‹ La Jeunesse de La MennaisChapitre 177 sur 504 · Ibid., p · texte numérisé non relu

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heures vraiment consacrées, en ses plus ferventes extases — celles du moins qu’il a crues telles — il ne s’est Jamais renoncé. Obscurément, il le sent bien : l’invincible obstacle est en Lui. Sur les maisons dont quelque affaissement du sous-sol menace la stabilité, les architectes prévoyants font poser ces muets {émoins dont la déviation permettra de mesurer l’écartement des murs et'le déplacement du terrain. S'il est vrai, comme l’a clairement vu le génie perçant de Pascal, que la vie creuse en chaque être humain ces deux effrayants abimes, le désespoir et l’orgueil, on peut dire que La Mennais fut, dans toute l’acception du terme, un {émoin de l’humanité. Nul ne vécut plus spontanément, avec une plus douloureuse sincérité, la. double misère humaine: c’est par là surtout qu’il est grand. Telle note du Guide spirituel prendra tout son intérèt si l’on veut bien y découvrir ce qu'elle est effectivement: une confession franche, à peine voilée, mais si tristement suggestive, de ce mal congénital qui pèse sur les fils d'Adam: « L'homme, gémit-il, a besoin d'être humilié, humilié à tous les instants, parce qu'à tous les instants il y a en lui je ne sais quoi de rebelle qui aspire à s'élever sans mesure comme sans raison. Il faut qu'il sente sa faiblesse pour ne pas s’enorgueillir de sa force. Toujours extrême et jamais à sa place, si ne rampe dans la boue, il se perd dans les Cieux. Étrange condition, où la vertu même devient un piège, où les chutes sont un remède, et presque un bonheur!. » Cette condition est la sienne. Ne nous confessait-1l pas tout à l'heure que son amour-propre croissait, que son orgueil renaissait sous le couteau même ? Mais alors, quel désespoir! Car il le sent: si sa désolation intérieure l’abandonne, l’orgueil lemporte; et si, d'autre part, il n’entrevoyait, dans cette désolation même, la « perlection en espérance », avec les joies qui s’y attachent, que lui « resteroit-il que le désespoir ? Orgueil, désespoir, voilà done les deux grands écueils de la vie humaine? ». Ce sont du moins ceux de sa vie. Ici, nous avons atteint les assises mêmes du tempérament, le fond immuable de l’âme, le silencieux, mais exact {émoin de la faiblesse humaine et de cette grande ruine qu'un jour il nous faudra décrire.

1. Le Guide spirituel, etc., chap. vu, pp. 158-159, n. 2. Ibid., pp. 158-160.

I. La chimère monastique.— Les tourments de Félicité : le romantisme de la croix. — III. Avant les ordres : l’exaltation. — IV. Après les ordres : la dépression.

Le premier pas de Félicité de La Mennais vers l'autel, en mars 1809, avait déterminé chez lui moins le goût résigné des souffrances intérieures, de la sécheresse et la croix, que la curiosité de l'obstacle. L'abbé Bruté le lui désignait àdemi-mot, après la lettre du 1° mai 1809, dans l’amour-propre même, dans le goût polémique dont témoignaientles Réflexions. A cette leçon discrète Félicité de La Mennais répondait en ces termes : « Trop bon ami, comment vous exprimer ce qu'a senti mon pauvre cœur en lisant votre petit billet? Ah! que vous avez bien raison, et qu’une seule page, une seuleligne, un seul mot de saint François de Sales ou de l’/?mitation est au-dessus de ces tristes et contentieuses brochures qui ne savent que flétrir et dessécher l’âme, et la mienne surtout, déjà si froide, si aride. Mon Dieu! qui m'a jeté dans cette malheureuse voie? L’orgueil, oui, l’orgueil je le sens, je le reconnais tous les jours. Priez, mon tendre frère, priez, je vous en conjure, pour ce misérable qui devrait être, qui est, oui, je le dis dans la sincérité de mon cœur, plein de

confusion, d’avoir seulement songé à faire entendre sa VOIX dans l'Eglise, lui que l'Église ancienne eût à peine admis au En LUTe 4 pénitents, F qui n'aurait pas assez de la vie pour pleurer une seule de ses fautes !. » Mais, si cette forme spéciale et si répandue de l’orgueil, le goût du succès littéraire, de la discussion et du triomphe de à plume a tari les sources divines, n'est-ce pas en Y rénonçant qu ’on goûtera enfin l’ CT tant souhaité du paisible et pieux amour ? Ah! sans doute; et de quelle ardeur le minutieux grammairien, l’irréprochable styliste de tout à l'heure, se juge prêt, maintenant, à délaisser l’étude pour gagner à ce prix amour ! Comme il aimerait à n'être « rien, absolument rien, tout entier perdu, abimé, anéanti dans cet immense tout de son Dieu », où l'appelle « l’inexprimable dégoût de tout ce qui n’est pas ce grand Dieu?» !

