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ait reçu tant de talents, et que Dieu ait permis qu'il ait acquis des connaissances si étendues, pour n’en faire aucun usage ? Pour moi, je ne le croirai pas facilement. D'ailleurs, dans les jours mauvais, peut-on, sans des raisons extrêmement fortes, refuser de combattre les combats du Seigneur ? Les anciens solitaires ne s’empressaient-ils pas de renoncer aux douceurs du repos, et de quitter le jardin de délices où ils s'étaient retirés, lorsque l'Eglise, attaquée de toutes parts, les appelait à sa défense ? Mourir les armes à la main, sur le champ de bataille, n'est-ce donc pas un sort assez beau, et nous est-1l aujourd’hui bien permis d’en chercher, d’en désirer un autre 1? »
Sans doute il faut s’efforcer avant tout de connaître les desseins de la Providence, car elle conduit certaines
âmes par des voies cachées, et souvent douloureuses,
«Jusque dans le cellier divin où elles s’enivrent des pures délices de l'éternel amour? ». C’est le rêve de Félicité, d’être un de ces heureux élus, que ses peines intérieures désigneraient à ce ravissant avenir; pour lui Jean-Marie n'y croit guère; 1l connait assez bien son frère pour déterminer les
sources de cette prétendue vocation : un mot imprudent de
Bruté, sur le terrain tout préparé par le commerce du Guide, et l’échec des espérances que l’on fondait sur la tonsure, ont fait germer ce grand besoin de vie monastique et de contemplation solitaire. Cela passera, pourvu qu'on ne souffle pas sur une flamme jeune. Aussi l’abbé Jean veut-il prévenir toute imprudence de Bruté : «les imaginations vives s’exaltent si facilement et quelquefois vont si loin3! » Celle de Féli lui montreles périls au dehors : quelle erreur! Illes porte en lui ; il les emporterait dans la solitude : « Une crainte excessive des périls auxquels on est exposé en vivant au milieu des hommes n'est pas toujours une raison pour les fuir! Si la solitude a ses attraits, n’a-t-elle pas aussi ses dangers, et en se renfermant en soi-même, n’y est-on pas encore environné d’ennemis ? Le plus dangereux de tous, l'orgueil, ne nous y poursuivrait-il pas? et si nous sommes condamnés à le trouver partout, il faut bien nous résigner à le combattre sans cesse, et vraiment il ne serait pas raisonnable de renoncer à faire le bien,
1. RousseL, Lamennais d'après des documents inédits, t. I, pp. 26-27. 2. Ibid., p. 28.