais le plus indiscret de tous les critiques et le plus inquiétant chercheur d'anecdotes ne fut à ce point gêné, bouclé, condamné à la déférence. La comtesse Christine de Fontanes eut aussi la précaution de vivre longtemps, de survivre à Sainte-Beuve et de le pouvoir guetter jusqu'au bout : de sorte que, touchant Fontanes. Sainte-Beuve ne nous a pas révélé les potins

\ quel moment Fontanes et Jouberl se rencontrèrent-ils ?

Dans une Notice historique ', un peu médiocre et cependant précieuse, qu'il a consacrée à son frère en 1824, Arnaud Joubertdit : a Ri. de Fontanes \ enoil de faire paroître ses premières poésies. M. Joubert, qui aimoil les beaux vers avec passion,

el en t':iisoit lui-même avec beaucoup de grâce et de facilité, s'enthousiasma pourceux de M. de Fontanes, et n'eut ni cesse ni repos qu'il n'eût fait connoissanee avec leur jeune auteur. Il n'eut pas de peine à y parvenir : .M. de Fontanes clierchoit Lui-même L'auteur d'un article de Littérature qui avoil particulièreinentattiré son attention dans un journal. Leurs âmes s'étoient entendues avant qu'ils pussent se eonnoître ». C'est gentil; mais, semble- 1- il j avec un peu d'art, ou d'artifice. L'article publié par Joubert, je l'ignore; et, sur les indications si vagues d'Arnaud Joubert, comment le découvrir ? Quant aux premières poésies de Fontanes, le Cri demoncœur et le Poème sur la nature cl sur l'homme, elles ont paru dans Y Almanach des Muses de 1778; le Cri de mon cœur avait d'abord été publiédans les Mélanges littéraires ou Journal des Daines, de Dorai, au mois de juin de l'année précédente. Du reste, Arnaud Joubert écritsa Notice en 1824; en 1778, il était encore à Montignac : il ne faut pas prendre son récit, à la rigueur. Deux jeunes écrivains, qui débutaient, se rencontrèrent ; et peut-être venaient-ils de se lire mutuellement avec sympathie : ne le nions pas. Il est permis de supposer, mais il est impossible de prouver, que François de Paule Latapie, inspecteur des manufactures, connaissail le petit Fontanes, lils d'un inspecteur des manufactures el lui-même attaché à cette administration quelque temps, et qu'il présenta les deux jeunes gens l'un à l'autre.

Arnaud Joubert, dans ses « Souvenirs » inédits \ — écrits plus tardivement et, je crois, en 1850, — dit que son frère avail connu M. de Fontanes

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« dès 1778, en arrivant à Paris ». Paul de Ravnal, qui d'ailleurs tenait toute son information de son beau-père, ne dit rien de plus. D'autre part, au mois de septembre 1808. Fontanes, rédigeant pour l'Empereur une note où il propose Joubert comme l'un des collaborateurs qu'il souhaiterait d'avoir à l'Université, s'exprime ainsi : kM. Joubert est mon ami depuis vingt-quatre ans... »a. Et ainsi Joubert et Fontanes se seraient connusen 1784. Fontanes se trompe : il a mis ce chiffre à la légère. Joubert indique une autre date, dans une lettre à Mole du 8 décembre 1804 : « Récitez-lui (à Fontanes) cet apologue si vous vouiez, et ajoutez que vous êtes né Tannée où nous nous sommes connus, et que vous lettiez votre nourrice quand nous étions amis comme Oreste et Pilade le furent avant nous dans les poètes... »*, Mole naquit en 1781 : c'est donc en 1781 que Fontanes et Joubert se seraient connus ? En 1781, mettons, à peu près : Joubert n'avait peut-être pas très exactement présente à l'esprit la date de la naissance de Mole. Mais voici plus méticuleux. Le 22 octobre 1809, Joubert écrit à Fontanes : «Il y a trente ans et plusieurs mois que je vous aime... » Trente ans et plusieurs mois; il faut nous en tenir là : Fontanes et Joubert ont dû se rencontrer vers la lin de l'année 1778 ouïe commencement de l'année 1779; en somme, très peu de mois après l'arrivée de Joubert à Paris. Fontanes l'y avait devancé d'une année. 11 était de trois ans plus jeune que Joubert, étant né le fi mars 1757B. Il avait donc vingt et un ans, près de vingt-deux ans, lorsqu'il lit connaissance avec Joubert.

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L'enfance et l'adolescence de Fontanes avaient été l'oit malheureuses, tourmentées de plusieurs manières.

Sa famille était originaire des Cévennes et y possédait anciennemenl un Hef des Apennès4-. Son père, qui eut un moment de !a notoriété en Poitou. son geai I àréveillerce souvenir : il se faisait appeler « M. Fontanes des Apennès o et prenait le titred'écuver. Un village, entre Nîmes et Le Vigao, porte aujourd'hui encore le nom de Fontanes : el l'on trouve, dans les Œuvres du poète, des stances composées (dit Sainte-Beuve) en 180." « sur un village des Cévennes où se trouvait l'ancien patrimoine de ma famille et qui porte encore mon nom » :

Sous les beaux eieus d'Occitanie, Je retrouve enfin ce hameau D'où ma famille fui ba unie Et qui fui jadis mon berceau...

Avec un peu de complaisance, le poète découvre les ruines d'un donjon qu'il attribue à ses ancêtres ; il imagine son « second aïeul » quittant avec chagrinée séjour. Quoi qu'il en soit, les Fontanes des Apennes. protestants, subirent de pénibles tribulations. Jean Fontanes. grandVpère du poète, n'était plus que marchand drapier àAuch, lors de la révocation de l'Edit de Nantes7. Il fallut s'en aller. Les Fontanes se réfugièrent en Suisse : et Pierre-Marcellin Fontanes, le père de notre Fontanes, naquit à Genève le M septembre 1819. ïl eut deux frères, qui semblent être restés en Suisse8. Mais lui, dès qu'il le put, revint en France Au milieu du Siècle,

il est inspecteur des manufactures de draps, à la résidence de Saint-Gaudens, clans la province de Languedoc. Il s'est tiré d'affaires: il épouse une lille noble et catholique. ïl a un fils, Dominique- Marcellin. îl a aussi un beau-frère, absurde garçon qui s'intitule « filleul delà ville de Saint-Gaudens» et avec lequel il se querella. Au début de l'année 1 7 o 7 . les deux beaux-frères se battirent en duel, sur la place de l'église. Le filleul de la ville de Saint-Gaudens fut blessé grièvement. Pierre-Marcellin Fontanes, lecoupfait, se réfugia dans l'église, réussit à s'échapper et gagna une autre province9. Quel était le motif de la querelle? La religion, peutêtre; et que sais-je"? Pierre-Marcellin Fontanes s'établit à Niort et parvint à faire transférer dans les provinces de Poitou et d'Aunis ses titres d'inspecteur des manufactures. A Niort, il acquit un renom de très honnête homme, et savant. Il composa et fit imprimer à Poitiers un mémoire relatif à la culture de la garance et, joignant la pratique à la théorie, installa une g-araneière dans le Bas- Poitou. 11 s'occupa de dessèchements à opérer sur les laisses de la mer, dans la contrée, et entretint pour ce une correspondance très assidue avec le ministère. Il prépara une notice sur l'histoire naturelle du Poitou, publia des articles dans les Ephéméridesdu citoyen, fut membre de la société royale d'agriculture et de littérature de la Rochelle ; et, quand il mourut, à cinquante-cinq ans, les Affiches du Poitou célébrèrent ses « vues utiles et patriotiques, son zèle, son activité, son caractère sensible et l'assemblage des vertus sociales qui l'ont rendu cher à tous les bons Poitevins » "'. La mère

de Fontanes, Dominiquette-Jeànne-Baptiste-Raymonde de Sède, était née aux environs de Saint1 Gaudensen \~'2'\. Elle est quelquefois désignée sous le double nom de «de Sède et Fourquevaux » ". Ces deux familles nobles étaient alliées. Elle épousa en premières noces un certain Ferrier, de qui je ue sais rien, sinon qu'elle eut de lui deux filles, Louise- Berthe et Anne Ferrier. A vingt-Buit ans, veuve. elle épousa Pierre-Marcellin Fontanes, à Saint-Gaudens, et garda ses filles auprès d'elle. Elle était catholique et très pieuse. En épousant un prolestant qui paraît être resté très protestant toute sa vie, elle exigea que les enfants à naître lussent élevés dans la religion catholique.

Voilà le berceau de Fontanes. Une bonne famille, des principes, de la religion, — deux religions ; — des souvenirs, très différents du côté paternel et du côté maternel : souvenirs de persécutions, de grandeur déchue ; de l'orgueil ; très petite fortune, et de bons exemples.

Louis de Fontanes fut, tout enfant, confié à un certain Père Borv. curé d'un village voisin de Niort, La Foye-Monjault. Ce Père Bory, ancien oratorien et janséniste redoutable, lit pendant quatre ans au petit garçon la vie la plus sévère et rude. Il « noircissait de terreurs » l'âme de son élève, dit Sainte- Beuve d'après la chanoinesse. Il l'envoyait, de nuit, invoquer l'Esprit-Saint dans l'église : et il fallait traverser le cimetière. Il ajoutait à ce traitement moral des duretés physiques, si bien que le gamin se sauva et allait s'engager comme mousse à La Rochelle, quand on le rattrapa. En 1790, Fontanes n'avait pas oublié le Père Bory et, com-

mençant de sentit- les inconvénients cle l'incrédulité, il écrivait à Joubert : « J'aimerais mieux me refaire chrétien comme Pascal ou le Père Bory", mon professeur, que de vivre à la merci de mes opinions ou sans principes comme l'assemblée nationale... » Pascal ou le Père Borv : ce sont deux austérités, que Fontanes compare ainsi.

Après son équipée de La Rochelle, le petit Fontanes n'eut, pas à retourner chez le terrible Père Bory : on le mit au collège des Oratoriens, à Niort. Il avait onze ans ; et il n'avait pas perdu son temps auprès du pédagogue de La Foye-Monjault, car il put entrer en seconde et être classé, dès la première année, inler bonos. En rhétorique, il est l'un des insignes. En philosophie, pendant l'année scolaire 1770-1771. sœpissime abfuit... ". !1 avait un frère, de cinq ans plus âgé que lui et qui avait quitté le collège des Oratoriens avant que lui-même y entrât. L'année 1767. Mareellin lâcha la philosophie après le carnaval : valcdixit philosophiae post bacchanalia. C'était, ce Mareellin de Fontanes, un petit prodige. Dès le collège, il possédait mieux que personne Locke, Fontenelle et Fénelon ; « comme il connaissait Télémaqne ! » s'écrie, plus tard, un de ses condisciples. On était surpris de « ses raisonnements » et de la « profondeur de ses idées». 11 pratiquai] tous les poètes, et les latins, et les anglais, et. les italiens. Il était enfant, et il composa une tragédie, qu il ne manqua pas d'en voyer à M. de Voltaire, Lequel s'en déclara enchanté. A dixhuit ans, il reçut de l'académie de La Rochelle le titre d'associé. Il se consumait de travail ; ses camarades, inquiets, tâchaient de lui arracher ses

FOVI'VNKS. SES AMIS. !• T JOTBERT 135

livres . Les deux frères, touchés d'un pareil amour de la poésie, ex altère ni ensemble leurs muscs, un peu connue feront. à Combourg-, Chateaubriand et sa sœur Lucile. Une émulation lyrique animait l'adolescent cl te garçon île treize ou quatorze ans. Leurs promenades les conduisaient dans les sites gracieux el mélancoliques. En 181"». M. de Fontanes. pair de France, tout chargé d'honneurs et de tristesse, lit un voyage dans son pays natal et alla seul revoir, aux environs de Niort, la fontaine du Vivier :

Toi. dont l'uni., féconde embellit ses prairies, famée quarante l'ois a brillé dans tes deux Depui&lc dernier jour ou tes mm Vies

Ont reçu mes adieu*.

Tl voit les rives, comme jadis vertes, et le cristal de l'eau, frais comme jadis .

Et du temps destructeur 1 inévitable injure .N'a llétri que mes traits.