Seulement, fi a beau se consumer dans son désir du souverain bien qu'il espère : lobstacle est en lui invincible, et toujours debout : aux aspirations vers Dieu, répond ce besoin de divertissement où À orgueil humain se complait, et que Pascal décrivit si bien ; e voilà donc partagé entre le ravissant mirage qui l’attire et le désespère, et les sollicitations sensibles qui le détournent et, le dispersant, l’éloigent du seul bien véritable; écoutons parler ses désirs mêlés de gémissements : ils sont ceux de l’humanité : « Comment done se fait-il que tout m'ébranle, que tout m'’entraine,

que tout me pousse hors de ce centre où la douce main de

notre bon Maître cherche à me fixer dans un délicieux repos ? Il faut bien que je le dise encore une fois, c’est l’orgueil qui m'agite et tend sans cesse à me séparer du Bien-Aimé. Oh! qui me donnera de m'attacher à lui uniquement, en toute humilité et simplicité! qui me donnera d'entrer comme vous, cher ami, dans cette nuit de la foi où disparaissent les vains fantômes de l’amour-propre et de l’imagination ! Qui répandra sur mes lèvres arides quelques gouttes de ces eaux pures et vivifiantes, qui éternellement jaillissent de la fontaine d'amour ! O us fontaine : fontaine de joie, de délices et de paix, je t’aperçois de loin, comme au travers d’un nuage, et mon cœur, malgré sa misère, s’épuise de désirs et défaillit

1. ROUSSEL, Lamennais d'après des documents inédits, t. 1, pp. 22-28. 2. Ibid., p. 23.

dans l’ardeur de se plonger et de se perdre à jamais dans tes ravissantes profondeurs !! »

Alors, comme tous les malades de l'âme, il s’imagine que la cause de son mal n’est pas en lui, mais hors de lui; que la vie solitaire, en l’arrachant à l'attrait des funestes biens qui l’appellent, ranimerait enfin son cœur. Après avoir protesté de sa résolution d’être dans les mains de la Providence « comme un petit enfant qui n’a point de volonté et qui obéit à tout sans résistance », il ajoute : « Toutefois, il me semble que la solitude me serait bonne, il me semble entendre une

voix qui m'appelle au désert?. » Mais, partagé entre cette nouvelle vocation et celle dont il craint déjà d’avoir éprouvé l'insuffisance, il ne sait point vouloir, et confie sa destinée, en tremblant, à des mains étrangères : « D’autres en décideront, et pour moi, il ne me reste qu’à dire du fond du cœur : Ecce venio ul faciam, Deus, voluntatem tuam3. » Hélas! il

se renonce moins qu'il ne renonce à l'effort viril qui seul, n’en

doutons pas, l'aurait véritablement sauvé !

Ainsi les premiers désirs de la solitude chez Féli se lient

à ce qu'il croit être le dégoût des lettres et des études. Toujours en quête des consolations spirituelles dont il est avide, à la suggestion de Bruté, il accuse les travaux auxquels il s’est consacré, la brochure des Réflexions, surtout de ses sécheresses intérieures. L'abbé Jean, qui le dirige alors, le connait mieux que lui-même; et d’ailleurs comment, si actif, si infatigable, accepterait-il sans la combattre l’idée de voir son frère entrer dans quelque ordre contemplatif ? C’est limprudent abbé Bruté qui, sans y songer sans doute, a le premier semé l’idée qui germe et commence à solliciter et tourmenter Félicité; c’est donc à lui que Jean-Marie écrit pour lengager à réparer le mal en détournant l’imagination de Féli des voies dans lesquelles il s’égare; prêtre il le veut, mais non pas moine, et c’est une chimère à ses yeux que cette double vocation entre les deux alternatives de laquelle son frère « pieux comme un ange » va désormais pendant de longs mois hésiter dans l’angoisse et dans la douleur. Il se refuse done à lui conseiller « de prendre pour lui la meilleure part et de laisser à d’autres le soin de tout le reste : mais pensez-vous qu’il

1. RousseL, Lamennais d'après des documents inédits, t. 1, pp. 23-24. 2. Ibid., pp. 24-25.

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