11 se rappelle son frère, ami de son jeune âge, poète, dont la muse pensive « suivait ces flots errants à prés toujours verts » et qui sur la

luth dirigeait les mains de l'apprenti. « Cher

frère !... »

Encnr quoique- moments, et la mort dous rassemble ! Quand mes derniers soleils vont bientoi expirer, A i bord de la fontaine où nous chantions ensemble

Il m est doux de pie

Lm 1711, si le petit Funtanes montra peud assiduité ;i la classe de philosophie, ce l'ut en faveur de

ces promenades où, avec son frère, il épanchait son premier zèle poétique. Il avait quatorze ans. Et, le 17 avril, Marcellin fit inviter Louis à la séance solennelle de l'académie rochelloise. « Fontanes aîné » lut en public son Epitre d'un vieillard à un jeune homme qui ne vent rien faire pour la société ; « Fontanes jeune », un poème, Young à Lorezzo, ami de soti fils, sur la mort de ce fils. héroïdeiS. Le poète des Nuits, mort il y avait peu d'années, était à la mode ; et à la mode, le genre de l'héroïde ; et à la mode, une poésie trempée de larmes. Un splendide succès accueillit ces deux lectures. On loua les deux muses fraternelles ; on admira « ce phénomène que les deux Corneille ne montrèrent que dans un âge plus avancé et qui n'avait pas paru depuis eux ». Tels furent les rayons d'une jeune gloire sur le front du petit Fontanes; et les joies du triomphe se mêlaient, contraste charmant, aux accents d'une poésie plaintive.

Hélas ! arrivèrent, après les agréables douleurs de littérature, les chagrins authentiques. M. de Fontanes le père tombait malade. Marcellin, déjà lassé par les prouesses de son génie studieux, s'épuisa en veilles et en tourments. La fièvre le prit. Il eut des crises violentes et qui, passées à peine, le laissaient dans un état de sérénité philosophique. Il parlait de sa maladie « comme d'une chose qui lui était étrangère ». Le médecin dut l'avertir et lui parla d'une autre vie... « Tu y crois, mon cher fils?... » s'écria M. de Fontanes le père. « Oui, assurément! » répondit Marcellin. Il reçut Notre- Seigneur. Ensuite, comme un sage et un chrétien pourvu d'éloquence, il parla de la destinée, de la

vertu; il dédaigna les « Légers applaudissements » qui l'avaient amusé. Il dit à son frère Louis : « Si ma conduite a été bonne, c'est tout ce qui me reste aujourd'hui ! » Pour ses demi-sœurs, les demoiselles Ferrier, il eut les attentions les plus tendres. Commela souffrance augmentait, il s'écria: « Ha! qu'il faut lutter longtemps! » Et, le 17 novembre 1772, à vingt ans, il mourut. 11 fut enterré dans l'ancien cimetière de Notre-Dame, auprès du clocher. Le curé de la paroisse lui rédigea uneépitaphe en trois distiques latins : « Me poesis eratl... » On répandit des pleurs sur tant d'espérance anéantie, sur la perte d'une poésie à la fois sensible et décente10. Le souvenirdeMarcellin,nous le verrons, accompagna Louis de Fontanes toute sa vie.

Deux ans après Marceliin. au mois de septembre 1771, M. de Fontanes Le père mourut. Et ce fut Le désastre de la famille. Nous ne savons pas tout le détail des événements et, moins encore, des sentiments. Qu'arriva-t-il , pour détruire ce foyer? La pauvreté, sans doute; et puis d'autres alarmes. Laissant son fils et laissant ses deux filles, et n'étant âgée que de cinquante et un ans, M"10 de Fontanes se retira au couvent des Hospitalières de Niort. C'était un établissement patronné par le maire et les échevins de la ville et où l'on recevait quatre-vingts pensionnaires. « jeunes personnes et femmes de tout âge, à qui la perte de leurs parents, la modicité de leur fortune ou des motifs de piété faisaient désirer une vie paisible et retirée » 1T. M"1 de Fontanes ne s'est-elle pas éloignée du monde afin de

I2S I..\ JEUNESSE DE JOSEPH JDl'BERT

gagner à F hérétique défunt la divine miséricorde?

Le petit Fontanes de dix sept ans eut, lui, à gagner sa vu;. On le fît entrer dans la carrière où son père avait dignement servi. M Vaugelade, sous-inspecteur des manufactures à Clermont-de- Lodève, fut îiommé inspecteur général des manufactures du Poitou, La Rochelle et pays d'Aimis, avec résidence à Poitiers ; et, pour le suppléer dans les circonstances nécessaires, on nomma un « élève » résidant à Niort, le petit Fontanes : « il a, dirent les Affiches du Poitou en signalant sa nomination, étudié sous son père toutes les matières relatives aux manufactures de cette province, fait des tournées avec lui dans les différentes fabriques, travaillé aux mémoires qu'on lui demandait; nous le connaissons assez pour oser prédire qu'il soutiendra la réputation que son père avait si justement acquise »18. Il ne la soutint pas longtemps. Au bout de quelques mois, il quitta Niort et alla s'installer en Normandie, au Petit- Andely, sur les bords de la Seine. Il y était reçu par une famille de manufacturiers avec laquelle son père avait dû être en relations. Les Flavigny, fabricants de drap, étaient, depuis des années, directeurs de la manufacture royale d'Andely, dans la rue Saint-Jacques, qui aboutit au chemin de halage de la Seine : les bâtiments existent encore. En 1790, Fontanes écrit à Joubert : « M. de Flavigny est ici (à Paris). Je suis obligé de partir ce matin à neuf beures et de le conduire aux Andelys. 11 a perdu un frère qu'il adorait et trouvera peutêtre son père mort à son arrivée. Vous voyés que

le voyage esl bien triste. Mais je ne puis refuser cette marque d'attachement à une famille avec qui j'ai des liaisons de quinze ans... » Quelle fut, chez les Flavigny, la situation de Fontanes? Il n'est pas très facile de le dire. Suivant une tradition de la famille Flavigny, Fontanes a donne des leçons à l'un des fils du manufacturier, Louis- Frédéric probablement, de quatre ans plus jeune que lui. Je me figure que les bons Flavigny prirent chez eux le petit Fontanes qui n'était pas riche et qui n'était pas gai, lui trouvèrent un emploi, un peu rémunéré, à la fabrique et acceptèrent qu'en échange de l'hospitalité il s'occupât, clans ses moments de loisir, des études de Louis-Frédéric. Un tel arrangement concorde avec ce qu'on sait de l'ancienne bonhomie française, aimable, bienfaisante, simple, et qui n'a pas tout à fait disparu, dans la province, où dure le passé la.

Fontanes conserva un très bon souvenir des Andelys. Dans son poème du Verger, qu'il imprima en 1788, il dit :

J'aime des Andelys la rive pastorale.

Longtemps ma muse heureuse habita dans leur sein.

Là Corneille a chanté; là naquit le Poussin-0.

C'est aux Andelys que Fontanes composa son poème de La forêt de Navarre, qui parut pour la première fois dans Y Almanach des Muses de 1780 :

Forêt qui, triomphant et du fer et de l'âge, Dans les eaux de lllon rafraîchis ton feuillage, Navarre, cache-moi sous ta sombre épaisseur...

Il était encore aux Andelys lorsque mourut sa mère, en 1776. Dominiquette-Jeanne-Baptiste- Raymonde de Sède, veuve de Pierre-Marcellin Fontanes, écuyer, succomba le 3 février chez les Dames Hospitalières. Elle fut inhumée le o. En l'absence de son fils, on apposa le sceau de justice sur ses coffres et armoires, sur très peu de chose. Dans une chambre basse qui avait « son aspect sur la cour », le procureur du roi trouva une armoire de noyer à deux battants, sur laquelle il mit les scellés ; et la clef fut remise entre les mains du greffier. Puis on fit l'inventaire : un bois de lit, un petit lit rempli de plumes et deux mauvais matelas, cinq draps délit, onze serviettes; trois chemises, sept mouchoirs de poche, un mauvais casaquin, umj mauvaise jupe, une hochée de coiffes, une table et un petit pliant de bois blanc, un fauteuil et une petite chaise; tout cela fut confié à la garde de Mme la Supérieure ". Mme de Fontanes, on le voit, n'avait plus que de mauvaises hardes, comme qui s'attend à ne plus longtemps vivre. Le mois suivant, Fontanes arriva et, orphelin de dix-neuf ans, il obtint son acte d'émancipation, d'accord avec ses demi-sœurs. En 1777, il partit pour Paris.

Et le voici, parmi les gens de lettres, jeune poète provincial, très remuant, très ambitieux, et mélancolique. Il apportait avec lui de la poésie toute faite. Son œuvre, en définitive peu abondante, date de sa jeunesse. Il a été poète de très bonne heure ; et puis on eut à lui reprocher sa paresse. Il devint un administrateur éminent. .Mais ce n'est pas l'administration qui l'empêcha

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d'écrire : depuis des années, il n'écrivait plus guère : la veine poétique 6'était tarie en lui ancien* nement.

Son état d'esprit, ;i vingt ans et vers l'époque où l'a connu Joubert, nous est révélé par le Cri de mon cœur : cri d'un Fontanes bien différent dvi personnage compassé qu'on se figure, bien différent du Fontanes si froid qu'il fut ensuite, au moins dans sa poésie, cri d'un Fontanes désespéré tout comme un jeune romantique.

Seize moissons à peine ont suivi ma naissance...

Il insiste sur l'âge qu'il avait quand il composa ce poème. En 1777. il le trouve déjà puéril. Dans les Mélanges littéraires ou Journal des Darnes, en note il souligne le renseignement du premier vers et tire de là son nxeuse : « J'avois sei'.e ans quand je fis cette pièce ». L'année suivante, lorsque VAlmanach des Muses imprime à son four le Cri de mon cœur, même note : « L'auteur avoir seize ans quand il fit cette pièce ». Dans les notes et dans le poème, il se rajeunit un peu. Seize ans : et il faudrait (pif le poème fût de 1773. Mais Fontanes v déplore la mort de son père, lequel trépassa au mois de septembre 1774. Fontanes, quand il composa le Cri de mon cœur, était dans sa dix-huitième année. Peu importe; et les essais de l'adolescence ont vite fait de se démoder aux veux d'un poète qui grandit. Le poème porte, comme Fontanes le vit bientôt, des inarques d'extrême jeunesse, ïl est plein de fausse littérature. Cependant, sous les espèces de la fausse littérature, il enferme

le sentiment le plus sincère, et vif. Il a trop d'éloquence, et verbeuse et fabriquée ; il a aussi une sorte d'acidité intéressante; et il contient, parmi ses cent quinze vers, une quinzaine de beaux vers. Le poète se lamente. Il a perdu son frère, son père. Il ne parle pas de sa mère : Mme de Fontanes vivait. Il dit seulement qu'il « se traîne sans support »,

Tel qu'un fils gémissant repoussé par sa mère.

C'est une allusion à ce que fit Mme de Fontanes quand, négligeant son fils, elle se retira au couvent des Dames Hospitalières. Il dit que la vie lui est un fardeau et supplie le ciel de commander son trépas. Il ne rencontre que barbare égoïsme, indifférence. Et il s'adresse à Dieu :

Toi qui, sans mon aveu, me donnas l'existence, Grand Dieu, parle : à souffrir m aurois-tu destiné?

Mais il comprend la vanité d'invoquer, en faveur d'un enfant, le maître du inonde :

Monarque universel, que peut-être j'outrage, Pardonne à mes soupirs, je connois mon erreur : Pour un jeune arbrisseau que tourmente l'orage,

Uois-tu suspendre ta fureur ?

D'un pas toujours égal, la nature insensible Marcbe et suit tes décrets avec tranquillité. Audacieux enfant contr'elle révolté, Je me débats en vain sous le bras inflexible De la nécessité.

Il lui reste un poignard : il va se tuer...

Terre, où va s'engloutir ma poussière fragile, Terre qui t'entretiens de la cendre des morts...

Et, les plus beaux vers, les voilà...

0 ma mère! à ton fils daigne ouvrir un asile ! Heureux si. dans ton sein, doucement je m endors! Sous la tombe, du moins. l'infortune est tranquille.

Puis, les vers sont moins beaux, ou ne le sont plus du tout; et la machine poétique est un peu dérisoire. M. de Fontancs le père sort de sa sépulture, admoneste son fils, lui donne des conseils mi-stoïciens et mi-chrétiens, l'engage à vivre, à cultiver les muses, à chanter Marcellin de Fontanes et M. de Fontanes le père.

Oui, je t'obéirai, je le jure, ù mon père!

Dans les Mélanges littéraires, ce poème était accompagné d'une « lettre à M. Dorât » qui en est le précieux commentaire. Fontanes s'était promis de cacher les timides essais de son enfance. Il n'écrivait que pour se consoler de ses malheurs. Il avait résolu de vivre au fond d'un désert : « la solitude convient mieux à l'infortune, qui veut au moins se plaindre en liberté, que ces prisons fastueuses où des esclaves imitent les travaux et les vices d'autres esclaves... » 11 se disait : « Tu es malheureux, tu es sans appui, tu es trop fier pour ramper; végète donc dans une retraite ignorée. Paris n'est pas fait pour toi! » Il ne peignait, poète, que ses douleurs et la campagne qu'il avait sous les yeux. Il était le farouche ami de la vérité vl de la vertu... « Je me contentois de répandre mes plaintes dans des vers toujours dictés par mon cœur. J'ai eu pour atelier le bord

des mers, les forêts, le sommet des montagnes. Je n'ai tracé que des scènes lugubres, analogues à ma situation. Ma poésie doit avoir des traits un peu sauvages et peut-être barbares : je n'ai point assez vécu à Paris pour former mon goût... » 11 assure que, de loin, Paris l'épouvantait : « Un homme de dix-huit ans... » (Et il continue de se rajeunir: il est arrivé à Paris ayant ses vingt ans...) « pouvoit-il espérer d'être accueilli dans la république des lettres?... » Dans cette république où M. de Voltaire lui-même n est pas à l'abri des attaques!... « Ainsi, me disois-je, coulons dans le silence des jours déjà trop agités et dont (ma foible santé l'annonce) le terme heureusement scia court. Tel étoit le plan que je m'étois formé. Je vous vis alors... »22. Ce jeune Fontanes a certainement subi l'influence de la littérature sentimentale et larmoyante. Dans sa lettre et dans son poème, il présente, si l'on veut, son personnage littéraire; niais le l'ait d'avoir choisi ce personnage est un signe. Qu'un lise ces premiers écrits de Fontanes, on y surprend des vérités. 11 se tire de la désespérance par la littérature, et par le désir de la gloire, enfin par la volonté d'arriver. <- Je vous vis alors... » dit-il à Dorât; et, aussitôt, tout parut s'arranger. Nous saisissons très bien ici. sous l'ornement littéraire, la sincérité de Fontanes : l'ambition va le sauver. Et il aura une remarquable puissance d'activité ; il aura même de 1 entregent ; il aura même l'art de l'intrigue. Il est, affirme t il. de chétive santé, au point d attendre lu mort assez prochaine. Ainsi, à Londres, dans la pauvreté, le jeune Chateaubriand se croit poi-

PORTAMES, SBS AMIS. ET JOUBEKÏ 135

trinaire el condamné : d'ailleurs, il vivra ses quatrevingts ans et ne sera guère malade. Fontanes, lui, ne dépassera pas soixante-quatre ans. Mais il aura toute la force nécessaire pour être bien coureur, homme de ressources, gai, gros mangeur.

A vingt ans, et quand il vient de débarquer à Paris, il a de l'adresse. Il sait se faire des relations ; il ne lui faut que peu de moi» pour réussir à publier ses vers; et ses vers sont appréciés sur le champ Au mois de janvier 1778, la correspondance de Giimm analyse YAlmanach des Muses et signale « quelques morceaux d'un jeune auteur qui paraît pour la première fois dans la lice poétique, M de Fontanes »; elle ajoute : « ces premiers essais annoncent le talent le plus distingué pour la poésie en général et particulièrement pour le genre didactique et pour Je genre descriptif ». C'est que, dans le même Almanaeh êes Muses, Fontanes donnai! aussi un « Fragment d'un poème sur la nature et sur l'homme », où il y a de beaux passages de poésie philosophique et où la nature dit à l'homme :

Tous les jours, pour servir tes caprices nouveaux, De mes riches saisons variant les travaux, J'épuisois les tributs que m'apporte l'année; Tous les jours, ta mollesse à se plaindre obstinée Demandent à la fois, dans ses vœux inconstans, Les trésors de l'automne et l'espoir du printeios.

Le Cri de mon cœur a dû toucher très vivement Joubert. 11 était, lui a'ussi, troublé, fort sensible. Les vers de Fontanes sont bien k la mode du jour.

On y aperçoit du Jean-Jacques et du Jean-Baptiste Rousseau; el ils avaient pourtant une séduisante nouveauté. Fontanes n'était pas sans agrément, avec sa jeunesse douloureuse; il n'était pas sans prestige, ayant imprimé des poèmes dans YAlmanach des Muses et dans le Journal des Dames et déjà possédant des relations. Ces deux jeunes hommes firent une franche amitié de débutants. Joubert était l'aîné; mais Fontanes avait une avance de renommée et d'habileté. C'est Fontanes qui conduira Joubert.

Il semble que Dorât fût la première connaissance que Fontanes ait eue à Paris dans le monde littéraire ; et Joubert dut assez vite pénétrer dans le bel entourage de ce poète alors illustre et chez l'amie de ce poète, la comtesse de Beauharnais. Dorât, dit Sainte-Beuve, un « singulier patron »! Sainte-Beuve en parle à son aise; et Fontanes a premièrement le patron que le hasard lui propose. Sainte-Beuve méprise Dorât; mais Dorât était un personnage, très utile à un petit poète qui souhaitait de se faire imprimer.

Au début de l'année 1777, en effet, le pauvre Dorât, qui n'est plus tout jeune, a dépensé en plaisirs et de toutes manières la plus grande partie de sa fortune. 11 prend, succédant à Mercier, la direction du Journal des Dames, où l'imprudent compte gagner six mille livres bon an mal an. Les Mélanges littéraires ou Journal des Dames, dédié à la reine, — titre nouveau, — finirent de paraître l'année suivante, après avoir été, pour Dorât, la cause de mille ennuis, et voire d'une

descente de police avec saisie. Dans les bureaux du journal, sis rue de Tournon et en face de l'hôtel de Nivernois, le bon Dorât logeait les livres de publicistes un peu inquiétants, comme cet abbé Viel, i|ui avait tilé, laissant là les bouillons de son Journal anglois. La communauté des libraires-imprimeurs de Paris, que Viel avait omis de payer, fit saisir le Journal anglois : Dorât passa de mauvais jours. Puis une faillite survint, la faillite La Combe : il fallut renoncer aux M /'langes littéraires "!.

Le Journal des Dames n'était pas en très grande faveur. Du temps de Mercier, La Harpe écrivait, dans le Mercure : « A l'égard du Journal des Dames, je ne sais en quel endroit du monde on le trouve, et je ne Tirai pas chercher... » Et, clans sa correspondance russe, en 1777 : a M. Dorât a publié un prospectus du nouveau Journal des Dames, qui n'a pas paru assez ridicule pour être amusant... » Et Fréron, dans Y Année littéraire : « Je viens enfin de déterrer un exemplaire du Journal des Dames] » Pareillement, Grimm, on L'a vu, ne fait dater que de YAlmanach des Muses le début de Fontanes. Polémique des coteries et dédains de gens arrivés! Le jeune Fontanes avait raison de voir les choses autrement. Il est, dans sa lettre à Dorât, tout ému de juste gratitude : « Je vous vis alors, et je compris qu'il y avait plusieurs classes dans la littérature. Je trouvai autant, de consolation dans votre cœur que de secours dans vos conseils. Vos encouragements réveillèrent en moi cet amour de la poésie avec lequel je suis né, et qu'il me seroit impossible

d'éteindre. J'osai me hasarder, par vos avis, dans une carrière où ma jeunesse fera sans doute plus d'un faux pas... » C'est Dorât, dit Sainte-Beuve, qui avait trouvé ce titre, le Cri de mon cœur; et Fontanes, plus tard, rougissait de ce titre exubérant : car il avait changé d'esthétique. Dès l'époque de son début, la qualité sentimentale de ce poème le tourmentait un peu; il s'excusait sur son âge et sur son désir « d'entreprendre de plus grands travaux ». Il promettait au public un poème « plus digne de ses regards », où il a tâché a" « exprimer les vérités de la physique » : déjà il songeait à se guinder. Le Cri de mon cœur est le péché de son adolescence.

Déjà il préférait au Cri de mon cœur le Fragment d'un poème sur la nature et sur l'homme. Ce ne fut pas l'avis de Dorât. Sans doute le directeur des Mélanges littéraires eut-il à choisir entre diverses poésies que lui soumettait le petit Fontanes : et il choisit le Cri de mon cœur, dont il remarqua et les imperfections et la vive originalité. Le goût de Dorât, dans ce temps, nous est d'ailleurs attesté par une autre publication de son journal.

Le hasard lui avait mis entre les mains un volume qui venait de paraître en Suisse, à Yverdon, sans nom d'auteur, Les aventures du jeune lïOlba?i, fragment des amours alsaciennes. Singulier volume! Un drame en prose, en trois ((journées» : et les différents épisodes sont encadrés de poèmes qui n'ont pas trait à l'action: poèmes lyriques, le Chant de guerre du Sc/uvartzbourg, l'Oiseau, la Rose, le Chêne. L'oiseau, la flèche du chasseur le tue ; et, la rose, l'orage la détruit. Le poète plaint la rose

FONTANES, SKS AMIS. ET IOUBERT 139

el l'oiseau. Tragiques anecdotes de la nature, et qui associent la nature à la souffrance humaine, el qui accompagnent la tragédie des cœurs tourmentés ; intermèdes, pour ainsi dire, musicaux et qui donnent le ton de l'harmonie sentimentale. L'un des personnages du drame déclare : «Un beau morceau de musique, un morceau bien compris, bien senti est le meilleur traité de morale ; la musique élève l'esprit à la connaissance de la grande harmonie de la nature ». D'Olban est un jeune homme désespéré qui. de la vie. n'a éprouvé que des « peines affreuses ». comme Fontanes : peines réelles et que multiplie son âme exaltée. Partout il n'a rencontré que dur égoïsme, comme Fontanes. Sous un nom d'emprunt, D'Olban, devenu Sinval, vagabonde. 11 est recueilli par un vieux capitaine de navire, le capitaine Birck, bon drille et que déroute ce garçon « qui n'a jamais le mot pour rire et n'a jamais fumé une pipe ». Sinval ne veut-il pas épouser la fille adoptive du capitaine ? C est pour le consoler que la lui oflre le généreux Birck. Mais il aime la nièce du capitaine : celle-ci est mariée. Or, il a tué pour elle, en duel, un rival. Elit; est mariée? Dans les ruines du château de Honak, à la pointe d'un rocher, Sinval tient ses pistolets. 11 s'appuie contre un pan de mur. Sans chapeau, les cheveux sur la face, les habits en lambeaux, la voix altérée, il chante l'hymne de son dernier jour : « .Mon heure est arrivée, l'heure où je verrai pour la dernière fois le ciel et la terre, où je penserai pour la dernière fois à Nina. La nature va m'échapper el nies veux ne verront pas se couche)- le soleil qui s'est levé si brillant sur mon dernier jour. .. Amour! voici donc le sacrifice que je

te ferai... Le brouillard du matin me dérobe les montagnes lointaines... 0 ruines ! sièges de la sourde destruction, recevez mon âme gémissante! » Et il se tue. Ainsi, non d'un pistolet, d'un poignard, — « il me reste un poignard ! » — songeait à terminer ses jours infortunés Fontanes, dans le Cri de mon cœur. Mais la littérature l'a sauvé.

Il y a quelque analogie de déraison poétique et, môme si le mot semble prématuré, de romantisme entre le jeune Fontanes et lejeune D'Olban. Dorât, qui avait publié dans son numéro de juin 1777 le Cri de mou cœur, donna dans son numéro d'octobre la plus grande partie au. Jeune D'Olban. Celte publication l'effrayait un peu : « C'est, disait-il, le cbaos des pièces anglaises ; mais il en part quelquefois les mêmes éclairs, les mêmes mouvements de sensibilité, qui valent bien l'alignement métbodique de toutes les périodes du jour. Que nous devenons froids, petits et raisonneurs 1...I1 s'est introduit je ne sais quel purisme pédantesque, je ne sais quel esprit grammatical qui rétrécit l'âme, rétrécitl'imagination, éteint les hardiesses, s'oppose à tout élan passionné, anéantit la poésie et défigure l'éloquence. » N'est-on pas surpris de trouver ces lignes sous la signature de Dorât, parfait modèle de ces poètes dont il est si las ? Il veut du nouveau, de l'audace et de la passion. C'est qu'il vieillit, s'attriste et se démode : il commence à ne plus aimer les petits vers, son triomphe passé. La curiosité qu'il montre lui fait honneur ; elle est poignante et caractérise un moment où la poésie française a dû sentir son marasme. D'ailleurs, en publiant les Dernières aventures du jeune D'Olban, Dorât ne renonçait pas sou-

dainement à ses habitudes littéraires : il corrigea et arrangea, 1res librement, le texte venu d'Y\erdon.

L'année suivante, l'auteur du Jeune D'Olban faisait parvenir à Dorât quelques élégies où l'on était prié de reconnaître « le ton sauvage qu'inspire la vue des Alpes et de l'Apennin ». Il disait : « Longtemps réfugié au sein de leurs glaces éternelles, je ne sais si je suis de mise au milieu d'une grande ville et c'est avec quelque méfiance que je viens y porter un ton et des mœurs étrangères » s\ Le ton nouveau et les mœurs étrangères, voilà précisément ce qui enchantait l'ennui de Dorât, comme l'avaient aguiché la verdeur provinciale et la spontanéité préservée d'un Fontanes auquelil suggérait ces mots de fougue et de naïve passion, le « cri de mon cœur » Une sorte de malaise naturel à toutes les âmes leur rend fastidieux leurs plaisirs et mène chacun de nous, mène l'histoire humaine de contraste en contraste. Sans cesse nous nous échappons hors de nous et cherchons un nouvel exotisme. Une époque turbulente aboutit aux bergeries ; les petits vers salonniers se convertissent en imaginations farouches; Dorât vieilli se plaît au chant des muses un peu sauvages et à leur cri ; bientôt les plus subtiles élégances vont tourner à la révolution.

L'auteur des Elégies et du Jeune D'Olban était, en 1777, un garçon de vingt-trois ans, Louis Ramond. Né à Strasbourg, d'un père méridional, trésorierde l'extraordinaire des guerres, et d'une mère alsacienne, — il n'en faut pas davantage pour qu'on découvre en lui « l'esprit souple et agile qui règne aux bords de la Garonne «et « la sensibilité rêveuse qui caractérise les races du Nord » '% — Louis

Ramond se faisait appeler Ramond de Carbonnières, du nom d'une terre que possédait sa famille aux environs de Montpellier 26. Trois influences le dirigèrent : la nature, où il se promenait éperdument, visitant la Basse-Alsace, la Suisse, grimpant aux montagnes, accomplissant des prouesses de gymnastique et de rêverie ; Shakespeare, qu'il lut avec enthousiasme ; et un écrivain, très jeune encore, déjà célèbre. Gœthe. Il est tout pénétré de Shakespeare, quand il écrit les Dernières aventures du jeune D'Olban, drame où il ne suit pas nos règles théâtrales, où il recherche les libertés anglaises, varie et multiplie les épisodes et invente des types tels que son vieux Birck, bonhomme shakespearien. Mais l'âme de cette œuvre bizarre est proprement wertherienne. Victimes d'une mélancolie analogue, le jeune Werther et le jeune D'Olban se ressemblent. Werther avait paru en 1774 Trois ans plus tôt, Gœthe, âgé de vingt-deux ans, achevait à l'Université de Strasbourg ses études de droit -' . Ramond ne l'a point connu : il n'était qu'un adolescent, lorsque s'en alla Gœthe, abandonnant la maison du greffier Salzmann et les tendres amours de Frédérique Brion. Mais il connut, peu de temps après, les amisde GaHhe, ses admirateurs, la petite troupe des étudiants de tous pays que Gœthe avait émerveillés et que Werther alarmait délicieusement. Il connut un extraordinaire Jacob Michael Reinhold Lenz. Ce Livonien, né en 1751, avait étudié la théologie à Kœnigsberg : il vin ta Strasbourg. Gœthe et son jeune Werther ne manquèrent pas de le bouleverser « Plaignez mon héros, ne 1 imitez pas », écrivait Gœthe. comme Chateaubriand détournera

son lecteur du « vice nouveau » que René consacrail . Un Gœthe résiste le mieux du monde à une telle imagination, comme Chateaubriand se guérira très bien des émois de son héros malade. Bamond pareillement triompha du pessimisme poétique de sa jeunesse : un emploi dans l'Etat le fortifia, el aussi l'étude constante de l'histoire naturelle. Mais' le pauvre Lenz, moins vigoureux et plus crédule, prit II" rther au sérieux et mourut de cette erreur. 11 fut la victime des chagrins que supporta Gcethe sans fatigue : je le comparerais à Lucile, qui mourut pour les motifs de Mené. Ramond, qui a voyagé avec lui, l'a vu. sur le pont de Schafïhouse, délirer plus d'une heure, les yeux au fleuve2*. Lenz, Goethe parti, fut amoureux de Frédérique Brion ; il a composé des poésies qu'on a longtemps attribuées à Gœthe ; il courut après Goethe, à Weimar. Gœthe l'avait fasciné : Gœthe et Werther. A Weimar, il commit plusieurs excentricités ; on l'expulsa. Sclilosser, beau-père «le Goethe, le recueillit à Emmendingen 11 était quasi dément. On le crut mieux ; 00 le lâcha : il disparut.

Ne sommes-nous pas très loin de Joubert, avec ce Lenz?... Oui; cependant, j'ai trouvé, dans les papiers de Joubert, un feuillet de son écriture où je lis : « A monsieur Lenz. A sa cendre. — Malheureux Lenz ! toi que ta famille et ta patrie ont rejette parce <|ii" ton âme valoil mieux que les âmes qui t'environnoient, toi qui ne reçus de la gloire que le sceau d infortune qu'elle imprime a ses favoris; toi que n'ont pu consoler ni l'admiration stérile de ta nation ni l'impuissante amitié de ceux qui conoissoient ton cœur; innocente victime I tu n'as

pas voulu poursuivre une carrière hérissée de tant de ronces, et dédaignant le repentir tardif des méchants qui l'avaient repoussé, tu t'es hâté de chercher l'azile où l'on se repose des fatigues de la vie... Cruel ! en quittant le monde où tu nous laisses, tu ne nous as pas dit un dernier adieu ! eh bien, j'irai vers ces mers glacées dont les rivages recèlent ta cendre; j'irai porter sur ta tombe ce Dolhan que tu aimas, et ces larmes que tu as vu tant de fois couler pour toi. —3 octobre 1180». Copiée de la main de Joubert, cette lyrique invocation — qui étonne quand on la croit de lui — n'est pas de lui, mais de Ramond.

La première édition du Jeune JXOlban "9, dédié»,' à Lenz, ne lui est dédiée qu'en trois mots : « A monsieur Lenz ». Suit une préface en deux lignes : « Voici les erreurs, les infortunes des cœurs sensibles ; lis, âme froide, et condamne! » Mais la longue invocation à la cendre de M. Lenz n'est pas là. En 1829, Charles Nodier publia une « nouvelle édition » de cet ouvrage. Il dit qu'il a eu entre les mains un exemplaire du Jeune D'Olban « chargé d'un ex-dono autographe et d'une foule de corrections qui ont été suivies avec grand soin dans l'édition actuelle ». L' ex-dono, Charles Nodier, qui l'empruntait à « l'exemplaire autographe de M. Ramond », le publiait : et c'est exactement, avec la date même du 3 octobre 1780, le texte que Joubert a copié.

Où et comment Joubert a-t-il connu cette dédicace? Il était mort depuis cinq ans lorsque Nodier la publia.

Entre l'édition de 1111 ri la réimpression de No-

FONÎANES, BEB AMIS, ET JOUBRRT 145

dicr. deux éditions parurent. L'invocation s'y trou ve-t-e Ile? Je n'ai pu me procurer ces deux éditions. Mais lune, sous ce litre. Le cfonit de Sehwartzbourg. a paru en 178'.); l'autre (dit Quérard) au début du xix' siècle Or, après son départ d'Emmendingen, Lenz avait disparu : on savait qu'il s'était dirigé vers la Russie. En 1780, ses amis le crurent mort, comme en témoigne la dédicace de Ramond. Il n'était encore que fou. Il mourut à Moscou, douze ans plus tard. Eh ! bien, en 1789. on savait qu'il n'était pas mort. Ramond dut renoncer à la dédicace préparée le 3 octobre 1780, jetée sur le papier sans doute au moment où le bruit de la mort de son ami lui arriva. Si, comme je le crois, Nodier dit vrai, s'il publie cette invocation pour la première fois en 1820, d'après l'original inédit, nous devons supposer que Joubert, lui, l'a tenue directement de Ramond. Bref, Joubert a connu l'auteur de ce D'Olban. Le jeune Gœlhe de \V erther, ce fol de Lenz et Ramond, précurseur du romantisme, représentent une idée de la littérature et de la poésie avec laquelle on eût pensé que Joubert n'avait jamais rien eu à démêler. Le fait qu'il ait copié de sa main cette page, à lui communiquée par l'auteur, prouve qu'il a connu Ramond, prouve aussi que cette poésie et cette littérature l'intéressèrent un moment. Il s'est vite repris, s'il fut touché. Mais nous le voyons, lors de son premier séjour à Paris, mêlé à toutes sortes d'écrivains, averti de diverses esthétiques.

En 1781, Ramond publia ses Lettres de M. William Coxe. L'ouvrage eut beaucoup de succès : on prétend qu'il a mis à la mode le voyage en vSuisse.

Ramond traduisait Coxe et ajoutait aux lettres de Coxe un commentaire pratique et pittoresque par lequel il préludait à ses admirables récits de voyages. Joubert et Fontanes lurent les Lettres de M. William Coxe et le commentaire de Ramond : le souvenir du Jeune D'Olban se ranima en eux. Ils présumèrent, dit un certain Marlin (dans son triste jargon), que « le personnel de l'auteur devait répondre » à son talent. Donc, ils cherchèrent l'auteur : ils le trouvèrent... « Mais que virent-ils "? Un vilain petit fat, aussi laid qu'orgueilleux ! 30 » Voilà le résumé de Marlin, qui n'a pas de génie, mais qui est de bonne foi. Marlin, prodigue épistolier, raconte à l'un de ses amis, le 18 juillet 1787, la visite de Joubert et de Fontanes à Ramond. Joubert et Fontanes venaient de la lui raconter ; mais la visite est bien de six années antérieure à la lettre de Marlin, si elle a suivi de près la publication des Lettres de William Coxe elle 3 octobre 1 780, date de l'invocation à la cendre de M. Lenz. D'ailleurs, Ramond n'est pas exactement laid, dans les portraits qu'on a de lui. C'est un buste par le baron Triqueti et c'est une gravure de la collection dite des membres de l'Institut; mais alors, un vieux Ramond de la fin de l'Empire ou de la Restauration : le visage est fin et la bouche, qu'on devine un peu édentée, a des lèvres minces, bien dessinées, pincées; une physionomie énergique et narquoise. Le plus jeune Ramond que je connaisse est du temps de la Législative; un Ramond qui a passé de dix ans les vingt-cinq ans à peine sonnés qu'il avait quand il reçut la visite de Joubert et de Fontanes :;. Il n'est pas laid, si je ne me trompe;

mais, fat, oui, assez bien. Les sourcils, très noirs, font sur les yeux, très noirs, un accent circonflexe ; des narines très dessinées ; à la commissure des lèvres, il y a une ombre très marquée, l'ombre d'un sourire extrêmement moqueur, d'un sourire habituel, retftnu, dédaigneux : universelle et continuelle raillerie. Et de l'orgueil; aucune indulgence : il faut, pour cela, beaucoup d'orgueil. Il est probable que Ramond, par son air de suffisance, choqua ses visiteurs et ne détesta point de leur déplaire. Il n'avait pas l'aspect de ce qui, dans les Élégies et le Jeune D'Olban, les avait séduits. La maladie werthérienne, il s'en était guéri promptement. Il publiait ses volumes de mélancolie déraisonnable, que déjà il avait commencé, par monts et par vaux, ses courses de paysagiste, de géographe et de savant. Pour chasser les nuées de l'esprit, le grand air est bon. Ramond déçut ses visiteurs, et probablement volontiers.

Il était arrivé à Paris vers le moment où y arrivait Joubert, mais bien différemment, sûr de lui, glorieux, muni de quelque argent, déjà quelqu'un dans son pays, avocat. Dans une lettre à son ami M. de Saint-Amans, il dit : « Delà (de Suisse), je ne fais qu'un saut à Paris, où j'arrivai en 1778... Les salons de la haute finance me sont ouverts et je les étudie à ma façon. Bientôt, je m'ouvre l'entrée de la haute magistrature et les portes de l'hôtel de La Rochefoucauld, sanctuaire alors de la philosophie... » Il connut la duchesse d'Anville, le président de Farcbeville et Malesherbes, qui l'accueillit avec bienveillance. Il connut aussi la belle Mul" de Sérilly, — dont le mari était, à la tré-

sorerie des guerres, le collègue de M. Rarnond le père ; — et il lui dédia la traduction des Lettres de William Core. Tout cela n'est pas du tout le monde où, petits hommes de lettres sans fortune et sans élégance, Juubert el Fontanes font péniblement leur chemin. Ramond dut les recevoir avec impertinence.

Il ne resta pas longtemps à Paris. L'année même où le virent Joubert et Fontanes, il partit, pour devenir, en Alsace, à la cour de Saverne. conseiller intime du cardinal de Rohan. G est ainsi qu'il rencontra Cagliostro et, par son maître, fut mêlé à l'affaire du collier. Sa bonne santé spirituelle et sa véritable honnêteté le préservèrent des folies et des imprudences. Il fut député à la Législative; sous la Terreur, il eut des ennuis et passa quelques mois en prison, dans le Midi. Sous l'Empire et la Restauration, il fit une agréable carrière, jusqu'à être préfet et baron. Désinvolte, tier, un peu farouche, ne trouvant aucun succès digne de déranger son indépendance et, à toute société, préférant la solitude pyrénéenne, il a écrit de beaux livres, où il y a des pages admirables de justesse, de couleur, d'exacte poésie.

Marlin, par qui nous savons que Ramond déplut à Joubert et à Fontanes, ajoute : « Cependant, ils ont continué de trouver son livre bon. » Signe d'impartialité méritoire î Son livre, c'est, dans le récit de Marlin. la traduction des Lettres de William Coxf. Mais c'est aussi le Jeune D'Olban, si Joubert n'entendit pas seulement avec plaisir et voulut même copier l'invocation à la cendre de M. Lenz. Drôle de chose, très démodée, un peu

absurde, assez belle par endroits, et romantique,

et germanique à souhait, ces Dernières aventures du jeune h'Olbun ! Le poète du Cri de mon cœur et son ami parfait, son Pylade ou son Oreste (comme il dit , crurent un instant qu'ils aimaient ce lyrisme venu d'Allemagne. Or, Fontanes sera le partisan décidé de la poésie très classique ; et Joubert sera l'homme au goût le plus fin, le plus français, curieux certes, mais peu romanesque. Joubert cependant gardera une prédilection pour Werther, sinon pour le Jeune D'Otban. qu'il oubliera.

Je crois que Fontanes a connu Dorât par la comtesse de Beaubarnais. Et la comtesse de Beauharnais? Par le mari de cette dame.

Un pauvre mari, Claude de Beaubarnais ; un brave homme et qui. dans la marine royale, avait fait une belle carrière : en 1733, à quatorze ans. l'un des gentilshommes-gardes de la marine ; puis, commandant de l'artillerie mu Canada; en 1754, capitaine de galiot.es d'artillerie et des bombardiers du roi dans les ports et à la suite des armées navales ; en 1756, chevalier de Saint-Louis et capitaine des vaisseaux ; en 1759, pourvu île lettres patentes qui lui érigeaient en comté sa châtellenie des Roches-Baritaud. Commandant de la Bellone, il avait donné des marques de sa valeur, essuyant, un combat de cinq heures contre deux vaisseaux anglais32. Un roman parut en 1771, Le.-; Sacrifices de l amour, ou Lettres de la vicor/i/rsse de Sénai></es. Pas de nom d'auteur : et l'auteur était M"" de Beaubarnais, en collaboration tacite avec Dorât. C'est un roman, qui, sous des noms supposés,

peint des gens véritables et raconte ou arrange leurs anecdotes. Le vicomte de Sénanges : Claude de Beauharnais. Seulement, on vieillissait l'infortuné : on lui donnait cinquante ans de plus que sa femme, au lieu de vingt-un. Puis, on le travestissait en un terrible seigneur, dur et même brutal, dangereux pour sa femme et pour les adorateurs d'icelle. Bestif de la Bretonne, plus tard, recueillera cette opinion et, dans ['Histoire des compagnes de Maria, ou Épisodes de la vip d'une jolie femme. Maria est la comtesse de Beauharnais et le comte de Beauharnais est un « barbe-bleue ». En vérité, il n'était pas du tout cela ; mais il sut réunir aux vertus d'un mari pacifique les scrupules d'un galant homme. Il s'éloigna, laissant la comtesse vivre avec beaucoup de fantaisie. Il lui faisait une pension très suflisantc et demeurait aux environs de La Rochelle, où il avait de belles propriétés. Il fut, je crois, en relations avec M. de Fontanes le père, homme (on s'en souvient) précieux, qui s'entendait en culture et qui, desséchant les terres marécageuses, améliora la région. Les molifs qu'avaient eus les époux Beauharnais pour accomplir séparément leurs destinées, l'une à Paris, l'autre dans la campagne d'Aunis, ne supprimaient pas toute correspondance entre eux. Le comte venait quelquefois à Paris et la comtesse allait à La Rochelle quelquefois : elle y va, par exemple, si elle a quelque tristesse dans Paris, une comédie que le parterre siffla, une peine de cœur. Je suppose que le petit Fontanes se fit recommander par le comte de Beauharnais à la comtesse, poétesse et qui tenait un salon littéraire.

Celle-ci, une femme étonnante, une assez bonne femme, un peu ridicule, et qui avait pour la littérature une passion malheureuse : elle se rattrapait sur les littérateurs. Née Mouchard, fille de François-Abraham-Mari»' Mouchard, écuyer, seigneur de la (îarde-aux-Valets, de Croix-Cham peaux et de^ Chamboneil, receveur général des (inances de Champagne; née Mouchard et — ceci est plus grave — née en 1738, de sorte qu'à l'époque où elle nous intéresse elle a passé la quarantaine. Elle s'est mariée à quinze ans et a vite fait mauvais ménage. Néanmoins, les premiers temps, elle supporta Beauharnais qui au surplus n'était pas là, mais naviguait. Puis Beauharnais abandonna le service; alors ce fut moins tenable et, vers 1762, chacun alla de son côté. Elle était fort jolie ; elle avait, des cheveux admirables, elle avait un embonpoint gracieux, elle avait des yeux charmants et des regards qu'on « entendait ». Elle n'était pas un miracle d'intelligence ou d'esprit; mais elle avait une physionomie tout à fait piquante et à laquelle la naïveté de la pensée donnait un charme rassurant. Une gentille femme, zélée avec méthode, prétentieuse de langage et anodine de caractère, obligeante, capable de dévouement, constante assez pour n'avoir pas deux amants à la fois, complaisante, flatteuse à l'égard des gens de lettres, patiente à leurs manies, à leur fatuité, ingénieuse à les consoler de leurs déboires et à les réconforter il»1 son assentiment, amie de judicieux conseil, non exempte de vanité littéraire et modeste aussi. Elle eut des qualités ravissantes : elle savait écouter; et. les auteurs qui, venus le soir, la tenaient jus-

qu'au matin pour lui donner la primeur d'un manuscrit, eiie leur prêtait une attention courageuse. On lui était reconnaissant de ce qu'elle i'ùt. pour ainsi dire, une grande dame, sensible, exemple de préjugés, aimablement familière et, tout de même, gardant son air d'aristocrate et, quand elle aurait pu s'entourer de gens du monde, préférant les littérateurs.

Son étude et son triomphe, ce fut de ne pas vieillir et de lutter, avec un art victorieux, contre les inconvénients de la maturité. Les méchants, là-dessus, plaisantaient et colportaient cette épigramme de Le Brun :

Chloé. belle et poète, a deux petits travées, Elle fait son visage et ne l'ait pas ses vers.

Le détestable La Harpe, si curieux de toutes calomnies, satisfait déjà des moindres médisances. ne manquait pas d'envoyer à son correspondant de Russie l'épigramme de Le Brun; et il la commentait, disant que, si M'np de Beauharnais faisait son visage, « cet ouvrage-là ne valait pas mieux ». Il ajoutait pourtant : « à l'exception de ses yeux, qu'elle ne saurait faire, et qui sont beaux ». Qu'elle se peignît, ce n'est pas douteux. Mme Bochsa, née George tte Duciest, qui n'est pas méchante et qui aime toute la famille de Joséphine, confesse que la figure de Fanny était « une vraie palette ». Elle lui reproche un peu d'afféterie dans ses propos. Mais, quoi ! Fanny rachète ces défauts légers par sa bonté, Fanny qui « ne refusa jamais de se servir de son crédit pour obtenir de nombreuses grâces »88. Son crédit fut splendide lorsque sa

FONT AN ES, SES AMIS. ET JOUBERT lb3

nièce Joséphine eul épousé le général Bonaparte, si prévenant pour les Beauharnais de tout âge et

de toute sorte.

Fariny recevait maints littérateurs. Mais le dieu du logis, c'était Dorai ; les demi-dieux, les amis de Dorât. Et, comme le poète des Baisers n'avait pas beaucoup d'ennemis, il y avait chez la muse une agréable variété de poètes, crottés ou non. plusieurs philosophes, Mably par exemple et, grand admirateur delà jolie dame. Buffon. lu dimanche, elle va voir, au jardin du Hoi, le naturaliste célèbre. La porte s'ouvre, avec fracas ; l'huissier annonce la comtesse Fanny de Beauharnais. Quelle toilette! et, principalement, la coiffure! « une coiffure de plus de dix-huit pouces de hauteur, toute remplie de plumes, de pierreries, de dentelles, de sujets de porcelaine ». Sa robe ! une, robe « dite à l'anglaise, vaste panier, était garnie de dentelle ». Fanny levait et agitait en marchant un éventail immense, « dont elle jouait, avec de petits airs tout à t'ait plaisants ». M. de Buffon s'empresse vers la visiteuse. Il lui prend la main, la conduit k un sofa « qui disparaît sous l'ampleur des paniers », l'interroge sur ses poésies. fcille raconte qu'elle va concourir en vue de prix académiques ; elle raconte les procédés flatteurs qu'a pour elle l'académie de Lyon. Deux poètes l'ont accompagnée au Jardin du roi : M.. Lemierre. poète tragique, très vaniteux, gonflé, impertinent et qui regarde autour de lui en clignant; et M. de La Barpe, encore plus vaniteux, envieux, capable d'insolence, un homme qui a de l'autorité, qui en voudrait davantage et dont il faut qu'on subisse l'ascendant) quitte à le trouver

loi LA JEUNESSE DE JOSEPH JOUBKHT

ridicule ensuite. Ce La Harpe, naguère Fanny ne le recevait pas : il était brouillé avec Dorât; mais la visite au Jardin du roi se place dans les années qui ont suivi la mort de Dorât3'.

Les robes, les atours et l'atiffement de Fanny se remarquaient. On se moquait d'un luxe qu'elle portait sur elle tout entier, sans modération, tandis qu'elle épargnait sur le menu de ses dîners. La chère était médiocre, cbez elle, et parcimonieuse : défaut, quelquefois, de ces femmes savantes et qui se figurent qu'en négligeant les nourritures, elles affirment la suprématie de l'esprit. Le costume, elles ne le négligent pas : c'est la parure de leur beauté spirituelle. Dans les Nuits de Paris, au quatorzième volume, — car l'auteur n'est pus concis, — une image représente le Spectateur Nocturne, Restif lui-même, qui amène Marion, sa fille, à Mmo de Beauharnais. Et Fanny est charmante, assise sur un petit canapé que ses larges paniers recouvrent. Une taille très fine, cambrée et qui porte en avant la gorge voilée d'un fichu. Mais, sur la tète, le drôle d'arrangement ! L'on dirait d'un pâté, ou d'une tour de citadelle, ou d'un tuyau de poêle. En haut et en bas du bizarre cylindre, des créneaux, que sais-je? ou des baldaquins, volants de dentelle peut-être et une frange ; du centre de ce cylindre, prolongeant l'axe, une plume (il me semble; d'autruche part, s'incline en arrière et fait comme un drapeau sur un monument88.

Fanny aimait qu'on parlât d'elle; et il n'est pas jusqu'à ses farderies, sujet de quolibets, qui ne lui devinssent motifs de célébrité. Dans les Sacri-

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fices de l'amour, elle n'omet pas ce trait de sa renommée. Elle est, sous le nom de la marquise de Sénanges, une créature idéale, un être de rêve et de poésie. Les femmes, désespérant de rivaliser avec elle, la jalousent. Témoin, sous le nom de la marquise d'Ercy, cette Gassini à qui l'auteur prête ce perlide langage : « On lui reproche de n'être rien moins que naïve et d'avoir la rage de faire l'enfant; on prétend que rien, si ce n'est son âme, n'est plus artiliciel que son teint. » Voici la réplique : « Je laisse à la nature, qui seule préside à tous ses charmes, le soin de venger son teint des outrages de la jalousie ; c'est son âme qu'il importe de faire connaître et respecter... »36. Son âme, oui ! Quant à son visage, Fanny ne laissa point à la seule nature le soin de le venger. Les sacrifices de l'amour sont de 1771. Or, dans YAltnanach des muses de 1772, « recueil des poésies fugitives de 1771 », il y a une « Epître à madame la comtesse de B***, qu'on accusait de mettre du blanc et qui se frotta le visage en présence de l'auteur » :

Je dois réparer mon outrage...

Oui, ce beau teint, il est à vous ;

11 nest pas moins vrai que votre âme !

Le poète se repent. Mais il excuse son erreur. Eglé est si blanche qu'on peut croire qu'elle met du blanc ou, les autres femmes, du noir. Telle est sa taille que vous diriez qu'on lui garnit ses corps. Et sa bouche, vous jureriez qu'adroitement elle y sait coller des pétales de roses. Mais non : elle a frotté son visage en présence de l'auteur !

Et la sincérité du visage garantit la loyauté de la taille. L'auteur du poétique témoignage, c'est « M. le marquis de Pezay », qui en vérité s'appelle tout uniment Masson, le « petit Massonnet » qui a un petit talent de poète et un prodigieux génie d'intrigant, qui se pousse jusqu'au roi, se lance dans la politique par des chemins occultes et manque de très peu la réussite d'un favori, le succès d'un homme d'Etat. Ce n'est rien, Pezay, qu'un malin, mais si malin qu'il attrape ou dérobe l'admiration, la déférence de Mirabeau, de Sénac de Meilhan, de Tilly. Certes, si les attraits de Fanny ne sont pas plus réels que le marquisat de Masson, dit Pezay, voilà des attraits empruntés. Mais Fanny appréciait le témoignage du faux marquis, Pezay étant le frère de cette Cassini, marquise d'Ercy dans le roman et qui calomniait le teint de Mm0 de Sénanges. Pezay fut l'un des fidèles de Dorât : on le vit, quand il eut le dévouement de contredire sa sœur en vers et d'affirmer que la maîtresse de son ami était, dénature, blanche et rose. La liaison de Fanny et de Dorât brillait, à cette époque, de son éclat le plus vif. Elle était avouée, reconnue, vantée. D'ailleurs le poète partageait son cœur et. à Fanny, ajoutait M"e Fanier, comédienne. Fanny le savait. Fannv et Fanier s'entendaient le mieux du monde et, comme deux mortelles à qui un dieu accorde ses faveurs, elles méprisaient la jalousie. Elles gâtaient le dieu, si aimable, joli, coquet, heureux, si gai, qui souriait comme un fat, et qui n'était point fat, tant il avait l'art de composer les grâces de .son personnage. Ses vers, qui naissaient ou qui fleurissaient avec

F0NTANE9, SES AMIS, ET JOUBEHT 1 5T

tthe fine et facile abondance, lui faisaient des couronnes ilf gloire élégante et lui enguirlandaient sa renommée Du reste, il avait beaucoup de talent et, parce qu'aujourd'hui cette poésie a passé de mode, on est injuste à son égard II écrit avec nonchalance, mais en un temps où, même avec nonchalance, on écrit, bien. Il a de l'abandon, de l'esprit, de la gentillesse; il a du sentiment;' il mêle à son badinage. quelquefois, un peu de mélancolie Quand il est le meilleur, il a déjà le ton de Musset, le ton des poésies familières, et non le lyrisme des Nuits, mais la frivolité causante et bavarde, le sans-gêne amusant de Samouna, par exemple. Et, quand il est meilleur encore que jamais, il a un ton qui est de lui. Le chevalier Bonnard lui écrivait, avec obligeance :

Vms tous, faiseurs de madrigaux.

De slance. épitre familière, Tes soldats et non tes égaux.

Marchons gaiement sous ta bannière En répétant tes vers nouveaux.

Il répondit :

Va, nous marchons sous la même bannière.

Ton compagnon, ton ami. ton égal.

Ainsi que toi je marche en volontaire.

Briguant tous deux dans une aimable guerre

Le prix du cirque et les profits du bal.

Le grand honneur qui nait d'un madrigal

Lt du plaisir la cocarde légère.

On nous a vus aller tant bien i|iie mal

Du (iniJe au l'inde et du Pjnde à Cvthère.

C est à Fernev qu'est notre général :

En rheveux blancs, professant l'art de plaire.

Il ;i vieilli ans maître et sans rival.

Voilà de jolis vers, et qui ont leur accent. Galanterie, et militaire ; un vif entrain ; le goût de confondre le service de Mars et le service de T Amour; une gaillardise d'autrefois et qui fleure bon le temps où se fit la guerre en dentelles, l'amour en crânerie. Mousquetaire, Dorât le fut quelques mois, peu de mois, mousquetaire dans la première compagnie; il s'amusa. Mais il avait une tante bien janséniste, qui le tira de la dissipation, crut l'en tirer, l'ôta des plaisirs où il était, le laissa en quérir d'autres. Baste ! il était mousquetaire dans l'âme et il le demeura quand il chercha, faute du laurier belliqueux, le laurier poétique. A Feuillancour, près de Marly, Dorât, Bertin, Bonnard et les deux Parny sont de jeunes militaires, délicats et voluptueux, qui font des vers, de la musique, des sottises, boivent crû et amènent des belles dans leur logis qu'ils nomment la Caserne. Et, on l'a vu, le chevalier Bonnard appelle tous leurs camarades des « soldats », rangés sous la même bannière de poésie légère et cavalière. Aux conquêtes d'amour, ils sont très allants, très galants. Un peu d'afféterie orne leur vivacité; un peu d'héroïsme relève la langueur de leur sensibilité. Dorât, parmi eux, est le chef, et très artiste. Ses volumes, autant d'exploits, il veille à les parer de belles images. Les Baisers, enrichis d'estampes, se vendent un louis : il ne guigne pas le succès populaire. Un louis, les Baisers du chevalier Dorât, Grimai note qu'à tout prendre les baisers des filles d'opéra coûtent moins cher.

Petites moqueries : ce n'est rien. Dorât triomphe dans la poésie légère. La grande poésie lui sera-

t-elle défendue? Il écrit une tragédie de Régùlus et triomphe à la Comédie française. Les comédiens ont fait « une grande dépense en décorations et en habits » ; et l'on voit, sur le théâtre, l'arrivée de la Hotte carthaginoise. 11 faut que Grimm, peutêtre sans plaisir, constate le transport des applaudissements : « Tous les jeunes poètes s'embrassaient, se félicitaient; c'était, suivant eux, le triomphe de Melpomène... » Après cela, Grimm, pincé, fait mille objections. Qu'importe?... Et Fanier, dans la Feinte par amour, qu'on donnait en môme temps que Régulas, a obtenu des applaudissements « inexprimables ». On n'ignore pas qu'elle est la maîtresse de l'auteur : ainsi, l'on applaudit le poète et l'amoureux. Fanny est aux anges!... En 1770, Dorât n'a que trente-six ans; Dorât se présente à l'Académie. Fanny écrit à M. de Voltaire et lui recommande la candidature de son amant. M. de Voltaire appelle Fanny « belle muse française ». Les deux amants — laissons Fanier — mènent un joli train victorieux.

Mais, à l'époque où les jeunes Joubert et Fontanes entrent dans la société de Fanny et de son poète, ce n'est plus cela. Le poète, après les plus folles dépenses, n'a plus le sou et n'a -plus de santé. S'il a pris le Journal des Dames, c'est pour y gagner un peu d'argent. Il y perdit ce qui lui resLait et y perdit ce qu'il n'avait pas. Il dut recourir à des subterfuges. Fanny s'adresse pour lui à Beaumarchais : « Monsieur, il n'y a qu'une somme de vingt mille francs qui puisse le tirer de cette crise... » Beaumarchais n'a pas vingt mille francs à prêter, à donner, — c'est tout un, — vingt mille

IfiO LA JEUNESSE DE JOSEPH JOUBEKT

francs à débourser tout de go. 11 fut obligeant et pava, en moins d'une année, nuit mille quatre cents livres37. Le pauvre Dorât n'a plus cette gaieté, celte fierté « qui faisait croire à son génie ». Il cesse d'être pimpant, d'être mousquetaire ; il se détache de sa poésie, en désire une autre, quand il s'éprend de poèmes lugubres, désespérés, publie le Cri de mon cœur et le Jeune D'Olban. Il a perdu ses deux amis préférés : Cohrdeau, rêveur et doux, qui, par sa « faiblesse aimable » :fy, avait tant d'agrément, et Pezay. Il s'est marié, en outre; mais il néglige sa femme. Dans les derniers temps de sa vie, coiffé, poudré, plus tendre que jamais, il ne bouge de son fauteuil. Mais il veut, très souvent, qu'on le descende et qu'on le porte chez M"e Fanier. Fannv vient le rejoindre là ; et, entre les deux femmes qu'il aime, il achève ses Iristes jours. 11 mourut au printemps de 1780.

Alors, Fanny fut très malheureuse; puis, comme elle avait, la passion de la littérature, elle publia une E pitre à l'ombre d'wt ami. poème assez fade. Et Le Brun :

Dorât n'est plus. Savez-vous ce qu'on dit '? Que Beauharnais en a perdu l'esprit.

Dans le salon de Fanny, quel désarroi ! Plus de désarroi, peut-être, que dans son cœur. Les Mémoires secre/s disent : « On assure que c'est un M. Laus de Boissy qui a remplacé de loute manière Dorât chez MQI" la comtesse de Beauharnais. » Laus de Boissy — nous ne saurions affirmer le contraire — fit donc un bout d'intérim auprès de Fanny. Mais le véritable survivancier de Dorât, ce

fut un personnage ignoble et que nous retrouverons, Cubières ; le déplorable Cubières qui, en 1813, écrit à M . de Fontanes, Grand maître de l'Université : « Vous scavés que madame la comtesse Fanny de Beauharnaïs est morte le 2 de juillet courant; elle était pleine d'estime et d'admiration pour vous, et vous et moi avons fait une grande perte. J'étars son ami depuis trente-trois ans... Je n'ai pas besoin auprès de vous d'autre protecteur que vous-même. Nous sommes, vous et moi, de très anciens amis39. » L'on traîne ainsi, dans une existence bien magnifique, les vieilles relations d'une jeunesse aventureuse.

Fanny n'était point sotte; et, après quelques mois de trouble, ayant perdu Dorât, elle parvint à se faire un autre salon, d'une autre qualité, d'une qualité moins jolie. Le temps des mousquetaires est passé ; le temps du badinage aussi. L'on approche des mauvais jours. Et les habitués du nouveau salon que Fanny constitue, ce seront, auprès de Cubières, les Restif de la Bretonne, les Mercier, les Grimod de la Reynière. Avant cela, les Joubert et les Fontanes se sont éclipsés, ou à peu près.

Fontanes est au fort de son activité poétique. Il travaille comme il ne travaillera plus guère. Il sera bientôt paresseux : il ne l'est pas encore. Ou bien, s'il a des velléités de l'être, son ambition l'excite. Il restera ambitieux ; mais il recourra aux vertus de l'intrigue, dont il aura la maîtrise. Il cherchera des places, des honneurs, des profits : il ne désire encore que la gloire et, pour réussir,

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ne compte que sur le mérite de ses œuvres. Voici sa période naïve, estimable. Il a du zèle, et il a du style. Tout de suite après le Cri de mon cœur, il est en possession de sa doctrine littéraire, de son esthétique et de sa volonté. Il accomplit, sans génie, les prouesses de son talent.

Chateaubriand l'appelle « le dernier écrivain de l'école classique de la branche aînée » ; il ajoute : « avec Chénier ». Puis : « Si l'on réduisait les écrits de M. de Fontanes à deux très petits volumes, l'un de prose, l'autre de vers, ce serait le plus élégant monument funèbre qu'on pù\t élever sur la tombe de l'école classique. » Ceci encore : « Fontanes, en paraissant, tua l'école affectée de Dorât... » Je ne crois pas du tout que Fontanes ait tué l'école de Dorai. Celle-ci mourait toute seule, et de sa belle mort, avec Colardeau, Pezay, Dorât lui-même et avec la mode qui l'avait mise en faveur. Dorât, le romantisme de Fontanes l'a séduit. Soudain. Fontanes tourne court : il n'est plus romantique et il est. comme le dit Chateaubriand, tout classique ; il l'est obstinément. Mais il réagit contre la petite poésie à la Dorât, quand il prétend constituer une grande poésie, et qui prenne d'amples et augustes sujets : l'astronomie, la nature. A cet égard, il a quelque analogie avec André Chénier : cependant, ne les comparons pas. N'allons pas non plus mépriser Fontanes. Il écrit bien, trouve de jolis vers, développe avec art la période poétique et a de vrais bonheurs d'expression. L'ennui, c'est la noblesse continue et morne du langage et de l'idée ; c'est la monotonie des tours, le déroulement des alexandrins sans sur-

KONTANKS, SKS AMIS, KT JOURKHT Kii-!

prise; c'est la fabrication, 1res bonne, mais trop docile à des recettes éprouvées (diénier l'ait, suides pensers nouveaux, des vers antiques; Fontaine, sur des pensers peu nouveaux, des vers anciens : Ae* vers déjà un peu surannés en leur temps, et qui n'ont pas pris une patine depuis lors.

Un écrivain très lettré, qui se souvient de ses fortes études, connaît parfaitement les modèles et leur doit d'être un excellent ouvrier; quant à ses dons personnels, une ingéniosité parfois délicieuse, 'le la sensibilité, de l'imagination : voilà Fontanes, dans ses poèmes Or. i! avait d'outrés dons personnels, un caractère, un tempérament très vif, très amusant. Fontanes, c'est bien autre chose que les poèmes de Fontanes : et voilà le triste de l'histoire. Un garçon turbulent, fougueux, passionné ; un libertin, coureur de filles et de femmes : et non pas un élégiaque : il a le goût du plaisir, il y est de premier ordre. Exubérant; et, quand il est dans la joie, il fait claquer ses doigts comme des castagnettes. Une de ses maîtresses sera folle de son air « vaurien »• El il a belle figure, les traits charmants, le nez au vent, des yeux qui donnent à rêver aux demoiselles, une voix qui les alarme. Il sait leur parler, les divertir et les convaincre. Il a toute la mélancolie désirable pour l'ornement des amours : il a une gaieté bon enfant, pleine de ressources, une grâce gentille Eh ! bien, tout cela, dans ses poèmes, a disparu : il n'y a pas un seul de ses poèmes qu'anime son admirable gaieté; le vaurien ne se voit pas. Fontanes se lit. de la littérature, une idée qui certes a de la beauté ; il 1$

voulut mettre à l'écart de ces contingences, l'humeur d'un chacun, la fantaisie des cœurs et les incidents des journées. Il a conçu la poésie sous les espèces de l'éternité. Telle fut son erreur principale et aussi l'erreur de son école, qu'on pourrait appeler le classicisme posthume; car elle dure et survit de la façon la plus artificielle après la mort de la pensée classique II impose l'éternité à la littérature, tandis que l'éternité en pourrait provenir. Son idée littéraire eut, pour lui, des inconvénients particuliers : elle ne concordait pas avec ses qualités originales. En lisant ses poèmes, on sent toujours qu'il n'est pas là; ou bien, on sent qu'il se guindé. Il s'est guindé, toute sa vie, dans ses œuvres. C'est dommage. L'originalité ardente de sa nature, il la supprime; ou il ne l'emploie qu'à ces menues trouvailles, la parure de ses plus ennuyeux poèmes. Que de talent, subtil et, d'habitude, en pure perte !

L' Almatiach des Muses, en 1780, publia la Forêt de Navarre, poème que Fontanes avait, sinon écrit, esquissé lors de son séjour aux Andelys et où Sainte-Beuve a noté « des vers heureux et simples, de ces vers trouvés, qui peignent sans efïort ».

Ils ne sont plus, ces jours où chaque arbre divin Enfermait sa Dryade et son jeune Sylvain, Qui versaient en silence à la tige altérée La sève à longs replis sous l'écorce égarée...

Un beau couplet de lyrisme païen commençait par l'évocation de la Dryade et du jeune Sylvain contenus dans les divins arbres ; mais la tige altérée, les longs replis de la sève égarée sous

l'écorco, les inversions gâtent le vers ; le mouvement poétique se perd Musset, qui regrette le temps « où le ciel sur la terre marchait et respirail dans un peuple de dieux... » a. pour dérouler le thème, son génie et l'abondance romantique. Et rappelons-nous le merveilleux panthéisme de l'Hermès !.., Fontanes, au prix de Ghénier, est peu de chose. Mais :

Le poète aime l'ombre, il ressemble au berger...

et surtout :

L'oiseau se tait, perché sur le rameau qui dort...

voilà de jolis vers. Sainte-Beuve, qui les approuve, note aussi que Fontanes corrigea sévèrement son poème :

L'oiseau se tait, perché sur la branche immobile...

Et ce n'est plus rien. Pareillement, Fontanes avait essayé de quelques rejets, pour varier la coupe de ses alexandrins. Il se repentit et il supprima ces libertés de sa métrique. Son goût devint de plus en plus régulier. En outre, la Forêt de Navarre avait paru à peine dans YAlmanach des Muses, Garât en lit. dans le Mercure, la critique assez, méchante. Sainte-Beuve dit que Fontanes « faillit en être découragé » Chateaubriand dit la même chose; et je crois qu'il emprunte à Sainte- Beuve ce renseignement : mais il ajoute que Fontanes avait « une frayeur horrible de la critique ». II était orgueilleux, impatient ; et iJ pratiquait un

166 LV JEUNESSE DR JOSEl'H J0UBER.T

genre qui, conforme à ses opinions, n'allait point avec sa nature. De là, en dépit du dogmatisme, beaucoup d'incertitude.

Fontanes traduit en vers l'Essai sur l'homme, de Pope. Il écrii, en vers, l'Essai sur l'astronomie, et la Chartreuse de Paris, et le Jour des morts dans une campagne. Tous ces poèmes sont du même temps, h' Essai sur l'homme et la Chartreuse parurent en 1783 et l'Essai sur l'homme valut à Fontanes les éloges difficiles de La Harpe. C'est le moment de son plus bel entrain littéraire. L'AImanach des Muses, en 1782, contient une poésie qu'adresse à M. de Fontanes le chevalier de Parny :

Jeune i'avori d'Apollon,

Vous vous ressouvenez peut être

Qu'autrefois au sacré vallon

Le même jour nous vit paroitre ..

Oui, l'un et l'autre, ils avaient paru dans l'Almanach des Muses, en 1778, Fontanes avec le Cri de mon cœur et le fragment d'un Poème sur la nature et sur l'homme, Parny avec trois élégies où il chantait Eléonore...

Vous preniez un chemin pénible et dangereux, .le n'osai m'engager dans cet étroit passage ;

Je vous souhaitai bon voyage,

Et le voyage fut heureux...

A de moindres succès, mes vers doivent prétendre. Les belles quelquefois les liront en secret ; Et l'amante sensible, à son amant distrait Indiquera du doigt le morceau le plus tendre.

Dans le même recueil de Y Almanach des Muses,

FONTANES. SES AMIS, ET JOUBERT lt>~

en 1182, M. Flins des Oliviers donnait une « Elégie à Monsieur de Fontanes » :

C'est A loi de «hanter la céleste l'ranie...

Et, en note : t< .M. de Fontanes a t'ait un poème sur L'Astronomie et en a entrepris un autre en six chants sur la Nature. Il va publier incessamment une nouvelle traduction en vers de l'Essai sur l'homme, de Pope. » M. Flins des Oliviers annonce, en outre, comme devant paraître le prochain hiver, trois livres d'élégies dont il est l'auteur, Les Amours, précédés d'un essai sur la poésie erotique. Ces jeunes poètes ne sont pas fainéants ou timides. Ils ont hâte de se lancer et organisent bien leur notoriété commençante. Fontanes, parmi eux, est le grand poète, le servant d'Uranie et des muses graves. Tl a déjà son détracteur : et c'est Garât; son dévoué critique : et c'est La Harpe; ses émules, Parny et Flins des Oliviers.

Celui-ci, Claude-Marie-Louis-Emmanuel Carbon de Flins des Oliviers, présentons-le sans retard. Son portrait, je l'emprunte aux Mémoires d'outretombt. Chateaubriand l'avait connu en 1789, et d'autant mieux que Flins alors tombait amoureux de Mme de Farcy, la sœur de Chateaubriand. M,nede Farcy, du reste, se moquait du soupirant, lequel « prenait bien la chose, car il se piquait d'être de bonne compagnie ». Mais, le portrait, le Voici : « On ne pouvait voir quelque chose de plus laid : court et bouffi, de gros yeux saillants, des cheveux hérissés, des dents sales, et malgré cela l'air pas trop ignoble... » Pas trop ignoble : et l'on

comprend la gaie vertu de Mmc de Farcy. Quant à la vie que menait Flins, Chateaubriand la donne comme un exemple des arrangements auxquels recouraient alors les gens de lettres, dans Paris : « Flins occupait un appartement rue Mazarine, assez près de La Harpe, qui demeurait rue Guénégaud. Deux Savoyards, travestis en laquais par la vertu d'une casaque de livrée, le servaient ; le soir, ils le suivaient, et introduisaient les visites chez lui le matin... Flins, qui n'avait qu'une petite pension de sa famille, vivait de crédit. Vers les vacances du Parlement, il mettait en gage les livrées de ses Savoyards, ses deux montres, ses bagues et son linge, payait avec le prêt ce qu'il devait, partait pour Reims, y passait trois mois, revenait à Paris, retirait au moyen de l'argent que lui donnait son père ce qu'il avait déposé au Montde-Piété, et recommençait le cercle de cette vie, toujours gai et toujours bien reçu40. » Un bohème, et qui, de son mieux, rend hommage à la vie élégante. Chateaubriand, dans ses mémoires, ne ménage pas les gens de lettres qu'il a connus à vingt ans. Flins n'est pas celui qu'il traite le plus mal ; il ne le méprise ni ne le haït : il s'amuse de se rappeler un si drôle de corps. Mais, premièrement, à l'époque où son grand orgueil était d'avoir publié dans 1 ' Almanach des Muses un poème signé « le chevalier de C*** », le souvenir de ces littérateurs excitait, non sa verve, sa déférence. Flins donna une comédie, le Réveil d'Epiménide : et, à propos d'Epiménide, Chateaubriand, dans Y Essai sur les Révolutions : « Il (Epiménide) a payé son tribut à notre révolution, en fournissant à M. Flins

le sujet de son ingénieuse comédie. » Mais, en 1826, préparant la nouvelle édition de VEssai, Chateaubriand rédige cette note : « Le nom de Flins est ici inattendu; mais c'est un tribut qu'un jeune auteur payait à une première liaison littéraire. J'avais beaucoup connu M. Flins, homme de mœurs douces, d'un esprit distingué, d'un talent agréable, et ami particulier de M. de Fontanes " ». Ainsi, les choses sont remises au point.

Carbon de Flins des Oliviers, du môme âge que Fontanes, était Champenois; et il s'en est vanté :

Qu'on m'apporte une Lyre et ces vins pétillans Dont la mousse fameuse illustre ma patrie...

Son père avait, à Reims, la charge de maître des eaux et forêts. Lejeune homme arrivait à Paris, vers le même temps que Joubert, peu après la mort de Voltaire. Une songeait qu'à la littérature ; plus sage, son père lui paya une place de conseiller à la cour des monnaies. La cour lui laissait des loisirs. 11 guetta l'occasion de révéler sa poésie : en 1779, à la fête académique de la Loge dite des Neuf sœurs, il lut Voltaire**-, poème falot qu'il avait d'abord destiné à l'Académie française. Deux ans plus tard, il concourait, à l'Académie française, pour le prix de poésie. Le sujet, — un poème sur la servitude abolie dans les domaines du roi, — n'eut pas de chance : par deux fois, en 1780 et en 1781, l'Académie ne put décerner le prix. Elle put, la seconde année, accorder des mentions élogieuses, l'une à Flins, l'autre a un poète qui re-

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fusa de se nommer, le chevalier de Langeac43. Les deux poèmes sont médiocres. Un passage de Langeac est aussi mauvais que le reste, mais témoigne des sentiments à la mode. On félicitait le roi qui avait aboli le servage ; et, le compliment principal, ce n'est pas à lui, c'est à Voltaire qu'on l'adressait :

Si ta voix, soixante ans, prêcha l'humanité, Voltaire, enfin Louis, te couvrant de sa gloire, bu honheur de son peuple honore ta mémoire : Ta sensible raison règne encore après toi.

L'année suivante, le sujet, pour le prix de poésie, fut a au choix des auteurs ». Florian, qui eut le prix, avait su incliner comme on le souhaitait son inspiration : il intitulait son poème Voltaire et le serf du mont Jura. Cette fois, Voltaire n'a pas de rival : son disciple Louis XVI disparaît modestement, au gré des opinions nouvelles.

Flins avait toujours des mentions; et il n'avait que des mentions. Hivarol s'est assez bien moqué de lui : « Conseiller à la cour des monnoies, jeune homme inconnu par une foule de pièces du plus haut genre et que l'Académie françoise a mentionnées en vain dans ses concours, M. de Flins des Oliviers en est resté aussi obscur que s'il avoit eu le prix 44 ». Et Le Brun :

Carbon de Flins des Oliviers A plus de noms que de lauriers.

Ah ! la vie littéraire, en ce temps-là. n'était pas

ro.NTANFS. SRS AMIS. KT JOUBF.RT 171

toute aménité ! Klins, parfois, songeait à quitter Paris pour la campagne :

Là, Virgile à la main, je (.mis trouver encor Les vergers où 1 abeillle avec un sourd murmure

Vole cl pétrit sa liqueur d or Des parfums de la rose et du sang de la mûre... Quelquefois, échappant aux ennuis de la ville, \

Fidèle au nœud sacré par le temps alïermi, Tu viendras, cher Fontane, embellir mon asyle

t>e la présence d'un ami.

Tu verras mon amante à te plaire empressée D'un modeste sour s accueillir ton retour, l'offrir une boisson qu'elle-même n ure-sée...

Etc.. Flins ne manquait pas d'une grâce légère.

Dans les grands sujets, il est moins bon. Du reste, son véritable talent, de petite portée, il le trouvera bientôt.

Joubert, lui, est bien différent de ces poètes et de tous ces vams personnages qui, autour de lui, se trémoussent et ne le dérangent pas de son étude. Parmi eux, il n'aime que Fontanes. Ln fait de poésie, il n'aime — et jusqu'à nous déconcerter — (jue la poésie de Fontanes et, d'une autre manière, la poésie de l'antiquité : en 1783, il a traduit, très joliment, quelques remontrances d'Hésiode à son frère indolent Perses. Principalement, il est philosophe. 11 continue à s'interroger sur la bienveillance universelle et sur les perspectives dont l'esprit a peut être besoin. Il lit Platon, résume les découvertes physiologiques de ce penseur, lit Desrarles et de [.lus récents, tels que La Mettfie, dont il examine la théorie relative au bonheur. Ce La

Mettrie cherchait « une espèce de bonheur qui fût également facile et qui pût convenir aux riches, aux pauvres, aux sots, aux gens d'esprit, aux honnêtes g-ens et même aux méchants : — recherche folle ! » répond Joubert. Quelquefois sa méditation le porte assez loin vers la métaphysique ; et l'on se demande, s'il n'a pas des velléités de divination kantienne, lorsqu'il écrit : « Je serois porté à croire qu'il est des idées qui nous viennent de nos formes intérieures. » Il épilogue sur les phénomènes de l'instinct : l'oiseau qui n'a jamais vu de nid fait son nid pourtant; et les formes de ce nid n'ont-elles point de l'analogie avec la « constitution intérieure » de l'oiseau? Il faudrait le savoir, dit Joubert. Partant de là, n'est-il pas sur le point de transformer les idées innées en catégories de l'entendement ?... D'habitude, ses pensées philosophiques ont un caractère plutôt moral, politique et social, comme l'y invite le thème que Diderot lui a proposé.

Dorât, les mousquetaires et Parny l'intéressent beaucoup moins. Je ne sais pas exactement ce qu'il pense du poète des Baisers, dans ces premières années de sa vie parisienne. Un peu plus tard, en 1789, il traite avec dédain « ces petits maîtres que nous n'avons eus qu'un moment, au temps de Dorât ». Plus tard, mais beaucoup plus tard, il aura pour Parnv du mépris et du dégoût. Il écrira : « Parny. Des blasphèmes miéleux et des ordures vernissées... 11 a mis les vases sacrés dans les latrines et parfumé avec de l'encens les ordures des mauvais lieux. Enfin, il a souillé le ciel, sali les temples et mis sur les autels de la porcelaine et

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du musc. Il a le cœur et l'âme eunuques. 11 ne se montre insinuant que parce qu'il est énervé. Son impuissance a quelque grâce. Enfin le puritas impuritatis de Juste Lipse est fait pour lui. Véritable Spadon. » delà, qui est rude : en 1807. Sans doute, un quart de siècle plus tôt, et quand du reste Parny ne parait encore qu'un élégiaque, Joubert eut-il pins d'indulgence [tour L'amant d'Eléonore et l'ami de Fontanes.

En tout cas, et bien que dès cette époque Joubert ait l'allure d'un jeune sage, ne le séparons pas du monde où il lui est donné de regarder les Parisiens et, en somme, l'humanité. Evidemment, jeune sage, il flétrit le luxe : « On dit qu'il faut dix mille mains pour former une épingle. 11 en est de même de. tous les objets de notre luxe. Un pompon... » Oh ! les pompons, dentelles et menus colifichets de porcelaine qui aggravaient votre coiffure, Fanny de Beauharnais !... « Un pompon occupe presque autant d'hommes qu'en occupa la plus haute pyramide de l'Egypte... » Plus haute que votre coiffure, o Fanny !.. « Je ne connois pas de réflexion aussi propre à rendre ridicule et mesquin aux ïeux d'un homme sensé tout ce qui sert d'ornement à nos maisons et à nous-mêmes... » Joubert ajoute, en jeune sage qui n'est point un ascète pourtant : « Oh! que nous sommes loin d'être sensuels, puisque nos sens ont des plaisirs si difficiles et si chers ! » À cet égard il considère qu'en Asie l'on entend beaucoup mieux la volupté. Surtout, il a lu Rousseau ; et il invective contre les babioles el perversités de la civilisation : la nature lui semble meilleure et plus raisonnable. Il s'attendrit

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sur les êtres qui confient leur tranquille et pauvre bonheur à l'innocence et à. |a simplicité : •< Cette pauvre créature qui se rend heureuse en regardant l'eau qui coule n'est-elle pas vraiment intéressante? Elle fredonne un air qu'elle a entendu chanter dans la maison des riches et chacun des tons de cet air lui rappelle quelque objet particulier de leur opulence. Et la vue idéale d'une multitude d'objets de luxe détruit un moment en elle le sentiment de son extrême pauvreté. Goûte, le plaisir de ne rien faire, innocente créature, d'autant plus digne <le le goûter que tu es femme. Oublie tes haillons, ton grabat, ta bassesse. Vois avec quelle magnificence la terre se revêt de sa robe de verdure et présente à tes pieds des fleurs à fouler. Le ciel te sert de lambris, le soleil te regarde, et nul être n'est en ce moment favorisé d'un plus superbe spectacle que celui qui s'étale à tes ïeux. a Mais, ce qu'il vitupère, ce qu'il immole aux saines vérités de la nature, les mensonges trop compliqués de la richesse et du faste, il faut qu'il l'ait vu. Je crois qu'à ce titre la société l'intéresse et tout le spectacle des mœurs contemporaines. Il a vu le salon de Fanny, la subtilité de ses poètes et adorateurs; et, avec Fontanes, avec Parny, Flins et d'autres, il a vu, pour tout dire en mi mot les filles Elles ont éveillé, tenons nous là, ses curiosités d'observateur. Il a noté plusieurs de ses remarques : « On voit par le bas de leurs jambes... » Il les a rencontrées, mettons, au Palais royal... " qu'elles aimeroientà montre]- tout ce qu'elles ont de beau. Et ce plaisir de montrer sa beauté est naturel surtout aux femmes dont 1rs formes sont

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plus belles que le visage... Marchons et faisons désirer aux hommes de pouvoir nous considérer couchées : c'est ainsi qu'elles semblent dire. » Il leur consacre divers paragraphes, souvent rédigés avec une mâle franchise et parfois avec brutalité : w Ce qu'il y a de moins virginal entre nos sens, c'est le tact. Aussi remarquez qu'une (jeune) fille ne touche rien comme une femme, ni une femme chaste en son ;ïme comme celle qui ne l'est pas. On pourroit à ce seul indice connoître le tempérament moral des femmes. Du moins soies certain. quand vous en voies qui prennent tout à poignée qu'il n'est rien qu'elles refusassent d'empoigner. » Il n'est pas pharisien, mais au contraire se fie à la seule raison pour décider avec sympathie sur le compte d'une fille qui « se montre nuë aux ïeux de son amant » : elle ne blesse pas la « pudeur publique », si elle garde le mystère qui augmente le prix des voluptés.

Ce qui étonne Joubert, ce qui excite son attention, puis sa réflexion, c'est le soin perpétuel qu'ont les lilles. et les moins fines parmi elles, de se donner « un air oisif, un air délicat et un air paré ». Oui, certes, il comprend : c'est que l'oisiveté prépare singulièrement à la volupté; la délicatesse des manières ou du corps en suppose l'image et la parure le désir ». Mais il admire la « sagacité » qu'il faut à des personnes d'une classe grossière pour « deviner tout cela ». Il ajoute, et c'est charmant : « Elles aiment aussi à se donner un air enfantin, parce qu'il suppose l'exemption de tous soucis. » Peut-être leur attribue-t-il, dans son émerveillement, plus de calcul et de rouerie

qu'elles n'en ont. Il a observé leurs manèges; il a cru deviner leurs astuces, démêler leur philosophie. Il n'est point encore allé jusqu'à connaître leur innocence ou, du moins, leur naïveté, si spontanée et si active. Il ne sait point encore tout le secret de l'ingénuité féminine. Là-dessus, il n'a pas fini ses écoles et il n'est pas hors de page. Pour connaître les femmes, ce qui lui manque jusqu'à présent, c'est d'avoir aimé une femme. Conduisons-le à aimer Agnès Lebègue, dame Restif de la Bretonne.

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